L'homme peuplé

Franck Bouysse · Chapitre 13 sur 29

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L'homme peuplé

Harry

 

Un ciel boueux pèse sur les toits d’ardoise qui encerclent la place, et la fumée des cheminées monte et s’étale puis s’évanouit dans l’uniforme teinte de l’hiver. Debout sur la terrasse de l’épicerie, Harry fume une cigarette en attendant que la lumière s’allume à l’intérieur. Il est arrivé plus tôt ce matin. Il voit des portes s’ouvrir et se refermer, des gens marcher pour rejoindre leur voiture et s’en aller, d’autres s’éloigner et disparaître à un angle de la place, mais ils sont peu nombreux. Le travail est ailleurs. Il a le sentiment de ne pas être dans la même réalité que le reste de la population, que les gens, en l’ignorant, l’excluent de la leur, le sentiment de n’exister pour personne, d’être invisible, immatériel. Rien qui le dérange, au contraire.

Une dame approche de l’épicerie. Elle est âgée et rondelette, concentrée à tenir en équilibre sur le trottoir gelé. Le froid lézarde ses joues de petites veines violettes. Elle ne remarque même pas Harry dans un premier temps. Elle actionne la poignée dans le vide et regarde au travers de la vitre en bougonnant. Elle semble alors prendre conscience de la présence de Harry.

– Sûrement encore à l’école, dit-elle en haussant les épaules.

– Pardon ?

– C’est pas grave, je reviendrai.

La vieille dame s’en va. Quelques minutes plus tard, Sofia arrive en voiture, se gare et rejoint Harry.

– Bonjour, déjà là, dit-elle un peu gênée.

– Bonjour, vous venez de manquer une cliente.

– Tant pis.

– Elle a parlé d’école, je n’ai pas bien compris.

– Ah, oui… Je fais des livraisons de temps en temps, pour la cantine de l’école du village voisin. Café ?

Sofia entre dans sa boutique, puis sort racler la neige sur la table et la chaise.

– Vous avez le temps d’en boire un avec moi ? demande Harry.

La jeune femme hésite un instant.

– D’accord, j’ai un peu de temps.

Elle nettoie la seconde chaise. Harry se surprend à observer chacun de ses gestes, leur fluidité, leur efficacité. Sofia entre ensuite préparer les cafés et revient avec deux tasses et dans chacune des soucoupes une de ces noisettes enrobées de chocolat au lait que Harry déteste. Elle a revêtu un caban et coiffé un bonnet en laine bleu-vert assorti à la couleur de ses yeux. Elle jette un coup d’œil vers la place avant de s’asseoir. Un long silence suit. Le regard de Harry flirte avec la finesse des traits pris dans l’ovale du visage, la mèche sur le front qui dépasse du bonnet. Elle le remarque, et bouscule aussitôt sa gêne avec une poignée de mots :

– On ne peut pas dire que vous ayez choisi la meilleure saison.

– Content d’apprendre qu’il y en a de plus accueillantes, répond Harry en souriant.

– Le printemps vaut le détour.

Harry se demande s’il s’agit d’une invitation. Il essaie d’imaginer ce que le printemps pourrait changer à l’aspect austère du village et de ses habitants. Il n’y parvient pas. Un chat approche de la table. Sofia recule un peu sa chaise et l’animal saute sur ses genoux.

– C’est le vôtre ?

– Non.

– On dirait qu’il vous apprécie.

Le chat renifle la table en ronronnant. Sofia le caresse longuement.

– Je suppose que vous connaissez pas mal de monde, dit Harry en portant la tasse à ses lèvres.

– Plus ou moins, répond vivement la jeune femme.

« Plus ou moins » semble être sa réplique d’évitement favorite. Elle se remémore sûrement la question concernant les voisins de Harry. Il ne doit pas l’amener abruptement sur ce terrain-là, au risque d’interrompre la conversation.

– Ma réserve de bois diminue à vue d’œil, vous savez à qui je pourrais en acheter ?

– Non, je ne sais pas.

– Cette vieille maison, c’est le palais des courants d’air, je n’ai pas encore l’habitude.

Sofia arrête de caresser le chat et ses doigts vont se crisper autour de l’anse de la tasse.

– Les vieilles maisons se ressemblent toutes.

– Si vous passez dans le coin, n’hésitez pas à vous arrêter.

Elle balade un doigt au-dessus de la tasse et tranche la fumée qui s’en dégage, puis termine son café. Elle pose le chat au sol, se lève et jette à nouveau un coup d’œil de l’autre côté de la place.

– Je vous laisse, Édouard ne va pas tarder.

– Édouard ?

