Mission: Salvation's Reach

Dan Abnett · Chapitre 5 sur 27

Pages du PDF

Mission: Salvation's Reach

Quatre - Liens

QUATRE

 

Liens

 

Des lampions avaient été allumés dans tout le complexe de baraquement d’Anzimar, en partie pour renforcer l’ambiance joyeuse des Fêtes de Départ, mais surtout pour lutter contre la pénombre brumeuse de l’après-midi. Elle était, aujourd’hui, particulièrement dense et ne se disperserait pas avant la tombée de la nuit. Déjà, le camp et le champ d’atterrissage semblaient disparaître dans l’ombre du crépuscule.

Gaunt revint en traversant la cour extérieure avec Hark, Ludd, Edur et Fazekiel. Ils entendaient la musique bruyante jouant dans les halls, le choc des assiettes et des verres du réfectoire. La réception donnée en l’honneur des renforts fraîchement arrivés avait commencé.

— Au moins, on est déjà en tenue officielle, » dit Hark.

— J’ai cru que le seigneur militant allait faire une crise d’apoplexie, » glissa Ludd, qui en était encore à se repasser mentalement l’entrevue.

— Les seigneurs militants n’aiment pas être rabaissés, Ludd, » répondit Hark. « Pas au profit de simples colonels. Pas même pour ce spécimen unique qu’est le colonel-commissaire.

— Cybon a bien compris le jeu, » corrigea Gaunt. « Il jouait un rôle, lui aussi. Il savait qu’ils voudraient créer un lien personnel avec moi. Mais le maître de chapitre n’aurait même pas considéré ma demande si elle n’avait pas été explicitement appuyée par le haut commandement de la Croisade et un ou deux seigneurs militants. C’est Cybon qui a permis cela. Il devait être présent pour la forme, ne serait-ce que pour les laisser le rabaisser.

— Ça leur arrive, d’être polis ? » demanda Ludd.

— Ce sont des space marines, » dit Gaunt.

— N’empêche, manquer de respect à un seigneur militant…

— Ce sont des êtres puissants, » dit Gaunt. « Ils aiment le rappeler aux autres.

— Alors, ils ne se montrent jamais cordiaux ou…

— Je ne les connais pas, Ludd. » Il s’arrêta brusquement et se retourna pour faire face au jeune commissaire. Les autres en firent autant, au milieu de la place. « Je n’ai pas particulièrement étudié leur sens de l’étiquette.

— Personne ne les connaît vraiment, » dit doucement Edur.

— Eux vous connaissent, colonel, » rétorqua Ludd à Gaunt. « C’était la base de tout cela. Vous avez demandé un retour de faveur. »

La mâchoire de Gaunt se crispa. Dans la pénombre, une lumière bizarre envahit ses yeux.

— Pas une faveur, » expliqua-t-il. « On ne demande pas une faveur aux space marines de l’Adeptus Astartes. Il s’agit de pactes et d’alliances. Il faut savoir se faire remarquer, seulement, de sorte que quand vous leur demandez quelque chose, ils tiennent compte de vous.

— Vous vous rendez compte que, à leurs yeux, nous nous ressemblons tous ? » demanda Hark.

Ludd rit, puis se rendit compte que ce n’était pas censé être une plaisanterie.

— Qu’est-ce que vous avez fait ? » demanda-t-il.

— Comment ? » demanda Gaunt en se remettant en marche.

— Qu’est-ce que vous avez fait pour vous faire remarquer ?

— Juste ce qu’il fallait, » dit Gaunt en s’éloignant.

— Balhaut, » expliqua Fazekiel. Les autres la regardèrent. « La tour du Ploutocrate. La porte de l’Oligarchie. Le tristement célèbre Neuvième Jour, » dit-elle. « Les Hyrkiens de Gaunt se sont battus aux côtés de la Silver Guard au plus fort de la bataille. Il a certainement eu affaire avec eux, peut-être avec Veegum en personne. Ses exploits ont dû le porter à leur attention. Peut-être même lui valoir leur respect. En tout cas, ça les a suffisamment marqués pour que, des années après, ils prennent la peine de considérer sa requête. »

Elle regarda Ludd. Elle n’avait que quelques années de plus que lui, mais il semblait y avoir un gouffre de maturité entre eux.

« Tout est dans son dossier, » dit-elle. « Données biographiques standards. Il y a d’autres détails, dont certains confidentiels, mais un membre du Commissariat muni des autorisations ad hoc peut y avoir accès s’il est prêt à creuser un peu.

— Vous l’avez étudié ? » s’étonna Ludd.

— Vous semblez surpris, » dit Fazekiel. « Je vais servir sous ses ordres. Je veux le connaître, afin de savoir à quoi m’attendre et comment faire au mieux mon devoir. Tout commissaire en ferait autant avant d’être assigné à un nouveau poste. Ce qui est surprenant, en fait, c’est que vous n’en avez rien fait.

— Je ne vois pas pourquoi, » rétorqua Ludd en rougissant légèrement.

— Afin de ne pas poser de questions idiotes au mauvais moment ? » proposa Fazekiel.

— Je crois que Nahum sert l’Imperium de manière plus intuitive que vous, Luna, » dit Edur avec bienveillance.

— Ce n’est pas une question d’intuition, » répondit-elle. « Ni d’indiscrétion. Étudier et comprendre les états de service d’un officier qu’on va servir n’a rien d’irrespectueux. Ça ne peut qu’améliorer nos performances. C’est du simple bon sens. »

Un messager les rejoignit en courant, salua, et tendit à Hark une ardoise. Hark confirma réception des données en imposant son sceau biocodé. Il lut l’ardoise, puis la rangea dans sa poche.

— On devrait se mettre au travail, » dit-il. « Il y a des nouveaux à loger, d’ultimes dispositions à prendre. Voilà quelque chose à ruminer, Ludd : Fazekiel a expliqué la présence du Silver Guard. Mais les deux autres ? Un Iron Snake et un White Scar. Pourquoi trois chapitres ?

— Je trouverai, » dit Ludd. « Mais en attendant, quand arriveront les autres ?

— Quels autres ?

— Les autres space marines ? »

Hark sourit.

— Nous avons trois space marines, Ludd. Pas plus. Ils sont rares et précieux. L’époque où ils arpentaient les étoiles par centaines ou milliers est depuis longtemps révolue. Nous pouvons nous estimer chanceux d’en avoir autant.

— Dans la plupart des cas, » dit Edur, « Trois est plus que suffisant.

— Espérons que ce sera l’un de ces cas, » souffla Hark.

— Comment allez-vous trouver la réponse, Ludd ? » demanda Fazekiel.

— Je vais le leur demander, » dit Ludd. « Quoi, qu’est-ce que ça a de drôle ? »

Des foules se pressaient autour de l’infirmerie en formant des files d’attente. La majeure partie de la communauté régimentaire voulait sortir et profiter des dernières heures de la fête ou, pour ceux qui en avaient l’autorisation, se joindre à la réception dans le hall des baraquements. On entendait la musique de la fanfare jusqu’à l’infirmerie. Mais il fallait obtenir des certificats, et pour cela il fallait recevoir les injections.

Élodie rejoignit une file. Les medicae du régiment administraient des inoculations à tous les membres de la suite. Il s’agissait d’un mélange d’antiviraux et d’antiseptiques, et d’électrolyte empérythétique conçus pour protéger des infections étrangères et amortir partiellement le traumatisme provoqué par le voyage Warp. Sans certificat prouvant que vous aviez reçu l’inoculation, vous ne pouviez pas embarquer. Cette fois, avait-on aussi dit à Élodie, il fallait également un bon de rattachement.

