Mission: Salvation's Reach

Dan Abnett · Chapitre 18 sur 27

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Mission: Salvation's Reach

Dix-sept - Abordage

DIX-SEPT

Abordage

 

— Ils sont entrés, » dit Beltayn par radio. » Contact confirmé.

— Commencez à percer ! » ordonna Gaunt. Les artificiers non loin attendaient l’ordre, aux aguets. Les moteurs bénis de l’Hadès prirent vie en tonnant et l’affreuse bête graisseuse, pareille à quelque gigantesque scarabée prométhéen sorti de la croûte d’un monde rocheux, fut poussée en avant. Ses lourdes chenilles claquèrent sur les plaques métalliques du sol de la soute 16.

L’Hadès était un engin de siège, une foreuse conçue pour la sape et la guerre de tranchées. Alors qu’il n’était que cadet, Gaunt avait vu les ingénieurs de Krieg déployer de tels appareils avec des résultats probants. L’utiliser pour percer ce qui s’apparentait à la coque d’un navire spatial n’était pas conventionnel, mais c’était la méthode la plus rapide et la plus efficace que les planificateurs tactiques aient trouvée. L’énorme foreuse de l’Hadès, avec ses quatre disques énergétiques synchronisés à pointes de diamantine, était montée sur l’avant d’un tank et alimentée par un puissant cadre de moteurs à pistons. Les disques perçaient de l’extérieur vers l’intérieur, si bien que la matière broyée passait dans une sorte de gueule située entre eux, puis le long d’un tapis roulant qui courait au milieu de la machine comme un tube digestif, avant de ressortir par l’arrière. Vu de face, l’Hadès évoquait la grotesque bouche circulaire de certains poissons des abysses, avec des rangées de dents entourant une gorge en forme de tunnel. Au cœur de cette gorge, au-dessus du tapis roulant, le faisceau d’un découpeur à fusion affaiblissait la matière à découper et la faisait fondre pour la réduire à l’état de bouillie digestible.

Le châssis cracha ses gaz d’échappement en grognant. Les disques tournaient déjà à leur vitesse maximale. L’opérateur activa le fuseur et tira plusieurs rafales brûlantes contre l’épiderme de Salvation.

Celui-ci commença à plier et à se déformer. La soute s’emplit de la puanteur du goudron et du métal surchauffé. Puis les dents des disques tourbillonnants y mordirent.

Le vacarme était douloureusement assourdissant. C’était le cri aigu d’une foreuse à grande vitesse, mêlé aux rugissements et aux palpitations profondes d’une immense machine industrielle. Les vagues de fusion avaient suffisamment attendri le revêtement pour que les dents y aient prise. Le métal de la coque hurlait sous l’abrasion continue. De fins déchets commencèrent à jaillir de l’éjecteur du tapis roulant, copeaux presque polis par les dents rotatives. Une fine poussière et de la fumée montaient des disques, qui surchauffaient déjà. Les membres d’équipage, non loin, ouvrirent leurs tuyaux pressurisés et commencèrent à les arroser d’eau glaciale. Les opérateurs de l’Hadès émirent une nouvelle vague de chaleur à l’aide du fuseur ; il était essentiel que le matériau à percer soit assez tendre pour que les dents y mordent. Et il était tout aussi crucial de maintenir les disques à une température assez basse pour éviter qu’ils ne fondent et, plus important, de mouiller et d’émulsifier les nuages de particules qui s’élevaient du forage. Si l’une de ces particules se retrouvait dans un œil ou une gorge, ou pire des poumons, elle pouvait tuer un homme par microlacération catastrophique. L’odeur de minerai surchauffé était déjà assez éprouvante. De temps à autre, une imperfection ou un défaut de la coque provoquait l’arrachage d’un gros morceau. Ces pièces rebondissaient sur les écrans et les atténuateurs de protection. Gaunt savait ce que pensaient les Fantômes derrière lui. Le son était exactement le même que celui que fait une balle d’arme légère rebondissant sur le caillebotis d’une tranchée.

L’un de ces débris frappa un opérateur. L’homme fut jeté au sol par l’impact mais se releva aussitôt, blessé et frissonnant. Quelques secondes plus tard, un autre opérateur fut touché par un copeau acéré qui traversa son armure et sa chair, au-dessus de la hanche droite. Ses collègues l’écartèrent aussitôt, mais le temps qu’ils l’amènent aux équipes médicales qui attendaient à la porte de la soute, il s’était déjà presque vidé de son sang.

— L’épaisseur ? » cria Gaunt par-dessus le hurlement de la foreuse.

— D’après les scans de densité, un peu plus de trois mètres, » répondit le chef artificier.

— Combien de temps ?

— À moins que la composition ne change, dix-huit minutes. »

— Encore combien de temps ? » cria Daur par-dessus le hurlement de l’Hadès de la soute 39.

