Mission: Salvation's Reach

Dan Abnett · Chapitre 8 sur 27

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Mission: Salvation's Reach

Sept - Visages

SEPT

 

Visages

 

La cavité 29617 était un espace de stockage, une pièce longue et légèrement irrégulière qui courait sous l’un des principaux réacteurs à plasma. C’était une zone de basse priorité dont l’éclairage et le recyclage atmosphérique restaient rudimentaires. D’après les débris et la poussière qui s’y entassaient, c’était une sorte de grenier ou de cave – quel que soit le nom qu’on donne à un débarras sur un vaisseau – qui n’avait pas été utilisé depuis des siècles.

Ça convenait à Merrt.

La cavité 29617 était à l’écart. Ce n’était pas l’un des hangars réservés aux exercices et aux formations, et elle était bien plus petite que ceux qu’on employait pour la parade et les manœuvres. Elle était longue et étroite, ce qui autorisait des tirs à longue portée. L’air issu des conduits d’alimentation la balayait, ce qui créait des courants à peu près similaires à ceux des conditions extérieures. Et personne n’y allait jamais, si bien que personne ne serait témoin de son inutilité.

Depuis sa blessure sur Monthax, des années de pratique n’avaient pas donné le moindre résultat. Merrt avait essayé ; il avait fait preuve d’une détermination et d’un acharnement rares, même selon les standards des tireurs d’élite. Il avait travaillé dur pour retrouver ses talents disparus.

La seule chose dont il ne doutait pas, c’est qu’il aurait dû arrêter de s’obstiner il y a bien longtemps.

Mais Larkin, son vieil ami, son ancien rival, avait succombé à une nouvelle manie, qui avait pour objet Merrt, et Merrt n’avait pas le cœur de lui faire faux-bond. Il savait qu’il allait finir par le décevoir, inévitablement, mais il voulait qu’on voie qu’il faisait des efforts, afin de prouver que tout cela n’était pas de sa faute. Quelques dizaines d’heures supplémentaires de tir ne pouvaient pas lui faire de mal. Après tout, ça prouvait que Larkin était son ami, et Merrt était prêt à honorer la confiance que ce dernier plaçait en lui. Ainsi, lorsqu’il devrait finalement admettre qu’il n’y arrivait pas, ce serait en toute connaissance de cause. Il en aurait la preuve. Il aurait essayé, au moins, ce qui adoucirait l’échec.

Merrt avait le fusil à verrou que Larkin lui confiait pour l’entraînement et une boîte de balles. Larkin ne lui avait pas encore expliqué la raison pour laquelle la mission à venir nécessitait l’utilisation de vieilles armes obsolètes. Les long-las étaient bien plus perfectionnés. Seuls quelques soldats du Premier de Tanith savaient vers quoi ils se dirigeaient et ce qu’on attendrait d’eux une fois qu’ils seraient sur place. Merrt était conscient que même Larkin ne disposait pas de tous les détails, juste assez pour leur imposer un entraînement spécifique.

La seule chose dont tout le monde était au courant, c’était qu’ils ne se dirigeaient pas vers un coin de paradis. La mission allait être foutrement ardue.

Merrt avait disposé quelques vieilles boîtes de conserve, des tasses en étain et des bidons d’huile vides, et il se mit en position assise, le dos contre le mur de la cavité pour soutenir son poids, le fusil posé sur un vieux banc de métal. Après cela, il avait ajusté et déplacé son appui à l’aide d’une ou deux chaussettes, objet que les tireurs d’élite gardaient toujours dans leur matériel. Il disposait d’une simple lunette optique pour estimer la portée, mais il l’utilisait séparément, pour s’aligner, puis l’abandonnait pour trouver la position finale uniquement avec l’aide de la mire de l’arme.

Il avait anticipé le courant d’air, la tendance naturelle du fusil à plonger et à remonter lors du tir. L’arme tirait légèrement trop à gauche, ce que Larkin avait corrigé en ajustant la mire avec l’aide d’un petit tournevis d’horloger. Merrt évacua sa tension, puis vida tout l’air de ses poumons en une lente exhalaison, afin que même sa respiration ou le tremblement de son souffle contenu ne viennent pas gêner sa visée. La seule chose qu’il ne pouvait suspendre était le tressaillement infinitésimal de ses battements de cœur, aussi essayait-il de tirer entre deux pulsations. Battement… aligner le tir… battement… vérifier la mire… battement… tirer.

Le coup de feu résonna dans la cavité. La balle frôla le bord d’une boîte de conserve et la fit vaciller. Il avait visé un point de sa cible situé à une distance d’environ un doigt de celui qu’il avait touché.

C’était sans espoir. Foutu.

Pour pouvoir espérer récupérer sa dragonne, il aurait fallu qu’il touche au moins partiellement le point visé.

— Mauvais tir. »

Merrt sursauta. Ce n’était pas tant que quelqu’un l’ait surpris, mais que quelqu’un d’aussi massif ait pu s’approcher sans qu’il le remarque.

Il se leva précipitamment en renversant le banc.

— Gn ! Gn ! Gn ! »

La surprise céda la place à la peur.

Le White Scar considéra le stand de tir, puis ses yeux revinrent sur l’humain et son fusil.

— Très mauvais, même, » dit Sar Af. « Pathétique. Pourquoi vous acharner ?

— Gn… gn… gn…

— Parlez. Êtes-vous simple d’esprit ?

— Je gn… gn… gn… m’entraîne. »

Sar Af fronça les sourcils. Il toussa, puis se frotta le bout du nez avec des doigts cuirassés qui auraient pu broyer des os.

— Ça risque de prendre longtemps.

— J’y suis déjà depuis gn… gn… gn… longtemps. »

Sar Af hocha la tête. Il tendit la main.

— Donnez-le moi. »

Sa voix rappelait Jago à Merrt. Un vent sec qui balayait des vallées abandonnées pleines de poussière. Du grès érodé. Merrt lui tendit le fusil.

Sar Af le prit ; dans ses mains l’arme se réduisit à un jouet, un bâton. Il regarda le long du canon, le tenant d’une main, comme pour vérifier qu’il était droit. La gâchette était trop petite pour ses doigts.

Il le rendit à Merrt.

« Je ne peux pas tirer avec ça. Recommencez.

— Pardon ?

— Recommencez. »

Merrt entreprit de redresser son appui et de ramasser les chaussettes.

« Ne vous occupez pas de ça. Tirez comme vous êtes. Visez et tirez. »

Merrt ouvrit la culasse, éjecta la douille, sortit une autre balle de la boîte et l’enclencha. Il jeta un rapide regard au space marine. Le géant le fixait, impassible.

Merrt porta l’arme à sa joue, choisit une boîte de conserve, visa, expira et tira. La balle frappa sa cible assez fort pour la faire pirouetter et tomber. Elle émit plusieurs chocs sourds et creux en rebondissant sur le sol.

« Ça reste mauvais, » dit Sar Af. Il regarda Merrt. « Assez bon pour un garde en conditions de combat, je suppose, mais pas assez précis pour autre chose. »

Merrt ne savait quoi dire.

Le White Scar le dévisageait toujours, mais ses pensées semblaient ailleurs. Merrt avait l’impression qu’il se repassait précisément la scène au ralenti afin de l’analyser.

Sar Af s’arrêta, regarda Merrt, puis tendit soudainement la main et l’attrapa par la mâchoire et la gorge. D’une main, il lui fit tourner la tête sur le côté. Merrt se débattit en suffoquant.

« Cette mâchoire. Cet augmétique, c’est votre problème, » dit Sar Af. « Vous êtes vaincu par votre propre concentration. Vous êtes tellement concentré que, quand vous appuyez sur la détente, cela stimule les neurodes de votre mâchoire et vous tressaillez.

— Je gn… gn… gn… tressaille ?

— Au moment où vous tirez. Votre mâchoire se crispe. »

Sar Af le libéra.

« Physiquement, vous ne pouvez pas tirer juste. »

Merrt déglutit.

« Revenez demain, » conclut le géant.

Le réfectoire principal se trouvait dans les ponts intermédiaires. Des plaques de métal galvanisé terne tapissaient les murs et le sol ; les tables et les bancs métalliques étaient vissés par terre. Il régnait un cliquetis permanent de couverts et de plats butant contre les surfaces métalliques, et des volutes de vapeur venues des cuisines envahissaient régulièrement la pièce.