Tout le monde en parlait autour d’elle, dans la file. Le bon de rattachement était un document fourni par le Munitorum qui garantissait que son porteur avait pris conscience qu’il ou elle allait transiter dans une zone de combat. Les civils du régiment suivaient généralement leurs unités jusqu’aux camps de réserve ou aux stations bordant au champ de bataille. Si un bon était nécessaire, dans le cas présent, c’était parce que l’entourage allait suivre le Premier de Tanith en plein cœur du danger. Tout le monde courrait un risque. La sécurité des civils ne pouvait être garantie. Ils devaient donc signer ce certificat disant qu’ils comprenaient et acceptaient la prise de risque. À la place, ils pouvaient choisir de rester en arrière. Le Munitorum n’avait plus exigé de bon de la suite du Tanith depuis Ouranberg, en 771.

Le choix était difficile, parce que rester en arrière n’allait pas sans désagréments. Pour une épouse ou un enfant, ou un artisan dont les revenus dépendaient entièrement des soldats, ça impliquait le risque de ne jamais rejoindre le régiment. Si vous ratiez le transfert, vous pouviez faire une croix sur les retrouvailles. On pouvait passer des mois ou des années à essayer de rattraper une unité en mouvement, comme l’avait fait cette ridicule fanfare, d’après ce qu’Élodie en savait.

Pour elle, toutefois, la question ne se posait pas.

— Vous vous sentez bien, mademoiselle Dutana ? » demanda le vieux docteur, Dorden, lorsque vint son tour. Il nettoya le creux de son bras avec de l’alcool pendant que son infirmier préparait la seringue.

— Oui, docteur. Mais je suis préoccupée.

— Vous vous inquiétez, je n’en doute pas, de ce qui nous attend. La guerre nous blesse même quand nous sommes hors de portée des armes. »

Elle hocha la tête.

— Vous ne semblez pas troublé, si je puis dire, » répondit-elle au vieillard. Il paraissait frêle, mais ses mains étaient aussi fermes que le roc, et elle ne sentit qu’une minuscule piqûre lorsque l’aiguille entra dans son bras. « J’imagine que vous avez l’habitude ?

— Vous n’êtes pas ma première patiente, mademoiselle Dutana.

— Je parlais de la guerre, docteur.

— Ah. Non, on ne s’y habitue jamais. Mais vous avez raison, malgré tous mes efforts, je n’arrive pas à me rappeler où j’ai laissé traîner mon excitation. »

Élodie retourna au rivage, à travers la foule, une petite boule de coton pressée contre la piqûre. Elle retourna aux habitations qui formaient une ligne derrière les tentes des laveries. Il faisait de plus en plus sombre, comme si le soir progressait à travers l’obscurité du smog.

— Juniper ? » appela-t-elle. « Juniper ? »

Dans les tentes régnait une puissante odeur de savon phénolique et de béton mouillé.

« Juniper ? Tu es là ? »

Elle se glissa dans le logement de Juniper et se figea. La femme qui y alimentait le petit poêle n’était pas Juniper.

C’était une soldate, une sergente mince et musclée, avec des cheveux blonds platine coupés courts.

« Oh, pardon, » dit Élodie.

— Vous cherchez Juniper ? » demanda Tona Criid.

— Oui ?

— Elle est partie récupérer son bon. Je suis venue voir Yoncy. Je la garde le temps que Juniper revienne. »

La petite fille qu’Élodie avait vue plus tôt dans la foule mangeait un bol de fèves dans un coin de la pièce. Elle portait autour du cou la médaille de la Sainte sur son ruban. Selon Élodie, Yoncy ne serait plus enfant pour longtemps. Elle était petite pour son âge : elle paraissait n’avoir pas plus de sept ou huit ans, mais elle en avait au moins onze ou douze. Peut-être une vie de rations de la Garde avait-elle freiné sa croissance. Peut-être comptait-elle parmi ces petites filles qui deviennent soudainement femmes en une explosion adolescente. Il y avait quelque chose d’espiègle en elle. Elle portait toujours des couettes et balançait les jambes quand elle s’asseyait sur une chaise d’adulte, afin de mettre en avant sa taille. Mais c’était comme si elle jouait à faire l’enfant, comme si elle était consciente que cela lui valait des cadeaux et certaines faveurs. Elle était la petite nièce que tout le monde choyait.

— Je voulais lui demander quelque chose, » dit Élodie. « Je repasserai. »

Criid haussa les épaules, comme si la réponse lui suffisait. Il y eut un moment de gêne, les deux femmes ne sachant que dire.

« En fait, » reprit Élodie, « Est-ce que je peux vous demander quelque chose ? »

Criid referma la porte du poële, s’assura que Yoncy mangeait, et rejoignit Élodie.

« Pourquoi un soldat se marierait-il ? » demanda cette dernière.

— Hormis pour les raisons évidentes, vous voulez dire ? » demanda Criid.

— Oui, hormis ça.

— Il n’y en a pas de meilleures. C’est pas mes oignons, sûr, mais ce que vous ressentez est la seule raison importante. »

Élodie opina.

« Ban vous a demandé ? »

Élodie fit non de la tête.

Criid haussa encore les épaules.

« Comme je disais, c’est pas mes oignons. »

Élodie tira une feuille pliée de la poche de sa robe.

— Regardez ça, » dit-elle à voix basse.

— Une demande d’autorisation, » dit Criid en lisant.

— Il ne m’a rien dit. Rien. Mais il a les papiers. Il les a remplis.

— Et alors ? Quel est le problème ? » demanda Criid en lui rendant la feuille. « C’est trop rapide ? Vous comptez refuser ?

— Non.

— Tant mieux. Partir avec un capitaine au cœur brisé ne peut que causer des problèmes. Attendez, c’est à cause du bon de rattachement ? Vous ne voulez pas nous suivre ? Vous restez là ?

— Non, non, tout va bien, j’ai le mien.

— Alors ?

— Je ne sais pas pourquoi il ne m’a rien dit.

— On part à la va-vite. C’est pas très romantique, mais il veut que ça soit réglé avant qu’on ait décollé.

— J’ai l’impression qu’il y a une autre raison.

— Parce qu’il risque de mourir ? » dit la petite fille depuis l’autre côté de la pièce. Toutes deux la regardèrent. Yoncy avait baissé sa cuiller et leur rendait leur regard avec un léger sourire.

« C’est parce qu’il risque de mourir, » répéta Yoncy. « Il veut se marier au cas où il mourrait.

— Va te débarbouiller, » répondit Criid. « Tu as de la sauce plein les joues. »

Yoncy s’esclaffa et se laissa glisser de sa chaise. Elle courut vers la salle de bains située au fond de la petite habitation.

— Désolée, » dit Criid.

— Non, c’est moi. J’aurais dû réfléchir à ce que je disais. J’ai manqué de tact. »

Criid fronça les sourcils.

— De tact ? Comment ? Ah, vous voulez parler de Caffran ? »

Elle haussa les épaules, comme si ce n’était rien.

« Ce qui me fait mal, c’est qu’il soit mort, pas qu’on ne se soit pas mariés avant. Pour nous, ça ne faisait aucune différence, un bout de papier. Mais pour certains, c’est important. Certains se marient… vous savez, pour la suite.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Si vous n’êtes pas officiellement mariés, sans paperasse pour le prouver, le Munitorum ne vous reconnaît pas comme veuve de guerre. Alors, certains soldats se marient uniquement pour la pension de veuvage.

Ce n’est pas grand-chose. Quelques couronnes par années, pas plus. Mais pour certains, ça compte.

— Pas pour moi. Vous pensez que c’est pour ça qu’il veut qu’on se marie ?

— Je ne sais pas. Peut-être que ça lui importe, que vous ne vous retrouviez pas sans rien. La veuve d’un capitaine touche sans doute une pension plus confortable. »

Élodie plia le papier et le remit dans sa poche.

« Vous allez bien ? » demanda Criid.

— Oui. Oui, ça va.

— Vous êtes pâle. J’en ai trop dit.

— Non.