— Vingt-huit minutes, » répondit le chef artificier.

— La frappe Bêta rapporte une estimation bien inférieure, » intervint le major Pasha.

Le visage de l’artificier était à moitié caché par un masque de protection sale.

— L’alliage est nettement plus solide, ici, » expliqua-t-il. « J’ai comparé avec les analyses de la soute 16. Nous avons 9 % de duracite en plus. »

Le major Pasha regarda Daur.

— On ira quand on pourra y aller, » lança-t-elle par-dessus le vacarme. Il hocha la tête sombrement.

« À quoi pensez-vous ? » demanda-t-elle.

— À la frappe Alpha, » répondit Daur.

Ils émergèrent du Caestus dans l’atmosphère dévastée, irrespirable, entourés des flammes qui bondissaient tout autour d’eux. Plusieurs énormes brasiers flambaient au milieu du hangar de réparation, et des sections entières du plafond s’effondraient des suites de la blessure causée par l’irruption de l’appareil d’abordage. Un combustible quelconque s’était échappé d’un réservoir brisé et avait recouvert le pont. Il avait pris feu, comme un champ de blé clair : des flammes jaunes se reflétaient dans le sombre miroir de l’huile.

Eadwine, Holofurnace et Sar Af avancèrent au milieu de l’incendie sans lui prêter attention. Leur antique heaume à crête les grandissait encore ; leur armure ornée et massive les faisait paraître encore plus massifs. Les flammes se reflétaient sur l’or de leur aigle pectoral et la herse de leur visière, scintillaient sur leur énorme bouclier d’abordage en forme de demi-aquila. Tous trois tenaient leur bolter dans la main droite, canon appuyé sur le coin droit de leur bouclier.

Ils ouvrirent le feu en avançant, de plus en plus vite, passant de grands pas à un trot bondissant. Leurs bolts filaient, détruisaient des senseurs, des unités d’autodéfense, des couverts potentiels. Les douilles vides virevoltaient dans l’air.

Derrière eux, le Caestus déchargeait le reste de sa cargaison : les serviteurs d’arme. Deux étaient des unités à chenilles munies de multilasers, les quatre autres, d’acier poli et de chrome, aux couleurs du chapitre d’Eadwine, avaient encore leurs jambes. Leur visage d’argent était ciselé selon la forme d’un crâne, du moins un crâne d’ange. Leurs membres supérieurs accueillaient des montures d’armes : des autocanons, des bolters lourds, des lance-roquettes. Ils traversèrent les lacs de feu avec autant d’insouciance que les space marines, progressant telles des moissonneuses dans les hautes herbes, tirant sans discontinuer. Les rayons d’énergie couvraient toute la longueur du dépôt et les balles traçantes couturaient l’air. Les scans directeurs de Terek-8-10 avaient déjà identifié trois points d’accès à l’autre bout de la pièce et les relayaient aux space marines via leur collimateur de visière.

— Pas de biotraces humaines d’opposition active, » rapporta Terek-8-10 sur le lien radio. Plusieurs centaines de biotraces non hostiles détectées essayant de fuir la pièce. Plusieurs autres dizaines sous les débris et les décombres, en affaiblissement. »

Presque aussitôt, comme si le rapport du serviteur-pilote avait forcé la main du destin, l’équipe d’abordage essuya plusieurs tirs. Les projectiles tombèrent sur eux depuis un angle aigu, rebondissant sur les boucliers et le chrome poli des serviteurs d’armes. Sar Af reçut un impact sur le côté du casque, une touche superficielle toutefois assez violente pour le faire grogner.

Terek-8-10 était confus.

« Les auspex ne détectent pas de biotraces humaines d’opposition, » répéta-t-il.

— Ça peut ne pas être humain et nous vouloir morts, » répondit Eadwine.

Il leva son bouclier comme un pavois et arrêta une pluie de projectiles acérés. Les autres space marines en firent autant.

Sar Af nota la répartition des impacts et les traces laissées par les shrapnells, et les analysa aussitôt.

— Des fléchettes, » dit-il.

Ils localisèrent leur origine, fouillant de leurs yeux posthumains la pénombre à la recherche d’un feu de bouche, sur le plafond de la pièce, parmi le dense réseau de machines et de grues.

Un mouvement.

— Loxatl, » annonça Eadwine. Il avait nettement aperçu l’un des sinueux xénos. Les autres space marines ne répondirent pas. Ils étaient trop occupés à essayer d’abattre les créatures.

Terek-8-10 ajusta les paramètres de son balayage pour inclure tout élément xénobiologique.

— Par le saint Trône, » souffla-t-il.

