Mission: Salvation's Reach
Dix-neuf - Saignée
DIX-NEUF
Saignée
— Par le Trône, » hoqueta Daur. « Un medicae, vite ! »
La soute 39 était jonchée de corps lacérés jetés en tous sens comme des poupées abandonnées. Le pont disparaissait sous des litres de sang, comme si l’on y avait renversé des bidons entiers de peinture écarlate.
Mohr rejoignit Daur en courant.
— Vous êtes touché, » dit-il.
— Quoi ? » Daur leva la main et sentit du sang sur son visage. Un éclat lui avait égratigné la tempe au-dessus de l’œil. Un autre avait traversé la manche de Mohr. Sa main gauche était trempée du sang qui dégoulinait de son revers.
« Oh, merde, quelle chierie, » bégaya Daur.
Lesp était le docteur assigné à la force Gamma. Il faisait déjà de son mieux pour gérer cette avalanche de blessures simultanées, tout en criant aux soldats qui avaient reçu une formation d’infirmier basique ou de premiers secours de venir l’aider. Certains posaient leurs armes et s’empressaient d’aller l’assister ; d’autres contemplaient le carnage, bouche bée. Plus d’un avait le visage couvert du sang de ses camarades. Un soldat malheureux du premier rang, un nouvel arrivé nommé Gorgi, avait été tué sur le coup par un fragment qui l’avait frappé entre les yeux.
L’incident avait décimé les trois équipes de nettoyage. Certains de leurs membres avaient survécu et tentaient de se relever, sous le choc. D’autres ne bougeaient pas, apparemment morts. Tous étaient trempés de sang.
— Force Gamma, force Gamma ! » cria Daur en attrapant la radio de Mohr. « Nous avons des blessés dans la soute 39. Blessés multiples !
— Répétez, capitaine, » demanda Beltayn. « Vous êtes sous le feu ? Contact hostile ?
— Négatif ! Accident de forage. Pertes multiples par lacération. Nous avons besoin des toubibs du navire, tout de suite !
— Capitaine, pouvez-vous encore mener la mission à bien ?
— Je procède à une évaluation. Patientez. »
Daur regarda autour de lui, horrifié. L’équipe du major Pasha, la première, avait été taillée en pièces. Lesp essayait d’étancher les blessures à la gorge et au visage de Pasha pendant que le soldat Fayner comprimait celles de Nessa aux bras et aux jambes. Les deux femmes saignaient abondamment. Raglon était recroquevillé sur lui-même, haletant et hoquetant, mais il semblait avoir à peine une égratignure. Un filament acéré lui avait traversé le torse et percé un poumon. Zel et Marakof étaient morts. La tête de Marakof avait été sectionnée en deux, en diagonale, du coin gauche de la mâchoire à la tempe droite, comme un échantillon de laboratoire. Le morceau manquant de son crâne reposait à quelques mètres derrière lui, évoquant le sommet de la tête d’un nageur dépassant d’un étang. Le torse de Zed avait été criblé d’éclats et son bras gauche arraché. Daur s’avança, malgré sa stupeur, et éteignit le lance-flammes de Zed.
La deuxième équipe, celle de Pollo, était en aussi mauvais état. Pollo avait été touché au cuir chevelu et saignait copieusement, mais il était aussi blessé aux bras. Un sang rouge vif marquait sa peau sombre. Questa, le tireur d’élite, avait les mains et les cuisses lacérées. Une aiguille de métal argenté, longue comme un avant-bras, était plantée dans sa hanche. Maggs geignait de colère et d’impuissance, serrant son estomac blessé. Le détecteur de Pollo, Burone, avait été coupé en deux au niveau de la taille. Nitorri, son servant de lance-flammes, était mort lui aussi ; il était à ce point couvert de sang qu’il était impossible de déterminer laquelle de ses blessures lui avait été fatale.
La troisième équipe, celle de Haller, était couverte du sang des deux premières. Haller fixait son treillis, abasourdi par le sang qui l’éclaboussait, apparemment stupéfait que ça ne soit pas le sien. Merrt avait été légèrement touché mais s’était précipité au secours de Nessa. Vahgner, l’éclaireur, était virtuellement indemne. Il avait la bouche ouverte, comme s’il ne trouvait pas ses mots. Vadim posa sa perche pour aller aider Raglon, mais s’effondra aussitôt. Un éclat de métal lui avait tranché le tendon d’Achille. Belloc, un arrivant de Vervun d’ordinaire joyeux, était blême ; il essayait de se débarrasser de son lance-flammes pour secourir ses camarades.
