Mission: Salvation's Reach
Un - Les Rois du Suicide
UN
Les Rois du Suicide
C’était peut-être à cause de l’année passée à survivre sur une Géréon occupée, ou simplement du fait qu’il était, par nature, un enfant de salaud rusé et sans pitié, mais le major Rawne du Premier de Tanith jouissait d’un sixième sens.
En général, il voyait venir les emmerdes de loin. Ce matin, elles lui semblaient toutes proches. Ces intuitions, chez lui, étaient aussi vives et acérées que la lame de son long crève-cœur de Tanith.
À l’aube, au moment où les soleils jumeaux commençaient à percer le smog pétrochimique, il quitta la caserne du régiment et descendit vers le désert de lithobéton qui revêtait la baie. Là, il erra jusqu’au pont, qu’il emprunta pour atteindre le ponton situé devant le poste de garde de l’île.
La passerelle du ponton résonnait sous ses pieds. En baissant les yeux, il distingua à travers le grillage l’eau d’un brun écumeux, toxique. Les énormes usines de galvanisation, le long de la baie, ces installations de l’Adeptus Mechanicus qui alimentaient les systèmes centraux de la cité-ruche, venaient de vidanger leurs fosses thermiques et offraient à la côte sa dose matinale d’affluents radioactifs. Il y avait de la vapeur dans l’air, une vapeur qui puait le soufre et roulait comme de la brume marine, blanche dans la lumière des soleils. Depuis un millénaire, les eaux de la baie et de l’estuaire valaient à peine mieux que de l’acide. Que des créatures y vivent encore forçait le respect.
Elles grouillaient et nageaient juste sous la surface avec leur bouche de sangsue, leur corps huileux de limaces, leurs dents évoquant des pelotes d’épingles, et leurs yeux de mucus. Rawne les repérait, les suivait du regard ; une masse sombre, agitée. Et elles, qu’est-ce qui déclenchait le sixième sens qui les poussait à la surface ? Le bruit de ses propres pas ? La chaleur révélatrice de son corps ? Ses phéromones ? Son ombre sur l’eau ?
Ces créatures étaient des survivantes. Elles s’étaient adaptées à leur environnement plutôt que de le laisser les tuer. Et elles tuaient en retour tout ce qui les menaçait.
Tout comme Rawne.
Trois soldats urdeshis tenaient le poste de garde. Ils ne le connaissaient pas et il ne les connaissait pas. Ce n’était pas son problème. Il avait choisi ce matin précis parce que c’était plus ou moins sa dernière chance avant le départ du régiment. Le point de non-retour avait été atteint.
Et pourtant, son sixième sens continuait de le tirailler. Il y avait quelque chose de louche. Quelque chose clochait. Il n’avait pas choisi la bonne journée. Peut-être les soldats le soupçonnaient-ils de quelque chose, peut-être étaient-ils tendus, pour une raison ou une autre. Peut-être que quelque chose trahissait ses véritables intentions.
Dans des circonstances ordinaires, le doute aurait suffi à le faire renoncer, rebrousser chemin, rentrer chez lui. L’incertitude l’aurait poussé à tout annuler et il aurait tenté sa chance un autre jour, quand les conditions lui auraient semblé plus favorables.
Le problème, c’était qu’il n’y aurait pas d’autre jour. C’était maintenant ou jamais. La dernière occasion. Le monstre, ce monstre, aurait dû mourir il y a longtemps. La justice et la décence l’exigeaient. Seul le dévouement d’hommes de qualité, qui n’auraient pas dû se laisser aveugler aussi facilement, permettait le salut du monstre.
Le dévouement. Rawne en avait toujours possédé une certaine mesure. Il savait distinguer le bien du mal. Il savait jauger la qualité d’un ordre et lui désobéir si elle n’était pas à la hauteur de ses exigences. Il savait que, parfois, un homme devait aller à l’encontre de son intuition, et parfois faire ce qui semblait être mal pour que tout finisse bien.
