L'homme peuplé
Caleb
Sarah venait d’avoir soixante ans. Soixante années de vie représentent la même durée pour tout le monde mais, en dehors du temps commun, il faudrait considérer de quoi sont faites ces années, autrement dit ce qu’on endure, ce qu’on est capable d’endurer en fonction de notre constitution, par où lutte la chair et ce qui l’entame. Sarah, c’était le cœur qu’elle avait trop tendre, trop vulnérable, trop poreux. Personne ne l’aurait soupçonné en la voyant. Toutes sortes de saletés s’étaient entassées dans ce cœur, quand il aurait dû se contenter de distribuer et de ramener le sang sans accumuler des émotions corrosives.
Elle avait toujours fait face avec son corps visible, rien ne transparaissait, rien n’était révélé, le mal demeurait caché, c’était tout ce qu’elle souhaitait. Dans cette chambre d’hôpital, assise dans ce lit d’hôpital, avec son fils désemparé debout près d’elle qui ne savait que dire, elle faisait encore face, déroutant sans cesse son regard pour y accueillir un semblant de mouvement, un simulacre de vie. Sa grande peur ne résidait pas dans le fait de mourir, non, son immense peur, c’était de mourir ici, précisément dans cette chambre d’hôpital. Pourquoi avait-elle laissé le cachet fondre dans sa bouche ? Pourquoi ne pas l’avoir craché ? Quel déplorable réflexe de survie, quelle faiblesse. Tout serait terminé à cette heure-ci. Terminé certes, mais chez elle, allongée sur le sol de la cuisine ou dans son lit, peu importait. Elle aurait ainsi échappé à l’hypothèse d’un inutile sursis. Parce que les blouses blanches ne faisaient pas de miracles, elles ne lui disaient pas tout, forcément. Qu’est-ce qu’une femme comme elle pouvait comprendre de l’usure de la grande mécanique trop souvent malmenée ? Pauvre femme peut-être, mais qui savait déchiffrer les visages, interpréter les messes basses.
Sarah ne possédait rien en elle de nature à la secourir, rien dans sa mémoire qui pût la mener à une forme momentanée d’oubli, pas même ce fils en rappel d’une naissance qu’elle n’avait pas souhaitée et qui lui renvoyait seulement la facilité des humains à concevoir, même dans la violence, sans le recours pour la femme de rejeter la semence reçue malgré elle, cette semence qui l’avait inondée jusqu’à atteindre la cellule primordiale empressée de dessiner les contours flous d’une silhouette devenue en ce jour le fils, à mi-chemin entre elle et l’autre, ce fils qui se tenait près du lit dans lequel elle ne voulait pas finir. Elle avait appris à refouler la violence en lisière de sa haine, mais sûrement pas les rappels incarnés de la violence. Ce fils, pourtant si beau. Quelle diablerie du destin.
– Je suis désolé, maman.
– De quoi t’es désolé ?
– J’ai cru que tu étais morte à cause de moi.
Elle déplia ses longs doigts sur le bleu pâle du drap.
– Je suis pas sûre que ça valait le coup, dit-elle froidement.
– Ne dis pas de bêtises.
Le regard de Sarah s’évada par la fenêtre de la chambre et des nuages gris s’éparpillèrent sur la vitre, puis elle se tourna vers son fils. On aurait dit qu’elle avait fourré le gris des nuages dans ses yeux.
– C’en n’est pas, des bêtises. C’est peut-être ce qu’on devrait chercher dès notre naissance, en finir au plus vite. Pour ce qu’on en retient… Mais voilà, on est tous pareils, quand le moment vient, on fait tout pour s’en sortir, ou bien il se trouve une main charitable pour vous tirer du mauvais pas…
Elle s’interrompit un instant, puis reprit d’une voix tremblante :
– Ils ont dit quand je pourrais sortir ?
– Non, je demanderai.
Des bruits métalliques et des voix feutrées provenant du couloir décolorèrent à peine le silence qui suivit.
– Cette fille que t’as ramenée… tu sais, j’ai rien contre elle, dit Sarah.
– On en parlera plus tard.
– Non, je préfère maintenant. C’est pour ton bien que j’ai agi comme je l’ai fait.