— Garde ça, » siffla Vadim.
— Quoi ? » répondit Belloc.
— Il a raison, » intervint Daur. « L’équipe trois doit passer devant. Haller ? Haller ! »
Haller sursauta.
— Quoi ? Oui ? » dit-il en cillant.
— Le passage est ouvert, » dit Daur en jetant un regard à Pasha. Malgré ses blessures, elle réussit à hocher faiblement la tête. « On doit avancer avant que cette partie du plan ne s’effondre complètement. On doit continuer. Haller ?
— Oui, d’accord » dit ce dernier. Il essayait de retrouver ses esprits malgré le choc. « Mais… mais Vadim est à terre. Je n’ai pas de détecteur. »
Daur prit une profonde inspiration pour calmer sa panique. « Il me faut un balayeur ! Un volontaire. Tout de suite ! »
L’essentiel de la force Gamma s’était avancé pour aider les blessés. Ceux qui n’étaient pas en train de les secourir restaient plantés là, traumatisés, et échangeaient des regards abasourdis.
— C’est un ordre ! » hurla Hark en venant se ranger à côté de Daur. Un filament de métal l’avait frappé à la joue, comme une vilaine coupure de rasage. « L’Empereur attend ! Le capitaine Daur a besoin d’un balayeur. Allez !
— Et un bon ! » ajouta Daur. Il entrevoyait déjà un problème. Gamma et Bêta avaient sélectionné les six meilleurs détecteurs, sous la supervision de Raglon et Domor. D’autres Fantômes savaient utiliser l’appareil, mais les plus doués de la soute, les mieux entraînés, étaient morts ou blessés.
— Je peux le faire, » dit Maggs en cillant.
— Tais-toi et attends les toubibs, » répondit Daur.
— Je m’en charge, » grogna Hark. » Je sais comment ça fonctionne. »
Haller toussa et essuya des mouchetures du sang d’un autre sur sa joue pâle.
— Non, j’y vais », dit-il. « J’étais dans la première réserve sur la liste. »
Daur hocha la tête. Haller disait vrai. Lorsqu’ils avaient sélectionné les équipes de nettoyage, Haller les aurait rejoints en tant que détecteur s’il n’avait réussi, après maints efforts, à obtenir le commandement d’un détachement.
— Vous avez raison, » admit Daur. « Prenez le matériel de Noa. Vérifiez qu’il fonctionne. Je prends le commandement de l’équipe. »
Il se tourna vers Hark.
« Vous et Spetnin êtes aux commandes ici, Hark. Essayez de réunir une deuxième équipe de nettoyage fonctionnelle et envoyez-la à notre suite. Puis faites entrer les troupes si je le demande. »
Hark opina.
« Et, pour l’amour du Trône, trouvez d’autres docteurs.
— Compris, » dit Hark.
— Allez, Fantômes, en route ! » dit Daur.
Il se retourna et se dirigea vers la brèche. Merrt le suivait, avec Vahgner et Haller. Belloc finit de boucler le réservoir de son lance-flammes et leur emboîta le pas. L’auspex de Vadim avait été endommagé, aussi Haller prit-il celui de Raglon. Daur l’entendit promettre à Raglon qu’il veillerait sur son précieux matériel et le lui ramènerait, mais Raglon était sans doute trop choqué par la douleur et désorienté pour l’entendre.
Daur atteignit la brèche. Il leva les yeux vers les déchirures qui marquaient ses limites, l’endroit où avait été arraché l’éclat de métal argenté qui venait de mettre en péril toute la frappe Gamma, peut-être de manière irrémédiable.
Il alluma sa lampe.
Holofurnace avançait parmi les Fils de Sek. Il avait remisé son bolter et, seulement muni de sa lance et de son bouclier, les massacrait. Des morceaux de corps et des fragments d’armes déchiquetées jaillissaient en tous sens de sa lame tourbillonnante.
Bouclier levé, Sar Af et Eadwine continuaient de gagner du terrain au milieu des tirs adverses. Ripostant par-dessus leur pavois, ils tentaient de briser la ligne qui tenait l’accès du compartiment suivant. Leurs boucliers d’abordage tremblaient et vibraient sous le déluge de lasers. La plupart de leurs décorations et de leurs sceaux de pureté avaient été arrachés par la fusillade.
Eadwine rechargea. Il lança un bref ordre par radio aux serviteurs d’arme sur leur flanc.
— On les prend de vitesse ? » proposa-t-il au White Scar.