Le monstre était destiné à mourir. Sa mort était nécessaire, exigée. Maints efforts avaient déjà été déployés, par divers partis. Rawne ne pouvait pas rester les bras croisés et laisser les choses suivre leur cours.
Pour lui, ç’aurait été un crime. Or, ses crimes à lui avaient tous été effacés de son dossier le jour où il avait rejoint la Garde Impériale.
Les Urdeshi le regardaient approcher. Que soupçonnaient-ils ? Savaient-ils ce qu’il venait vraiment faire ?
Il fit halte à la porte de l’enceinte extérieure. Les soldats urdeshi portaient des badges en métal noir indiquant qu’ils avaient été détachés pour servir dans la compagnie S du Commissariat, l’équipe de protection rapprochée. Ils lui demandèrent son nom, ce qu’il venait faire et examinèrent les papiers qu’il leur transmit par le biais d’une boîte métallique. L’un d’eux s’attarda sur l’autorisation de visite signée par le supérieur de Rawne, comme s’il éprouvait des difficultés à lire.
Ils le laissèrent entrer. Ils vérifièrent ses plaques d’identité. Ils lorgnèrent ses tatouages avec dédain. Pour eux, Rawne n’était qu’une sorte de fermier païen sorti de son agri-monde, un barbare recruté de force et non un soldat convenable venu d’un endroit civilisé tel qu’Urdesh. Seul son rang les dissuadait de l’insulter.
Ils lui prirent son arme de service, la remisèrent dans un casier, lui firent signer un document qui lui permettrait de la récupérer plus tard. Puis ils le fouillèrent.
Jusque-là, les Urdeshi s’étaient montrés professionnels, mais à présent, le long service de nuit et la migraine provoquée par la caféine commençaient à se faire sentir. En son temps, Rawne avait été fouillé par des experts. Il savait précisément comment s’orienter, pivoter, des mouvements innocents qui semblaient totalement naturels dans le contexte, si bien que même quelqu’un qui aurait pris la fouille très au sérieux se serait laissé abuser. Rawne garda les mains levées. Une fois la besogne terminée, les Urdeshi croiraient l’avoir méthodiquement fouillé, alors qu’en fait il leur avait soustrait une ou deux zones entières de son corps.
Ils trouvèrent le couteau, un crève-cœur de Tanith argenté attaché à son mollet droit.
— C’est quoi ? » demanda l’un des soldats.
— En cas d’urgence, » répondit Rawne.
Ils le lui prirent, demandèrent une nouvelle signature.
Rawne avait voulu qu’ils le trouvent. C’était sa diversion. Les gardes n’estimeraient la fouille accomplie que s’ils trouvaient quelque chose. Après quoi, ils ne chercheraient pas plus loin.
— Vous avez trente minutes, » dit l’un des gardes. « C’est la durée maximale autorisée par vos papiers. Vous devez être revenu dans vingt-neuf minutes. Dans le cas contraire, on vient vous chercher et vous serez considéré comme une cible potentielle. »
Rawne opina.
Ils ouvrirent la porte intérieure de la redoute. La chaîne du verrou cliqueta. Rawne traversa le poste de garde et émergea sur la passerelle intérieure du ponton. La marée nichait encore entre les vastes jetées de pierre de l’île. L’odeur de soufre était prononcée, et une masse écumeuse de déchets en cours de désintégration clapotait contre les parois gluantes des pontons.
Il quitta la passerelle et gravit des marches de pierre qui l’amenèrent sous l’arche d’une entrée. L’île était un atoll artificiel de pierre et de lithobéton bâti pour accueillir un phare trapu et solide. Le pont qui le reliait originellement au rivage avait depuis longtemps pourri, mais avait été remplacé par le ponton de métal et la passerelle.
Le phare n’avait plus brillé depuis longtemps. Noircis et négligés, les épais murs de la tour, ajoutés à son inaccessibilité, avaient été convertis à d’autres usages.