– Tu la connais même pas.
– Pas besoin, à cet âge-là, elles rêvent toutes d’ailleurs et d’autrement.
– Et c’est mal de rêver ?
– Ça mène à rien. On n’a besoin de personne. Faut pas succomber à la tentation, elle apporte que le malheur.
Caleb se retint de renchérir, de peur que le cœur de sa mère ne s’emballe à nouveau.
– On peut uniquement compter l’un sur l’autre, et bientôt tu devras juste compter sur toi, dit-elle d’une voix ébréchée.
– C’est pas demain la veille…
– Y a une chose qu’il faut que tu saches, tant qu’il est temps, dit-elle en montrant l’aiguille de la perfusion fichée dans une grosse veine bleutée au dos de sa main. Notre sang est corrompu, s’il devait continuer à cause de toi, tu serais maudit et aussi tous ceux que tu aurais entraînés dans cette folie.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– La vérité, la pure vérité, m’en demande pas plus et crois-moi sur parole.
– J’imagine que ça n’a rien à voir avec mon père dont tu n’as jamais voulu me parler, rétorqua froidement Caleb, regrettant aussitôt ses paroles.
Elle crocheta le drap et le blanc lui monta aux phalanges. Dans ses yeux grondait l’orage d’une froide colère.
– Si j’avais pu t’épargner de venir au monde, je l’aurais fait, sois-en sûr, mais t’as jamais voulu te décrocher quand c’était encore possible.
Les paroles de sa mère fouettèrent Caleb au sang. Il n’y avait pas la moindre haine dans cet aveu. On aurait dit qu’elle s’excusait d’avoir entraîné son fils au cœur d’une malédiction. Qu’adviendrait-il ? Lui obéirait-il ?
Caleb ne parla jamais à sa mère de la visite d’Ophélie, deux jours après son hospitalisation. Cette fois-ci, la jeune fille atteignit les marches. Sa progression sonnait comme une petite victoire, elle qui n’avait pu dépasser, la première fois, le milieu de la cour. Ses yeux de chien battu ne parvenaient pas à masquer le contentement qui étirait un peu sa bouche. Caleb l’accueillit sur le seuil et, lorsqu’elle comprit qu’elle n’irait pas plus loin, ses lèvres s’accordèrent à son regard. Nullement prête à abdiquer, elle comptait bien faire fructifier ces pas supplémentaires. Si ce n’était pas maintenant, le moment viendrait tôt ou tard. Elle pensait que plus rien ne l’arrêterait.
La fille dit à Caleb vouloir le soutenir dans cette épreuve, qu’il pouvait compter sur elle à toute heure et en toute circonstance. Caleb l’écouta. Prenant le détachement du jeune homme pour un encouragement, elle poursuivit, ajoutant qu’elle était infiniment désolée, que ça leur ferait du bien de parler calmement, de rentrer s’asseoir à l’intérieur de cette maison dont on lui barrait l’entrée avec moins de détermination qu’auparavant. Elle n’en démordait pas.
Devant l’absence de réaction de Caleb, elle proposa de lui préparer à manger de temps en temps, de laver son linge et aussi de l’aider à soigner les bêtes, en attendant que sa mère revienne, bien sûr. Bonne fille, elle s’y entendait en tout. Caleb ne répondit rien. Le don inné du sacrifice, pensa-t-il ironiquement. Sa mère avait raison, Ophélie agissait ainsi juste pour lui mettre le grappin dessus. Comment avait-il pu être attiré par cette fille à la peau brune et au visage parsemé de taches de son, cette fille qui répétait et répétait qu’elle était désolée, désolée, désolée et encore désolée, qui prétendait comprendre ce qu’il ressentait, pouvoir le soulager de sa peine, qui attendrait qu’il ait envie de parler, n’importe quand, n’importe où. « Parler », le mot revenait sans cesse dans cette bouche aux lèvres charnues, dont il avait eu envie et qui le dégoûtait maintenant, comme tout le reste autour. Parler était-il une obsession de jeune fille et se taire une obsession de vieille femme ? Cela dit, en écoutant Ophélie, il en vint à la conclusion qu’elle aurait toujours des choses à dire, même quand elle serait aussi vieille que sa mère, des choses sans intérêt. Il se demanda encore s’il s’agissait d’un seul et même but poursuivi par cette fille ou sa mère, par les femmes en général, dans la parole dite ou le silence, un but qui serait d’endosser la douleur des hommes. Quoi qu’il arrive, il préférerait toujours les silences de sa mère aux mots de cette fille qu’il avait désirée et qu’il ne désirait plus.
