L'homme peuplé

Franck Bouysse · Chapitre 19 sur 29

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L'homme peuplé

Harry

 

Harry s’exerce au roulage de cigarette sous le regard moqueur du chien. Il gâche une bonne moitié du paquet de feuilles et quantité de salive pour un piètre résultat. Il ramasse ensuite les brins de tabac éparpillés sur la table et allume le fétu, qui se consume comme une mèche de pétard.

Il repense à ce que lui a dit le maire au sujet de la famille qui vit de l’autre côté de la combe, ou plus exactement au sujet du type dont il n’a même pas songé à demander le nom. Il aimerait savoir à quoi ressemble le paria, en apprendre davantage sur lui, si c’est un véritable sauvage, comme a l’air de prétendre le maire. Harry imagine la ferme entourée de pièges à loups et le type guettant à la fenêtre, un fusil à la main. Le maire n’a visiblement pas l’intention de poursuivre les présentations de ce drôle d’administré. Mis à part Sofia et lui, Harry ne connaît personne.

Le bruit revient en fin de journée. Cogne, cogne, cogne, cogne… Le chien dresse les oreilles. Harry attend que s’éteigne le bruit. Ne s’éteint pas. Cogne, cogne, cogne, cogne… Il sort et le chien se précipite à ses trousses. Harry longe le pignon. Cogne, cogne, cogne… Traverse la basse-cour. Cogne, cogne… Saute la clôture. Cogne… Remonte le chemin. Le bruit s’est tu. Le chien a pris quelques mètres d’avance et lui barre la route, poils dressés sur le dos, comme la dernière fois. Harry insiste. Le chien aboie et tout son corps frémit à chaque coup de gueule. Harry s’arrête, essaie de le calmer, lui parle d’une voix emplie de douceur, mais rien n’y fait. L’instinct semble parler. Peut-être l’animal a-t-il été maltraité par ce type ? Il paraît que les chiens ont une mémoire infaillible. Harry ne sait quelle serait sa réaction s’il persistait à poursuivre sa route. Il observe un long moment les bâtiments. Rien ne bouge et rien n’altère le silence, maintenant que le chien n’aboie plus. Harry rebrousse chemin, et ce n’est qu’une fois dans la basse-cour que le chien le rejoint.

De retour à la maison, Harry se surprend à questionner le chien, afin qu’il explique son comportement. L’animal l’observe de ses grands yeux tristes accordés à l’opus de Schubert. Au début, la musique l’avait perturbé. Il trottinait alors jusqu’à la porte, demandant à sortir. Désormais, elle fait partie de son décor, et en cet instant apaise son émotion.

Harry s’est attaché au chien. Il n’imagine plus vivre là sans lui. Lorsqu’il s’absente pendant quelques heures, Harry s’inquiète. Il espère qu’il ne partira pas. Se demande comment le considère l’animal, s’il est à la hauteur. Le sentiment que ce n’est pas lui qui l’a adopté, mais plutôt le contraire. On dirait que le chien s’est assigné la mission de veiller sur lui, de le protéger, de lui enseigner ce territoire et ses pièges. Sa façon de le remercier pour lui avoir ouvert sa porte. Il est de notoriété publique que les chiens sont fidèles. Harry n’en a jamais eu avant.

Dès qu’il bouge, le chien suit ses mouvements du regard, et même lorsqu’il est immobile, l’animal l’épie encore, prêt à faire face à toute nouvelle situation, au moindre changement. Harry a le sentiment qu’il attend quelque chose de lui, à l’affût de chaque geste, comme s’il craignait qu’il ne fasse pas les bons, et que, si tel était le cas, il trouverait un moyen de le remettre dans l’axe de sa volonté, tout comme sur le chemin.

Lorsque la pénombre s’installe, Harry réussit enfin à rouler une cigarette digne de ce nom, puis s’assoit sur la chaise près du fourneau, les Mémoires d’un paysan à portée de main. Selon l’endroit où il se trouve, l’activité à laquelle il s’adonne, le chien change d’attitude, redresse la tête, ses yeux brillent et sa queue brasse les fines particules de cendre en suspension dans l’air. Précisément ce que l’animal attendait de Harry : qu’il s’assoie sur cette chaise-là, pour être apaisé. Il s’allonge, s’étire, fourre sa tête entre ses pattes et ferme les yeux. Harry reprend sa lecture et le chien relève une paupière quand il froisse une page. Il se dit qu’un chien ne dort jamais complètement quand il a quelqu’un sur qui veiller. Demain, il l’emmènera en voiture au village, s’il lui plaît de le suivre.