Une fois qu’il ne fut plus en vue du poste de garde, Rawne se glissa dans l’ombre. Il envoya la main vers son mollet gauche et sortit le deuxième couteau de Tanith qu’il y avait caché. Il l’avait attaché contre son mollet à l’aide de lacets de bottes. Celui qu’il avait laissé au poste appartenait en fait à Meryn, et Rawne l’avait pris sans la permission de ce dernier. Meryn devait sans doute être en train de le chercher dans toute la caserne. Penser que, quelle que soit l’issue de l’opération, Meryn allait au moins écoper d’une amende pour perte de sa dague régimentaire décuplait encore le plaisir que Rawne en tirait.
Rawne pensait n’avoir besoin de rien d’autre que de son couteau. L’arme aurait suffi à n’importe quel Tanith qui se respecte. Mais il voulait couvrir toutes les options.
Sur le côté de l’arche d’entrée se dressait une citerne de pierre. Elle avait jadis servi à l’évacuation de latrines, ou peut-être de bassin de drainage en cas d’inondations. La lame de son crève-cœur, appliqué avec adresse, délogea le bord de son couvercle de fer forgé. Rawne glissa les doigts autour des barreaux et le souleva. En dessous s’ouvrait un puits de pierre humide ; au fond, dans le noir, luisait de l’eau. D’autres choses y rôdaient, des choses avec des mâchoires pareilles à des pelotes d’épingle et des yeux blancs comme l’œuf. Il les entendait patauger et gigoter joyeusement, comme si les ruses de l’intrus les amusaient.
La corde avait été nouée à l’intérieur du couvercle du drain, si bien qu’elle pendait dans le puits, empesée par le sac ciré attaché à son extrémité. Il la remonta, et le sac avec, dénoua le lacet qui le fermait et en tira un objet pesant emballé dans du tissu bariolé.
En fait, il s’agissait de plusieurs objets denses et lourds. Des composants de métal usinés. Rawne étala le tissu sur le sol de pierre, à côté du drain, et les y disposa. Puis il les assembla, rapidement et adroitement. Il l’avait fait des milliers de fois ; il aurait pu le faire les yeux bandés. Chaque pièce s’emboîtait ou se vissait dans sa voisine. L’odeur de la graisse à fusil s’élevait, douce et forte.
Pistolet laser réglementaire du Munitorum, modèle Khulan V. L’un des exemplaires non immatriculés qui avaient été envoyés de Khulan pour être assemblés dans les armureries de Tanith, avant d’être distribués lors de la fondation du régiment. La crosse avait été rehaussée d’une poignée en bois de nal sculptée à la main, à laquelle le temps et l’utilisation conféraient une patine plus belle que n’importe quel vernis.
Le pistolet avait été caché dans le phare, pièce par pièce, sur une période de plusieurs semaines. Il n’avait ni cellule énergétique, ni cache-flammes, ni plaques latérales. Rawne glissa la main dans sa poche de ceinturon. Il s’y trouvait deux cigares enveloppés dans du papier réglisse noir. Les sentinelles de la compagnie S les avaient trouvés et reniflés avant de lui rendre. Chaque cigare était rangé dans un petit étui d’étain, qui n’en était pas un. L’un de ces étuis était en fait le cache-flammes. Rawne chassa les dernières bribes de tabac en soufflant dedans et le vissa au bout du canon.
Les Urdeshi n’avaient pas remarqué, non plus, que le major portait quatre plaques d’identification et non deux. Rawne ôta les deux pendentifs superflus de leur fine chaîne, glissa les deux autres sous son gilet, et emboîta les plaques latérales en position.
Puis il planta la pointe de son couteau dans le talon de sa botte pour l’écarter de la semelle. La cellule énergétique était cachée dans un compartiment qu’il y avait creusé. Il referma la cachette en tapant du pied, puis glissa la cellule dans l’arme. Il fit sauter le cran de sûreté, l’arma et une petite veilleuse verte apparut sur la poignée, juste au-dessus de son pouce. Il sentit le vrombissement caractéristique d’une arme laser chargée.