– Mon plus fidèle client, médecin à la retraite, c’est son heure.

– Je laisserai la monnaie sur la table.

Harry suit la jeune femme du regard, ainsi que le chat collé à ses basques. Un moineau se pose sur le dossier de la chaise où elle était assise. Le petit barde emplumé gesticule et piaille en explorant la table de ses yeux vifs et noirs enfouis dans une tache sombre. Le chat, que Sofia n’a pas laissé entrer, revient, attiré par le volatile. Il bondit sur la table, mais l’oiseau s’est déjà envolé, rejoignant le moignon d’un tilleul amputé des branches de l’année.

Harry caresse le chat au pelage imprégné du parfum de la jeune femme. Il allume une autre cigarette en observant les bâtiments qui entourent la place. Sur une façade en pierre, un frontispice encadre une inscription gravée : « École libre », au-dessus de la porte de la mairie. La lecture de cette marque du passé fait naître la mélancolie chez Harry, une marque apparemment ineffaçable, comme si l’on entretenait l’espérance morbide d’un retour en arrière, celui d’entendre à nouveau les enfants réciter l’alphabet et les tables de multiplication, et aussi leurs cris à la récréation. Quelqu’un aurait dû précéder la mention d’un « À la mémoire de », afin de pétrifier la nostalgie au sein d’une mémoire collective, ce qu’aucun homme ne serait alors en droit d’effacer au risque de se voir déchu de sa propre mémoire.

Harry détourne les yeux en direction de l’épicerie, devinant la silhouette de la jeune femme derrière le comptoir. Il aperçoit une ombre furtive, qui se déplace et s’évanouit dans le fond de la boutique. Personne n’est entré. Sûrement un effet collatéral de la mélancolie, faisant apparaître des ombres fuyantes là où elles n’ont pas lieu d’être. Il trouve la monnaie dans une poche, se lève et se dirige vers la mairie, accompagné d’effluves parfumés qui imprègnent une manche de son manteau, sous le regard du chat.

Un type d’une trentaine d’années est assis à un bureau et une enseigne rectangulaire indique en lettres dorées sa fonction de secrétaire de mairie. L’homme lève le nez de son ordinateur, fixant l’intrus qui vient d’entrer avec des yeux chassieux réduits à deux fentes d’où suinte une évidente condescendance.

– Bonjour ! dit Harry.

– On ouvre qu’à neuf heures, les horaires sont collés sur la porte.

– C’était ouvert.

L’autre ne répond rien. Harry regarde sa montre.

– Désolé, je n’ai pas fait attention, je reviens dans cinq minutes, alors.

– Vous pouvez vous asseoir dans le hall, en attendant.

– Merci.

Le secrétaire hausse les épaules et baisse les yeux sur l’écran. Sa main droite posée sur la souris va et vient nerveusement. Harry patiente en lisant les affiches sur un panneau : des décrets officiels rédigés en termes abscons, qu’il parcourt en diagonale.

– Qu’est-ce que vous voulez ? demande le type en élevant la voix, à neuf heures pétantes.

– J’ai acheté une maison au Bélier.

– La ferme Privat, je suis au courant.

– Vous les connaissiez ?

– Comme tout le monde.

– Vous pouvez m’en parler ?

– Je n’ai pas pour habitude de parler des gens, question d’éthique.

Harry n’insiste pas, il comprend tout de suite qu’il ne tirera aucun renseignement du secrétaire.

– Est-ce que je peux consulter le plan cadastral ?

L’autre ouvre grands les yeux et demande :

– Des problèmes de bornes ?

– Non, pourquoi vous me parlez de bornes ?

– Je disais ça comme ça, et puis je vous répète que je ne suis pas habilité à émettre un quelconque avis sur les administrés.

– C’est vous qui avez parlé de bornes, pas moi.

– Justement, il s’agirait de ne pas les dépasser, répond sèchement le secrétaire.

Il donne à contrecœur accès aux documents, répondant d’un air blasé aux précisions demandées concernant les abréviations. Harry repère sa maison et les dépendances, ainsi que l’étendue des terres récemment achetées par un agriculteur du coin. Il visualise aussi la propriété voisine constituée d’une maison d’habitation, de bâtiments annexes et d’une quinzaine d’hectares tout au plus, répartis en prairie et en bois taillis. Il y a également un petit étang.

– Qui a acheté les terres ? demande Harry à l’issue de la consultation du document.

Le secrétaire esquisse un sourire narquois.

– Je suppose qu’il va bientôt venir lui-même se présenter.

Harry quitte la mairie et se retourne après avoir refermé la porte. À travers la vitre, il aperçoit le secrétaire en train de téléphoner.

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