Mission: Salvation's Reach

Dan Abnett · Chapitre 19 sur 27

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Mission: Salvation's Reach

Dix-huit - Première percée

DIX-HUIT

Première percée

 

Le hurlement de l’Hadès devint insupportable. Gaunt avait l’impression que ses dents allaient se fendre. Dans la soute, l’air était lourd de gaz d’échappement, de la puanteur du métal brûlé et de l’eau huileuse. Une fine vibration, propagée par le pont depuis la foreuse, faisait tout frémir.

Il se replia à l’extérieur de la pièce pour pouvoir entendre Beltayn.

— Le major Baskevyl rapporte que six compagnies se sont déployées sur la zone principale, dit Beltayn. D’autres arrivent, mais c’est serré.

— Ont-ils défoncé la porte et fait beaucoup de bruit ?

— Oui, colonel.

— Opposition ?

— Des loxatl. Le major Kolea vient de rapporter un contact avec ce qu’il pense être des Fils de Sek. »

Gaunt prit une profonde inspiration. L’idée d’affronter des loxatl lui donnait des frissons, mais les Fils de Sek étaient encore autre chose. La réponse supposée de l’anarque au Pacte du Sang de Gaur. Des soldats accomplis, des dévots des puissances de la ruine, mais disciplinés et organisés. Des zélotes. Gaunt éprouvait une peur particulière lorsque l’Archi-ennemi agissait avec cohérence. Son imprévisible démence s’avérait déjà assez dangereuse en soi. Sans le Pacte du Sang, la croisade des Mondes de Sabbat aurait été remportée des années plus tôt.

— Tenez-moi au courant, » conclut-il.

Il se rendit subitement compte que la foreuse s’était tue.

— Ça y est, » rapporta Mkoll.

Gaunt retourna dans la soute. Les équipes de serviteurs se repliaient derrière les atténuateurs. La compagnie de la frappe Bêta était prête.

Gaunt fit signe à l’équipe de tête d’avancer. Mkoll, Domor, Larkin et Zered. Chacun portait son matériel spécialisé. Ils bouclèrent leur masque à gaz et ajustèrent leur lampe.

L’artificier regardait fixement Gaunt, attendant son feu vert.

Gaunt prit le cornet de l’opérateur radio.

— Ici frappe Bêta, » dit-il. « Commençons l’insertion. Coque percée. Je répète : coque percée.

— L’Empereur vous garde, » répondit Spika.

Gaunt adressa un hochement de tête à l’artificier en chef. L’homme pivota et lança une série d’instructions par gestes vifs. Dans un grommellement mécanique, l’Hadès recula dans la soute, ses chenilles claquant sur le sol. Son repli révéla la brèche qu’il avait percée, un immense tunnel dans la coque de Salvation’s Reach, de la taille d’une écoutille. Les bords de la brèche étaient d’un métal argenté, distordu et écaillé comme du papier d’aluminium. Gaunt se rapprocha et constata que la brèche faisait dans les quatre mètres de profondeur. De l’air froid lui provenait depuis les ténèbres, comme la lente hémorragie de chaleur d’un tombeau.

Des artificiers et des serviteurs s’affairaient autour du trou avec des réservoirs de mousse de scellage.

— Que faites-vous ? » demanda Gaunt.

— Les bords sont aussi acérés que des rasoirs, par endroits, répondit le chef artificier. C’est dangereux. Nous allons les recouvrir avec…

— Pas le temps. Nous ferons attention. »

Les artificiers reculèrent.

Mkoll et Domor ouvrirent le chemin et Gaunt se rangea derrière eux avec Larkin. Zered fermait la marche, son lance-flammes allumé.

Gaunt dégaina son pistolet bolter. Larkin portait le vieux fusil à munitions solides qu’il s’était entraîné à manier. Son long-las était dans son étui, sur son dos.