Il laissa retomber le couvercle du drain, glissa le couteau dans sa ceinture et gravit l’escalier qui montait au-delà de l’arche, le pistolet dans la main droite, le long de son corps.
La courte volée de marches débouchait sur une pièce semi-circulaire pleine d’échos. Des fenêtres standards du Munitorum avaient été vissées ou soudées dans les meurtrières qui béaient dans la pierre. Rawne traversa la salle pour gagner une pièce plus vaste, totalement circulaire et haute de trois ou quatre niveaux. C’était le cœur du phare. À sa base, en plein centre, se dressait une partie de l’ancien fanal, une grande machine de bronze munie d’une monture à mèche, de manivelles, et d’un réservoir qui alimentait la lampe en prométhéum à partir d’un carter situé juste en dessous. Un énorme échafaudage de grues et de chaînes s’élevait autour de l’appareil pour lui faire gagner le sommet de la tour.
Le fanal de bronze était noirci par l’âge et ses chaînes avaient rouillé. Les engrenages et les manivelles étaient si corrodés qu’ils ne bougeraient jamais plus sous leur croûte blanche et verte. Des décennies de poussière s’étaient incrustées dans la graisse noire de l’assemblage de la tête de lampe et de la mèche, si épaisses qu’elles évoquaient la fourrure d’un animal exotique empaillé.
Rawne monta les escaliers qui couraient le long des murs courbes. Il n’y avait pas de garde-fou. Il ne faisait aucun son, mais sans que ce soit délibéré. Comme à beaucoup de Tanith, cet excellent professeur qu’est la vie lui avait appris à être discret.
Il flaira la caféine et l’odeur inimitable des fibres nutritives frites. Le slab, la diète habituelle du soldat du rang, la clef de voûte des rations de la Garde.
Rawne atteignit un palier. Il y avait une porte devant lui. Un garde, un autre Urdeshi, était assis à côté de la porte, sur une chaise ramenée d’un autre bâtiment. Rawne garda le pistolet laser plaqué contre sa hanche afin que l’homme ne le voie pas tout de suite. Il continua de marcher. L’assurance était la base de tout. À condition d’en faire montre, on pouvait faire réussir n’importe quelle arnaque, remporter n’importe quel combat, ou coucher avec n’importe quelle fille. Plus vous agissiez comme si vous étiez dans votre bon droit, moins grands étaient les risques qu’on vous demande ce que vous fabriquiez, jusqu’à ce qu’il soit trop tard et que le gogo, selon les circonstances, se retrouve moins riche, mort ou à poil.
Le garde ne lui accorda pas plus d’un regard. Rawne le dépassa et s’engouffra par la porte. La pièce était, à l’origine, la chambre maîtresse du phare. Elle était constituée d’un plancher nu et de fenêtres grillagées, et l’escalier en colimaçon courait le long du mur intérieur pour gagner les niveaux supérieurs de la tour. La pièce contenait un lourd lit de bois, une petite table à roulettes, et une vieille chaise en bois.
Le lit était fait au carré, comme en vue d’une inspection de chambrée. Sur la table reposaient une petite lampe, quelques livres et un plateau de cuisine. Sur le plateau, une tasse en étain et une carafe de caféine, une salière, une assiette du mess contenant les restes d’un gâteau de slab, des biscuits secs, de la pâte de fève recuite dans de la graisse, et une cuiller en métal usée. Rawne s’étonna qu’on ait laissé une cuiller. Un homme déterminé pouvait en faire une arme. L’affûter contre un mur et poignarder un garde avec. Faute de temps, il pouvait aussi improviser. Même en son état naturel, une cuiller était capable de crever un œil ou une gorge pour peu qu’on l’emploie avec assez de force.
C’est peut-être moi, pensa Rawne. Peut-être que je vois des armes partout. Peut-être que pour les autres, ce n’est qu’une cuiller.
