L'homme peuplé
Caleb
Quelqu’un gueulait dehors. Le chien se réveilla aussitôt et redressa la tête, oreilles rabattues en arrière. Caleb approcha discrètement de la fenêtre et reconnut Sylvain Artaud, le fils du maire, campé au milieu de la cour. Le chien se leva, alla jusqu’à la porte et la renifla, puis s’allongea en travers du seuil. Caleb ne comprenait pas ce qu’Artaud lui voulait, c’était la première fois qu’il se rendait chez lui. Il attendit quelques minutes, et comme l’autre se mettait à gueuler de plus belle, il finit par sortir en enjambant le chien.
– J’ai déjà dit à ton père que j’irais pas chercher l’eau, dit-il.
Artaud serra les poings contre ses cuisses et avança vers Caleb, son ombre vite broyée par celle de la façade.
– C’est pas pour ça que je suis là.
– Qu’est-ce que tu veux, alors ?
– Je suis venu pour Emma.
Caleb tendit machinalement le bras en arrière et sa main trouva la langue râpeuse du chien.
– Je connais pas d’Emma.
– Me prends pas pour un con, je sais que tu lui tournes autour.
– Je tourne autour de personne…
– Des gens l’ont vue chez toi. Tu dois pas ignorer qu’on sort ensemble.
– J’en savais rien et je m’en fous…
– Tu l’as attirée avec ta magie, c’est ça, hein ?
– Je suis pas magicien.
– Comment tu as fait alors, pour lui retourner le cerveau à ce point ?
– Elle voulait que je soigne son chien, c’est tout ce que j’ai fait.
– Son chien ! Quel chien ? Elle en a pas, à ce que je sache.
– On dirait que t’as pas l’air bien au courant de ce qu’elle a.
Artaud leva un poing à hauteur de visage.
– Tu vas arrêter de la voir, c’est le premier et le dernier avertissement que je te donne.
Caleb observait avec une certaine curiosité le jeune homme moulé dans l’arrogance du père, se demandant jusqu’où il serait capable d’aller. Il ne lui faisait pas peur. Tant qu’il l’avait sous la main, il allait lui en donner pour son argent.
– J’ai jamais cherché à la voir, cette fille. Tu devrais l’enfermer dans une de tes stabus, ça la rendrait sûrement plus amoureuse.
– Me provoque plus, nom de Dieu…
– Je sais pas trop comment tu l’as attrapée, mais on dirait que la corde a du mou.
L’autre avança encore en levant le poing plus haut.
– Je le répéterai pas.
– J’espère bien. Dégage maintenant de chez moi. Tes histoires ne me regardent pas, mais on dirait que t’es pas à la hauteur de tes promesses.
Artaud se projeta en avant, et le poing atteignit sans véritable force Caleb au plexus. Caleb riposta aussitôt d’un coup au visage. Il n’avait jamais frappé quiconque de sa vie. Une rage insoupçonnée s’empara de lui, allant bien au-delà des provocations du fils Artaud. Il enchaîna les coups, et l’autre essaya de parer les assauts, incapable de contre-attaquer. Une arcade explosa, l’os du nez craqua. Artaud vacilla et tomba à genoux en pleurant, les mains sur le visage. Caleb arrêta de frapper, dominant le corps vaincu, prêt à donner le coup de grâce. La rage abandonnait peu à peu ses muscles et il la laissa se retirer, comme des eaux regagnent le lit d’une rivière après la crue.
– Plus jamais tu viens me menacer, dit-il.
L’autre retira les mains de son visage et elles étaient couvertes de sang. Des gouttes tombaient en cadence sur le sol depuis l’arcade fendue et une narine. Il pleurait encore, affirmant que Caleb l’avait défiguré.
– Estime-toi plutôt heureux que je t’achève pas.
Caleb abandonna sa victime et entra dans la maison avec le chien. Il passa son poing sous l’eau pour nettoyer le sang et constata que ses phalanges étaient entamées et que le sang était le sien. Il attrapa un torchon propre dans le buffet et le déplia sur la table de cuisine, ouvrit un tiroir de la table et sortit tous les couteaux qui se trouvaient à l’intérieur, ainsi qu’une pierre à aiguiser. Il se mit à affûter le fil des lames, d’un côté et de l’autre, et de fines particules de grès noircies décrochées de la pierre tombaient en pluie sur le torchon. Le son produit par le glissement de la lame lacérait le silence. Il aiguisa aussi le couteau qui ne quittait jamais sa poche, et lécha sa jambe de pantalon avec la lame, des deux côtés, replia le couteau et le remit dans sa poche. Une fois qu’il en eut terminé, il essuya chaque lame avec un pan du torchon et rangea les couteaux dans le tiroir. Aucun geignement ne parvint à ses oreilles lorsqu’il secoua le torchon par la fenêtre qui donnait sur la combe. Des passereaux se précipitèrent, espérant des miettes, sautillant comme de petites mécaniques remontées au maximum et libérées d’un coup. Ils s’envolèrent déçus. Caleb alluma une cigarette et souffla la fumée par un coin de la bouche. Les cendres tombaient sur la plaque en fonte de la cuisinière. La cigarette terminée, il jeta le mégot dans le fourneau et fit glisser les cendres dedans à l’aide d’une aile de canard. Le sang avait déjà croûté sur ses phalanges.