— Vous n’aviez pas vraiment réfléchi à ça, pas vrai ?

— Je croyais que si, mais apparemment pas assez.

— Alors, tant mieux. C’est un soldat, et les soldats meurent.

— Comme nous tous.

— Oui, » acquiesça Criid, « Mais les soldats meurent plus vite que les autres. »

Gaunt gravit les marches qui menaient à l’entrée du hall de baraquement. Le smog et l’arrivée du soir s’unissaient pour engendrer une obscurité vespérale. Les fenêtres du hall étaient déjà illuminées.

Beltayn l’attendait à l’entrée.

— Il y a quelque chose de pas net, » dit Gaunt.

— C’est une fanfare, colonel, » dit Beltayn.

— J’entends bien, mais je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi.

— Je vais laisser ce plaisir au major Baskevyl, colonel, » répondit l’aide.

— Autre chose ? » demanda Gaunt.

— Les nouveaux officiers supérieurs ont hâte de vous rencontrer.

— Évidemment. Vous leur avez expliqué que j’étais retenu par des obligations ?

— Oui, colonel. Certains l’ont mieux pris que d’autres.

— Autre chose ?

— Les transferts commencent juste avant minuit, heure locale. » Beltayn tendit à Gaunt une plaque de données. « Notre transporteur est confirmé : il s’agit du Highness Ser Armaduke. C’est une frégate de classe Tempest. Quoi que ça puisse vouloir dire.

— Donc, la Flotte n’a pas voulu nous fournir un croiseur de combat.

— Non, colonel. Ni rien, en fait. Tel que je le comprends, le Highness Ser Armaduke a subi de gros dégâts durant les Guerres de Khulan et a passé les vingt-sept dernières années au dépôt de réserve. Il a bénéficié de ce qu’on m’a dit être un ‘‘réarmement de modification’’, mais ses performances ne lui ont pas encore valu d’être certifié par la Flotte.

— Vous dites que c’est un tas de ferraille qui sans cette mission serait parti à la casse ?

— Je ne dis pas ça, colonel, parce que je ne sais rien de la Flotte ni de ses chantiers navals. Je ne suis qu’un soldat, colonel. »

Gaunt consulta les documents de la plaque.

— Eh bien, belle preuve de confiance. Ils nous donnent un vaisseau dont ils n’ont que faire parce qu’ils sont presque sûrs de le perdre.

— Et je dois veiller à ne pas ébruiter cette remarque, c’est ça ? » proposa Beltayn.

— Oui, s’il vous plaît, » dit Gaunt en lui rendant la plaque. « Autre chose ?

— Non, colonel. »

Gaunt désigna l’aigle bicéphale perché sur la tête d’une grande statue de saint Kodrius, non loin. La créature se lissa les plumes et remua sur son perchoir.

— Pas même ça ?

— Ce n’est pas à moi, colonel, » répondit Beltayn, « Et ce n’est pas moi qui l’ai mis là. »

Gaunt entra dans le hall. De longues tables éclairées à la bougie avaient été dressées pour le repas, mais les invités étaient pour la plupart encore debout, par petits groupes, verre à la main. Des serviteurs parcouraient la foule en vrombissant. Les couleurs régimentaires – Tanith, Verghast et Belladon – étaient ostensiblement affichées. Sur une petite estrade, d’un côté de la pièce, la fanfare jouait avec enthousiasme.

— Où étais-tu ? » demanda Blenner en venant l’intercepter presque aussitôt.

— Oh, j’avais des affaires de colonel à régler, ce genre de choses. »

Blenner tenait un verre.

— Je déteste ce genre de sauteries, » dit-il en se penchant tout près de Gaunt afin que celui-ci puisse entendre son chuchotement par-dessus la musique.

— Ce n’est donc pas toi qu’il faut remercier pour cette fanfare ? » demanda Gaunt.

— Quelle idée ! » Blenner le regarda, l’air vexé.

— Je ne sais pas, » répondit Gaunt. « Ça ressemble tellement à une mauvaise blague.

— Oh, merci, je suis flatté. » Blenner tira quelque chose qui ressemblait à une pilule de la poche de sa gabardine et l’avala avec une gorgée d’amasec. Il croisa le regard de Gaunt.

« Quoi ? » demanda-t-il. « J’ai la migraine. »

Kolea les rejoignit avec plusieurs officiers que Gaunt ne reconnut pas.

— Commandant, » dit Kolea, « J’ai l’honneur de vous présenter les officiers supérieurs de l’arrivage verghastite. Le major Pasha Petrushkevskaya et le capitaine Ornella Zhukova. »

Gaunt les salua.

— Je m’en veux, » dit Gaunt, « De ne pas avoir pu vous accueillir. Vous avez parcouru un long chemin et votre contribution est appréciée.

— Nous comprenons, » répondit Petrushkevskaya. « Le major Kolea a eu la bonté de nous expliquer que vous étiez retenu par un briefing stratégique crucial.

— En effet. Je le regrette encore. La ruche Vervun occupe une place très, très importante dans ce régiment. C’est un honneur que de recevoir des renforts de Verghast.

— C’est un honneur de servir sous les ordres du Héros du Peuple, » répondit Zhukova.

— Je ne sais pas, » dit Gaunt.

— Oh, si, » dit Zhukova dont les yeux pétillaient. « À ce jour encore, on prononce votre nom avec dignité et respect, à tous les niveaux de la ruche. Saviez-vous que, dans le secteur Hess Ouest seulement, on compte quatre statues publiques à votre effigie ? J’ai des pictimages, si vous voulez les voir ?

— Merci bien, mais je sais à quoi je ressemble. »

Zhukova éclata de rire.

— Vous êtes plus beau en vrai, » dit-elle.

— Ah ! Je l’aime déjà ! » dit Blenner en se rapprochant. « Pas toi, Ibram ? Vraiment, je vous apprécie, capitaine Zhukova. Le colonel-commissaire est un vieux croûton ennuyeux et fait semblant de détester qu’on évoque son héroïsme ou sa beauté. Mais il ne trompe personne, pas vrai ? De vous à moi, il adore ça, et je vous conseille de le louer aussi souvent que possible, malgré ses protestations.

— Blenner, » siffla Gaunt.

— En fait, » poursuivit Blenner, « Plus il proteste, plus il apprécie.

— Vraiment ? » rit Zhukova.

— Oh, oui ! » répondit Blenner. « J’en sais quelque chose. Je le connais depuis qu’on était tout petits.

— Ah ? » fit Zhukova. Ce détail sembla l’impressionner. « Ce doit être magnifique. Quel exemple il devait être.

— Je ne saurais vous dire à quel point, » dit Blenner en posant la main sur son cœur et en penchant la tête de côté. « C’est une source d’inspiration intarissable. Cependant, comme peu de gens le savent… » Il baissa la voix et se pencha en avant. Zhukova l’imita pour prêter l’oreille, les yeux écarquillés.

« …C’est moi qui lui ai tout appris, sur la vie et le métier d’officier… » conclut Blenner.

— Vraiment ? » s’écria Zhukova.

— Je n’aime pas en parler. Je ne cherche pas à en tirer quelque crédit ou reconnaissance. Savoir que j’ai aidé à façonner le caractère d’un héros de l’Imperium me suffit.

— Bien sûr, » opina Zhukova.

— Blenner ! » siffla encore Gaunt, de manière plus appuyée.

— Vous êtes charmante, capitaine Zhukova, » continua Blenner. « Puis-je vous le dire ? Je ne veux pas émettre de propos déplacés, et je ne sous-entends certes rien d’inconvenant. Je parle en tant que commissaire, de manière purement professionnelle. Je veille sur la discipline et le moral de l’homme du rang et de ce point de vue, votre saisissant physique peut s’avérer être une arme puissante dans notre arsenal. Je dis cela en toute objectivité ! Les hommes vous suivront, vous obéiront. Ils vous seront dévoués et…

— Le capitaine Zhukova est tout à fait consciente de l’effet que produit son apparence sur les soldats du sexe opposé, » coupa Petrushkevskaya, qui ne souriait pas. « En fait, nous en avons même déjà parlé.