Les loxatl se déversaient dans le hangar par les bouches d’aération du plafond, se faufilant le long des poutrelles et des étais verticaux en usant de leurs quatre membres moteurs et de leurs queues, tout en faisant feu avec le meurtrier lance-fléchettes attaché à leur ventre.

L’auspex en comptait déjà soixante-huit, et ce nombre augmentait à chaque seconde qui passait.

Les appareils d’assaut de la Frappe Alpha suivirent la ruée tête première du Caestus jusqu’au cœur de Salvation. La baie réassignée comme objectif principal avait été complètement désintégrée. Les Arvus et les Falco durent se rapprocher et entrer l’un après l’autre, ou par paires, pour éviter les saillies de métal barbelées ourlant l’ouverture crevée.

La décompression était terminée et l’air libre de débris virevoltants. Les champs de générateurs avaient scellé l’entrée de la baie et les transports frémirent en franchissant sa lisière pour entrer dans l’atmosphère protégée.

— Prêt ! » cria le pilote.

La soute d’accostage principale était une zone dévastée. On aurait cru qu’un raz de marée l’avait ravagée, avant de déposer sur sa surface d’épais sédiments de déchets. Parmi les décombres apparaissaient des vaisseaux d’atterrissage entiers et des navettes. Le raz de marée avait visiblement été suivi par une tempête de feu qui avait ravagé l’essentiel de la pièce.

Impossible de se poser.

Les pilotes d’Arvus suivaient les signaux du Caestus. Il avait pénétré jusqu’à la salle suivante.

— Par le Trône, on est arrivés ? » grogna Rerval.

Les docks secondaires étaient à peine en meilleur état. Les navettes décélérèrent encore et se dirigèrent vers le fond de la salle ; le Caestus avait enfoncé un troisième mur, mais la brèche était trop étroite et ses bords trop déchiquetés pour que les fragiles appareils prennent le risque de s’y aventurer.

— On se pose ! » cria le pilote dans la radio.

Le premier Arvus abaissa ses hélices en position d’atterrissage et ses ailes s’adaptèrent à la manœuvre. Il se posa avec un choc sourd sur le pont déformé, jonché de décombres.

La rampe arrière tomba. Kolea, masque sur le visage, fit sortir la première escouade. Il portait son fusil laser et un grand bouclier d’abordage oblong qui ressemblait au couvercle d’un cercueil.

Il lui fallut un instant pour s’orienter. La soute de la navette était sombre et exiguë ; dehors régnait une clarté puissante, aveuglante, et la pièce dans laquelle ils se trouvaient était immense. L’air était d’un froid glacial, mais la chaleur de divers brasiers prodigieux échauffait la peau de Kolea. Des machines et des échafaudages détruits par l’arrivée du Caestus jonchaient leur sillage. D’autres appareils émergeaient de la fumée et se posaient derrière la navette de Kolea.

Rerval l’appela et lui indiqua la source du signal du Caestus. Devant eux, une autre brèche dans le mur, pareille à un gigantesque impact de balle, trahissait le point où l’appareil Astartes s’était enfoncé dans le compartiment suivant. Kolea s’élança. Sous ses pieds, des débris enflammés, des piles de décombres et les organes répandus du personnel du dock, broyés par la décompression provoquée par l’arrivée du Caestus.

La large brèche s’ouvrait à quatre mètres au-dessus du niveau du pont et ses arêtes rougeoyaient encore. La franchir serait tout sauf une partie de plaisir. Kolea chercha du regard une autre écoutille qu’il pourrait forcer, une trappe, un sas…

Pas le temps. Rien.

— On y va ! » cria-t-il. « Entassez des débris pour grimper. Bougez vos miches ! Vivre éternellement n’est pas au programme ! »

Son escouade s’éparpilla, ramassa des morceaux d’échafaudages et les amena sous la brèche. D’autres sections, sorties des navettes suivantes, la rejoignaient. Baskevyl était parmi elles. Malgré les lentilles de son masque, Kolea vit l’inquiétude gravée sur ses traits.

— On a un problème, » annonça Baskevyl.

— La brèche ?

— Non, pas ça. L’atterrissage. Il n’y a pas assez de place ! »

Kolea passa ses options en revue. Il y avait à présent six navettes sur le pont, et assez de place pour en accueillir peut-être trois autres. Les Falco et les modèles allongés qui suivaient n’allaient pas tarder à créer un embouteillage, faute de place pour se poser.

— Il faut faire sortir les appareils vides, » cria Kolea à Baskevyl

— Entendu !

— Faites passer le message aux pilotes, » ordonna Kolea. » Ils doivent décoller dès qu’ils ont débarqué leur cargaison, et les nouveaux venus doivent laisser à ceux qui repartent la place de sortir.

— On ne peut pas leur demander de nous attendre en vol stationnaire, » approuva Baskevyl.