— Pendant que le Snake tient notre flanc gauche ? Pourquoi pas ?
— Il nous faudrait un peu de poids, » dit Eadwine. « Ces foutus gardes sont lents. Des tirs d’appui nous aideraient à progresser.
— Ils arriveront en temps voulu, » répondit Sar Af.
— Ça ne suffit pas, » dit Eadwine.
Kolea était coincé derrière une unité processive et essuyait l’un des pires tirs croisés qu’il ait jamais connus. Les lasers gémissaient et sifflaient autour de lui, frappant le revêtement de métal de l’unité, le constellant de cratères et le faisant plier petit à petit. Deux Fantômes étaient déjà morts en essayant de traverser le hangar à découvert pour le rejoindre. Les Fils de Sek avaient bien l’intention de cantonner la force d’invasion aux compartiments extérieurs que le Caestus avait percés. Ils s’étaient disposés pour interdire tout passage, les enfermer, puis les repousser dans le vide. Kolea avait plusieurs compagnies derrière lui, mais aucune n’était en mesure d’avancer pour venir l’appuyer de ses tirs.
Quant aux space marines, ils avaient progressé malgré tout, mais Kolea était dans l’incapacité physique d’aller les soutenir. Si formidables soient-ils, ils seraient bientôt isolés, encerclés et finalement vaincus. Ils étaient le fer de l’arme impériale, la pointe de l’épée. Si affûtée soit-elle, une épée nécessitait d’être prolongée par un bras solide.
Kolea ne doutait toutefois pas que les space marines allaient commettre un massacre avant de succomber.
Mais au final, ils mourraient quand même.
Les distorsions électromagnétiques de la fusillade, en particulier celles causées par les radiants et les armes à plasma des Fils, perturbaient le moindre échange radio. Kolea situait à peine les autres escouades et chefs de compagnie. Il avait perdu de vue Rerval durant un échange de tirs particulièrement éprouvant, et il n’avait pas eu de contact avec Eadwine ou les autres space marines depuis plus de vingt minutes.
Les tirs ennemis lui laissèrent enfin un peu de répit, comme une averse passagère qui poursuit son chemin. Il risqua un regard sur la gauche, au-delà des décombres ravagés du hangar, et vit la compagnie de Ferdy Kolosim forcée de reculer vers l’abri d’une rangée d’énormes casemates d’acier. Elle dut abandonner ses morts derrière elle.
— Kolea ! » crépita soudain sa radio.
— Ici ! » répondit-il.
La voix bafouilla quelque chose d’indistinct. Sur sa droite, deux roquettes partirent des lignes de la Garde pour aller frapper la partie surélevée du hangar. Elles firent exploser une rangée de pompes et projetèrent dans les airs plusieurs Fils. La voix lourde, cliquetante des mitrailleuses retentit, ponctuée de balles traçantes. La compagnie de Baskevyl, la D, tentait de progresser. Ils n’étaient pas encore arrivés à la brèche que le bélier avait ouverte. Ils avaient forcé les écoutilles des blocs internes et s’étaient élancés sous le couvert des passerelles de service et des échafaudages.
La ligne ennemie qui subissait les tirs de la compagnie D vacilla brièvement et tenta de se reformer. Kolea vit Baskevyl se lever et mener une percée vers plusieurs pesantes machines qui formaient une ligne en travers du pont central.
Des tirs de plasma les fauchèrent aussitôt. Kolea cilla, tête baissée, en voyant trois ou quatre Fantômes s’effondrer. Juste après, plusieurs roquettes tombèrent dans leurs rangs, tirées depuis la voûte, et l’onde de choc jeta Kolea sur le dos.
La dernière chose que vit Kolea fut le corps décapité, en flammes, de Baskevyl projeté dans les airs.
Clignant des yeux, assommé par le choc, Kolea regarda autour de lui. La colère l’envahit, nourrie par les pertes subies et l’impuissance de leur situation. Il vit Meryn et certains de ses soldats cloués derrière une autre rangée de processeurs.
— Debout. Debout ! » leur cria-t-il. « On fonce sur ces connards, capitaine ! »
Meryn ne sembla pas l’entendre par-dessus le rugissement de la fusillade. Ses hommes tentaient des tirs hasardeux, sans y mettre le cœur, tête baissée.
Quelque chose se brisa en Kolea.
Sans plus penser rationnellement, il se leva, brandit son bouclier devant lui et se rua sur les positions de l’Archi-ennemi, bondissant par-dessus les débris et les corps, tirant à travers la meurtrière de son pavois.