— Je n’en doute pas, major, je n’en doute pas, » répondit Blenner. « Vous comprenez, vous aussi ? L’importance d’une pareille qualité. Ne serait-ce qu’en termes stratégiques. Bref… Pe-trush-kev-skaya… c’est bien ça ? Un sacré morceau, ce nom. Il faudrait songer à le raccourcir pour que les hommes arrivent à le prononcer.

— Commissaire Blenner, » grogna Gaunt. « Le major Petrushkevskaya s’appelle Petrushkevskaya. C’est ainsi que les soldats l’appelleront. Ils apprendront à le prononcer. Le tronquer serait irrespectueux.

— Bien sûr. Je voulais seulement dire…

— Ce n’est pas grave, commissaire, » coupa Petrushkevskaya. « En fait, ça a déjà posé problème. On m’appelle généralement major Pasha. C’était ainsi qu’on me connaissait parmi les compagnies improvisées, avant que mon rang ne soit officialisé. C’est une sorte de diminutif affectueux, mais il reste utile. Pour la simplicité, par exemple. »

Gaunt hocha la tête.

— Je vois, » dit-il. « Eh bien, tant mieux. Toutefois, je n’encourage pas les officiers à adopter des sobriquets informels. Tout manquement à la discipline, même à propos d’un simple nom, peut en entraîner d’autres, et sous peu, on se retrouve dans de vilains draps.

— C’est sûrement pour cela qu’on nous appelle les Fantômes de Gaunt, » commenta Blenner.

Zhukova rit.

Gaunt dut se mordre la lèvre pour ne pas rabrouer Blenner devant les autres. Il chercha un autre sujet sur lequel dissiper sa colère.

— D’où vient cette ignoble fanfare, par Feth ?

— Hum, colonel ? »

Il se retourna. Les autres l’imitèrent. Le major Baskevyl les avait rejoints, accompagné d’un nouveau venu, un officier d’origine belladon. Son visage était bizarrement familier, mais il était visiblement crispé par la colère.

— Colonel, » dit Baskevyl, « Voici le capitaine…

— Cette ignoble fanfare est à moi, colonel, » dit l’officier. « Je dirige une unité combattante de trois sections qui, accessoirement, remplit le rôle d’orchestre pour les occasions cérémonielles. Sa présence est censée refléter les prouesses martiales et la splendeur de Belladon, et renforcer votre régiment. Ses membres sont honorables et dignes. Elle cherche à vous rejoindre depuis des années, et a consenti des efforts considérables pour arranger les transferts le permettant. C’est la fanfare que mon frère avait personnellement demandée. »

Gaunt laissa s’écouler un instant avant de répondre. Il regarda l’homme droit dans les yeux.

— Vous êtes le frère de Wilder.

— Oui.

— Je ne voulais pas vous manquer de respect. Je ne savais pas que votre frère…

— En effet, vous ne saviez pas. Et je ne vois que très peu de traces de lui, ici. Lorsqu’il a pris le commandement de ce régiment, les noms ont été combinés. Je constate que toute trace du 81e a été effacée de sa dénomination officielle. C’est à vous qu’on doit ce révisionnisme, je présume ?

— Ce titre combiné était lourd, » répondit Gaunt sans montrer la moindre émotion. « Belladon a, toutefois, laissé une marque profonde et positive au sein de nos rangs, et le commandement de votre frère, ainsi que son legs, n’a pas été oublié. »

Wilder leva légèrement le menton mais ne dit rien. Gaunt le salua.

« Bienvenu au sein du Premier de Tanith, capitaine Wilder. L’Empereur vous garde. »

Wilder lui rendit son salut.

— Merci, colonel.

— Je dois toutefois dire, capitaine, que nous ne nous attendions pas à recevoir l’appui d’une fanfare.

— Ce sont des soldats, par l’Empereur ! » cria Wilder. Il frappa Gaunt. Le coup fut brutalement stoppé à mi-course ; Blenner avait attrapé le poignet de Wilder et le serrait fermement. Le commissaire avait réagi à une vitesse ahurissante.

— Je ne crois pas, capitaine Wilder, » dit Blenner sans le lâcher et en fixant directement son visage furieux, « Que lever la main sur votre supérieur soit une bonne façon de finir ce premier jour dans son régiment. Ce serait même la meilleure façon d’en faire votre premier et unique jour. »

Il rit de sa propre plaisanterie. Zhukova aussi, d’un rire clair et un peu trop appuyé. La fanfare cessa de jouer. Tout le monde, dans le hall, les regardait.

« Mais c’est votre premier jour, » dit calmement Blenner en prenant soin d’articuler. « Et c’est un moment d’émotion. Le chagrin que provoque la perte de votre vaillant frère s’en est sans doute trouvé décuplé. C’est bien compréhensible. Il vous a fallu longtemps pour arriver ici, et vous y voilà enfin. Nous avons tous un peu trop bu. Une longue journée finit et d’autres, encore plus longues, nous attendent. Alors, pourquoi ne pas prendre un nouveau départ maintenant, et pas il y a cinq minutes ? »

Il regarda Gaunt.

— Je trouve l’idée prudente, » dit ce dernier.

Blenner lâcha le poignet de Wilder. Wilder baissa la main et se raidit. Il lissa le devant de sa veste.

— Merci, » dit-il doucement. « Je vous présente mes excuses. Merci.

— Nous n’en parlerons plus, » conclut Blenner. Il leva haut son verre et s’adressa à toute la pièce.

« Bienvenue parmi les Fantômes. Fureur de Belladon ! »

Fureur de Belladon ! répondirent tous les autres, même Petrushkevskaya et Zhukova, et l’on trinqua.

Gaunt se tourna vers la fanfare et lui adressa un geste encourageant.

— Jouez ! Je m’habituais, c’est tout. »

Le sergent Yerolemew sourit, hocha la tête, et ramena l’ordre parmi ses musiciens. La musique recommença, assourdissante.

— C’était finement mené, » chuchota Gaunt à Blenner.

— Je ne suis pas totalement inutile, » répondit le commissaire.

— N’empêche, je n’ai que faire d’une fanfare, » ajouta doucement Gaunt. « Peut-on au moins s’arranger pour que leurs instruments se perdent durant le voyage ?

— Je vais demander à quelqu’un de se pencher sur le sujet, » chuchota Blenner.

— Et garde un œil sur Wilder. Il va causer des problèmes.

— Il y a un vieux dicton, Ibram. Garde tes amis près de toi, et le frère du héros mort que tu as remplacé encore plus près. Ou aux arrêts dans ses quartiers. »

La cave du hall de baraquement était un vaste terrier de celliers voûtés, de garde-manger, de réserves et de remises. De la lumière brillait dans l’arrière-cuisine. Les cuisines étaient pleines de chaleur, de vapeur, d’odeurs d’herbes aromatiques et de viande grillée. Entre deux services, les aides en sueur prenaient le frais dans l’entrée de l’arrière-cuisine. Au-dessus de leur tête, les coups de grosse caisse enthousiastes et le tintamarre étouffé de la fanfare résonnaient comme une secousse sismique.

Viktor Hark descendit les escaliers à côté de l’arrière-cuisine, traversa un groupe de serveurs et de commis en nage, puis tourna à gauche pour rejoindre l’espace principal de la cave. Les voûtes de pierre fraîche et sèche, où apparaissaient ça et là quelques briques froides, étaient blanchies à la chaux. Elle n’échappait pas aux relents du smog chimique qui imprégnait tout Anzimar.

Des lampes y brillaient. Des lumiglobes et des bougies parsemaient la longue table.