— Non, c’est sûr, » admit Kolea. « Heureusement, on avait prévu de rester ici, pas vrai ? »

Baskevyl repartit vers la zone d’atterrissage. Kolea rejoignit son escouade d’assaut à la brèche. Sous la supervision de Derin et Caober, des monceaux de débris métalliques fondus avaient été disposés contre le mur et empilés pour former une rampe d’accès improvisée vers la brèche.

— C’est solide ? » demanda Kolea.

Derin se contenta de rire.

« Je sais. Question idiote. » Kolea leva son bouclier d’abordage et se hissa sur une forme tubulaire, usant de ses mains et de ses pieds. Il était censé mener l’assaut ; pas question que quelqu’un lui montre comment faire.

— Allez ! » cria-t-il aux hommes derrière lui. La plupart semblaient particulièrement désireux de rester au sol pour assurer l’intégrité de la rampe de décombres.

— Vous avez entendu le major ! » relaya le commissaire Fazekiel, qui arrivait en courant de sa navette. « Montez tout de suite ! »

Les Fantômes se précipitèrent à la suite de Kolea sur l’enchevêtrement de poutrelles.

Kolea atteignit le sommet de la rampe et regarda par-dessus le bord de l’immense brèche. Il vit les incendies qui faisaient rage dans le hangar, au-delà, sentit leur chaleur. Il distingua aussi les space marines, de l’autre côté du compartiment. Et il vit ce qu’ils affrontaient.

— Oh, sainte merde, » souffla-t-il.

— Bordel, il leur fait signe de repartir ! » s’écria Costin d’une voix rendue bizarrement plate et stupide par son masque. « Regardez ! Baskevyl leur dit de repartir ! »

Meryn leva les yeux. Il comprit ce que voulait dire Costin. La compagnie E avait à peine commencé à débarquer de ses Falco et la zone d’atterrissage était déjà surchargée. Il vit le major Baskevyl et d’autres officiers faire signe aux navettes vides de quitter la soute pour laisser la place aux suivantes.

Cela signifiait qu’en cas d’évacuation d’urgence, il n’y aurait pas assez de transports pour les récupérer.

— Putain, génial, » glissa Gendler.

— Pas vrai ? Merveilleux, non ? » ajouta Costin.

Gendler ne répondit pas. Meryn cria aux retardataires de descendre plus vite pour s’occuper.

En vérité, à l’heure actuelle, Costin n’était plus vraiment leur meilleur copain. Juste avant l’embarquement et le décollage, il était venu les voir, mort de trouille à cause de quelque chose que Rawne lui avait dit. Ce crétin pathétique avait lâché la nouvelle à ses comparses, au beau milieu des préparatifs et du stress qu’ils provoquaient. Costin était un boulet. Il s’avérait incapable de gérer quoi que soit, à commencer par son alcoolisme. Il était paranoïaque, il délirait. Dans le pire des cas, Rawne avait cru deviner le beau petit trafic auquel ils se livraient. Si c’était bien ça, c’était aussi mauvais que se prendre une balle dans la poitrine. Pas autant que la mission qu’ils allaient devoir accomplir, mais à long terme – si long terme il y avait – ça pouvait devenir encore pire. Si ‘‘ils’’ savaient, la situation pouvait tourner au vilain pour Meryn et ses associés.

Aussi vilain que la trogne de Costin.

Qu’avait-il fait ? Qu’est-ce que ce connard de poivrot avait pu lâcher ? Comment les avait-on démasqués ? Le sacra l’avait rendu bavard ? Un bête lapsus ?

Dans tous les cas, Meryn était sûr d’une chose : ‘‘ils’’ tenaient Costin. Rawne ne serait pas venu voir Costin s’il n’avait été sûr que ce dernier était dans le coup. Ou alors, c’était du bluff. Costin était probablement leur seule piste, parce que Costin seul était assez stupide pour se trahir ; et encore, pas assez pour mettre en péril toute l’opération.

Rawne lui avait tendu un piège. Il comptait sur la panique de Costin pour que celui-ci se montre prêt à tout pour sauver sa peau.

Et c’était le cas. Costin était toujours comme ça.

S’ils réussissaient à sortir de Salvation’s Reach vivants, Meryn allait devoir réparer les dégâts, et vite.

La pluie de projectiles des xénos devint déluge. Les fléchettes explosaient en shrapnells acérés tout autour de la progression des space marines. Eadwine sentait leurs éclats meurtriers glisser sur son armure. L’un d’eux réussit même à entamer la céramite et à s’enfoncer dans la chair de sa cuisse. La cadence de tir des xénos, combinée à l’effet pénétrant de leurs munitions, allait avoir raison d’eux. Même trois Astartes finiraient par être mis à genoux et tués par une pareille grêle.