D’une manière ou d’une autre, il survécut.
Après coup, il ne sut expliquer son geste. Il raconterait parfois l’histoire, lorsque quelqu’un insisterait et seulement après un ou deux amasec, pour le reste de ses jours. Kolea étant soldat, ce laps de temps serait court, mais assez pour que ce moment, ce jour, devienne une vieille histoire. D’autres la raconteraient pour lui, après sa mort : Kolea, courant comme un dératé, bouclier levé, faisant feu en tous sens. Il criait en courant et, selon qui racontait l’histoire, la teneur de son cri variait.
Pour certains, ce serait un cri de guerre de Vervun, pour d’autres le Serment de la Fondation. Certains raconteraient qu’il maudissait Daur, Rawne et tous ceux qui avaient obtenu la mission relativement plus facile des insertions Bêta et Gamma.
En fait, il est probable qu’il criait le nom de son ami Baskevyl.
C’était une charge irréfléchie, totalement indisciplinée, d’autant plus condamnable que Kolea était le commandant de la force et aurait dû offrir un exemple de mesure et de discernement à ses hommes. Caober expliqua après coup que c’était exactement le genre d’actions idiotes que le colonel Corbec aimait mener.
C’est pourquoi Caober se leva et le suivit. Derin aussi, et Lyse, Neith et Starck… et Irvin, Bewl, Veddekin, Wersun et Vanette. Ludd, qui aurait dû réprimander Kolea pour ce débordement suicidaire, se leva et s’élança aussi.
— Hommes de Tanith ! » cria Ludd. « Crève-cœur au canon ! »
La majeure partie de la compagnie C se dressa et chargea à la suite de son commandant, ainsi qu’une bonne proportion de la compagnie D et de la compagnie H de Kolosim. Celle de Meryn était proprement clouée par les tirs adverses, mais une partie de ses soldats se rua à la suite de Kolea, menée par Dalin, baïonnette au canon.
Certaines versions, le plus souvent bien ultérieures, insistent sur le fait que pas un des Fantômes qui prit part à cette charge glorieusement irraisonnée et improvisée – la Charge de Kolea – ne tomba ni n’en tira la moindre égratignure. C’est faux. Beaucoup moururent ou furent grièvement touchés. La manœuvre surprit tant les Fils de Sek, en tout cas, que pendant un instant ils oublièrent de tirer. La charge laissa presque quarante morts et blessés sur le sol du hangar.
Néanmoins, elle submergea les Fils comme une vague de fond et brisa leurs lignes. Kolea fut le premier à franchir leurs barricades. Dans sa hâte, il avait oublié de fixer son crève-cœur, aussi se contenta-t-il de mitrailler l’ennemi à bout portant, frappant de son bouclier, de la crosse de son arme. Derrière lui, ses soldats se montrèrent un peu plus méthodiques. Ils chargèrent baïonnettes baissées, taillant et empalant les Fils de Sek, protégés par leurs pavois balafrés. Certains jetèrent des grenades par-dessus les premières lignes pour atteindre les équipes de support, jetant au sol des brutes en uniformes jaunes. Quelques lance-flammes crachèrent des épieux de feu liquide sur les rangs de l’Archi-ennemi. Des silhouettes embrasées commencèrent par tituber tels des mannequins de paille rituels, puis vacillèrent et tombèrent.
Kolea tua huit soldats ennemis avant que ses forces ne lui fassent défaut et qu’il tombe à genoux, haletant : il venait de comprendre ce qu’il venait de faire et, encore plus ahurissant, qu’il avait survécu. Les Fantômes qui l’avaient suivi se pressaient autour de lui, brisant les lignes ennemies et les repoussant le long de la barricade dans les deux sens. Kolea avait bouleversé la configuration de la bataille et brisé l’étau.
— Vous êtes vivant ? » demanda Dalin en l’aidant à se relever.
Kolea hocha la tête.
« Je veux dire, capitaine, » ajouta Dalin.
Kolea éclata de rire.
« C’était de la folie, » dit Dalin.
— Eh bien, c’est de famille, alors sois prévenu, » répondit Kolea.
Des Fantômes les dépassèrent, poussant toujours plus loin, sécurisant leurs positions et fauchant les Fils en déroute. Ludd et Kolosim supervisaient le nouveau déploiement, criant des ordres.
— Tu es complètement dingue, » dit alors Baskevyl en assénant une tape sur le bras de Kolea. « Mais ça va sûrement te valoir une belle médaille. »
Kolea le dévisagea.