Le premier peloton de compagnie B était réuni. Varl et Brostin, Mach Bonin l’éclaireur, Kabry et Laydly, LaHurf, Mkaninch et Mktally, Judd Cardass et Kap les Belladons, Mkrook, Senrab Nomis le Verghastite. Rawne, le mauvais génie qui commandait la compagnie B et le second du régiment, se tenait dans un coin, adossé au mur.

— Messieurs, » dit Hark avant de lever la main lorsque les autres firent mine de se redresser dans un grincement de bancs. « Repos. »

Il y avait sur la table des bouteilles et des verres, ainsi qu’un pot à eau de terre cuite. Aucune des bouteilles n’avait été ouverte.

— Il paraît qu’il y a eu du grabuge sur l’île, ce matin ? » demanda Hark à Rawne.

— Je m’en suis occupé.

— Ça oui. » Hark envoya la main dans sa poche, en sortit un pli qu’on lui avait apporté dans la cour, et le transmit à Rawne.

Rawne le déplia et lut.

« Félicitations, major, » dit Hark.

Rawne s’autorisa un petit sourire. Les hommes poussèrent des cris de joie et tapèrent du poing sur la table.

« Suite à l’incident de ce matin, » dit Hark par-dessus le tumulte, « Et à la lumière des graves manquements à la sécurité mis en évidence par le major Rawne, le premier peloton, compagnie B, Premier de Tanith, est désormais chargé d’assurer la sécurité du prisonnier pendant la durée de l’opération. Par conséquent, le premier peloton, compagnie B, Premier de Tanith, sera considéré ‘‘compagnie S’’ par le Commissariat et jouira de l’autorité et des prérogatives ad hoc. »

Les hommes beuglèrent encore plus fort.

« Le major Rawne sera votre officier superviseur. Je m’occuperai directement des procédures de la compagnie S. ‘‘S’’ comme dans ‘‘sécurité’’.

— Je croyais que le ‘‘S’’ voulait dire ‘‘spécial’’, » dit Kap.

— Le ‘‘S’’, c’est pour ‘‘sombre con !’’, » répliqua Cardass. Les autres rirent.

— Un petit conseil, » cria Hark par-dessus les sifflets et le martèlement. « Ne foutez pas tout en l’air.

— On n’oserait pas, commissaire, » dit Varl. « Est-ce qu’on a déjà foutu des trucs en l’air ? Jamais ?

— On fout des trucs en l’air, parfois, » dit Bonin.

Varl fronça les sourcils.

— Oui, c’est vrai, » admit-il. Il regarda Hark et sourit. « Mais on va vraiment faire de notre mieux pour que ça arrive pas, cette fois, commissaire.

— Alors, je n’avais aucune raison de m’inquiéter, » répondit Hark. Il se dirigea vers la sortie. « Je vous laisse, » lança-t-il par-dessus son épaule. « Votre service commence ce soir. Vous prendrez le relais dès que le prisonnier aura été transféré pour l’embarquement.

— Attendez ! » cria Rawne. « Si vous êtes notre officier de liaison, commissaire Hark, autant que vous participiez à notre petite fondation. »

Les hommes firent silence.

— La “fondation” de quoi ? » fit Hark en se retournant.

Rawne sourit et ramassa une boîte de munitions vide posée à ses pieds. Il la secoua et des objets en métal y tintèrent.

— Des Rois du Suicide, » dit Rawne.

Nouveaux cris de joie.

— C’est un jeu de cartes, major, » dit Hark.

— Il y en a des tas de variantes dans le secteur, » expliqua Rawne. Il donna la boîte de munitions à Kap, qui fouilla dedans longuement et finit par en sortir quelque chose. La boîte passa à Varl.

« Des tas de variantes, » répéta Rawne en regardant la boîte circuler, chacun y récupérant quelque chose. « Des tas de variantes. Celle qu’on appelle les Rois du Suicide, et qui vient de Tanith à l’origine, vous la connaissez.

— Je ne savais pas qu’elle venait de Tanith, » dit Hark.

— Le Roi du Suicide en personne, » continua Rawne, « C’est, dans un jeu traditionnel, le Roi d’Épées.

— Le Roi d’Épées ! » cria Brostin avec convoitise lorsque la boîte l’atteignit et qu’il en sortit quelque chose.

— Vous voyez, » poursuivit Rawne, « Les Tanith appellent le jeu comme ça à cause de cette carte. Le Roi d’Épées. Vous savez pourquoi ?

— Non, mais je suis sûr que vous allez me le dire. »

Rawne sourit.

— Avant, il y a très longtemps, le souverain de Tanith, le Haut Roi, était protégé par une compagnie de gardes du corps. Les meilleurs guerriers, des Nalsheen. Ils formaient sa garde rapprochée, sa dernière ligne de défense. Au lieu de bâtons à lames, ils maniaient des crève-cœur argentés, des couteaux de guerre, de sorte à pouvoir se regrouper autour du Haut Roi pour le protéger de leur corps, sans le mettre en danger en maniant de longues armes d’hast. Rejoindre cette compagnie était un grand honneur, mais ses membres avaient de grandes chances de ne pas survivre à leur devoir. Alors, quand un homme rejoignait la compagnie, les Tanith lui accordaient les pouvoirs d’un roi à part entière. Le Haut Roi était protégé par des rois. Pouvoir absolu en échange de dévouement absolu. »

Rawne regarda Hark.

« On les appelait les Rois du Suicide, » continua-t-il. « Ils menaient une vie de roi parce que leur vie, justement, pouvait finir à tout moment, et ils ne regrettaient jamais leur sacrifice. »

La boîte était revenue à lui. Il n’y restait qu’un seul objet. Rawne le prit et le brandit.

C’était un insigne de képi tanith, le crâne et les dagues, mais il avait été couvert de peinture noir mate pour en cacher l’éclat, et les dagues latérales n’avaient pas été cassées, contrairement à la coutume tanith. La lettre S avait été gravée sur le front du crâne. Chacun des hommes de la pièce, hormis Hark, en avait un.

« C’est ce qu’on va être, » dit Rawne. « Des Rois du Suicide. C’est ça que signifie le S, et ça sera notre emblème.

— Vous avez laissé les lames latérales, » dit Hark.

— Sur cet emblème, oui, » opina Rawne. « Entouré de crève-cœur, comme un Haut Roi doit l’être.

— Parfois, votre sentimentalisme me surprend, major, » dit Hark.

— Ouvre les bouteilles, » dit Rawne à Brostin. « On va fêter ça. À l’exception des quatre gars qui ont tiré un insigne avec une croix derrière. »

Les soldats retournèrent leur insigne. Bonin, Mkaninch, Nomis et Laydly avaient obtenu des croix.

« Pour vous ça sera la cruche d’eau, parce que vous allez prendre le premier tour de garde, » dit Rawne. « Pas de bol. Pour les autres rois, sacra. Et un pour le bon commissaire, je pense. »

Hark prit le petit verre de sacra, fort à faire couler les yeux, que lui tendit Mktally.

— Aux Rois du Suicide, » dit-il avant de le vider d’un trait.

Sans être ivre, Jakub Wilder n’était pas sobre. La réception était lugubre et terne, et il avait beaucoup bu pour essayer d’oublier à quel point il s’était ridiculisé devant Gaunt. Le colonel l’avait rendu malade, furieux. Il aurait dû le frapper. Il aurait dû revenir sur ses pas, dégainer son arme de service et loger un laser entre les yeux de ce connard hautain.

En plus, on servait de la piquette. Une sorte de vin parfumé. Wilder voulait une vraie boisson, une boisson d’adulte.

Il quitta le hall et sortit quelques instants pour prendre le frais. Lorsqu’il commença à avoir froid, il rebroussa chemin. Il percuta une femme dans l’entrée. Une femme sacrément jolie, ça oui, en robe bleue. Une femme d’officier, probablement. Une donzelle à officier.