Son bouclier était encore dressé. Y calant son bolter, il commença à tirer sur le plafond, arrachant des grues et des passerelles. Des blocs de métal tombèrent. Il vit l’un des sinueux reptiles choir sur le pont et exploser. Les scans détectaient à présent cent quatre-vingts loxatl qui se pressaient dans le hangar. Eadwine supervisait les champs de tir de ses serviteurs d’armes tandis qu’ils avançaient au milieu du massacre.

Un gros loxatl adulte se laissa tomber d’une passerelle et atterrit sur Holofurnace, ergots prêts à frapper. L’Astartes reçut l’animal sur son bouclier et le repoussa. Il rebondit sur le pont, roula sur lui-même, son harnais arraché et ses fléchettes s’éparpillant en tous sens. Sar Af fit volte-face et logea un bolt dans le crâne de la créature avant qu’elle ne puisse se relever. Son cerveau éclaboussa le sol ; son gros torse bleu-gris et sa queue furent parcourus d’un spasme.

Un autre bond. Sar Af fit exploser le nouvel assaillant à mi-chute. Un troisième leur tomba dessus. Holofurnace avait remisé son bolter et pris la lance accrochée sur son dos. Il se jeta à la rencontre de l’adversaire et le décapita d’un mouvement circulaire.

— Ithaka ! » cria l’Iron Snake.

Le loxatl suivant eut les membres antérieurs fauchés au niveau de l’articulation par un coup de taille fluide. Celui d’après mourut empalé. Un troisième, qui chargeait tandis qu’Holofurnace arrachait sa lance de sa proie précédente, eut l’échine brisée par un revers du bouclier de l’Iron Snake.

L’assaut était terrible, mais ce n’était qu’un début. Les auspex détectaient à présent deux cent soixante et onze xénos dans la pièce. Il en descendait tant le long des pylônes qu’ils poussaient leurs prédécesseurs et les forçaient à tomber, toutes griffes dehors, sur les space marines. Sar Af les abattait de son bolter avant qu’ils ne touchent le sol, faisait exploser crânes et cages thoraciques, tranchant queues, couvrant la zone d’atterrissage de chair et de viscères. Deux fléchettes frappèrent son épaulière droite presque simultanément et l’obligèrent à mettre un genou à terre.

Terek-8-10 fit décoller le Caestus endommagé, derrière eux, ses rampes toujours ouvertes. Il le fit s’élever d’environ huit mètres au-dessus de la tête des space marines. La masse blindée du Caestus faisait office de bouclier colossal et absorbait l’essentiel des tirs qui criblaient les space marines et leurs serviteurs. Dans son ombre, Eadwine vit que les fléchettes avaient à ce point martelé les plaques du pont qu’elles ressemblaient à la surface d’une lune. Le sol était couvert de chair xénos ensanglantée et d’organes gluants, couleur prune.

Une avalanche de fléchettes vint crépiter sur le Caestus. Des loxatl se laissèrent tomber sur l’appareil, bondissant sur ses béliers, s’agrippant à ses ailes meurtries. Certains n’y trouvèrent pas prise et dégringolèrent ; d’autres y restèrent accrochés. Ils grouillaient sur sa surface supérieure. Terek-8-10 rétracta les rampes ouvertes, mais plusieurs xénos s’y étaient déjà faufilés, comme des lézards courant sur des roches au soleil. Il les entendait crisser et pépier dans les compartiments vides. Il sentait la puanteur de lait caillé et de menthe qui s’exhalait de leur peau et de leur haleine. Un animal apparut sur la coque, juste devant lui, et tira à bout portant sur la petite meurtrière située devant le poste de pilotage. Après huit impacts rapprochés, le verre blindé commença à se fissurer.

Terek-8-10 passa en contrôle manuel et commença à faire tourner le Caestus sur lui-même. La poussée aspira de l’air par les prises atmosphériques et le loxatl de la coque fut délogé. Il passa tout près du poste de pilotage, ses griffes grinçant sur le métal, poussant un hurlement inhumain lorsque sa queue et une patte postérieure disparurent dans la prise d’air.

Terek-8-10 entendait les loxatl déjà à bord s’en prendre aux écoutilles d’accès situées juste sous sa position. L’odeur écœurante de lait tourné redoubla. Il ajusta de nouveau la position du bélier, dressant son nez, essayant de diriger le canon magma-fuseur vers les passerelles du plafond.

Il finit par obtenir un bon angle de tir.

— Protégez-vous, » dit-il dans sa radio.

Sous l’appareil, les space marines reculèrent, bouclier levé.

Terek-8-10 avait encore assez d’énergie pour trois tirs efficaces. Il ouvrit le feu. Une partie du réseau de poutrelle explosa, et des gouttes de métal fondu retombèrent vers le sol. La rafale transforma les loxatl en momies noircies, desséchées, qui tombèrent des passerelles comme des bribes de papier brûlé.

