L'homme peuplé

Franck Bouysse · Chapitre 2 sur 29

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L'homme peuplé

Paul

 

Le lendemain de l’enterrement de sa mère, Paul promenait un carton de pièce en pièce et, de temps à autre, jetait un objet à l’intérieur. Le linge, les meubles et tout le reste, il s’en moquait. Il n’avait pas attendu l’héritage pour s’équiper. L’acheteur ferait le tri. Paul ne voulait pas entendre parler de déménagement, il habitait en Moselle, où il dirigeait toutes les agences postales du département. Il avait une fille et une femme qui détestait les vieilleries et plus encore la campagne. Il cacherait le carton dans la cave. Sa femme n’y mettait jamais les pieds, par peur des araignées.

Paul entra dans son ancienne chambre et s’assit sur le matelas recouvert d’une housse en plastique. Le bureau, la chaise, l’armoire et même le bois de lit sommeillaient sous des couvertures ou des draps. Il ferma les yeux. Des voix lui parvenaient, des odeurs aussi, puis des formes et des silhouettes apparurent. Il se laissa embobiner un court instant par des souvenirs, mais son enfance était bien trop distante pour lui être secourable. Paul rouvrit les yeux. La lumière extérieure traversait la pièce par un défaut dans le volet et traçait une ligne droite, semblable à la baguette du maître d’école désignant au tableau une chose importante, mais le mur de la chambre était vide et la lumière ne désignait rien que le papier peint jauni parsemé de traces d’humidité ensemencées de moisissures. Il se leva, retira le drap posé sur un pupitre et balança dans le carton la corne évidée qui lui avait servi de pot à crayons, après qu’il eut écumé les mers à bord d’un drakkar imaginaire. Longtemps auparavant.

Depuis que Paul était entré dans la chambre, il combattait l’idée qu’il avait été un jour un enfant, et voilà qu’un simple objet suffisait à dégauchir sa mémoire, blessant l’homme qu’il était devenu. Il savait qu’une fois de retour chez lui, dans sa maison de père, il oublierait le carton et tout ce qu’il contenait.

Paul ne voulait pas s’attarder davantage, il s’arrêta pourtant devant la porte du grenier, la seule pièce qu’il n’avait pas visitée, où se trouvait cette armoire qu’il ne pouvait se résoudre à ne pas ouvrir, comme pour vérifier que rien n’avait eu lieu, qu’il avait tout inventé du drame qui ravageait encore ses nuits. Il tourna la clé et tira la poignée de porte. Il eut un mouvement de recul en découvrant la veste en peau de mouton retournée accrochée à un cintre. Paul repoussa aussitôt le battant. Ses doigts demeurèrent agrippés à la poignée. Son corps bascula en avant et son front cogna violemment le panneau en chêne. Le choc libéra la suite d’événements qui avait conduit la veste jusqu’ici. Ce vêtement qui ne lui appartenait pas et qu’il aurait dû détruire depuis des années.

Paul décolla son front. Les nœuds du bois ressemblaient à des yeux et les veines du bois aux traits d’un visage connu. Il ouvrit de nouveau la porte. Une tache brune s’étoilait dans la laine. Il aurait tant souhaité que sa mémoire se dévide maintenant à l’envers, un genre de mémoire capable d’effacer ce qui avait été, de réparer. En touchant la veste, il ressentit une brûlure au bout des doigts. Il referma la porte à clé et dévala les marches. Une fois en bas, il attrapa le carton au passage et sortit.

Il tenta de reprendre ses esprits, contemplant la combe et, plus loin, la ferme silencieuse. Ce silence l’appelait. Il déposa le carton sur le siège passager et monta dans sa voiture, démarra et traversa la cour. Dans le rétroviseur, la façade de la maison familiale sembla aspirée dans un entonnoir.

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