Les livres étaient tous des tracts impériaux et des pamphlets de transemissionnaires, imprimés par presse sur du papier brun de piètre qualité. Apparemment, le monstre ne lisait que ça. Il prétendait que ces ouvrages l’aidaient à se détendre et affermissaient sa résolution.
Le monstre était assis sur la chaise, à côté de la table, et lisait l’un de ces tracts en digérant son déjeuner. Il portait un treillis noir, des bottes et une veste de cuir brun. Son crâne rasé et son visage étaient couverts de cicatrices rituelles, vieilles et boursouflées, mais les mains qui tenaient le traité de transemissionnaire s’avéraient lisses et intactes.
Le monstre prit conscience de l’approche de Rawne. Il cessa de lire et leva la tête.
— Major Rawne, » dit-il. « Je ne m’attendais pas à votre visite, ce matin. »
Il était si foutrement poli. Comme un vrai être humain.
— Pheguth, » répondit Rawne.
Le monstre sembla surpris, l’espace d’une seconde. Ce n’était pas tant le fait d’être qualifié de traître dans sa propre langue, c’était que Rawne la parlait si bien. Le temps que ce dernier avait passé à Géréon lui avait appris à parler couramment le langage de l’Archi-ennemi. En plus de connaître le mot signifiant traître, il savait aussi le prononcer avec une authenticité parfaite. Comme si toute une partie de l’ancienne vie du monstre revenait le menacer.
Le monstre aperçut l’arme. Il vit Rawne lever le pistolet depuis l’endroit où il l’avait dissimulée, à sa hanche.
— Major… » commença-t-il.
Rawne ne parla pas davantage. Il visa et tira.
Le claquement de la décharge retentit dans la pièce. Rawne entendit les oiseaux marins qui nichaient au sommet du phare prendre bruyamment leur envol. Rien d’autre.
Des bruits de pas. Il y allait forcément avoir des bruits de pas. De quel côté arriveraient-ils ? Quel angle Rawne devait-il couvrir ?
Il regarda le monstre. Le monstre, Mabbon Etogaur, lui renvoya son regard.
— Suivez-moi ou vous êtes un homme mort, » lança Rawne.
Mabbon se leva de sa chaise. Le tir avait coupé la lourde chaîne qui reliait les menottes de l’etogaur à un gros anneau fiché dans le sol. Il enroula la longueur de chaîne coupée sur sa main droite.
— Je ne comprends pas, » dit Mabbon.
— Pas le temps d’expliquer, » répondit Rawne.
Ça arriverait de droite.
La fenêtre donnant sur la mer explosa dans une averse de verre blindé. Il y avait un homme dehors, sur la passerelle externe du phare.
Rawne bondit sur Mabbon et le jeta au sol, derrière la table et le lit. Trois nouveaux tirs de laser traversèrent en hurlant la fenêtre détruite et forèrent des trous dans le mur opposé. Couché, Mabbon regarda Rawne.
Rawne lui fit signe de rester au sol.
Dehors, le tireur fit passer son fusil en mode automatique et libéra une tempête de tirs dans la salle. Plusieurs frappèrent le côté du grand lit, le poussant tout en lui arrachant des échardes. Certains touchèrent la table et la renversèrent. D’autres percèrent le dossier de la chaise et emplirent l’air de poussière et de fibres de fourrure animale.
Silence. Poussière et fumée dérivaient dans la lumière des soleils. Mabbon semblait prêt à agir. Rawne, encore à plat ventre, tendit la main pour ramasser la salière qui avait été renversée du plateau. Il l’utilisa pour tracer un motif sur le sol. Les boucles blanches du sel formaient le symbole signifiant ”faire le mort“. Le symbole utilisé par le Pacte du Sang. D’aucuns estimaient que, sur Géréon, Rawne avait appris un peu trop de choses pour son propre bien.
Mabbon regarda le symbole et hocha la tête.