Il tira encore. Une grosse section de passerelle, en flammes et couverte de loxatl brûlants, s’effondra et heurta le bélier dans sa chute.

Les créatures à bord étaient juste en dessous de lui. Elles avaient forcé les écoutilles des compartiments. Elles tirèrent sur le plafond de la soute et les shrapnells acérés des fléchettes traversèrent le sol du poste de pilotage, lacérant les jambes et l’aine de Terek-8-10. Il ressentit la douleur provoquée par les minuscules éclats de métal hypervéloces qui traversèrent son torse, tranchèrent des organes, des augmétiques et pulvérisèrent ses vaisseaux sanguins. Il les ressentit dans les compartiments de son cœur. Ses poumons s’effondrèrent. Du sang emplit sa gorge. Le loxatl situé à sa verticale, juste sous lui, bavassant et criaillant, continuait de tirer, expédiant un projectile après l’autre dans le poste de pilotage.

Avec son dernier double battement de cœur, le serviteur-pilote enclencha la postcombustion.

Kolea écarquilla les yeux. Il n’oublierait jamais ce spectacle. Il avait vu bien des choses durant sa carrière dans la Garde, et même avant. Mais ce qu’il contempla marqua durablement sa mémoire.

Il vit le bélier d’abordage des space marines, le Caestus, endommagé et noirci, grouillant de loxatl. Il le vit se dresser, nez vers le haut, vers la structure complexe, chaotique du plafond du hangar, une structure qui grouillait de xénos. Les loxatl s’en déversaient comme des vers d’un morceau de viande avariée.

Kolea se trouvait au sommet de la rampe improvisée, au bord de la brèche. Ses hommes étaient derrière lui, lui criaient d’avancer, de sauter, de les laisser passer. Il dut s’appuyer d’une main pour se stabiliser. Le bord de la brèche était encore chaud.

— Qu’est-ce que vous voyez ? » cria Rerval depuis la rampe derrière lui. « Major, qu’est-ce que vous voyez ? »

Il voyait le Caestus dressé, ses moteurs ronflant, une masse enchevêtrée de loxatl sur sa coque, dont certains tombaient en battant de la queue. Il voyait les space marines et leurs serviteurs d’armes, au sol, mitraillant les reptiles grisâtres qui les assaillaient de toutes parts.

Il flairait le lait caillé et la menthe écrasée.

« Major ? »

Kolea regarda le Caestus frémir. L’appareil tira vers la voûte, arrachant de gros blocs de machinerie dans des averses d’étincelles et de flammes. Les loxatl en feu tombaient comme des comètes. Il tira encore. Un énorme pylône cylindrique fut arraché de son montant au plafond et chut, parsemé de morceaux de passerelle et de loxatl condamnés. L’immense structure, enveloppée de fumée et de flammes, rata le Caestus d’un cheveu. Elle toucha le sol avec tant de violence que Kolea sentit l’onde de choc faire frémir les poutrelles sur lesquelles il était assis. Le pylône faillit écraser l’un des space marines, l’immense Silver Guard Eadwine.

Eadwine se jeta à plat ventre pour éviter l’impact. Il atterrit au milieu des loxatl qui reculaient et dut les tuer aussitôt pour se protéger. Le cylindre tomba sur le côté après avoir frappé le sol, avec un deuxième craquement qui fit s’élever des escarbilles et un blizzard de déchets brûlants. Il roula, en flammes.

Le Caestus disparaissait presque sous les créatures. Sa postcombustion s’alluma. Ses propulseurs rugirent en crachant un feu blanc incandescent. Chargé de loxatl, le bélier fonça vers le plafond.

Ce fut alors que vint la véritable onde de choc. Kolea la sentit dans ses poumons. Il la sentit frapper sa cage thoracique, marteler le pont et les murs du compartiment. Balayer ses jambes.

Le Caestus se rua sur la voûte, provoquant une vaste boule de feu qui balaya les structures du plafond et les détruisit. Des loxatl macérés, en flammes, furent projetés en tous sens. La boule de feu en expansion, un tsunami de flammes, se répandit sur les voûtes et descendit le long des murs. Kolea ressentit sa chaleur dans sa chute.

Détruit mais pour l’essentiel en un seul morceau, le Caestus retomba, emportant le plafond avec lui. Des arcs électriques dansaient comme de la foudre autour de l’un de ses blocs moteurs déformés. La porte d’une des rampes se détacha de l’épave. L’air était plein de flammes.

L’épave frappa le sol du hangar dans un craquement sourd.

Kolea se retrouva lui aussi à terre. L’explosion l’avait fait tomber de la rampe, dans le hangar. Il se releva d’un bond, sonné, contemplant le carnage qui l’entourait.

— Major. Major Kolea. Répondez ! » criait Rerval dans son micro.