Plus les jours passent, plus les objets prennent de l’épaisseur à l’intérieur de la maison. Des mains y ont abandonné leur ombre, des corps aussi, ceux des membres de la famille Privat. Harry n’a pas pensé à en demander plus au maire, obnubilé par le sorcier. C’est sûrement mieux ainsi. Il lui faut faire confiance aux ombres, les apprivoiser. Peut-être que c’est une ombre qui le visite lorsqu’il n’est pas là, qu’il a tout fantasmé. Écrire des histoires sur le papier, en raconter dans sa tête, n’est-ce pas aussi une forme de sorcellerie. Il reste à espérer que l’ombre du romancier rencontre l’ombre du sorcier, si cela est possible.

Durant la nuit, les bruits réveillent Harry, plus sourds qu’à l’habitude, comme s’ils venaient de plus loin. Dès qu’il pose un pied sur le plancher, le silence revient. Le cognement résonne sous son crâne, simplement sous son crâne. Il marche jusqu’à la cuisine. Le chien dort profondément. Harry a dû rêver. Il jette deux bûches dans le fourneau, retourne se coucher. Le sommeil ne viendra plus. Les bruits non plus.

Des panneaux vierges, prêts à recevoir les sourires des candidats aux élections régionales, viennent d’être installés devant la mairie. Il subsiste des traces d’anciennes affiches, un morceau de slogan, un fragment de visage, donnant à l’ensemble l’allure d’un polyptyque dont on aurait tenté d’effacer les traces en vue de l’avènement d’une nouvelle religion. Les moineaux ont investi ce nouveau perchoir, et déjà, des fientes gelées recouvrent par endroits les encadrements, semblables à de minuscules cairns.

Le chien ne s’est pas fait prier pour sauter sur le siège de la voiture au moment de partir. À peine descendu sur la place, il fait le tour du monument aux morts en reniflant la grille et s’arrête à un angle pour pisser. Personne ne constate le blasphème.

Harry se laisse une nouvelle fois happer par la grande tristesse qui enveloppe le village. La cause n’en est pas seulement le ciel gris et la neige. La tristesse est aussi dans chaque pierre, et plus ou moins dissimulée sur chaque figure et dans l’air qui circule et se déverse au plus profond de la campagne. Rien ne bouge, hormis l’air, et peut-être n’est-ce même pas vraiment de l’air, mais le souffle d’une bête malade luttant contre la mort. Parfois, des paillettes de givre s’envolent d’un toit et retombent un peu plus loin sur le même pan ou un autre, ou s’écrasent sur le trottoir ou la rue ou bien cinglent l’obélisque, comme d’infimes éclats de mortier tiré par l’ennemi voilà plus d’un siècle.

Harry marche jusqu’à l’épicerie, entre dire bonjour à Sofia, commande un café et ressort aussitôt s’asseoir en terrasse. La chaise et la table sont déneigées depuis peu. Il aperçoit le chien qui continue d’explorer la place, puis ses yeux s’égarent sur la vitrine de la boutique. Quels chemins de traverse Sofia a empruntés avant de décider de prendre ce commerce ? Il ne sait rien d’elle, et pense qu’elle vit seule. Il se demande souvent ce qu’imaginent les autres, rien qu’en les observant, tente d’interpréter un geste, une attitude. Les femmes, en particulier. Habiter le présent, il n’y arrive guère. « Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au-delà. » Montaigne avait raison en ce qui le concerne. Un désir de conquête ronge les hommes depuis la nuit des temps, alors que les femmes s’habillent du désir de l’instant, et leur désir revêt tant de formes que les hommes sont bien souvent nus face à lui, presque toujours à contretemps. Une femme est singulière dans l’amour et les hommes si prévisibles par la nature de leur sang. Sofia ne ressemble à aucune des femmes qu’il a rencontrées. Elle le trouble. Cette manière qu’elle a de rester à distance, tout ce qu’elle refuse encore de dévoiler et qu’il est incapable de soupçonner.