— Tu… » commença-t-il.
— Quoi ?
— Tu as été touché. Je t’ai vu.
— Ce n’était pas moi.
— Les roquettes ! Elles sont tombées en plein milieu de la compagnie D. Je t’ai vu. Tu… »
Baskevyl fit la grimace.
— J’ai perdu huit hommes. Gudler était juste à côté de moi. Décapité.
— J’ai cru que c’était toi. »
Baskevyl rit.
— Ben merde, Gol. Tu as chargé les Fils de Sek parce que tu m’as cru mort ?
— J’étais en colère.
— Gaffe, il va te demander en mariage, » glissa Kolosim en passant à côté d’eux au pas de course.
— Major Kolea ! » cria Ludd. « Vos ordres ? »
Kolea se précipita vers Ludd tout en évaluant comment répartir au mieux les Fantômes sur les positions qu’ils venaient de prendre. Bien qu’en repli, l’ennemi leur opposait encore un feu nourri.
— On doit trouver des accès, » dit Kolea à Ludd. « Continuer d’avancer. Les space marines attendent qu’on aille les appuyer et on est salement à la traîne. »
Ludd hocha la tête.
— Peut-être qu’on peut ramener quelques baise-tanks ? » proposa-t-il en tendant le doigt. Faire un trou ici et là, près de ce silo. Puis on pourrait avancer, sous boucliers… »
Il s’interrompit. Juste devant eux, des Fils de Sek fonçaient dans leur direction, mais leur discipline s’était évanouie.
« Bordel ! » s’écria Ludd. « Ils contre-attaquent !
— Non, » dit Kolea. « Ils fuient. »
Une section complète de la ligne adverse s’était rompue dans son repli et s’égayait en faisant demi-tour. Les Fantômes, qui eux avançaient, commencèrent à les abattre méthodiquement, surpris par cette soudaine opportunité. Derrière les Fils, des explosions semblaient les pousser à revenir dans la ligne de mire des Tanith. Le massacre fut bref mais soutenu.
— Regardez ! » cria Ludd.
Le White Scar, Sar Af, émergea de la fumée, chassant l’ennemi. À grandes rafales de bolter, il brisait la cohésion de ses unités et les forçait à adopter la forme d’une ligne qui se pliait et se fendait sous les tirs des Fantômes.
Il remarqua Kolea.
— Qu’est-ce qui vous retient ? » rugit-il.
— On était occupés, » cria Kolea.
— À quoi faire ?
— Bah, la routine ! »
Sar Af haussa ses énormes épaulières. Il fit demi-tour et tira quelques bolts dans les positions affaiblies de l’ennemi, sur sa droite.
— Si vous devez venir, c’est maintenant ! » reprit-il. « On n’attendra pas plus longtemps. J’ai dit à Eadwine que j’allais voir si vous aviez une bonne excuse pour n’avoir pas suivi.
— Comme quoi ?
— Comme être morts ! Maintenant, venez, l’Empereur vous maudisse ! »
Le White Scar fit demi-tour vers l’accès principal du hangar.
Les morts ennemis couvraient le pont. Le chambranle de l’ouverture était brisé et plié. La fumée dérivait dans l’air en denses rideaux nauséabonds.
Kolea se retourna vers le groupe d’assaut.
— Pas de course », cria-t-il, « Et mettez-y du nerf ! On a une bataille à remporter, et j’ai pas l’intention de m’en charger tout seul !
— Malgré la preuve du contraire, » glissa Baskevyl.
Les profondeurs du Reach étaient sombres et froides. L’équipe de Daur évoluait à travers des pièces humides et des coursives rouillées, mètre par mètre, surveillant chacun de ses pas. Le masque à gaz de Merrt avait fini par le gêner au point qu’il l’avait ôté. Peu après, les autres en firent autant. L’air glacial, aux relents métalliques, était toujours préférable aux confins moites et étouffants du masque.
Haller était nerveux. Il restait douloureusement conscient que tout dépendait de lui et de la bonne lecture de son matériel. Il faisait osciller la perche d’avant en arrière avec des précautions infinies.
— Contente-toi de bien le faire, » dit Daur. « N’en fais pas trop. »
Haller hocha la tête, se dégrafa le col et continua d’avancer.
Une brise spectrale murmurait dans les antiques couloirs distordus. Le brûleur du lance-flammes de Belloc vacillait et tressautait. Par endroits, il faisait si sombre que sa lueur projetait des ombres sur les murs décrépits.