Caleb agrippa les montants du chambranle, silhouette christique clouée sur l’ombre immuable de sa mère. Il chassa la jeune fille avec des paroles très dures et sans équivoque, il ne voulait plus la revoir, elle avait assez fait de mal. Ce qui était arrivé à sa mère était de sa faute, entièrement de sa faute. Elle tenta pourtant de s’approcher et tendit une main, bien qu’elle ne puisse le toucher, espérant qu’il comblerait le vide, mettant ses paroles sur le compte de la douleur, mais il la repoussa violemment, avec des mots plus durs que les précédents, des mots puisés dans la bouche de sa mère.
Elle était assise dans le fauteuil lorsque Caleb pénétra dans la chambre d’hôpital baignée d’odeurs de médicaments et de bouillon froid. Il tenait à la main un bouquet de tulipes enveloppé de papier aluminium.
– Faut plus venir me voir ici, dit-elle une fois qu’il eut refermé la porte.
– Tu racontes n’importe quoi…
– J’ai plus envie que tu me voies comme ça, j’ai honte. Tu viendras me chercher quand je sortirai. Ils t’ont toujours rien dit ?
– Non.
Sarah baissa les yeux et ses joues se creusèrent.
– Qu’est-ce que tu as mangé ce midi ? reprit Caleb.
– Arrête ça !
Caleb tendit le bouquet, un bouquet de fleurs cueillies dans leur jardin. Elle ne fit aucun geste pour s’en saisir.
– Ils t’ont laissé monter avec ?
– Je les ai planquées sous ma veste.
– J’ai jamais aimé couper les fleurs.
– Je voulais te faire plaisir…
– Ce qu’elles doivent penser, à se retrouver ici, alors qu’elles étaient à l’air libre, plantées dans de la bonne terre. Tu réfléchis, des fois ?
– Il en reste plein d’autres.
Sarah fixait les fleurs, semblables à de grosses taches diluées par sa cataracte, et elle secouait la tête comme si son fils venait de dire une insanité. Son crâne recouvert de fils argentés révélait par endroits des taches brunes, surmontant ce visage que les soucis, les malheurs et le temps avaient largement entamé. Peut-être demandait-elle sincèrement que Caleb ne vienne plus à l’hôpital, mais il continuerait malgré tout à s’y rendre. Qui le ferait, sinon ? Il baissa les yeux sur les mains de sa mère, celle aux doigts crispés sur un mouchoir et celle posée sur l’accoudoir du fauteuil, toutes deux façonnées par le travail d’une vie, décharnées, dignifiées. Il se souvenait de celle qui avait montré le pilulier, réalisant que peut-être elle avait voulu désigner autre chose qu’un cachet miraculeux, ou alors plutôt le provoquer, lui donner l’occasion de surseoir à ce bras tendu, afin que tout fût révélé.
– Mets-les dans l’eau avant qu’elles fanent, y a une carafe dans la salle de bains.
Ces paroles ramenèrent Caleb à la réalité de la chambre d’hôpital. Il se rendit dans la salle de bains et déposa le bouquet dans la vasque. Remplit à moitié la carafe d’eau, retenant sa respiration, se concentrant sur ses gestes pour ne pas croiser son reflet dans la glace. Il déplia ensuite le papier aluminium et le jeta dans une poubelle, glissa les pédoncules dans la carafe et rapporta celle-ci dans la chambre, reprenant seulement sa respiration. Il s’apprêtait à poser le bouquet sur la tablette roulante.
– Pas ici, sinon ils vont me le prendre.
– Où tu veux que je le mette, alors ?
– Sous le lit, pardi.