La clochette tinte, ramenant instantanément Harry à la réalité. Sofia le rejoint, emmitouflée dans son caban et coiffée de son bonnet. Le froid maquille ses joues et un oiseau posé sur un perchoir circulaire pend à chacun des lobes de ses oreilles. Elle porte deux cafés sur un plateau, qu’elle dépose sur la table, et s’assoit. Le chien accourt et elle se fige en le voyant.

– Je vous présente mon chien.

– Votre chien ! dit-elle d’une voix atone.

– Celui dont je vous ai parlé l’autre jour, il ne me quitte plus.

Le chien se frotte à elle pour réclamer des caresses.

– On dirait qu’il a un faible pour vous.

Sofia ne quitte pas l’animal des yeux. Le revers de sa main glisse machinalement sur le chanfrein et remonte sur la zone du crâne dénuée de poils. Le chien est aux anges. Elle ne dit toujours rien. Son regard flotte sans cap. Elle porte la tasse à ses lèvres, boit et repose la tasse sur la soucoupe. Le chien n’a pas bougé sous la main caressante.

– Quelque chose ne va pas ?

Elle sourit tristement.

– Un peu de fatigue, j’imagine.

Elle cesse de caresser le chien. L’animal demeure encore un instant immobile, puis rejoint Harry et se couche sur la neige gelée, la tête entre ses bottes. La jeune femme plaque une main sur sa joue, et l’oiseau sur la boucle se niche entre deux doigts. Harry croit n’avoir jamais rien vu d’aussi beau, d’aussi pur que ce geste, un geste capable d’effacer tous les autres.

– Je me demande si un homme insensible à la beauté vivrait plus sereinement, dit-il sans réfléchir.

– Un homme, répète-t-elle.

– Façon de parler…

– Serait-il alors véritablement un homme ?

Harry sourit, pensant qu’il n’y a pas de meilleure réponse à ce qui n’était pas une question, puis il jette un regard de l’autre côté de la place.

– Je n’ai pas vu Édouard ce matin.

– Il ne devrait plus tarder.

– Le maire non plus, je ne l’ai pas vu.

Sofia termine son café d’un trait et se lève.

– Il faut que je vous laisse, j’ai des commandes à passer.

Avant qu’elle ne s’éclipse, Harry demande à la jeune femme ce qu’elle fait dimanche.

– Pourquoi ? fait-elle, surprise.

– J’aimerais découvrir les alentours du village et je me disais que vous pourriez éventuellement me servir de guide.

Elle prend un temps avant de répondre :

– D’habitude, le dimanche, je me repose.

– Je comprends.

– Je vous dirai demain, si vous revenez.

– D’accord, mais ne vous sentez surtout pas obligée.

Elle n’ajoute rien. Avant d’entrer dans sa boutique, elle jette un dernier coup d’œil au chien.

Harry n’a même pas dépassé le panneau indiquant l’entrée du village que le téléphone se met à sonner. Il se range sur le bas-côté et décroche.

– Harry, c’est maman, ton père a fait une nouvelle attaque, dit-elle d’une voix calme.

– Quand ? C’est grave ?

– Il y a trois jours, il rentre chez nous aujourd’hui…

– Et tu me préviens seulement maintenant ?

– C’est lui qui ne voulait pas que je te le dise, tu le connais.

– C’est n’importe quoi, tu n’aurais jamais dû l’écouter… Je viens tout de suite.

– Non, surtout pas, il m’en voudrait à mort. Pas besoin de te rappeler l’importance qu’il accorde à ton travail.

– On s’en fout de mon travail, il s’agit de mon père, là.

– Justement, il ne faut pas le contrarier en ce moment, dit-elle sèchement.

– Tu m’appelles d’où ?

– De l’hôpital.

– Passe-moi papa, s’il te plaît !

– Il dort.

– Je vais attendre qu’il se réveille, alors.