— Pardon, madame, » dit-il en se rendant compte qu’il avait la voix pâteuse.

— Je vous en prie, » répondit-elle.

Des escaliers descendaient vers les cryptes. Wilder avait vu les serveurs en remonter des bouteilles. Peut-être pourrait-il y trouver de l’amasec, ce breuvage dont ils étaient si rapidement tombés à court en début de soirée.

Il descendit les escaliers. Il faisait froid et noir. Il entendait les sons de la fête et aussi le bruit d’hommes qui célébraient quelque chose dans l’une des pièces souterraines. Une beuverie privée, sans doute. Il allait donc l’éviter.

Wilder finit par trouver le cellier où étaient rangées les bouteilles. Il secoua les barreaux qui les enfermaient, mais la grille était verrouillée. L’échanson gardait sans doute la clef. Merde.

— Il y a toujours moyen d’ouvrir quelque chose, » dit une voix.

Wilder se retourna. Trois hommes étaient assis à l’écart derrière lui, dans un coin du cellier, pressés autour d’une petite table située dans une alcôve. Il ne les avait pas vus en entrant.

— Pardon ? » fit-il.

C’étaient des Tanith. Deux de pure souche, peau pâle et cheveux noirs. L’un de ceux-là présentait l’aspect d’un salopard rougeaud, visiblement alcoolique, et l’autre… eh bien, l’autre ressemblait seulement à un salopard. Des traits beaux mais durs, comme s’il flairait en permanence une mauvaise odeur. D’après ses insignes, il était capitaine, alors que le poivrot n’était qu’un simple soldat. Le troisième homme portait l’uniforme noir du régiment, mais il avait la peau rose et les cheveux blonds. Ses yeux étaient d’un bleu humide et ses cheveux fins, comme de l’or blanc. Il arborait une mine vaguement aristocratique, un air un peu snob. Un croisement entre un noble hautain et un poisson des abysses qui est devenu translucide à force de ne jamais voir la lumière.

— J’ai dit, » répéta calmement le capitaine, « Qu’il y a toujours moyen d’ouvrir quelque chose.

— Vous avez une clef, c’est ça ? » demanda Wilder.

— Il se trouve que oui. » Le capitaine plongea la main dans sa poche et en tira une petite clef de bronze.

— Qui êtes-vous ? Le gardien du cellier ?

— Non. Je suis le mec qui sait combien d’argent veut le gardien du cellier pour laisser refaire sa clef.

— Vous cherchiez quelque chose à boire ? » demanda le poisson aristo en lorgnant sur Wilder de ses yeux bleus laiteux. Ses cheveux ne ressemblaient à de l’or blanc que parce qu’ils étaient si fins. Et pâles, tout comme ses cils. Il était sans doute roux, enfant. Un petit morveux arrogant de la Scholam.

— Je cherchais une goutte d’amasec potable, » répondit Wilder.

— Alors, vous n’avez même pas besoin de clef, » répondit le capitaine. « Enfin, si vous voulez bien vous joindre à nous. »

Wilder cligna des yeux. Il se rendit compte qu’il vacillait légèrement, aussi s’appuya-t-il à l’arche de la cave. Une coûteuse bouteille d’amasec trônait sur la table, entre les trois hommes.

— Je ne dis pas non.

— Un autre verre, Costin, » ordonna le capitaine.

L’ivrogne couperosé tendit le bras vers une étagère et y prit une lourde coupe en cristal. Il la posa sur la table et remplit soigneusement tous les verres.

« Vous êtes Wilder, pas vrai ? » demanda le capitaine.

— Oui.

— Bienvenue dans le Premier. Je connaissais votre frère. C’était un bon gars. Je suis le capitaine Meryn, compagnie E. Ces gentilshommes sont mes amis. Le soldat Costin. »

Le Tanith couperosé adressa un hochement de tête à Wilder.

« Et voici le sergent Gendler. Didi Gendler.

— Enchanté, » dit le poisson aristo. Son accent était marqué, dur. Wilder devina qu’il n’était ni tanith, ni belladon.

— Vous êtes de Vervun ? » demanda-t-il.

— Non, non, » répondit Meryn. « Didi n’est pas du tout de Vervun. Il n’a rien à voir avec la raclure prolétaire, pas vrai, Didi ?

— Le capitaine Meryn aime plaisanter, » confia Gendler.

— Le sergent Gendler vaut mieux que nous autres, » dit Costin. « C’est bien connu. Il a de la race, le sergent Gendler.

— Je ne suis qu’un honnête soldat, » se défendit Gendler.

— Didi vient de la haute, » expliqua Meryn. « Il a du sang de la haute ruche. De la vraie noblesse de la spire principale.

— Vraiment ? » demanda Wilder. « Comment vous êtes-vous retrouvé dans une fosse à merde pareille, alors ? »

Gendler se raidit et ses yeux paresseux se plissèrent.

« Repos, » dit Wilder. « Je ne voulais pas vous offenser. Je me pose la même question tous les matins. »

Maryn sourit. Il tendit l’un des verres pleins à ras bord.

— Joignez-vous donc à nous, capitaine Wilder. »

Wilder prit le verre et tira un tabouret supplémentaire vers la table.

— À quoi buvons-nous ? » demanda-t-il. « De quoi allons-nous parler ?

— Eh bien, capitaine, » dit Gendler, « Si vous êtes ici, en bas, et pas en haut, ça laisse penser que vous ne voulez pas être en haut, ou que vous n’y êtes pas le bienvenu. Ce qui, par conséquent, laisse penser que nous avons déjà un point commun, tous les quatre. »

Wilder considéra son verre d’amasec et se lécha les lèvres.

— Je suis ici, » dit-il, « Parce que j’en avais marre de cette putain de fête, et je cherchais quelque chose à boire pour me faire oublier à quel point je déteste ce sale connard de Gaunt. »

Il marqua un temps d’arrêt et regarda en coin les trois hommes, soudainement conscient de ce qu’il venait de dire à voix haute.

— Vous voyez ? » dit Meryn. « Voilà autre chose que nous avons en commun. »

Caché dans les ombres d’un coin de la cave, quelqu’un épiait les quatre hommes. Eszrah Ap Niht, aussi appelé Ezra Night, guerrier de Géréon Inex, ne broncha pas et continua de les écouter parler.

— Vous partez tôt, colonel ? » s’étonna Élodie en croisant Gaunt dans l’entrée du hall.

Gaunt s’arrêta et la salua.

— Non, madame, » dit-il. « Je sortais seulement me vider la tête. La fanfare est parfois… »

Il hésita.

— J’entends bien. Trop bien, » sourit Élodie.

Gaunt hocha la tête.

— J’ai besoin d’un moment pour rassembler mes pensées, c’est tout. J’ai quelques affaires à régler. Oserais-je dire que vous êtes très en beauté, ce soir ? »

Élodie exécuta une révérence espiègle. Elle trouvait que sa robe bleue lui allait très bien.

— Merci, colonel-commissaire, » sourit-elle. « Vous pouvez.

— Vous cherchez sans doute le capitaine Daur ?

— En effet. Il est dedans, je suppose ?

— Oui. Allez le rejoindre. Je vous souhaite une agréable dernière soirée sur cette planète. »

Élodie gagna le hall bondé de gens, de musique, de conversations, de rires et de tintements de verre. La réception accueillait plusieurs centaines de personnes, sans compter le personnel. La fanfare faisait un vacarme épouvantable.

— Avez-vous vu le capitaine Daur ? » demanda-t-elle au caporal Chiria, l’aide de camp de Domor.

— Je crois qu’il est par là-bas, madame, » dit Chiria en pointant le doigt.

Élodie aperçut Daur, qui parlait à une femme. Ils étaient visiblement amis. Ils riaient. La femme était très belle et portait un uniforme d’officier.

— À qui est-ce qu’il parle ? » demanda Élodie.