Wilder piocha le morceau de slab disposé devant lui.

Meryn était assis juste en face de lui. Il était muni d’une assiette couverte et d’un gobelet d’étain. Il le vida d’une gorgée, puis le fit glisser vers Wilder.

Wilder regarda le verre. Meryn sortit une fourchette de sa poche de poitrine et commença à manger.

— Comment est votre slab, Jakub ? » demanda-t-il sur un ton enjoué.

Wilder ne répondit pas. Il prit le gobelet vide et regarda dedans. Un petit emballage de papier brun était caché au fond.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Du bonheur, » répondit Meryn sans cesser de manger.

— Pour moi ? »

Meryn finit de mastiquer et avala avant de répondre.

— Ça rendra notre ami mutuel, Blenner, heureux, ce qui revient au même. »

Wilder reposa le gobelet comme s’il n’avait aucune intention de toucher au sachet de tranquillisants.

— D’où est-ce que ça vient ?

— De Costin, » répondit Meryn.

— Il les fait pousser sur un arbre magique, c’est ça ?

— Vous les voulez ou non ? »

Meryn posa un coude sur la table et fit tourner sa fourchette dans sa main. Il dévisagea Wilder en mâchant une autre bouchée.

« Savez-vous où l’on va ? » demanda-t-il.

— Non. »

Meryn soupira.

— Oui, j’imagine que si l’on ne m’a rien dit, on ne vous aura rien dit non plus.

— Qu’est-ce que ça signifie ?

— Ça signifie que certains sont au parfum, et d’autres pas, Jakub. Certains bénéficient de faveurs. Vous disiez vrai, à propos du morveux de Gaunt.

— Pourquoi aurais-je menti ? » fit Wilder.

— Pour rien. Gaunt a demandé à mon aide de camp de courir en tous sens pour veiller sur son petit gosse de riche. Ce gamin n’est pas un soldat. Il n’est pas assez vieux. On voit bien qu’il n’a jamais levé le petit doigt de toute sa vie. Sans parler de se battre. Il suffirait que l’Archi-ennemi lâche une caisse pour le balayer. Et pourtant, il a une cabine personnelle.

— Une cabine personnelle… »

Meryn sourit.

— Vous le croyez, ça ? Gaunt affirme qu’il veut que son rejeton soit traité comme tout le monde, comme un soldat du rang, mais sa psychogarce de garde du corps – parce que tout soldat du rang a un garde du corps, pas vrai ? – sa garde du corps insiste pour qu’il ne partage pas le baraquement des autres. Ah non. Elle insiste. Elle tient à ce qu’il se trouve derrière une porte qu’elle pourra défendre.

— C’est ce qu’elle a dit à Gaunt ?

— Bien sûr que non. C’est ce qu’elle m’a dit à moi. Vous pigez ? Il déclare qu’il va le traiter comme tout le monde, puis il me refile le problème, histoire que la puanteur du favoritisme ne lui colle pas aux basques.

— Qu’est-ce que vous avez fait ?

— Je lui ai donné la petite cabine du fond, parmi les quartiers des officiers, près de la mienne. »

Wilder se rencogna sur sa chaise et sirota son propre gobelet.

— Ça ne va pas à l’encontre de ce que voulait Gaunt ? » demanda-t-il.

— Gaunt est du genre passif-agressif. Il dit une chose mais en pense une autre. Allons, Wilder, vous savez comment ça se passe. Si j’étais resté sur ma position et que j’avais logé le mioche avec les autres, je me serais soudainement vu attribuer plein de corvées merdiques. La compagnie E se serait retrouvée à nettoyer les latrines, ou en première ligne du prochain assaut.

— Du coup, Gaunt a ce qu’il voulait et ça passe pour être le fait de quelqu’un d’autre, » dit Wilder.

— Vous commencez à percevoir la vérité impériale, » sourit Meryn.

— Pourquoi le détestez-vous autant ? »

Meryn haussa les épaules.

— Il a détruit mon monde. Ma vie. Ça appelle une revanche, tôt ou tard. Mais ce n’est pas ça, pas tout à fait. Tout ce que j’ai, tout ce que j’ai construit, je l’ai fait tout seul. Le commandement d’une compagnie. Le rang. Les privilèges. L’influence. Tout seul. On ne m’a rien donné. Je ne fais pas partie du cercle intérieur.

— Qui en fait partie ?

— Kolea. Baskevyl. Mkoll. Même Rawne, ces jours-ci, puisqu’apparemment le major a oublié ses couilles sur Géréon. Je ne dois rien à Gaunt. Il me doit tout. Et il ne me donnera jamais rien, alors je prends tout ce que je peux.

— Et Gendler ?

— Gendler est pareil, » dit Meryn en se coupant une autre portion avec l’aide de sa fourchette. « Gaunt a pris sa vie. Il faut bien comprendre que Didi était riche, sur Verghast. Haute ruche. Sang noble. Il a tout perdu durant la guerre contre Zoïca, famille, propriété. Quel choix lui restait-il ? Vivre dans la pauvreté à Vervun durant les longues années de reconstruction et de privations qui ont suivi la guerre, dans l’espoir que les tribunaux honorent ses justes demandes de compensation ? Ou suivre le Décret de Consolation, grâce auquel les dépossédés pouvaient commencer une nouvelle vie dans la Garde ?

— Gendler a fait son choix.

— Ça oui. Il a dit adieu à son ancienne vie, au peu de famille qu’il lui restait, et est venu servir Gaunt. Et est-ce que Gaunt s’est jamais soucié de lui ? A-t-il jamais pensé qu’il serait bon d’en faire un peu plus qu’un sergent ? Didi a coupé tout lien avec ses proches depuis longtemps, et Gaunt ? Il amène son foutu fils dans le Warp pour être avec lui. Lui a le droit d’emporter son passé. Lui a le droit d’avoir une vie. Lui a le droit d’avoir une famille. La Garde Impériale y veille. Nous nous sacrifions pour qu’il ait le droit d’être ce qu’il est. Tout est question de faveurs, Jakub, comme je le disais. Tout est question de faveurs et de copinage. »

Wilder considéra la théorie. Meryn le dévisageait.

« Je sais que c’est ce que vous ressentez aussi, Jakub. Comme nous. Votre frère. Son commandement. Son régiment. Et regardez comment il vous traite. Comme un bouffon. »

Wilder reposa sa fourchette.

— La vie est injuste, » dit-il. « C’est tout.

— Vrai. À nous de la rendre plus juste.

— Comment ?

— Eh bien, Didi affirme qu’on devrait tuer le gamin de Gaunt. »

Meryn sourit en voyant l’expression horrifiée de Wilder.

« Du calme. Didi est un peu en colère, c’est tout. C’est rapport à Vervun. Gaunt n’est même pas de la haute, et il obtient des faveurs de noble. Sérieusement, c’est une blague. On ne va tuer personne. Didi avait un peu picolé quand il a dit ça. C’est l’alcool qui parlait. On peut faire des choses beaucoup moins dramatiques et tout aussi satisfaisantes.

— Comme quoi ? »

Meryn désigna le gobelet d’un coup de menton.

— Prenez ça, » dit-il, « Et servez-vous-en. Ça sera un début. »

Il se leva et récupéra son assiette.

« De là où je viens, » dit-il, « Les hommes sont élevés en chasseurs. Les chasseurs planifient. Ils traquent. Ils prennent leur temps. Vous savez quelle est la meilleure arme d’un chasseur, Jakub ?

— Non.

— La patience. »

Des yeux, qui étaient des copies remarquablement bonnes de ceux du soldat Pol Cohran, assistaient à la relève de la garde dans les profondeurs de la zone de stockage.

Il lui avait fallu plusieurs heures pour découvrir dans quelle partie du vaisseau était retenu le prisonnier. Le puits blindé d’une vieille soute à munitions avait été converti en cellule. C’était bien vu. Les soutes à munitions disposaient de parois plus épaisses que le pont disciplinaire.

L’ennemi avait mis au point des mesures de sécurité draconiennes et les avait confiées à une escouade précise. Cette escouade, le premier peloton de la compagnie E, s’était vue accordé le statut S par le Commissariat. Elle comptait des vétérans du régiment, des Fantômes endurcis ; tenter d’en coopter ou corrompre un n’avait que peu de chances d’aboutir.