– Rappelle plutôt demain, quand on sera rentrés. Et arrête de t’inquiéter, les médecins sont rassurants, il ne risque plus rien.

– Tu es sûre ?

– Oui, je suis sûre.

Elle prend une longue inspiration, puis reprend :

– Est-ce que tu es bien installé, au moins ?

– Oui oui.

– Et tu avances comme tu veux ?

– Maman !

– Quoi ?

– Je te sens fatiguée. Tu prends soin de toi ?

– C’est ce que je fais en prenant soin de lui.

– Tu ne veux vraiment pas que je vienne, je pourrais te soulager un peu ?

– On en a déjà parlé, allez, retourne nous écrire ce beau livre, je t’embrasse.

– Je t’embrasse aussi, maman.

Elle raccroche la première. Harry reprend la route.

Il n’est jamais parvenu à saisir la véritable nature de la relation entre son père et sa mère. Ils sont tellement différents, et pourtant, se sont trouvés et gardés. À les voir si liés dans la vieillesse, Harry les trouve touchants, mais ne les envie pas. Il se souvient de ce repas d’anniversaire durant lequel son père avait qualifié sa compagne de « femme de ma vie ». Harry n’avait pu s’empêcher de trouver l’expression désespérante, car elle traînait dans son sillage l’idée d’un destin commun, scellé par le possessif charriant son lot de compromis pour que se réalise ce destin. Une fois assouvie la dérisoire ambition du nid et de l’œuf, que reste-t-il des ambitions de chacun ? Harry l’avait rencontrée, cette femme qui l’avait détourné de l’ambition d’écrire. Cela avait duré quelques jours, avant qu’il ne se ressaisisse. Elle serait probablement devenue la « femme de sa vie », par paresse. Il avait dû paraître bien lâche en laissant se déliter la relation. « Ce dont les hommes ont besoin, c’est seulement d’une volonté indépendante, quel que soit le prix de cette indépendance, et quelles que soient ses conséquences. » Harry est incapable de se remémorer dans quel livre il a lu cette phrase. Celle-ci en revanche : « Mes yeux se sont usés à guetter ta promesse », il n’oubliera pas son auteure. La plus belle déclaration d’amour et de rupture qu’on lui fera certainement jamais. Cette femme demeure encore tout entière à l’intérieur de cette phrase. Les mots dessinent une silhouette, que les espaces mettent en mouvement dans sa mémoire. Il pensa un temps essayer de la reconquérir, mais n’aurait pu supporter qu’elle devienne « sa femme » et qu’il devienne « son homme », d’être inféodés l’un à l’autre. Il voulait se convaincre aujourd’hui que l’abandon avait été le seul moyen d’échapper à l’emprise. Imaginer son père et sa mère dans une chambre d’hôpital ne remet pas son choix en question.

Les seuls liens inaliénables, impossibles à briser, sont ceux tissés par ses parents. Deux êtres qui lui ont toujours voulu du bien, se référant à leur propre idée du bonheur ; deux êtres qui l’ont éduqué et le connaissent au final si peu, sinon au travers de réponses qu’ils pensent avoir découvertes dans son livre et qu’ils espèrent affiner dans le prochain. Leur fierté discrète est aussi le paravent aux questions qu’ils n’oseront jamais lui poser.

Une fois la voiture garée à l’intérieur de la grange, Harry se roule une cigarette dehors, utilisant seulement deux feuilles. Sa technique est désormais au point. Il fume dans la basse-cour. Le soleil ressemble à une breloque dorée accrochée sur un plastron uniformément gris. De l’autre côté de la combe, la cheminée expire une haleine bleutée. Harry met du temps avant de réaliser qu’il s’agit de la fumée de sa cigarette.

Il demeure un long moment au milieu de ce grand calme aux reliefs fardés et aux ombres fugaces. Le monde observable n’est qu’affaire de comparaison : couleurs, tailles, formes, substances, odeurs. S’il n’y avait la neige, Harry verrait le tronc du noyer différemment, moins sombre, peut-être même qu’il ne le remarquerait pas ; tout comme resteraient invisibles les fils de clôture en l’absence de fines stalactites de glace, et aussi les grandes herbes qui attristent la neige et dont il ne sait pas encore le nom.

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