— Elle ? C’est le capitaine Zhukova. Elle fait partie de l’arrivage d’aujourd’hui. Elle vient de Vervun. Il se trouve qu’elle et le capitaine Daur se connaissaient bien, avant, à la ruche. Drôle, non ?

— En effet.

— Tout va bien, madame ? » demanda Chiria. Le caporal était une femme massive, puissamment bâtie. Ses célèbres balafres lui donnaient un air menaçant, mais Élodie la savait d’une nature très amène.

— Oui, répondit Élodie. Bien sûr. Je crois que je viens juste de trouver la réponse à une question que je me posais. »

Merrt pressa la détente. Bizarre, ces choses qu’on n’oubliait pas. Les compétences basiques du tireur d’élite, du chasseur, ne disparaissaient jamais. L’art d’appuyer sur une détente. On ne l’écrasait pas, on ne l’enfonçait pas, on ne faisait rien qui puisse perturber le délicat équilibre établi entre son arme et sa posture. Presser la détente, le geste le plus significatif de tout tir était, dans le meilleur des cas, le plus économe. Une inspiration. Puis une lente crispation du doigt durant l’expiration.

Le vieux fusil parla. Merrt éprouva son recul. Il éjecta la douille vide.

— T’as raté, » dit Larkin.

— Je gn… gn… gn… sais.

— Mais moins lamentablement que les dix fois d’avant, » sourit Larkin. Il s’assit, leva sa lunette et observa le stand de tir improvisé. Ils s’étaient installés sur une longueur de digue, à l’extrémité du camp, qui donnait sur le rivage de plasbéton et les eaux sales, sans rien entre eux et la lointaine côte d’Anzimar, à trois kilomètres de là, hormis la marée toxique. Une mince jetée de métal rouillé reliait le bout de la digue à un petit derrick de pierre qu’on utilisait parfois pour faire des signaux. La jetée permettait à Larkin de boiter jusqu’à la plateforme de pierre afin d’y disposer des bouteilles et des boîtes de conserve vides, pour l’entraînement. La portée était d’environ trois cents mètres. Ajoutez à cela un vent vif, le brouillard, la faible luminosité et la piètre qualité du fusil, et vous obteniez un exercice difficile.

Merrt actionna la culasse pour chambrer une nouvelle cartouche. Larkin prit une gorgée de sacra à sa flasque. Il faisait froid et l’eau puait.

« Qu’on en profite autant que possible, » dit-il. « Après ce soir, l’entraînement se fera dans le vaisseau. »

Merrt soupira.

— C’est pas comme si j’avais oublié comment faire, » dit-il. « Je me souviens bien des gestes. Je sais encore comment tirer. C’est juste que je n’y gn… gn… gn… arrive plus. »

Autrefois, Merrt était un tireur d’élite aussi doué, selon certains, que Lark le Dingue, encore qu’il ne soit plus possible d’en être sûr après tant d’années. Sur Monthrax, il y a une vie de cela, il avait reçu un laser dans la bouche au cours des combats dans la jungle. Les medicae avaient reconstruit le bas de son visage en lui greffant une prothèse de mâchoire primitive et laide. En plus d’avoir gâché sa vie, elle avait faussé sa visée. Larkin savait que Merrt disait vrai. Il suffisait de le regarder pour comprendre qu’il savait ce qu’il faisait. Si ce n’est que ces gestes techniques ne lui permettaient pas d’obtenir le moindre résultat. Pourtant, le Trône sait qu’il avait essayé. Merrt avait passé des années à tenter de regagner sa dragonne et son long-las.

— Cette mission va être un vrai stand de tir, » dit Larkin en prenant une autre rasade. « Alors, je vais avoir besoin des meilleurs tireurs.

— J’en fais pas partie », dit Merrt. « Plus maintenant.

— Mais tu en faisais partie, Rhen.

— Exactement. »

Larkin renifla.

— Tu sais ce que c’est, ton problème ? » demanda-t-il.

Merrt se tapota la mâchoire.

« Non. » Larkin tendit le bras et tapota le sommet du crâne de Merrt.

— Ouais, sûr, » dit ce dernier. « C’est gn… gn… gn… psychologique. »

La mâchoire se grippait régulièrement. En plus de le défigurer, elle avait tendance à se bloquer, comme s’il devait lutter en permanence avec les connexions neurales que les medicae lui avaient greffées. Sur certains mots, même pas les plus complexes, Merrt grinçait des dents, perdu dans des sables mouvants verbaux. Ça empirait quand il était sur les nerfs.

Larkin n’était pas docteur, mais la vie lui avait appris une ou deux choses sur ce qui pouvait se passer dans une tête. Que le stress aggrave les choses laissait penser que ce n’était pas tant la gêne physique de la mâchoire qu’un problème nerveux, comme un tic. Les augmétiques, en particulier les éléments bon marché greffés aux soldats, pouvaient vous faire faire des choses bizarres. Rhen Merrt, l’Empereur le bénisse, percevait son problème uniquement comme le fruit de son handicap. Il avait été blessé, donc il ne pouvait plus tirer droit. Larkin, lui, l’analysait à une échelle plus subtile. Les neurodes primitifs et mal conçus de son augmétique rappelaient constamment à Merrt qu’il était brisé, imparfait, même durant le bref et serein moment de faire feu. Il ne réussissait jamais à se concentrer pleinement. Résultat : un tir manqué à chaque coup.

C’était ce que pensait Larkin. Mais il ne pouvait prouver qu’il était dans le vrai.

Et quand bien même, qu’est-ce qu’il y pouvait ? Demander à ce qu’on retire sa mâchoire à Merrt ?

— Tente le coup, » encore, dit-il.

— Tu veux gn… gn… gn… me voir louper une voix de plus ?

— Non. C’est pas les bouteilles que je regarde, c’est toi. Tire. »

Dans le hall, le chef de fanfare Yerolemew avait finalement ordonné à ses musiciens de cesser de jouer. Il était temps de s’arrêter, de ranger le matériel et de profiter de la nourriture et des boissons. Deux joueurs de cornemuse de Tanith, de l’autre côté du hall, avaient pris le relais.

Les musiciens descendirent de l’estrade, certains munis de leur instrument. Erish, l’un des porte-drapeaux, aidait Elway à rattacher la bannière à la caisse de son tambour. Erish était un costaud, dont les muscles avaient grossi à force de porter le poids de l’étendard, comme en témoignaient son dos et ses épaules, noueux comme des bulbes de tulipes. Quand il ne défilait pas, il jouait des cymbales. Non loin, Ree Perday, l’une des solistes de la section des cuivres, l’admirait en rangeant son hélicon de cuivre. Gorus nettoyait l’anche de son instrument.

— J’ai besoin d’un verre, » dit Gorus. « J’ai bien cru qu’ils allaient nous faire jouer toute la nuit.

— C’est pas comme s’ils avaient apprécié, » répondit Perday. Elle ôta son haut képi à crête et passa la main sur ses cheveux attachés.

— Qui ça ? » demanda Erish. Il écarta deux trompettistes pour la rejoindre. « Montre-moi qui et je lui pète la gueule.

— Il le ferait, en plus, » dit Gorus.

— Quelqu’un a vu où allait Cohran ? » demanda Perday. « Il a eu l’air bizarre toute la journée.

— Bizarre ? » demanda Gorus.

— Comme s’il était malade. »

Le musicien Pol Cohran se trouvait à moins d’une vingtaine de mètres de Ree Perday lorsque celle-ci s’étonna de son absence. Il avait quitté l’estrade et se dirigeait vers les latrines, derrière le hall.

Il était l’un des musiciens les plus jeunes. Il était grand et bien fait, beau ; en particulier dans son uniforme de parade immaculé.