Cohran observait depuis les ombres. Il étudiait les routes d’approche, les allées et venues, les habitudes. D’où provenait la nourriture ? Comment était-elle apportée ? Combien y avait-il de relèves par jour ? Quelles opportunités pouvait-il saisir et mettre à profit ? Il y avait, à tout moment, quatre gardes de la compagnie S : deux devant l’écoutille, deux dans la cellule.

Cohran, ou du moins la chose qui jouait son rôle, était patient. Ses périodes d’observation restaient limitées, parce que l’absence prolongée de Cohran dans ses quartiers risquait d’être remarquée. Il ne voulait pas abandonner sa couverture. Plus particulièrement, il ne voulait pas que la disparition d’un soldat déclenche l’état d’alerte.

Mais il était également conscient que les opportunités – et il allait devoir en saisir une rapidement – n’allaient pas tarder à disparaître.

Blenner se versa une deuxième tasse de caféine et fantasma sur l’ajout d’une rasade d’amasec. Les voyages Warp l’avaient toujours incommodé : les nuits sans jours et les jours sans nuits, les rêves, le mouvement. Il dormait mal. La perspective des jours, voire des semaines à venir ne l’enchantaient guère. Il aurait préféré une belle planète et un combat loyal. En fait, même, quelqu’un d’autre pouvait se charger du combat. La belle planète lui suffisait.

Il jeta un nouveau regard dédaigneux à la plaque de données qu’il était censé lire. Des extraits des états de service de Novobazky, tirés des archives du régiment. Wilder avait raison : Novobazky savait parler. Pendant des heures, parfois. Blenner en avait la migraine.

Il prit une pilule. Il n’en restait qu’une poignée qui cliquetait au fond du flacon. Il n’aimait pas l’idée d’avoir besoin de ce genre de béquilles, mais il ne se voyait vraiment pas affronter la vie sans elles.

— Vous avez une mine épouvantable, » dit Fazekiel en s’asseyant à sa table dans la section des officiers du réfectoire.

— Vous êtes charmante, » répondit Blenner.

Elle sourit et commença à organiser la nourriture sur son plateau. Elle s’était fait servir le slab et la végépâte dans des assiettes séparées. Il y avait beaucoup de fibres, et une grosse cannette de boisson nutritive à la place de la caféine.

Elle surprit le regard de Blenner.

— Un esprit sain dans un corps sain, » dit-elle.

— Dans un corps malheureux et privé de tout, peut-être, » rétorqua-t-il. Il lorgna sa boisson. « Vous n’aimez pas la caféine ? Ce truc vous tuera. Et puis, pourquoi séparer les plats ?

— Je n’aime pas que les choses se touchent, » expliqua Fazekiel. « C’est sale et désordonné.

— Vraiment ? » Malgré l’heure et sa tête lourde, Blenner sourit. Luna Fazekiel était toujours impeccable. Il ne connaissait personne qui adhérait au code vestimentaire aussi rigidement qu’elle, même selon les standards élevés du Commissariat. Elle était d’une propreté, d’une ponctualité obsessive, et se montrait obsessivement organisée et disciplinée.

— Quelque chose vous amuse ? » demanda-t-elle. Elle était plutôt belle femme, et très efficace dans son rôle de commissaire ; une impression d’autorité émanait d’elle comme de la vapeur de sang d’une lame énergétique. Avec elle, on n’avait pas droit à l’erreur. Pas de cadeau. La plupart des soldats le percevaient, et la respectaient pour cela.

— Non, non, » se défendit Blenner.

— Je croyais vous étiez à l’inspection, » dit-elle.

Il leva les yeux.

« Il me semble que c’est vous qui l’avez fait remettre à ce matin, » précisa-t-elle.

— Ah, » fit Blenner.

— Où est ce soldat ? » demanda Edur.

— Je ne sais pas, commissaire, » répondit Yerolemew, au garde-à-vous.

Edur regarda Wilder.

— Explication, capitaine ? » demanda-t-il.

— Le soldat s’est absenté sans autorisation, » dit Wilder en fixant le lit vide. Autour de lui, dans le compartiment, les musiciens de son détachement étaient postés à côté de leurs paillasses respectives, en rangs parfaits. Il était conscient que tous l’auraient dévisagé s’il ne leur avait pas tourné le dos.

— Son absence est un problème, » dit Edur, « L’ignorance de votre sergent-major en est un autre.

— Je crois qu’elles sont liées, » répondit Wilder. « Si le sergent-major Yerolemew savait où se trouvait le soldat, il ne serait pas absent.

— Abstenez-vous de faire de l’esprit, capitaine, » l’avertit Baskevyl.

Wilder sentait bien que le major Baskevyl était mal à l’aise. D’après ce qu’il avait entendu, Baskevyl était un bon officier que cette petite tache sur la réputation de Belladon fâchait.

— Qui est ce soldat ? » demanda Edur.

— Cohran, commissaire, » répondit Yerolemew.

— Je vais émettre une citation à comparaître, » dit Edur. « Et pour le soldat, et pour…

— Cohran a le mal du voyage, » dit Blenner. « Il venait d’entrer dans la salle derrière le groupe d’inspection. « Un très vilain cas, » ajouta-t-il. « Cette fois, beaucoup de soldats ont été touchés. Vous en avez vous-même souffert, n’est-ce pas, capitaine ?

— Oui, » dit Wilder.

— J’ai signé une autorisation et envoyé Cohran à l’infirmerie, » dit Blenner.

— Le sergent-major n’est pas au courant, » dit Edur.

— Parce que je viens de le faire, et je venais justement le dire au sergent-major. »

Edur regarda rapidement Blenner.

« C’est ça, la beauté des inspections surprises, » dit Blenner sur un ton badin. « Elles n’arrivent jamais au moment prévu.

— Très bien, » dit Edur. « Continuons. »

L’inspection dura encore quarante minutes. Lorsqu’Edur et Baskevyl furent partis, Blenner prit Wilder à part.

— Appelez deux ou trois soldats de confiance. Cette fille, par exemple. Demandez-leur de trouver Cohran. »

Wilder hocha la tête.

— Vous ne l’avez pas envoyé au medicae, pas vrai ?

— Non, » avoua Blenner. Il rédigea un certificat d’autorisation d’absence, l’arracha de son carnet et le plia. « Remettez-lui ça et dites-lui où il était censé se trouver. Vite. Puis demandez-lui de venir me voir, et nous veillerons à ce que ça ne se reproduise plus jamais.

— Merci, » dit Wilder.

— Ne me remerciez pas. Moi aussi, j’ai le cou sur le billot. »

Wilder réfléchit un instant, puis tira quelque chose de sa poche.

— Je me demandais si ça pouvait vous servir, » dit-il.

Blenner prit le sachet de pilules.

— Qu’est-ce que c’est ? » demanda-t-il.

— Je les ai trouvées, » répondit Wilder.

— Où ? »

Wilder haussa les épaules.

« Est-ce qu’il y en aurait… d’autres ? » demanda Blenner.

— Sans doute. Les soldats se débrouillent toujours pour mettre la main sur ce dont ils ont besoin. Je suis sûr que d’autres finiront par apparaître.

— Je vois. » Blenner regarda le petit sachet et le glissa dans sa poche. « J’en prendrai soin, capitaine.

— Bien. J’ai pensé que ce serait une bonne chose. Mais je me suis dit qu’il valait mieux ne pas en parler. »

Ils se retournèrent lorsque le sergent Yerolemew approcha.

— Pardon, messieurs, » dit-il. « Je viens de recevoir un message. Le régiment entier doit se rassembler sur le pont d’excursion principal dans une heure. Le commandant va s’adresser à nous.

— J’imagine que maintenant que nous sommes en route, on va nous dire où nous allons, » dit Wilder.

— Je suppose, » conclut Blenner.

Une intense activité agitait les ponts intermédiaires du vaisseau à mesure que le régiment se rassemblait pour l’allocution. Depuis son poste sur la passerelle, le capitaine Spika regardait ses passagers s’activer comme des insectes dans les tunnels graisseux et les escaliers humides. Il procéda à quelques réglages et projeta les pictimages sur plusieurs écrans.

Les gens l’intriguaient. Les gens qui, contrairement à lui, ne vivaient pas dans le vide semblaient retenus dans le tissu du vaisseau, enfermés. Comme du bétail emmené au marché. Ils n’occupaient pas le navire comme son équipage et lui le faisaient.