— Ramenez-vous ! » répondit Kolea en criant. « Compagnie C, ici, tout de suite ! »

Il leva son arme et s’élança. Derrière lui, les Fantômes franchissaient la brèche à sa suite.

Eadwine se leva en repoussant des débris. Un loxatl se cabra pour l’attaquer, mais il l’abattit d’un tir en pleine tête.

— Statut ? » demanda-t-il dans sa radio.

— Vivant ! » répondit Sar Af dans un crépitement radio.

Holorfurnace ne répondit pas, mais Eadwine comprit que l’Iron Snake avait les mains pleines. Il le vit, à trente mètres de là, au-delà des piles de décombres embrasées, affrontant au corps à corps une dizaine de survivants loxatl. La lance d’Holofurnace tournoyait et frappait, les tuant un par un, laissant dans son sillage des vrilles de sang xénos.

D’après l’affichage de visière d’Eadwine, ils avaient perdu l’un des serviteurs d’armes, qui avait été écrasé. C’était regrettable, mais cette perte restait acceptable. Il activa l’enregistrement radio de son casque.

— Note pour la postérité, » dit-il en pivotant pour abattre deux autres reptiles, « Le sacrifice altruiste et le sens du devoir de… »

Eadwine marqua un temps d’arrêt et en profita pour faire exploser la colonne vertébrale d’un xénos bondissant. Il n’arrivait pas à se rappeler quel antique serviteur-pilote avait été assigné au Caestus pour cette mission. Il trouverait son nom dans les archives et amenderait ultérieurement la citation.

Eadwine avança. Deux fléchettes frappèrent son bouclier. Il se retourna et tira un bolt qui fit voler en éclats une tête de xénos.

Devant lui, au-delà des décombres, le White Scar avait atteint la sortie du hangar. Rusé et perspicace, Sar Af était toujours en mouvement, toujours à la recherche d’un passage.

Le vieux salaud était cerné par les loxatl.

Eadwine fit deux pas et bondit depuis une pile de métal fumant. Malgré le poids excessif de son armure d’abordage, le saut lui fit franchir une distance considérable. Il se réceptionna, bondit de nouveau, et arriva non loin derrière Sar Af.

Tout en se réceptionnant pour la deuxième fois, Eadwine élimina trois cibles. Sar Af se retourna, jeta un loxatl à terre d’un revers de bouclier, et lui brisa la nuque d’un coup de talon.

— Tu es parti trop loin, » lui reprocha Eadwine. « On ne peut pas se couvrir mutuellement si l’on est trop éloignés les uns des autres.

— Il y a des problèmes à régler, » répondit Sar Af, « Et ils ne peuvent pas attendre.

— Ils attendront éternellement si tu meurs. Les créatures qui défendent ce site ont réagi à notre assaut avec une vitesse surprenante.

— Peu importe la vitesse de réaction quand on a la gorge tranchée. Nous devons trouver la gorge. »

Parfois, rien ne servait de discuter avec les frères de la Cinquième. Holofurnace, toujours engagé au corps à corps derrière eux, semblait décidé à tuer méthodiquement, l’un après l’autre, tous les soldats de l’Archi-ennemi de Salvation’s Reach. Le White Scar, en revanche, paraissait se satisfaire de les laisser vivre du moment qu’il parvenait à identifier et à décapiter leur commandement.

Deux éthiques de combat respectables, mais totalement incompatibles. C’était pour cette raison que le commandement de la mission avait échu à Eadwine.

— On avance, » trancha-t-il. » On reste ensemble. »

Sar Af hocha la tête.

Eadwine activa sa radio.

« Frappe Alpha à formation de tête de la Garde. Êtes-vous déployés ?

— Confirmé.

— Qui parle ?

— Major Kolea, Premier de Tanith.

— Où êtes-vous, Kolea ?

— Nous franchissons la brèche. Avançons dans le hangar.

— Vous devez nous rejoindre. Nous avançons. Soyez prévenu : importante concentration de mercenaires loxatl sur place. Êtes-vous habitués à les combattre, major ?

— Oui. Nous sommes à quelques minutes derrière vous et progressons rapidement.

— Parfait. Terminé. »

Eadwine et Sar Af se tournèrent vers l’écoutille. Le White Scar venait d’éliminer deux autres loxatl. Du sang extraterrestre souillait son armure blanc perle.

Des charges explosives firent sauter l’écoutille. Dans un brouillard de fumée bleue, Sar Af et Eadwine avancèrent, bouclier levé, bolters posés sur le coin creusé de leur pavois. Holofurnace les aurait bientôt rejoints.

Ils s’engagèrent dans une artère importante. Le sol était jonché de sang et de débris suite à la fuite du personnel face à l’assaut du bélier et au fait qu’ils avaient scellé l’écoutille derrière eux. La structure et l’âge des murs et du plafond, des machines qui y étaient fixées, étaient tels qu’on aurait dit le couloir fait des vestiges de différents navires spatiaux.