En vérité, Pol Cohran se trouvait à un kilomètre de là. Il flottait dans un canal souterrain qui passait sous la piste d’atterrissage, et son cadavre blanc et bouffi nourrissait déjà les habitants à dents effilées et à yeux flasques de cette bouillie liquide sombre.

Dans le bloc des latrines, l’autre Pol Cohran croisa son reflet illuminé par une lampe dans le verre d’un petit miroir. Il se regarda. Pendant un instant, son visage vacilla. Il y eut un cliquètement humide et un mouvement d’os grinçant lorsqu’il relâcha un peu son effort, et restaura la structure ordinaire de sa tête par kinésie crânienne. Un visage totalement différent lui rendit son regard.

Il se reposa un instant, savourant la détente de ses muscles, l’absence d’effort, puis rappela le visage de Cohran avec un claquement étouffé de cartilage et d’os.

Gaunt occupait le bureau qui se trouvait de l’autre côté de la cour, en face des baraquements. Le ciel nocturne était noir de smog, comme du velours taché. Un relent de pollution acre imprégnait l’air.

Il laissa le hall bruyant et illuminé derrière lui et se dirigea vers ses quartiers.

La porte était déverrouillée. Une lampe allumée. Beltayn était le seul à disposer d’une clef, et Gaunt venait de le croiser dans le hall.

Il tira son épée énergétique. L’acier glissa hors de son fourreau sans le moindre bruit. Il risqua un coup d’œil dans par l’embrasure mais ne vit pas le moindre signe d’un intrus.

Il entra, l’épée levée. Il se déplaçait dans un silence parfait. Il n’aurait pas pu se battre aux côtés de soldats tels que Mkoll et Leyr pendant toutes ces années sans apprendre à se mouvoir comme un fantôme.

Le bureau était vide. Ses papiers avaient-ils été fouillés ? La chambre, alors. Gaunt sentait qu’il s’y trouvait quelqu’un.

Il contourna la porte. Un léger mouvement. Il leva l’épée dans une posture défensive.

Quelque chose frappa sa lame, quelque chose qui se déplaçait rapidement et avec puissance. Il attaqua de nouveau, avec plus d’agressivité. Sa botte fut bloquée à son tour, puis une silhouette floue se jeta sur lui. Il fit un pas de côté mais son assaillant était trop rapide. Un coup lui glissa sur l’épaule et il alla percuter de flanc une petite table de lecture qui se renversa, ainsi que les livres et les plaques de données qui y étaient disposés.

Déséquilibré, il porta un large coup de taille tout en actionnant l’énergisation de la lame déjà meurtrière, qui se couvrit d’une flamme bleue redoutable. Son attaquant, qui se réduisait toujours à moins qu’une forme floue, exécuta un saut de main, prenant appui sur la lame crépitante, pour atterrir derrière lui. Un bras vint se refermer autour de sa gorge et un autre immobilisa la main qui tenait l’épée.

Il envoya la tête en arrière, puis rua pour projeter son agresseur contre le mur. Des objets tombèrent des étagères. Jouant du coude gauche et du talon de sa botte, il s’efforça de se libérer de l’intrus. Celui-ci serra plus fort, comprimant sa carotide. Gaunt se sentit défaillir. Avant de n’en avoir plus l’occasion, il se jeta en arrière avec colère, de toutes ses forces ; lui et son agresseur percutèrent le bureau et tous deux tombèrent.

Il avait lâché son épée mais s’était libéré. Il se releva, pointant son pistolet bolter sur le front de son attaquant.

Qui, elle-même, braquait un pistolet laser sur son visage.

— Lâchez votre arme, » dit-il. Il ne connaissait pas la fille.

— Vous êtes Gaunt, » dit-elle. Un accent articulé. Qu’est-ce que ça voulait dire ? « Alors, c’est une malheureuse méprise.

— Alors, lâchez votre arme, » répéta Gaunt, « Ou je repeins le mur avec votre cervelle. »

Elle prit le temps de réfléchir, fit la moue, puis jeta son coûteux pistolet laser ouvragé par terre, à côté d’elle.

« Identifiez-vous, » dit Gaunt sans que son arme ne dévie d’un millimètre.

— C’est une malheureuse erreur, » répéta la fille.

— Me faire répéter un ordre en serait une autre. »

Elle était athlétique et extraordinairement belle. Sa tête sculpturale, altière, était presque rasée, seulement couverte d’un fin duvet de cheveux. Elle portait une combinaison blindée et, à sa ceinture, l’étui de son arme était caché par une étoffe rouge.

— Maddalena Darebeloved, » dit-elle. Ses lèvres étaient très rouges. « Je suis une garde du corps assermentée de la maison impériale Chass, ruche de Vervun. »

Les doigts de Gaunt se détendirent sur la crosse de son arme, mais il ne la baissa pas.

— La maison Chass ? » répéta-t-il.

— Vous n’êtes pas venu nous accueillir, cette après-midi.

— J’ai été retenu. Qui est ‘‘nous’’ ? »

Un deuxième intrus sortit de la chambre à coucher. C’était un jeune homme de quinze ou seize ans tout au plus, vêtu d’une combinaison noire toute simple et de bottes.

— Vous n’êtes pas venu nous accueillir, » répéta la garde du corps, « Alors nous nous sommes rendus dans vos quartiers pour vous attendre.

— Le verrou de la porte est génétiquement codé. Seul mon aide de camp dispose d’une copie de la bioclef.

— N’importe quelle porte peut-être ouverte.

— Je ne voulais pas faire votre connaissance de cette manière, » dit le jeune homme. Il avait les cheveux blonds, et son jeune âge lui conférait un aspect légèrement féminin.

— Personne n’aimerait faire ma connaissance de cette manière, » répondit Gaunt. « Qui êtes-vous ?

— Voici, » dit la garde du corps en désignant le mince jeune homme, « Meritous Felyx Chass, de la maison Chass, petit fils de Lord Chass en personne. Sa mère est l’héritière de la maison. Il est venu honorer votre régiment en tant qu’officier subalterne.

— Vraiment ? Sur un coup de tête ? » demanda Gaunt.

— Il fait partie de l’arrivage. Les renforts consentis par la Grande Ruche de Vervun, par respect pour vous et vos exploits.

— Ce que j’apprécie, dit Gaunt. Mais je ne me souviens pas avoir autorisé les nobles à s’inviter dans mon état-major.

— Que le fils de la maison Chass serve la Croisade en tant qu’officier serait un honneur pour la maison et le régiment, continua la garde du corps.

— À quoi bon si l’héritier de la maison royale verghastite est tué dans un trou oublié de l’Empereur où il n’aurait jamais dû mettre les pieds ?

— D’où ma présence, » conclut la garde.

Gaunt hésita. Il regarda le garçon.

— Votre mère est donc Lady Merity Chass ?

— Oui, » répondit le jeune homme. « Elle m’a demandé de vous transmettre ses plus chaleureuses amitiés.

— Quel âge avez-vous ?

— J’ai dix-sept années effectives.

— J’étais sur Verghast en 769. Ça ne fait que douze ans. Elle n’avait pas d’enfant, alors. Même en comptant les fluctuations Warp…

— J’ai dit que j’avais dix-sept années effectives, » répondit Meritous Chass. « J’ai onze années standards, en fait.

— Comme le veut une habitude très répandue parmi les héritiers de haut rang sur Verghast, » expliqua la garde du corps, « Le développement de mon employeur a été légèrement accéléré par le juvenat et des techniques de biomaturation, afin qu’il devienne fonctionnellement majeur le plus vite possible.

— Alors, vous êtes né après la guerre ? » demanda Gaunt.

— Juste après, » opina le garçon.

Gaunt cligna des yeux, puis baissa son arme.

— Le Trône vous damne, » dit-il. « Pitié, ne me dites pas ce que je pense que vous allez me dire.

— Colonel-commissaire, » répondit la garde du corps, « Meritous Felyx Chass est votre fils. »

OceanofPDF.com