Son siège était un vieux trône aux montants dorés tendus de cuir fatigué. Chaque accoudoir se terminait par un imposant assortiment de leviers de contrôle, si vieux que certains avaient dû être remplacés : de nouvelles barres de métal et des pommeaux avaient été soudés sur les résidus brisés ou érodés de leurs prédécesseurs. Et même certaines de ces pièces de rechange montraient des signes d’usure. Spika ajusta les leviers et son siège, qui était monté sur un long bras articulé à cardans, s’éleva puis se déplia au-dessus de la passerelle. De là-haut, il pouvait descendre à loisir pour observer les fonctions des consoles principales par-dessus l’épaule de ses officiers supérieurs, ou se rapprocher du dôme du plafond pour étudier la projection hololithique des cartes stellaires et converser avec le navigateur qui tressaillait dans son harnais.

Il avait été invité à assister au rassemblement par le biais d’un message, signé par ce colonel-commissaire. Il n’irait pas. Il savait où ils se dirigeaient.

De plus, le Warp était agité, difficile. La marée était vive et connaissait des niveaux inhabituels de turbulence et de dispersion.

Il devait rester sur la passerelle, à son poste, au cas où les choses se gâtent.

— Qu’est-ce qui se passe ? » demanda Élodie à Daur, qu’elle venait de croiser parmi la cohue du hall central.

— Passage en revue des troupes, » répondit-il. « Briefing. On va nous révéler notre destination.

— Vraiment ?

— C’est le but de tout cela. Le moment où nous nous impliquons vraiment. Le début de la mission. Écoute, je dois aller rassembler la compagnie G. Je viendrai tout te dire plus tard.

— Tout ?

— Promis. »

Ils partirent dans des directions opposées. Pol Cohran sortit des ombres d’une colonnade et se mêla au flot de silhouettes pressées, un soldat parmi beaucoup d’autres.

Il avait entendu les paroles du capitaine.

On va nous révéler notre destination.

Ses priorités venaient de changer, une fois de plus.

— Vous. Vous, là ! »

Cohran s’immobilisa et se retourna lentement. Certains des soldats le bousculèrent en poursuivant leur route. Vingt pas derrière lui, le commissaire Edur le fusillait du regard.

« Cohran ? Soldat Cohran ?

— Oui, commissaire.

— Ici, par le Trône ! » cria Edur en désignant un point situé juste devant lui. Le fleuve de militaires se fendit autour d’eux et trouva d’autres chemins à prendre. Personne n’avait envie de se retrouver sur le chemin d’un commissaire impérial, en particulier quand ce dernier était manifestement en colère. De plus, c’était la première fois qu’Edur élevait la voix.

« Ici, soldat ! » répéta Edur.

Cohran hésita encore un instant. Il soupesa ses options et se rendit compte que poursuivre la mascarade était essentiel. En pleine vue, devant des dizaines de membres du régiment, il manquait cruellement d’alternatives.

Il rebroussa chemin vers Edur et se planta devant lui, les mains dans le dos.

Edur retroussa les lèvres.

« Vu les circonstances, » dit-il doucement, « Il me semble que le garde-à-vous témoignerait d’un peu plus de respect. »

Cohran se mit au garde-à-vous.

« Ce n’est pas l’infirmerie, » dit Edur.

— Pardon, commissaire ?

— J’ai dit que vous étiez bien loin de l’infirmerie, soldat.

— Oui, commissaire.

— Votre mal de l’accélération va mieux, j’imagine ? Vous ne me semblez pas malade. À moins que ce ne soit la grâce de la Béati et de l’Empereur-Dieu qui ait rejailli sur vous et vous ait guéri ?

— Puissent-ils vivre pour toujours dans notre cœur et notre âme, commissaire, » dit Cohran.

— Surveillez votre langage.

— Pardon, commissaire.

— Voyons votre certificat, soldat.

— Mon certificat, commissaire ?

— Votre autorisation, soldat. Celle que le commissaire Blenner vous a donnée.

— Je…, » commença Cohran avant de marquer un temps d’arrêt. « Je crois l’avoir perdue, commissaire.

— Allons-y, soldat. Par là.

— Je dois me rendre à la revue, commissaire, » protesta Cohran.

— Au pas de course. »

Edur tendit le doigt et emmena Cohran loin du hall central, dans l’une des coursives transversales. Edur marchait juste derrière lui, escorte menaçante. Deux hommes venant en sens inverse les dépassèrent.

— Je devrais aller à la revue, commissaire, » dit Cohran.

— Assez, soldat.

— C’est obligatoire. Si je la rate, le capitaine…

— J’ai dit : assez. Vous êtes déjà dans le pétrin pour ne pas vous trouver là où vous êtes censé être.

— Mais, je…

— Sans rire, vous voulez vous enfoncer encore, Cohran ? Jusqu’au bataillon disciplinaire ? Jusqu’au châtiment corporel ? »

D’autres soldats passèrent en sens inverse, au pas de charge, en boutonnant leur chemise.

— J’étais à l’infirmerie, commissaire, c’est tout, » se plaignit Cohran. « Je ne peux pas rater la revue.

— Ma patience est à bout, Cohran, » dit Edur. « Je pense que vous allez vous retrouver aux fers pour un bon moment, le temps que je découvre pourquoi le commissaire Blenner a essayé de vous couvrir. Les gens comme vous m’irritent au plus haut point, Cohran. Si vous vous étiez contenté de vous présenter quand je vous ai convoqué, vous n’auriez écopé que d’un blâme. Mais ce bavardage, vos récriminations… Voilà ce qui mine la Garde, vous m’entendez ? C’est le genre d’attitude néfaste qui dévore le cœur d’un bon régiment. Vous êtes un faible, Cohran, et vous n’avez aucune excuse.

— Je suis malade, commissaire. » Cohran s’arrêta.

— Vous n’êtes pas malade. Continuez d’avancer. »

Cohran frissonna et gémit, comme si quelque chose de très déplaisant se déroulait dans son ventre.

« Cohran ?

— Je vais vomir… » hoqueta Cohran. Il se retourna et s’engagea en titubant dans un étroit tunnel d’accès menant à une soute de maintenance, une main posée sur le mur, haletant.

— Cohran ! » Edur le suivit. Sa main descendit vers l’étui de son pistolet.

Cohran s’était aventuré de quelques pas dans le couloir de métal humide. Le ronronnement de vastes machines émanait de la soute. Les lumières y étaient beaucoup plus faibles que dans le couloir, où des gens passaient encore au pas de course. Cohran posa son avant-bras et sa tête contre le métal usiné de la paroi, pantelant.

Edur dégaina son pistolet laser et le pointa vers sa tempe.

« Vous me prenez pour un foutu crétin si vous pensez que je crois à vos simagrées, » dit-il. « Vous venez d’aggraver votre situation, espèce de pauvre… »

Cohran fit volte-face. Avec une vitesse qu’Edur n’aurait su expliquer ou anticiper, la main levée du soldat lui frappa le poignet, dévia le canon de son arme, et l’envoya violemment contre le mur opposé du tunnel. Edur s’écorcha l’arrière du crâne et l’air quitta ses poumons.

Cohran finit de se retourner, attrapa le bras droit du commissaire, le leva et le brisa au niveau du poignet.

Edur hurla de douleur. Cohran arracha le pistolet de sa main inerte et le jeta dans la soute, derrière lui.

C’était fini. Le traumatisme seul allait mettre le commissaire au tapis et…

Usain Edur était fort. Sa profonde indignation triompha de sa douleur et sa surprise. Cette réserve d’énergie lui avait sauvé la vie sur plus d’un champ de bataille, lui avait permis de fendre les brumes des blessures ou de la confusion.

Il se jeta sur Cohran, l’épaule gauche en avant. Ils se percutèrent et Edur entraîna Cohran le long d’une section de mur, lui ouvrant la lèvre et une joue. Cohran aboya un râle et enfonça son coude dans la clavicule d’Edur. Ce dernier fut de nouveau projeté contre la cloison.