De nouveaux tirs filèrent vers leur position. Holofurnace les avait enfin rejoints, lance à l’épaule, bolter à la main. Ils se mirent en ligne, bouclier levé. Muraille mouvante, inflexible et inexorable, ils avancèrent, occupant presque toute la largeur du couloir.

Les tirs frappèrent leurs boucliers. Ce n’étaient pas les fléchettes d’une arme xénos, mais des lasers.

Devant eux, les premiers défenseurs humains apparurent, criblant la fumée du couloir de leurs fusils et radiants laser.

Boucliers levés, les space marines marchèrent contre l’ouragan de lumière cohérente tout en ripostant. Leurs projectiles explosifs ravagèrent le couloir. Des corps tombèrent. Des pans entiers du revêtement des cloisons furent arrachés. Une partie du plafond s’affaissa.

La fusillade se fit plus intense.

Les space marines ne ralentirent pas.

Les Fantômes de la frappe Alpha progressèrent à travers les débris enflammés du hangar. Zhukova rapporta que sa compagnie était aux prises avec des loxatl et sur le point de les vaincre, bien que l’essentiel des mercenaires ait été exterminé par le fer de lance formé par les space marines.

Kolea se demandait s’ils allaient en rencontrer d’autres, et quels autres périls les attendaient dans cet amas de déchets.

Il entendit le calibre .30 ouvrir le feu. Bool et Mkan s’occupaient. Qu’est-ce qu’ils avaient vu ?

— Contact ! » cria Caober sur la radio. L’éclaireur était parti en avant le long du flanc gauche de la pièce. Kolea leva son bouclier et s’élança à sa suite au pas de course. Les boucliers incorporaient des meurtrières découpées dans le coin droit de leur surface, afin que leur porteur puisse le tenir de la main gauche et poser le canon de son fusil laser dans la meurtrière. Ainsi, il était à même de tirer depuis un couvert mobile. Kolea n’avait encore jamais utilisé de bouclier d’abordage, mais il s’était longuement entraîné à son maniement durant le trajet. Il n’en estimait pas moins que l’objet était aussi encombrant qu’inutile.

Il courait avec cinq ou six autres Fantômes, bondissant par-dessus les décombres fumants. Un loxatl blessé jaillit de sa cachette à leur passage et tira deux fléchettes. Le bouclier de Kolea arrêta la première et la deuxième explosa sur le sol. Le bouclier de Derin protégea ses jambes et son bassin des ricochets. Faisant feu depuis l’abri de son bouclier, Kolea abattit le loxatl d’une rafale.

Son point de vue sur les boucliers changea un peu. Dans l’espace confiné d’un abordage, le danger posé par les ricochets était périlleusement décuplé.

De nouveaux coups de feu retentirent. Kolea vit ce que Caober avait repéré. Des poternes avaient été ouvertes de l’autre côté du hangar : de lourdes trappes cachées le long de la ligne de soudure où le montant de la cloison rencontrait le pont. Les troupes de l’Archi-ennemi s’en déversaient tout en tirant. Kolea ne savait pas si ces poternes avaient été conçues en vue d’une action défensive ou si l’ennemi mettait simplement à profit le sous-sol utilisé pour les réparations.

La seule chose dont il était sûr, c’était que leur flanc gauche subissait à présent un feu nourri.

Les soldats adverses étaient de massifs mâles humains. Leurs tenues de combat n’étaient pas des uniformes, mais elles comprenaient toutes le même mélange de plaques d’armures richement ouvragées, de treillis jaunes et de manteaux. Leurs bottes, leurs gants, leurs ceintures, les attaches de leur armure ainsi que leurs harnais et leurs paquetages étaient faits d’un cuir sombre et beau, lustré, d’un brun de caféine, comme de l’acajou. Ces pièces de cuir, en particulier les larges et hautes ceintures, étaient décorées de fils de soie pourpres et argentés. Le jaune de leur treillis était chaud et acide, comme celui d’un rayon de fuseur. Ces guerriers portaient des casques de métal ajustés recouverts de cuir brun qui incorporaient des visières : un oblong étroit qui couvrait les deux yeux qui émettaient une lueur bleu foncé. Les jugulaires des casques, faites du même matériau que les ceintures et les harnais, étaient disproportionnées, découpées en forme de mains humaines grandeur nature, et venaient couvrir la bouche entière, sous le nez.

Kolea savait à qui il avait affaire. Les serviteurs du maudit anarque, dont la voix ‘‘noie toutes les autres,’’ témoignaient leur respect à leur maître en se couvrant la bouche.

Ces guerriers étaient les Fils de Sek.

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