Il jeta un coup d’œil dans la cour. Artaud n’était plus là. Caleb sortit et fixa longuement les traces noirâtres sur le sol en serrant les poings, regarda la bergerie et ouvrit les mains qui allaient nourrir ses bêtes.
Caleb longeait le talus sous un ciel de zinc. Un mois qu’il n’avait pas plu. La sécheresse avait déchiré la terre, révélant toute la profondeur des ornières semblables à des canyons déserts parsemés d’empreintes d’oiseaux et de rats. Au loin miroitaient les panneaux solaires de la stabulation Artaud, on aurait cru un étang suspendu au-dessus du sol. Une vigne courait à main droite sur un grillage et le feuillage opinait sous l’effet de la brise, découvrant par endroits les baies d’un vert très clair. Sur son passage, Caleb délogea un lézard aux écailles brillantes comme de la faïence et le reptile se faufila entre ses pieds, poursuivi par le chien, avant de disparaître dans les hautes herbes où grésillaient des sauterelles. Il passa bientôt sous la rangée de cerisiers. Les noyaux mis au jour après la pourriture des chairs ressemblaient à des balles rejetées après un impact, et la tache noire à du sang desséché autour d’une blessure.
Caleb sauta ensuite par-dessus la clôture, traversa le pré et remonta la lisière bordant une sapinière de Douglas. Les grands arbres aux ramures serrées constituaient un rideau poreux au vol des oiseaux et à la course d’une harde de chevreuils aux allures d’antilopes fuyant le prédateur. Arrivé à l’angle de la sapinière, Caleb découvrit un coin de prairie entièrement retourné par les sangliers en quête de vers de terre, larves de hanneton ou de taupin. Il quitta la lisière et pénétra dans un bois naturel. D’énormes grappes de fleurs d’acacia pendaient comme des colifichets, embaumant l’air d’un entêtant parfum. Une fois le bois traversé, Caleb parvint à la voie ferrée, qu’il suivit sur environ un kilomètre, avant de se poster à couvert. Emma habitait avec ses parents dans la maison de l’ancien garde-barrière, située à cinq cents mètres de la boulangerie.
Pendant qu’il patientait derrière les charmilles, une voix se mit à résonner dans sa tête : T’as pas autre chose à faire ? Sa mère avait raison, quelle perte de temps d’attendre que la fille sorte de chez elle. Peut-être qu’elle n’était même pas à l’intérieur. Les bêtes devaient être nourries. Les cultures et l’entretien des clôtures nécessitaient aussi du travail. La voix se tut instantanément lorsque Emma apparut. Par chance, elle ne prit pas la direction du village. Caleb se doutait de l’endroit où elle se rendait. Il se mit à courir jusqu’à la voie ferrée et fit un arc de cercle pour couper la route à la jeune fille. Elle sursauta en le voyant émerger des broussailles, le front ruisselant de sueur.
– Qu’est-ce que vous faites là ?
Caleb reprenait son souffle en la regardant avec insistance. Ses bras pendaient le long de son corps et ses doigts se promenaient dans le vide, telles des araignées au bout d’un fil.
– Je suis venu prendre des nouvelles de votre chien, dit-il d’un air provocateur.
– Il va bien, merci, répondit la fille sans se démonter.
– C’est bizarre, on m’a dit que vous n’aviez pas de chien.
– On ?
– Oui « on », c’est bien chez lui que vous allez, pas vrai ?
Elle le regardait d’un air crâne, c’était maintenant elle qui le défiait.
– Il est venu chez moi pour me faire la leçon, il pense que je vous cours après.
Deux fossettes se creusèrent sur les joues d’Emma.
– On dirait bien que c’est vrai, tout de suite, ajouta-t-elle en voyant Caleb en nage.
– Y a rien de drôle.
– C’est pas bien grave, je vais lui parler.
– Pour dire quoi ?
– Qu’il se fait des idées… C’est bien ce que je dois lui dire ?
Caleb baissa la tête et ses doigts cramponnaient la toile du pantalon.
– C’est ce que vous avez de mieux à faire.
– D’accord… alors j’y vais, si vous n’avez rien d’autre à me dire.
– Si, y a autre chose. On s’est battus.
Emma remarqua les croûtes de sang sur le poing droit de Caleb.
– Il semblerait que vous ayez eu le dessus.
– C’est pas le problème.
– Quel est le problème, alors ?
Caleb releva la tête, et ce qu’il vit, ce n’était pas une fille promise à un autre. Des secondes s’empilèrent entre eux et comme il ne répondait rien, elle dit :
– Quand est-ce que vous allez arrêter ?
– Arrêter quoi ?
– De vous mentir.
– Je mens à personne.
– Bien sûr que si, dès que vous ouvrez la bouche, vous mentez.
– Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?
– Je me trompe ou vous ne me regardez pas comme quelqu’un qui n’a plus envie de me voir.
Caleb tourna la tête de côté, désignant la route.
– C’est bien lui que vous allez retrouver.
– À qui la faute.
Caleb voulut bouger, mais ses pieds demeurèrent cloués. Il faisait toujours face à cette fille.
– Vous ne partez pas ? demanda-t-elle.
– Arrêtez de me regarder comme ça !
– Non, j’arrêterai pas et je m’en irai pas la première.
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