— Attendez ! » dit soudainement Haller. Son appareil avait commencé à cliqueter. Ils s’immobilisèrent tandis qu’il balayait l’espace de sa perche. Merrt chargea calmement une balle saline dans son vieux fusil. Il s’était fait une nouvelle injection dans la mâchoire pour l’engourdir totalement, mais cette deuxième dose lui raidissait les muscles du cou et du bas du dos.
« Là, » dit Haller en tendant le doigt sans quitter le compteur des yeux. « À gauche, un fil.
— À gauche, un fil, » répéta Vahgner. Il porta sa lunette à son œil et actionna son pointeur laser.
— Eh, tu es trop loin, » l’avertit Haller. « Là. Derrière cette cloison. »
Ils braquèrent leurs lampes dessus. À vingt mètres de là, quatre caisses de munitions trapues étaient empilées derrière le support d’une cloison. Des câbles passaient sous les joints du sol, reliés à une dalle flottante juste devant eux.
« Un pas de plus et c’était fini, » dit Haller.
Daur opina.
Vahgner faisait danser le point du pointeur.
— Regardez, là, » dit-il. Plus près de l’appareil, un câble fin comme un cheveu était tendu en travers du passage, à hauteur de cheville. Si un visiteur réussissait à éviter la dalle, une deuxième surprise l’attendait. Vahgner ramena le pointeur vers l’amorce vissée au sommet des boîtes.
— 20,1 mètres, » annonça-t-il.
Merrt s’aligna et verrouilla sa lunette sur le point désigné par Vahgner. 20,1 mètres. Une légère brise soufflait dans leur direction, légèrement en biais. Il aurait voulu déglutir mais sa mâchoire et sa gorge étaient trop engourdies.
Il se recroquevilla sur lui-même, tenant fermement son fusil mais sans excès de force. Toute sa vie, depuis le drame des jungles de Monthanx, avait tendu vers ce point, ce tir. Il en avait la nausée.
— Bien, » dit Daur. « Joli tir, Rhen. »
Merrt cligna des yeux. Une volute de fumée montait de son fusil. Il avait tiré. Il était tellement concentré sur sa tâche qu’il ne l’avait même pas remarqué.
— Parfait, » dit Vahgner en étudiant le résultat grâce à sa lunette. « Tu as emporté le sommet de l’amorce du détonateur. »
Haller avança. La dalle flottante resta muette. Il défit le fil, ôta l’amorce et vaporisa du gel inerte sur l’appareil. Puis il marqua le tout à la craie rouge.
— Tu penses pouvoir le refaire ? » demanda Daur à Merrt.
Merrt signa l’affirmative. Il aurait volontiers crié de joie, mais sa mâchoire anesthésiée l’en empêchait.
— Ne perdons pas de temps, » dit Daur.
— Un autre, » lança Haller en inspectant la jonction située juste devant eux.
Merrt chargea une nouvelle balle.
— Ça devrait soulager la douleur le temps qu’on vous emmène à l’infirmerie, » dit Dorden à Nessa. Elle hocha la tête et essaya de lui sourire pendant qu’il faisait l’injection. Ses innombrables coupures avaient été bandées, mais son sang suintait déjà à travers les bandages.
— Vous ne devriez pas être là, » dit Hark.
Dorden se leva et vacilla un instant. Il leva les yeux sur le commissaire et embrassa du geste la soute 39.
— Nous sommes cernés de morts et de mourants, Viktor, et nous avons à peine assez de médecins pour gérer la crise. Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre de mon temps ?
— Vous savez ce que je veux dire.
— En fait, non. Vous préférez que je reste discrètement dans mon coin en attendant de mourir, sans gêner personne, ou que j’utilise ce qui me reste de vie et de savoir-faire pour aider le régiment ? »
Hark secoua la tête. Tout autour de lui, les malades étaient triés et opérés sur place. Lesp luttait pour sauver Raglon. Les medicae de l’équipage de Spika travaillaient sur Maggs et Vadim.
« J’étais assis dans l’infirmerie, Viktor, » reprit Dorden. « J’ai entendu le rapport. Un vieux réflexe.
— Nous apprécions vos efforts, » répondit Hark.
— Laissez-le travailler, » lui glissa Zweil. » Quand il n’a pas de quoi s’occuper, il vient me râper les noyaux à n’en plus finir. »
L’ayatani se pencha pour murmurer les derniers sacrements à Marakof.
— Quand partez-vous ? » demanda Dorden.
Hark haussa les épaules.