Il hésita un court instant puis fit ce qu’elle demandait. Il se planta ensuite à nouveau devant sa mère et elle leva un seul doigt de la main posée sur l’accoudoir, le désignant.
– Va-t’en maintenant. J’ai besoin de me reposer.
La peur d’en rester là saisit Caleb à la gorge, la peur qu’elle s’en aille avant qu’il obtienne une réponse à la question.
– Maman !
– Quoi ?
– Pourquoi t’as jamais voulu me parler de… lui ?
– Lui.
– Mon père.
Les lèvres de Sarah se mirent à trembler, elle ferma ses poings aux phalanges diaphanes traversées de veines transparentes gorgées de sang bleu.
– Il existe pas, y a rien à dire de plus.
– C’est pas possible…
– Faut croire que les curés ont pas tort sur tout, dit-elle d’un air dédaigneux.
– Maman, s’il te plaît, j’ai besoin de savoir.
– Il en sortirait rien de bon.
– C’est à moi d’en juger.
Elle desserra les poings.
– Alors, tu es décidée à me parler ?
– J’ai pas envie de te mentir.
Caleb se pencha, défiant sa mère du regard, sans plus se soucier de son cœur malade.
– Ce type qui est passé, il y a deux ans, c’était qui ?
– Personne.
Elle déplia plusieurs fois de suite le doigt, montrant cette fois la porte, puis elle ferma les yeux, ses mains se rejoignirent sur la couverture posée sur ses jambes, comme un rideau d’où dépassaient les pointes de ses pantoufles en feutre mauve, et sa tête bascula en avant. Il savait qu’elle faisait semblant d’être assoupie, qu’il n’obtiendrait rien, et s’en alla.
Deux ans plus tôt, assis sur le siège du tracteur, moteur éteint, Caleb observait l’étrange phénomène. Le tourbillon avait pris naissance au milieu du pré qu’il venait de faucher, soulevant dans les airs d’imposants buissons d’herbe, qui montèrent à plusieurs dizaines de mètres et s’éloignèrent en direction de la vallée, portés par le vent. Sa mère lui avait appris que la nature prévenait de ce que les hommes auraient à endurer, mais les hommes ne connaissaient plus sa langue.
Caleb s’apprêtait à rentrer lorsqu’il aperçut un homme sur la route, qui marchait dans sa direction. Le chien trottina jusqu’à l’inconnu et l’autre se baissa pour le caresser. Le chien se laissa faire, l’homme se redressa et posa une main sur son chapeau pour ne pas qu’il s’envole, fixant Caleb. Il avait l’allure d’un vagabond. Portait une gibecière et une gourde en bandoulière, ainsi qu’une couverture dans son dos, roulée et accrochée par deux ficelles de lieuse. Le type était grand et maigre, vêtu d’un pantalon noir et d’une chemise blanche sous un veston beige. Les vêtements flottaient sur sa carcasse, si bien qu’on pouvait penser qu’ils avaient appartenu à un autre. Caleb était sûr de ne l’avoir jamais vu. Les deux hommes ne furent bientôt plus séparés que par la clôture grillagée aux mailles carrées, sur laquelle flottaient des touffes de laine semblables à des scalps de vieillards. Le vagabond essuya la sueur de son front à l’aide d’un mouchoir, releva le menton, et un demi-sourire déforma sa joue, avant qu’il ne parle :
– Bonjour ! C’est votre ferme que je vois là-bas ?
– Ça se pourrait.
Le vagabond retira son chapeau et lissa de rares cheveux en arrière, remit le chapeau et ses yeux s’estompèrent à nouveau dans l’ombre.
– Il est beau ce chien… et gentil.
– Tous les chiens sont beaux.
– Ils sont pas tous gentils.
Le vagabond tapota la gourde.
– Vous auriez un peu d’eau potable, pour la remplir ?
Caleb dévisagea longuement le type.
– Suivez-moi, j’allais rentrer.
Caleb embraya, tira sur le démarreur et enclencha la première. Il longea la clôture jusqu’à la barrière ouverte et déboucha sur la route. Le vagabond suivait. Le chien marchait entre eux deux, se retournant souvent.
Une fois dans la cour, Caleb coupa le moteur. Il n’eut pas le temps de descendre que sa mère apparaissait déjà sur le pas de la porte.