Il repartit aussitôt à la charge, sa main valide en avant. Cohran s’était retourné pour lui faire face, poings levés, tête baissée. Tandis qu’Edur fondait sur lui, il le frappa à l’oreille et l’envoya sur le côté. Le commissaire alla tituber au bout du couloir et disparut dans la soute de maintenance. Cohran se lança à ses trousses. Il devait reprendre le contrôle de la situation, et vite, avant que quelqu’un n’entende ou ne voie ce qui se passait. La soute était plus éloignée des passages que le tunnel. Le vrombissement des machines masquerait le vacarme de la lutte. Un serviteur se détourna de son panneau d’inspection pour constater de ses yeux éteints que des intrus pénétraient dans sa zone de travail. Le compas qui lui tenait lieu de doigts se plia tandis que ses fonctions primitives essayaient d’analyser l’interruption.

Le centre de la baie était un vaste puits perçant plusieurs niveaux, creusé pour accommoder la cheminée d’un accumulateur. Les antiques anneaux de laiton et les barres ceintes d’acier des capaciteurs vrombissaient et tournaient sur elles-mêmes. Des vrilles d’énergie crépitaient le long du puits, courant sur la rambarde de fer.

Cohran poussa Edur à travers la soute et le projeta contre la rambarde, lui tordant le dos et le blessant au niveau des reins. Edur cria de plus belle, frappa et le toucha de sa main brisée. Le coup, au front, suffit à repousser un peu Cohran, mais la douleur des os qui frottaient les uns contre les autres arrachèrent un glapissement au commissaire, qui s’affaissa, les yeux et la bouche grands-ouverts, hoquetant comme un poisson sur la berge.

Cohran le frappa du pied en pleine poitrine, puis au visage, et le crâne d’Edur rebondit contre la rambarde. Il s’effondra sur ses jambes en un monticule chaotique.

Cohran avança pour lui rompre la nuque et régler le problème.

Il se figea aussitôt, le regard braqué sur le canon du pistolet d’Edur. À un moment de la lutte, le commissaire l’avait récupéré. Il le tenait de sa main valide, l’autre recroquevillée comme un poussin mort contre sa poitrine. Sa tête oscillait et du sang dégoulinait de sa bouche. Il avait perdu plusieurs dents et l’un de ses yeux se fermait déjà sous une ecchymose.

— Petit fumier… » bafouilla Edur.

Ce revirement soudain fit perdre à Cohran le contrôle de son visage. Ses traits vacillèrent.

« Qu’est-ce que… ? »

La distraction s’avéra suffisante. Cohran frappa, les doigts serrés en une sorte de bec. La force inhumaine du coup creva le visage d’Edur et enfonça les os de son nez et de son front dans son cerveau. La main qui tenait le pistolet retomba lourdement. La tête pulvérisée du commissaire tomba en avant, comme en prière. Son sang ruisselait en trois ou quatre rivières.

Cohran se redressa. Il sentait du sang couler de sa joue et de sa lèvre. Le serviteur s’était levé, agité. Cohran fit un pas en avant, l’attrapa par sa mâchoire et son crâne de céramite, et lui rompit les vertèbres. Puis il arracha l’un des instruments digitaux du serviteur et l’utilisa pour crever ses implants optiques et court-circuiter son noyau visuel mnésique.

Cohran regarda autour de lui. Il jeta un coup d’œil par-dessus la rambarde et jaugea la hauteur du puits, la cheminée qui disparaissait dans la pénombre du drain. Sans perdre de temps, il poussa le corps d’Edur dans le puits et le regarda rebondir contre les garde-fous des niveaux inférieurs, puis disparaître. Après quoi, il fit la même chose avec les restes du serviteur.

Il devait se nettoyer, à présent. Et se rendre au pont d’excursion principal.

— Tout le monde est là et attend, » dit Beltayn.

Gaunt hocha la tête. Il mit son képi, visière en premier, l’ajusta, et prit une profonde inspiration pour se détendre. Puis il franchit la vaste porte d’entrée. Beltayn lui emboîta le pas avec une escouade d’escorte de la compagnie A, menée par Criid et Mkoll.

Le pont d’excursion principal de l’Armaduke était un vaste hangar dont la superficie égalait celle de plusieurs terrains de parade mis bout à bout. La lumière tombait en rideaux depuis les amas de lanternes vissés entre les étais métalliques qui formaient l’ossature du toit. De grands appareils, transports de troupes et cargos, étaient parqués à l’une de ses extrémités, loin des baies spatiales. Certains étaient ceints d’échafaudages et de grues où travaillaient serviteurs et membres du Mechanicum. Des appareils plus petits – les navettes et les avisos – étaient suspendus aux poutrelles par des verrous magnétiques, comme des trophées de chasse. Un aigle à deux têtes était perché sur la charnière d’aile d’un Arvus, et toisa Gaunt lorsqu’il pénétra l’espace ouvert du pont.

Le régiment entier s’était rassemblé sur la plateforme d’atterrissage principale. Les soldats portaient leurs uniformes de terrain et non de parade, mais les treillis et l’équipement étaient d’une propreté exemplaire. Ils étaient regroupés par compagnies, chaque section précédée de ses officiers. Un monte-charge en porte-à-faux reliant les différents ponts avait été levé pour former une estrade devant eux. Les couleurs des compagnies étaient déployées : Tanith, Verghast, Belladon.

La suite du régiment avait reçu l’autorisation de participer à la revue. Elle se pressait autour de l’entrée et occupait les deuxième et troisième galeries des niveaux supérieurs du pont. En la traversant, Gaunt reconnut deux visages : la compagne de Daur, Élodie, en retrait et aux aguets, et Maddalena Darebeloved.

— Pas de représentants de l’Adeptus Astartes ? » demanda doucement Gaunt à Beltayn tout en marchant.

— Apparemment, ils sont occupés en permanence, » chuchota Beltayn. « On me dit que l’Iron Snake passe tout son temps à s’entraîner au corps à corps, et que le Silver Guard ne cesse d’étudier des simulations schématiques.

— Et le White Scar ?

— Personne ne sait, colonel. Apparemment, il explore le navire.

— Personne de l’équipage de Spika ?

— Je crois qu’ils ont des affaires de matelot à régler. »

Ils émergèrent sur la plateforme principale, devant la revue, et Rawne, le regard fixe, aboya un ordre. Le régiment se mit au garde-à-vous comme un seul homme, dans un bref bruit de tonnerre. À ce signal, le sergent-major Yerolemew leva son bâton doré et le soldat Perday renversa la tête en arrière, leva son hélicon et souffla une série de notes pures et claires.

Gaunt cilla légèrement. Elle jouait bien. Parfaitement, même, en fait, et la mélodie était remarquablement motivante. Il se demanda brièvement à quel moment le Premier de Tanith était devenu ce genre de régiment, et à quel moment lui-même était devenu ce genre de commandant. Au sein du Premier, nul ne s’était jamais vraiment intéressé à l’aspect cérémoniel des choses.

Il monta sur l’estrade, fit le signe de l’aquila et autorisa le régiment à se mettre au repos.

— Nos nouvelles forces, » commença-t-il d’une voix qui avait l’habitude de porter loin sans effort, « Ont déjà été accueillies parmi nous, mais nous nous retrouvons tous ensemble pour la première fois. »

Son regard balaya la mer de visages. Les soldats étaient attentifs et calmes, et peu d’entre eux trahissaient une quelconque émotion. Ban Daur ne pouvait cacher son sérieux. Le major Zukhova, un visage nouveau pour Gaunt, rayonnait positivement de fierté. Il y avait une lueur sardonique et malicieuse dans le regard de Hlaine Larkin, aussi familière et caractéristique que le soupçon de mécontentement permanent qu’on pouvait lire dans celui de Viktor Hark.

Et il y avait Meritous Felyx Chass, au premier rang de la compagnie E, derrière Meryn, à côté de Dalin Criid. Dalin et Ludd lui avaient fourni un treillis noir de Tanith et une cape de camouflage. Il semblait fragile, faible, comme un enfant déguisé en soldat. Comme si Dalin avait amené sa petite sœur sur le terrain de manœuvre. Chass semblait avoir dix ans de moins que le plus jeune des soldats de la compagnie.

Avec un léger pincement au cœur et une étrange sensation de surprise, Gaunt comprit qui Chass lui rappelait. Avec cet air déterminé à réussir, à ne décevoir personne, Chass ressemblait à un certain jeune garçon, le gamin hyrkien, le cadet qui se tenait dans le coin des pictimages du 8 e Hyrkien, entre le sergent Tanhause et le commissaire Oktar.