Le tireur était prudent. Il avait tué le garde à la porte avant l’arrivée de Rawne, lui avait tranché la gorge et l’avait laissé assis sur sa chaise. Puis il avait gagné la passerelle et avait fait le tour, dans l’intention manifeste de prendre de la hauteur pour abattre plus facilement Mabbon. La détonation du pistolet de Rawne l’avait obligé à se dévoiler plus tôt que prévu.
Une minute passa, une minute complète. Pour les deux hommes plaqués au sol derrière le lit, qui s’efforçaient de ne pas respirer ni tressaillir, elle leur parut durer une année. Une deuxième minute se fut presque écoulée avant que quelque chose ne bouge ; une silhouette se découpa contre la lumière du jour et entra par la fenêtre brisée.
Un soldat urdeshi, d’après son uniforme et son fusil. Mais un uniforme et un fusil peuvent être volés. Des bottes écrasèrent le verre brisé.
Rawne le laissa avancer d’un ou deux mètres dans la pièce, puis tira sous le lit. Le laser frappa le côté du mollet de l’homme, qui s’écroula en couinant. Rawne bondit aussitôt par-dessus le lit pour finir le travail. Il espérait prendre le tireur vivant pour l’interroger, mais restait tout à fait disposé à régler le problème d’une nouvelle décharge de laser si nécessaire.
Il faillit s’effondrer sur le lit à mi-bond lorsque d’autres tirs tombèrent des hauteurs. Un deuxième tireur ouvrait le feu, de plus haut dans le phare, perché sur la spirale sans rambarde des escaliers.
Rawne atterrit sur le premier tireur. C’était un accident, mais il fit avec. L’homme se débattit. Le major vit son visage de près et le reconnut. Ils luttèrent. Les tirs venus d’en haut labouraient le sol autour d’eux. L’homme tenait le poignet de Rawne et l’empêchait d’utiliser son pistolet. Le fusil laser, passé en bandoulière sur sa poitrine, était coincé entre eux.
Rawne décocha un crochet. Ne pouvant tirer avec son pistolet, il l’utilisa comme matraque. La crosse toucha l’homme à la joue et lui envoya la tête de côté, mais l’impact arracha l’arme de la main de Rawne.
D’autres tirs venus d’en haut. Rawne roula brutalement sur lui-même, emportant son ennemi sonné avec lui, comme deux amants qui basculent. Il ne pouvait pas s’emparer du fusil laser en raison de la bandoulière qui le retenait, mais il réussit à passer la main droite autour de son canon pour l’orienter, tandis que la gauche pressait la détente.
L’arme était encore en mode automatique. Des tirs de laser balayèrent la gorge du phare, rebondissant sur les murs courbes, arrachant des morceaux de brique et de pierre. Ce n’était pas le tir le plus élégant que Rawne ait jamais accompli, mais il avait réussi à aiguiller les rafales désordonnées vers la section d’escalier où s’accroupissait le deuxième tireur.
Touché, mais pas forcément fatalement, ce dernier glapit et tomba. Il roula sur une dizaine de marches puis rebondit contre la courbe du mur et quitta l’escalier. Il tomba de huit mètres, en chute libre, sur la chaise du prisonnier, qui explosa dans un nuage de petit-bois et de poussière.
Rawne était debout. Pas le temps de reprendre son souffle. Un troisième assassin se ruait par la porte d’entrée. Comme les deux autres, il était déguisé en soldat urdeshi. Il portait un fusil laser à baïonnette. Son visage, Rawne le reconnut aussi.
Le pistolet laser du major était hors d’atteinte. Le fusil était emmêlé autour du corps du premier tireur, par terre. Rawne se jeta donc sur le nouvel assaillant, couvrant la distance qui les séparait du plus vite qu’il put, tout en libérant son crève-cœur.
L’assassin ouvrit le feu, mais le couteau de Rawne avait déjà paré son coup de baïonnette et dévié le canon. Le tir fila par la fenêtre crevée. L’assassin ouvrit de nouveau le feu, mais Rawne joua encore de sa lame et repoussa la baïonnette de sorte que la rafale suivante parte vers le sommet de la tour.