– Qui tu ramènes ?
– Il veut juste de l’eau.
Le vagabond effleura le bord de son chapeau.
– Madame, dit-il en s’inclinant légèrement.
Elle ne répondit rien sur le coup, observant le type, puis ses paupières retombèrent et quand elle les releva ses yeux étaient dirigés vers son fils.
– T’as pas du travail ? dit-elle sèchement.
– J’ai fini de faucher.
– Dépêche-toi d’aller faner, alors.
– Je lui donne de l’eau et j’y retourne.
– C’est bon, je m’en occupe.
Caleb fut surpris de la réaction de sa mère, mais il n’avait pas pour habitude de discuter une injonction. Il s’en alla dételer la faucheuse derrière la grange puis attela la faneuse. Il ne vit personne dans la cour lorsqu’il passa devant le portail. Il rejoignit le pré.
Au cours de l’après-midi, il observa un filet de fumée noire s’élever au-dessus de la maison, qui disparut dans le ciel laiteux en direction de la vallée, tout comme les brassées de foin plus tôt dans la journée. Caleb se demanda s’il s’agissait d’un même signe à interpréter. Il résista à l’envie de retourner à la ferme pour voir si le vagabond était encore là, l’écouter et peut-être lui parler.
À l’heure du souper, Sarah distribua les assiettes, avec dans chacune un morceau de pain, les couverts, le verre et la serviette entourée de l’anneau en inox. Assis sur le banc, tournant le dos à sa mère, Caleb caressait la tête du chien coincée entre ses cuisses et, dès qu’il s’arrêtait, les yeux de l’animal l’imploraient de continuer.
– Drôle de type, dit Caleb.
– Quoi ?
– Le type qui est venu.
Sarah attrapa une bouteille de vin entamée dans un casier en bois près du bahut et la posa sur la table.
– Je l’ai pas vu repasser, ajouta Caleb en se retournant.
– Il est parti vers le bourg, je crois bien.
– Tu crois bien.
Elle défiait son fils du regard.
– Vous avez pas un peu discuté ? demanda-t-il.
– Je lui ai donné de l’eau et c’est tout.
– C’est tout, répéta Caleb.
Il disposa les couverts de part et d’autre de l’assiette, retira la serviette de l’anneau et, d’un doigt, le fit rouler d’avant en arrière sur la table.
– Et à toi, il t’a parlé ? demanda-t-elle au bout d’un moment.
– Un peu, il a l’air de s’y connaître en chiens.
Elle s’en alla chercher des fromages dans le garde-manger suspendu au-dessus de l’escalier menant à la cave. Caleb reconnut le mouchoir abandonné sur le banc. Il le ramassa, le mouchoir sentait la sueur du vagabond. Il le fourra dans une poche. Quand sa mère revint, elle servit un fromage dans chaque assiette.
– J’ai pas eu le temps de faire à manger, avec tout ça.
– C’est vrai qu’il n’y a pas grand monde qui rentre chez nous.
– Qui te dit qu’il est rentré chez nous ?
– Personne, mais comme il voulait boire, j’ai pensé…
– Je lui en ai donné, de l’eau.
Troublé par l’agressivité de sa mère, Caleb encaissa le mensonge. Il savait qu’il n’obtiendrait rien de plus. Elle souleva la bouteille de vin.
– Je te sers ?
– Je veux bien.
Elle remplit le verre de son fils, puis le sien. Caleb la regardait fixement.
– T’as fait brûler quelque chose cet après-midi ?
Sarah saisit le couteau, coupa une tranche de pain et la recouvrit de fromage, elle décrocha une bouchée et se mit à mâcher lentement. La peau de son front, rougie par le soleil de juin, craquelait comme une terre argileuse en manque d’eau.
– Des vieux papiers, répondit-elle.
Caleb but une gorgée.
– Peut-être qu’on le reverra, dit-il en baladant le verre devant ses yeux.
– Ce type ?
– Oui, peut-être qu’il va repasser dans l’autre sens, un de ces jours.
Elle baissa les yeux et dit :
– Va savoir…
– Et peut-être qu’il aura encore soif.
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