« Nous avons embarqué, et nous sommes partis, » dit Gaunt. « Aussi, isolés par le transit Warp, nous ne courons plus le risque de nous montrer trop bavards dans notre port d’attache. Je peux à présent vous en dire un peu plus sur la mission que nous avons entreprise. »

Personne ne bougea, mais il ressentit leur impatience.

« D’après les bons de rattachement, vous aurez compris que notre implication sera directe et risquée. Nous allons lancer une attaque, depuis un navire, sur une base ennemie. Cette base se situe dans les Marches du Pourtour, en un lieu appelé Salvation’s Reach. Les briefings spécialisés commenceront tout de suite après ce rassemblement, et les chefs de section seront informés des exigences particulières de la mission. Après révision des estimations, nous avons environ une semaine devant nous, avant la retranslation et le début de la décélération d’approche de la cible. Cependant, sachez que dans environ vingt-trois heures, nous effectuerons une première retranslation pour rejoindre d’autres éléments de la flotte de guerre, au Soleil de Tavis. Le ravitaillement ne durera que quelques heures, et se fera de vaisseau à vaisseau. À moins que la mission ne soit modifiée ou annulée, nous ne reverrons pas de port ami avant l’accomplissement de notre tâche. »

Il leva légèrement la tête pour les regarder tous.

« De votre part, je n’attends que le meilleur. Je ne peux pas vous garantir que nous en reviendrons tous. Mais je vous poserai la question que je vous ai toujours posée : voulez-vous vivre éternellement ? »

Il y eut un soudain rugissement approbateur, joyeux, comme l’explosion proche d’un obus, et l’aigle bicéphale battit des ailes, surpris, sur son perchoir.

« À présent, regagnez vos postes et entamez les préparatifs, » conclut Gaunt. « Rompez les rangs. »

Tandis que le régiment commençait à se disperser, Pol Cohran quitta les lignes arrières de la fanfare et se dirigea vers la sortie la plus proche. Un spray de peau synthétique avait scellé ses coupures et camouflé la décoloration de son épiderme, mais il n’avait pas envie de se mêler aux autres plus longtemps que nécessaire.

Il avait obtenu l’information désirée et devait à présent l’utiliser.

À côté de l’estrade, Gaunt se tourna vers Hark et Fazekiel.

— Le moral semble être bon, » remarqua-t-il en les regardant se disperser.

— Ils sont restés trop longtemps inactifs sur Balhaut, » fit Hark. « Et les nouveaux ont hâte de faire leurs preuves.

— En effet, nous avons hâte, » dit Fazekiel.

— Au fait, » dit Gaunt, « Où est Edur ?

— Je ne l’ai pas vu depuis le début du cycle journalier, » répondit Hark.

Vaynom Blenner se rendit aux quartiers d’infirmerie réservés au régiment. Il y avait trois autres unités médicales à bord du navire, pour l’usage de son équipage. Celle-ci était vieille et mal entretenue. Il s’agissait clairement d’un dispensaire de fortune. Le chrome et l’acier brossé des plaques murales étaient tachés de traînées de calcaire et de dépôts moins appétissants. Les autoclaves bourdonnaient comme des générateurs mal entretenus. La pièce d’examen centrale donnait sur un pavillon, deux salles d’opération, quelques remises latérales et les bureaux du personnel médical.

Personne en vue. Blenner entra dans le pavillon. Un lit était occupé : le soldat Fulch de la compagnie N s’était luxé l’épaule en déchargeant les caisses de munitions.

— Où sont les docteurs ? » demanda Blenner.

— Ils étaient là il y a une minute, commissaire, » répondit Fulch.

Blenner se rendit dans la salle d’examen centrale. Kolding émergea précipitamment de l’une des pièces arrière. Il cherchait apparemment quelque chose lorsqu’il vit Blenner.

— Je peux vous aider ? » demanda-t-il.

Blenner regarda l’albinos avec aplomb.

— Où est Dorden ? Je veux parler à Dorden. »

Kolding lui renvoya son regard. Ses yeux restaient invisibles derrière ses foutues lunettes teintées. Il était encore pire que ce drôle de partisan indigène que Gaunt emmenait partout.

« Dor-den, » articula Blenner, comme s’il s’adressait à un simple d’esprit.

— Il va falloir repasser, » dit Kolding.

— Ça m’étonnerait ! Je veux voir Dorden tout de suite !

— Kolding, qu’est-ce qui vous prend tellement de… »

Curth émergea des bureaux, l’air pressé. Elle se figea en voyant Blenner.

« Commissaire.

— Je veux voir Dorden, » répéta Blenner.

Curth jeta un rapide coup d’œil à Kolding. Elle prit quelque chose dans le tiroir d’une armoire et le lui donna.

— Continuez, » dit-elle. « J’arrive. » Kolding disparut dans le fond de l’infirmerie.

— Cet homme mériterait quelques cours de sociabilité, » dit Blenner.

— Je peux vous aider ? » demanda Curth.

— Et vous auriez besoin de cours d’écoute. J’ai dit que je voulais voir Dorden. »

Il comprit aussitôt qu’elle n’était pas d’humeur pour ce genre de plaisanteries. Elle était sèche et susceptible, encore plus que de coutume.

— Nous avons une urgence, » dit-elle. « Il ne peut pas vous parler pour l’instant. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? »

Blenner fit la moue. Il voulait voir Dorden, mais disposer d’une bonne excuse pour s’entretenir avec Curth lui convenait. Ses affaires avec Dorden pouvaient probablement attendre.

Il sortit de sa poche le sachet que Wilder lui avait donné et l’envoya à Curth. Elle l’attrapa adroitement, d’une main.

— Qu’est-ce que c’est ? » demanda-t-elle.

— C’est ce que je veux que vous me disiez. »

Elle ouvrit le sachet, fit tomber deux comprimés dans la paume de sa main et les examina.

— C’est un tranquillisant. Du somnia. Un dérivé morphinique. Avec la marque pharmacologique du Munitorum. Où avez-vous eu ça ?

— Je… Nous les avons trouvés durant une fouille de routine. C’est fort ?

— Plutôt. J’y réfléchirais à deux fois avant d’en prescrire. C’est efficace, mais ça provoque rapidement l’accoutumance. J’utilise parfois une version liquide comme palliatif, pour les patients en mauvais état.

— Pour soulager leurs dernières souffrances ?

— Oui. Sans ça, il me faudrait une sacrée bonne raison pour en prescrire. Peut-être des douleurs chroniques couplées à une allergie aux produits plus sûrs. Vous les avez trouvés chez un soldat ?

— Oui. Ils ont été dérobés au stock ?

— Je vais vérifier, mais je ne pense pas. Nous en avons si peu que Lesp ou un autre infirmier l’aurait remarqué.

— N’empêche, la disparition de médicaments est un problème récurrent, non ?

— Oui, et nous y travaillons. En général, ce sont les sédatifs plus légers qui sont les plus faciles à égarer. Les produits comme celui-là, en revanche, sont plus rares. Ça provient peut-être des stocks du navire. Vous voulez que je demande au médecin-chef du vaisseau ?

— Non. » Il marqua un temps d’arrêt puis répéta : « Non. Je voulais simplement les faire identifier. Merci.

— Bon, si c’est tout… » Elle semblait impatiente de repartir.

— Je vais m’en occuper, » dit Blenner en tendant la main.

— Je devrais m’en débarrasser, » répondit Curth. « C’est à nous de gérer les stocks pharmaceutiques.

— Pour l’instant, c’est encore un problème disciplinaire, » répondit Blenner. « J’en ai besoin, comme preuve. »

Elle referma le sachet le renvoya à Blenner.

— Merci, » dit-il. Il repensa au flacon presque vide dans sa poche, mais ne trouva pas le courage d’en demander à Ana. Pas question qu’elle sache. Il devait parler à Dorden.

Blenner hocha poliment la tête et sortit de l’infirmerie. Curth exhala profondément pour se détendre et s’empressa de retourner dans le fond.

Dehors, dans le couloir, Blenner percuta l’infirmier, Lesp, qui se précipitait dans l’infanterie en tirant l’ayatani Zweil par le bras.