L’assassin essaya alors d’empaler Rawne d’une estocade verticale. Rawne fit pivoter son couteau, pouce sur le pommeau de l’arme, et frappa latéralement, lame à l’horizontale, les articulations vers le haut. Le coup trancha la gorge de l’assassin, de gauche à droite. Du sang gicla dans l’air, comme si quelqu’un avait jeté un bol d’encre rouge. Rawne frappa encore, dans le sens inverse, et ouvrit une deuxième plaie sur le torse de l’homme. L’assassin tomba à genoux comme un poids mort, son sang sous pression quittant son corps par les deux énormes plaies. Il s’effondra à plat ventre.
Rawne fit un pas en arrière, changea sa prise sur le couteau d’un coup de poignet, puis pivota, alarmé par un son venu de derrière lui.
Le premier tireur s’était relevé malgré sa jambe mutilée et avait épaulé son fusil, sa joue brisée couchée sur l’arme, pour tirer dans le dos de Rawne. Mais Mabbon l’avait saisi par surprise. Les menottes de l’etogaur étaient passées autour de la gorge de l’assassin pour l’étrangler. Le visage de Mabbon restait entièrement dénué d’expression.
L’homme se débattit et émit un bruit étouffé, brisé. Mabbon lui frappa le visage contre la pierre qui entourait la fenêtre éventrée, puis lâcha ses chaînes pour laisser son corps sans vie retomber.
— Votre visite arrivait à point nommé, » dit-il.
Rawne hocha la tête, ramassa le fusil du troisième assassin au cas où d’autres surprises les attendaient.
Les trois morts avaient tous le même visage.
— Décidément, Rime veut votre mort, » dit-il
— Comme la moitié du secteur, » répondit Mabbon.
Rawne haussa les épaules.
— J’imagine que quelqu’un vous a prévenu que Rime allait envoyer ses Sirkle après moi aujourd’hui ?
— Non, » répondit Rawne. « C’était une coïncidence. Je suis venu pour prouver quelque chose.
— Quoi ?
— Que le Premier de Tanith est plus à même de vous protéger que l’équipe que le Commissariat vous a assignée. Ces dernières semaines, on a utilisé nos permissions pour tester la sécurité des lieux, trouver des failles, faire passer du matériel. Aujourd’hui, je voulais prouver que si j’étais capable de faire entrer une arme, n’importe qui pouvait le faire. Histoire que le Commissariat assigne les fonctions de la compagnie S à mon peloton et qu’on remplace des clowns qui sont censés vous protéger.
— Et cela soulagerait Gaunt, qui se fie plus que tout à ses hommes ?
— Quelque chose dans ce genre, » répondit Rawne. « Et c’est le colonel-commissaire Gaunt.
— Pardon. »
Rawne regarda les corps. Dehors, des hommes arrivaient et une alarme retentit.
— N’empêche, » reprit-il, dans le genre démonstration, « C’était assez efficace.
— Je suis heureux d’apprendre que ma sécurité sera de votre ressort durant le reste de mon séjour, major, » dit Mabbon.
— Les Rois du Suicide vous auront à l’œil, » répondit Rawne.
— Les Rois du Suicide ? Comme dans le jeu de cartes ?
— Laissez tomber. C’est une blague personnelle. Bref, votre séjour est bientôt fini. C’est pour ça que je devais faire mes preuves aujourd’hui. C’est aussi pour ça que Rime a tenté le coup. Ça signifie qu’il est très bien informé.
— Je vais donc être transféré. On va enfin pouvoir commencer ?
— L’autorisation a été donnée. La mission a reçu le feu vert. On décolle demain, à la tombée de la nuit.
— J’imagine que ce sera pour nous rendre à Salvation’s Reach ? » demanda Mabbon Etogaur.
— Information confidentielle, » répondit Rawne.
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