— Avec ce foutoir, on est très en retard sur le plan, » répondit-il. « Le capitaine Daur a emmené une équipe de nettoyage. On attend qu’il nous fasse signe de le suivre. »
Hark jeta un bref regard à Mohr et au capitaine Spetnin. Tous deux secouèrent la tête.
Dorden tira de sa sacoche des bandages pour le major Pasha.
— L’attente, c’est ce qu’il y a de pire, n’est-ce pas ? » dit-il.
Hark était d’accord avec cette affirmation, mais il avait la désagréable impression de savoir de quoi parlait vraiment le vieux docteur.
Merrt effectua son quatrième tir en quinze minutes. La balle saline moucha proprement le détonateur d’un réservoir suspendu plein d’explosifs. Parfait. Quatre sur quatre.
Haller avança pour neutraliser le piège et le marquer.
— Une grosse artère s’ouvre, » là-bas, annonça Vahgner.
— On a déblayé un bon chemin, » ajouta Belloc.
Daur hocha la tête. Peut-être avaient-ils fini par rattraper un peu de leur retard sur la force Bêta, malgré des débuts calamiteux.
— Je vais leur dire de nous suivre, » dit-il. Il ajusta sa radio.
« Daur à Gamma, Daur à Gamma.
— Ici Gamma, capitaine, » répondit Mohr.
— Dites à Hark et Spetnin d’avancer avec le groupe d’assaut, » ordonna Daur. « Suivez le chemin balisé et avancez lentement.
— Compris.
— Informez le commandement que nous nous déployons.
— Compris. »
Daur regarda les autres.
— Dégageons encore un peu de chemin, d’accord ? » dit-il.
— Frappe Gamma ! » cria Spetnin avec son épais accent verghastite. Debout, parés au déploiement !
— C’est parti ! » relaya Hark en parcourant les lignes tandis que les Fantômes se regroupaient. « Escouade en ordre de progression. Prêts !
— L’Empereur vous accompagne, » croassa le major Pasha malgré ses blessures au cou. Hark hocha la tête.
— Rassemblement ! » cria Spetnin.
— Où allez-vous ? » demanda Hark à Dorden.
— Vous comptez y aller sans medicae ? » répondit le vieillard.
— Oh, par le Trône. Allons, docteur, je n’ai pas de temps à perdre.
— Lesp doit rester avec son patient, » dit rapidement Dorden. « Il a les mains pleines. Je l’ai bien formé : il ne risque pas de partir au milieu d’une opération. Je suis votre seule option. Et le règlement dit que…
— Ne me citez pas le règlement, docteur, » dit Hark. « Vous n’êtes pas assez fort, ni en assez bonne santé.
— Bien sûr que non ! » intervint Zweil. » Il est mourant, espèce de trou du cul sentencieux. « Regardez-le, il est tout usé ! Presque transparent, tant il est maigre. Laissez-lui au moins ça, nom de merde !
— Mon père… » commença Hark.
— Vous ne pigez pas ? » demanda Zweil. « Il n’a pas envie de mourir sans rien faire de ses dix doigts, et il n’a pas envie de mourir tout seul.
— Un peu de respect, mon père ! » grogna Hark.
— En fait, je ne l’aurais pas mieux dit, » coupa Dorden. « C’est la seule chose qui me fait peur, Viktor. Mourir dans mon lit en me disant que j’aurais pu faire plus. »
Dorden dévisagea Hark. Hark se rendit compte qu’il avait du mal à soutenir son regard pâle et clair.
« J’ai juré, » reprit Dorden, « Sur les champs de la Fondation de Tanith Magna, de servir la Garde Impériale et le Premier de Tanith pour le restant de mes jours. Et vous, foutu commissaire impérial que vous êtes, vous allez m’empêcher d’accomplir mon devoir ? C’est le comble de l’ironie.
— Préparez votre matériel, » dit enfin Hark.
Dorden regarda Zweil.
— L’Empereur vous garde, » dit l’ayatani. « Il garde même les vieux corniauds têtus.
— C’est pour ça que je ne me fais jamais de souci pour vous, » riposta Dorden. « Écoutez, je… je vous verrai plus tard.
— Évidemment, » répondit le vieux prêtre.
— Toubib ! » cria Kolea.
Curth s’élança le long de la ligne de couvert, tête baissée, dans la posture instinctive que quiconque a parcouru un champ de bataille s’empresse d’adopter. Elle se laissa tomber à côté de lui. Des tirs presque continus claquaient au-dessus de leurs têtes, venus des Fils de Sek retranchés dans la salle forte, devant eux. Des armes sur trépied, sur les flancs des Fantômes, répliquèrent. Les lance-flammes rugirent.