— Eh ! Regardez où vous allez ! » s’écria le commissaire. Il jeta un regard à Zweil, attendant quelque réplique acariâtre. Blenner gravitait autour du régiment depuis assez longtemps pour savoir que la bouche du vieux prêtre n’avait pas de cran de sûreté.

L’expression de Zweil le prit au dépourvu : du souci, de l’inquiétude, de la crainte.

« Qu’est-ce qui se passe ? » demanda Blenner. Il assembla mentalement les pièces du puzzle. Une infirmerie vide. Kolding et Curth qui essayaient de le faire partir. L’infirmier ramenant le prêtre en urgence.

« Oh, par le Trône, » dit-il avant de rebrousser chemin vers les bureaux de l’infirmerie, à grandes enjambées.

— Attendez ! S’il vous plaît ! » lança Lesp derrière lui.

— Vaynom – comment, déjà ? – Blenner ! » cria Zweil. « Faites preuve d’un peu de respect et ne faites pas le connard ! » Les deux hommes se précipitèrent à sa suite.

Blenner entra vivement dans le bureau du fond. Curth leva les yeux d’un plateau d’instruments, surprise, et la surprise tourna rapidement à la détresse. Kolding était à l’autre bout de la pièce, occupé à faire une piqûre.

Dorden avait entraîné une table roulante dans sa chute. Des instruments luisants étaient éparpillés sur le sol métallique. Ils l’avaient installé aussi confortablement que possible, avec l’aide de couvertures prises sur un lit, mais ils n’avaient pas osé le relever. Il semblait si maigre, si pâle.

— Ce n’est pas le moment, » dit Curth.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? » demanda Blenner.

— Pourriez-vous respecter la dignité du medicae et partir, s’il vous plaît ? » demanda-t-elle en rejoignant Blenner. Lesp et Zweil les dépassèrent pour se rendre au chevet du vieux docteur.

— Oui, vous n’avez rien à faire ici, » dit Zweil au passage.

— Il est mourant ? » demanda Blenner. Dorden lui était à moitié dissimulé par les silhouettes accroupies autour de lui. Il ne paraissait même pas conscient.

— Vous savez bien que oui, » répondit doucement Curth. Il devina qu’elle luttait pour garder son calme professionnel.

— Je veux dire, là ?

— Il allait bien, toute la semaine, » répondit-elle, toujours à voix basse. « Ç’en est étonnant. Mais je crois que le stress de la translation a fini par peser. Il vient de s’effondrer. Je crois qu’on peut arriver à le stabiliser et le mettre au repos.

— Il n’aurait pas dû venir, » dit Blenner.

— Le laisser en arrière aurait été encore plus cruel, » répondit Curth.

— Il faut prévenir Gaunt ? Je vais le chercher.

— Non ! » répondit-elle brutalement. « Il ne veut pas. Il ne veut pas en faire toute une histoire. Laissez-le se reposer.

— Vous êtes allé chercher un foutu prêtre, » dit Blenner. « S’il est venu lui administrer l’onction impériale, Ibram mérite de savoir que…

— Non, » répéta-t-elle. « Zweil est l’ami de Dorden. Il le soutient depuis le début de tout cela. Ça m’a paru logique de le faire venir. Gaunt n’a pas besoin de pareils soucis en ce moment. »

Blenner déglutit.

— Je ne voulais pas faire irruption comme ça.

— Ça va.

— Vous auriez pu me le dire. J’ai quelques onces de respect, vous savez ?

— Je m’en souviendrai.

— Je devrais vraiment en parler à Ibram. S’il se passe quelque chose, et qu’il découvre que je le savais…

— Alors, » dit Curth, vous ne savez rien. « Vous n’avez rien vu. »

Blenner considéra le problème et hocha la tête. Il fit mine de partir.

— Vous allez bien ? » lança-t-il.

L’espace d’un très court instant, elle parut surprise, comme si personne n’avait jamais pensé à lui poser cette question.

— Oui, commissaire. Maintenant, laissez-nous travailler. »

Blenner partit. Curth retourna auprès de Dorden.

— Je crois qu’il est stable, » dit doucement Kolding.

— Vous devriez vous ménager, » dit Curth.

— Pourquoi ? » chuchota Dorden. Sa voix évoquait le vague murmure du vent dans les feuilles sèches.

— Parce que les docteurs sont les pires patients qui soient, » dit Curth.

— Non, l’honneur revient aux carnodons, » dit Zweil. « Je connaissais un dompteur, dans un cirque, qui parcourait les blagues à râles sur Hagia, et il avait ce numéro… »

Il s’interrompit en voyant les regards que les autres lui lançaient.

« …mais, pour l’instant, j’admets que les docteurs sont encore pires patients que les carnodons. »

Dorden réussit à esquisser un minuscule sourire.

« Même les carnodons qui, dirons-nous, auraient des gencives infectées et n’auraient pas mangé depuis une semaine, puis on oublie de fermer la cage et… » La voix de Zweil se réduisit à un marmonnement.

— J’ai cru entendre Blenner, » dit Dorden.

— Il est parti.

— Je ne veux pas faire de scène.

— Il est parti, » répéta Curth. « Il ne dira rien.

— Il n’y a rien à dire. Je serai debout d’un moment à l’autre. Je suis fatigué, c’est tout. »

Curth leva les yeux et vit que Lesp s’efforçait de ne pas pleurer.

« Il veut sûrement ses pilules, » dit Dorden. Sa voix était très lointaine. De ses doigts squelettiques, il fit signe à Curth de s’approcher. « Il est venu me demander un petit remontant. Pour se rassurer. Veillez sur lui, Ana.

— D’accord, » promit-elle. « Mais d’abord, on va veiller sur vous. »

Près des moteurs Warp, le vacarme était assourdissant. Tout, chaque surface, chaque plaque murale, chaque dent de chaque bouche vibrait à une fréquence ultrarapide.

Plusieurs couches de blindages et de sas enserraient la salle des moteurs. Certaines sections étaient des compartiments scellés que seuls des serviteurs spécialisés ou des matelots en armure de protection pouvaient traverser une fois les moteurs allumés. Des rais de lumière dure et chaude filaient des meurtrières percées dans les portes renforcées, pareille à la lueur émanant d’un creuset.

Les immenses soutes d’ingénierie alentour étaient festonnées de systèmes de refroidissement givrés, fuyant, ou de pistons graisseux et noirs actionnant les pompes de circulation et les générateurs galvaniques. Dans des cavernes de suie pleines de fumée et de flammes, des ogryns et des serviteurs jetaient des pelletées de résine de prométhéum en granules dans les fosses des générateurs de combustion, les immenses turbines conventionnelles qui alimentaient les systèmes non moteurs de l’Armaduke. Dans d’autres pièces, à la température plus clémente, des rotors empyroscopiques vénérables mais parfaitement usinés tournaient le long de leurs axes horizontaux, maintenant l’équilibre spatial du navire et l’intégrité du champ de Geller qui le protégeait du tissu psychoréactif de l’Immaterium.

L’être doté du visage de Pol Cohran dissimula le cadavre de l’ingénieur-matelot qu’il venait de tuer dans un placard à outils et entra dans l’immense salle contenant le générateur du champ de Geller. Il avait dû tuer à trois reprises pour s’en approcher autant. Le secteur des moteurs du vaisseau n’était pas spécialement surveillé, mais l’intrusion de tout individu n’étant pas officier ou membre de la division d’ingénierie était aussitôt remarquée. Le premier matelot était mort pour avoir vu Cohran. Son corps était en train de brûler dans une chaudière à prométhéum et Cohran portait sa combinaison sale. Le deuxième et le troisième avaient péri parce que l’intrus avait eu besoin de détails précis sur la configuration des ponts et la disposition des moteurs. L’un gisait à présent, brisé, au fond d’un drain de refroidissement, l’autre pendait à un crochet entre les pelles à chaudière et les pinces.

Le bruit et les vibrations du champ de Geller étaient étrangement déconcertants. L’air sec, lourd d’électricité statique, lui hérissait la peau. Des garde-fous couverts de caoutchouc couraient sur tout le pourtour de la pièce, afin d’éviter que les matelots ne provoquent des décharges ou des étincelles au contact des surfaces métalliques.

Il ressentait les trépidations de la machine dans ses tripes, le pouls de son fonctionnement dans ses sinus et ses globes oculaires. Le générateur, un appareil vital pour toutes les fonctions d’un vaisseau Warp, générait un champ subatomique autour du navire, une bulle d’espace matériel qui protégeait le bâtiment des vicissitudes de l’aether alentour. Une fois que les moteurs avaient fendu le tissu du Warp, seule la protection psychique du champ de Geller isolait un vaisseau spatial du contact mortel et corrupteur de l’Immaterium.

Cohran se savait à même de mettre fin à tout cela. Saboter le générateur demanderait du travail, nécessiterait sûrement l’utilisation d’un combustible ou d’explosifs, mais il était plus que capable de se procurer et d’utiliser l’un ou l’autre. S’il réussissait à faire s’effondrer le champ de Geller alors que le navire était encore dans le Warp, le vaisseau serait détruit, lacéré par les tempêtes irréelles de l’aether pur, disloqué en un instant. Ou alors, l’essence démoniaque du Warp s’incarnerait et s’introduirait dans le navire, dans l’esprit de ses occupants. Sans protection, il serait une proie facile pour les habitants du royaume du Chaos, et tous ses passagers succomberaient à la démence la plus totale avant d’être dévorés par les puissances de la ruine.

Alors, tout serait terminé, fini ; le pheguth et sa trahison, la menace qu’elle représentait, toute cette prétentieuse entreprise. La créature qui portait le visage de Pol Cohran aurait accompli la mission que lui avaient confiée son maître, Rime, et le maître de son maître, l’Anarque. Elle aurait enfin mis un terme aux tentatives de la Garde d’utiliser le pheguth Mabbon Etogaur contre les armées du Gaur.

Mais durant son allocution, Gaunt avait trahi d’autres secrets. Leur cible était Salvation’s Reach. Cette information devait être communiquée. Plus important, il y aurait ravitaillement au Soleil de Tavis. Un rendez-vous avec des éléments de la flotte de guerre, peut-être l’une de ces colossales meutes de navires de combat qui assuraient la supériorité impériale dans cette partie du secteur.

Détruire le pheguth, ses geôliers et l’Armaduke dans la foulée serait une victoire, mais réussir tout cela et affaiblir une division complète de la flotte de guerre restait une opportunité à ne pas manquer.

Une forme de sabotage plus subtile était donc à l’ordre du jour. Une manipulation plus insidieuse. Son maître l’avait bien formé : il l’avait entraîné à improviser et à faire preuve d’imagination selon les circonstances, à utiliser tous les éléments dont il disposait pour un effet optimal.

Cohran ouvrit le boîtier des circuits qui gouvernaient les rotors empyroscopiques.

Il n’allait pas faire s’effondrer le champ de Geller. Seulement altérer son rythme.

Quelque chose, quelque part, trembla.

— Qu’est-ce que c’était ? » demanda le capitaine Spika.

Aucun des officiers de la passerelle ne lui répondit directement. De copieuses quantités de données défilaient dans leurs connexions et s’affichaient sur les plaques des moniteurs. L’air s’emplissait du rapport aride et rauque des liens radio qui se croisaient.

Il ressentit une minuscule vibration, comme une brève paralysie cérébrale, presque subliminale. Elle lui était parvenue à travers le pont, par le biais du flot de données qui irriguait le navire, une minuscule vibration aberrante au milieu du vortex permanent de bruits, de rythmes, de pulsations et d’informations.

Il consulta ses écrans de données et interrogea les cogitateurs. Rien d’anormal, rien d’inhabituel par rapport aux paramètres de l’opération, et encore moins par rapport au tempérament changeant et capricieux d’un vieux vaisseau comme le Highness Ser Armaduke.

Spika se rassit et réfléchit. Ce n’était sans doute rien, une anomalie fugitive qui s’était corrigée d’elle-même.

Mais c’était un rien qu’il n’aimait pas du tout.

La cavité 29617 était froide. Merrt attendait depuis une demi-heure. Il n’avait pas envie de s’entraîner, ni de partir.

Il était assis à une extrémité de la longue salle, les bras serrés autour de son vieux fusil.

— Vous êtes là. Bien. »

Sar Af était debout derrière lui. Merrt se leva rapidement.

— Vous gn… gn… gn… m’avez dit de revenir.

— Et vous prouvez que vous savez suivre une consigne, » dit le White Scar.

Il avança la main, attrapa Merrt par la mâchoire et le cou, fit pivoter sa tête sur le côté. Merrt se débattit une nouvelle fois.

— Lâchez gn… gn… gn… moi !

— Cette mâchoire. Cet augmétique, c’est votre problème, » dit Sar Af. « Vous êtes vaincu par votre propre concentration. Vous êtes tellement concentré que, quand vous appuyez sur la détente, cela stimule les…

— Oui. Oui ! Vous m’avez dit tout gn… gn… gn… ça hier ! »

Sar Af le lâcha.

— Physiquement, vous ne pouvez pas tirer juste. »

Merrt déglutit.

— Ça aussi, vous me l’avez dit hier. Vous m’avez demandé de revenir juste pour gn… gn… gn… m’humilier ? »

Sar Af leva le menton, comme s’il réfléchissait à la question. Il se détourna.

— Préparez une cible, » dit-il.

Merrt resta là un instant, puis ramassa plusieurs boîtes de conserve et parcourut la longueur de la cavité. Il disposa les pots et retourna auprès du space marine.

Sar Af avait sorti quelque chose d’une sacoche. Merrt se rendit compte que c’était un injecteur jetable une seconde avant que le White Scar ne l’attrape encore par la tête et ne le lui plante juste derrière l’oreille.

La douleur fut considérable. Merrt cria et recula en titubant, les yeux en pleurs.

— Bordel, qu’est-ce que gn… gn… gn… vous foutez ?

— Attendez, c’est tout. » Sar Af jeta l’injecteur.

Une douleur lancinante irradiait de l’oreille de Merrt et une chaleur affreuse se répandait le long de sa gorge et de sa mâchoire. De plus en plus endolori, il hoqueta légèrement.

« Reprenez-vous, » dit Sar Af. « Vous bavez.

— Qu’est-ce que vous m’avez gn… gn… gn… fait ? Qu’est-ce que c’était ce gn… gn… gn… truc ?

— Un relaxant, pour les muscles, » répondit le White Scar sur un ton innocent. « Très puissant, je pense. Un tranquillisant. Le genre de produit qu’un medicae utiliserait pour atténuer la douleur. Pendant une amputation, par exemple. »

Serrant son visage palpitant, perturbé, Merrt regarda le space marine avec effroi.

« Pah, détendez-vous, » dit Sar Af. « Je ne vais rien couper. Pas littéralement. »

Merrt voulut répondre mais ne réussit qu’à produire, du fond de la gorge, un grognement profond et incongru. Sa mâchoire et sa joue entière étaient insensibles, immobiles. La moitié inférieure de son visage se retrouvait inerte, paralysée.

— La mâchoire, » dit Sar Af en faisant signe à Merrt. « Cette mâchoire. C’est la racine de votre handicap. »

Le space marine alla ramasser le vieux fusil. « Vous êtes vaincu par votre propre concentration, » dit-il en revenant, comme s’il répétait une litanie afin qu’un étudiant récalcitrant la mémorise enfin. « Vous êtes tellement concentré que, quand vous appuyez sur la détente, vous tressaillez. Nous devons donc retirer la mâchoire de l’équation. Elle ne tressaillera pas si on la prive des moyens de le faire. »

Merrt se sentait mal. La sensation de paralysie était si déplaisante qu’il se crut sur le point de vomir, mais il ne pouvait garantir que sa bouche s’ouvrirait. Il s’imagina s’étouffer dans son propre vomi, ce qui décupla encore son malaise.

— Tirez, » dit Sar Af en lui remettant le fusil.

Merrt prit une profonde inspiration. Il ouvrit la culasse, tira une balle de sa poche, la glissa dans l’arme, referma la culasse, puis se tourna et visa la rangée de boîtes. Il resta debout, sans autre appui que sa propre posture. Pas de support, pas de chaussette, pas de trépied, pas d’appui pour son dos ; une position ni conseillée, ni efficace. Il s’en moquait.

« Continuez, » dit Sar Af. Tirez. »

Merrt détendit ses épaules. Il sentit de la salive couler sur sa lèvre, la palpitation sourde de l’endolorissement sous son oreille. Il aligna les mires de fer.

Il expira.

Et tira.

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