— Vous êtes touché ? » demanda-t-elle.
— Pas moi. » Il désigna Fazekiel, à côté de lui. Un laser lui avait égratigné l’épaule et moucheté le visage de sang.
— Ce n’est rien, » dit Fazekiel.
— La blessure est superficielle, mais saigne beaucoup, » dit Curth en se penchant pour la bander. « Vous ne serez d’aucune utilité à Gol si l’hémorragie vous fait perdre connaissance.
— C’est exactement ce que je lui ai dit, » grommela Kolea en retournant à sa longue-vue.
— Ah ? Pourtant, à ce qu’il paraît, vous ne donnez pas vraiment l’exemple en matière de comportement rationnel, » dit Curth en ouvrant une pochette de gaze.
— Oh, vous êtes donc au courant ? » fit Kolea.
— C’est la chose la plus extraordinaire que j’ai jamais vue, » dit Fazekiel. Elle tressaillit lorsque Curth commença à lui bander l’épaule. « D’ailleurs, j’ai bien l’intention de le faire exécuter dès notre retour.
— On est en train de gagner ? » demanda Curth sans s’interrompre.
Kolea haussa les épaules. Après que la charge eut rétabli le contact avec la percée des space marines, la force Alpha avait gagné du terrain, de manière conséquente, en pénétrant dans un vaste réseau de salles internes, au-delà de la baie et du hangar. Ces compartiments immenses, occupés par de colossales machines, évoquaient l’intérieur d’une usine. Kolea supposait que les machines avaient quelque chose à voir avec l’atmosphère ou la gravité.
l’Archi-ennemi s’y était replié et retranché. Des Fils de Sek, quelques loxatl, ainsi que des sectateurs et des serviteurs en armes, formaient une ligne couvrant trois salles fortes et harcelaient l’assaut impérial grâce à un réseau de tunnels et de poternes. Les loxatl utilisaient également le plafond et les canalisations pour gagner des postes de tir avantageux.
En réaction, Kolea faisait systématiquement miner ou brûler les bouches d’aérations et les écoutilles secondaires à mesure qu’ils avançaient, et arroser de flammes les voûtes du plafond et la tuyauterie. Cela ralentissait un peu leur progression, mais le jeu en valait la chandelle.
Néanmoins, l’opération était coûteuse. La compagnie H, sous le commandement d’Elam, était occupée à relayer des munitions à travers les lignes, depuis les docks où les navettes qui avaient débarqué les troupes revenaient avec des cargaisons de réservoirs de lance-flammes, de charges explosives et de roquettes. Certains appareils faisaient demi-tour pour accomplir déjà leur troisième voyage de la journée.
Jan Sloman le rejoignit en courant.
— Le frère-sergent vous fait savoir que lui et ses frères vont effectuer une nouvelle percée, » dit-il.
— Il aurait pu me le dire par radio, » répondit Kolea.
— Il a essayé, mais les parasites sont encore pires, ici. »
Kolea le savait. Il avait dû renvoyer Rerval dans le hangar pour maintenir le réseau radio avec l’Armaduke et les autres frappes. Rerval avait réuni une équipe de messagers pour s’assurer que les ordres continuaient de circuler.
— A-t-il dit quand ? » demanda Kolea à Sloman.
Il y eut un rugissement assourdissant sur leur gauche. Kolea s’agenouilla et regarda depuis l’abri de son bouclier ; les trois space marines avançaient à grands pas vers le point le plus dense des lignes ennemies. Leurs serviteurs les accompagnaient, crachant la mort de leurs systèmes d’armes. Leurs tirs meurtriers tombaient comme la foudre parmi les rangs des Fils.
« Ça répond à ma question, » dit Kolea. Il reprit son fusil laser.
« Quatre ! Neuf ! Douze ! Treize ! Sur ma gauche ! » cria-t-il. « Huit ! Quinze ! Vanette, ta bande aussi ! Debout et tenez-vous prêts ! Tir de suppression à mon commandement. Roquettes ! L’objectif est ce moyeu de procession !
— Vous avez entendu le commandant ! » cria Fazekiel en se relevant tout en reboutonnant son manteau. « L’Empereur vous regarde ! Il nous regarde tous. Il compte sur vous, aujourd’hui, alors ne lui faites pas défaut ! À vos marques ! Préparez-vous !
— Pour Tanith ! Pour Verghast ! Et pour la fureur de Belladon ! » cria Kolea. « Chargez ! »
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