Mkoll fit un pas dans la pénombre, fusil laser à la main. Derrière lui, Domor ajusta les écouteurs de son casque et tendit la perche de son appareil de détection. Gaunt entendait l’auspex cliqueter comme un compteur geiger.

Ils s’enfoncèrent dans la brèche, à travers le trou, veillant à éviter ses parois coupantes. L’épiderme de la station était dense et épais. Les lumières de la soute se reflétaient en clignotant sur les bords meulés et sciés du tunnel.

Au-delà, il n’y avait que ténèbres et silence.

Ils avancèrent lentement. Même selon les standards prudents et mesurés de Mkoll, ils redoublaient de vigilance. Les yeux de Gaunt s’habituèrent peu à peu à l’obscurité.

Une demi-pénombre grisâtre apparut devant eux, un crépuscule. Ils débouchèrent dans une cavité qui avait à peu près les dimensions d’une soute, mais nullement sa régularité. Le plafond s’affaissait à l’une des extrémités de la pièce. Elle n’avait pas été aménagée ainsi consciemment, mais partiellement broyée, ce qui expliquait sa forme actuelle : il s’agissait sans doute du compartiment de l’un des anciens navires qui avaient fusionné pour former le Reach, déformé par une lente pression gravifique.

Le sol était irrégulier. Des dalles avaient sauté de leurs rivets et reposaient au sol comme des pavés délogés. D’antiques câbles inutiles pendaient des plaques rompues du plafond. L’air était d’une sécheresse étonnante. Gaunt remarqua que le lance-flammes de Zered forçait, et le soldat dut ajuster le mélange de combustible pour compenser la rareté de l’oxygène ambiant.

Domor balayait méthodiquement la pièce, passant sa perche sur les murs et le plafond bas. Gaunt distinguait le scintillement bleu de l’écran du détecteur, qui cliquetait de manière régulière.

— Quelque chose ? » demanda-t-il.

— Je calibre l’appareil, » dit Domor. « Il y a beaucoup de retours. Une grosse densité et beaucoup d’alliages différents. »

Gaunt n’enviait pas la tâche de Domor. Un rapide coup d’œil aux murs et au plafond révélait d’extraordinaires niveaux de compactions primitives, des strates de matériaux et de mécanismes broyés, outre les circuits et les câbles d’alimentation, le tout formant une sorte de mortier compact. Obtenir des données significatives avec l’auspex allait se révéler ardu.

— On continue, » dit enfin Mkoll. Ils franchirent une poutrelle effondrée et se glissèrent sous une arche de métal fracturé, les restes de quelque immense passage, qui dépassait des bosselures du pont comme une dent brisée. Mkoll attendit pendant que Domor les examinait tous les deux, et les marquait à la craie jaune pour les désigner comme obstacles à être éliminés au passage. Au-delà de l’arche, les joints du compartiment s’étaient ouverts comme une plaie. Le métal semblait avoir fondu. De l’autre côté de cette nouvelle brèche s’ouvrait une coursive de service.

Ils entrèrent. Le couloir était long mais à peine déformé. Il était assez large et haut pour accommoder un cargo-6. Il avait été bâti pour des humanoïdes, mais pas par des humains. Le long des cloisons, d’étranges motifs avaient été masqués par les sceaux de l’Archi-ennemi.

— La zone est encore en service, » dit Mkoll. « La poussière du pont révèle des empreintes de pas. Mais pas récentes. Je dirais qu’elles ont six mois, mais les conditions environnementales sont si stables que ça peut remonter à six ans.

— Ou six siècles, » dit Larkin.

— Ils passaient assez souvent par là mais ils n’aimaient pas voir ces marques, » dit Domor en désignant le mur profané. « Ils les ont rayées, remplacées.

— Ou altérées pour laisser des instructions, » dit Gaunt. « Du genre “accès interdit”. Inspectez le sol. Cherchez des fils, n’importe quoi. »

Mabbon Etogaur s’était montré très précis sur la manière dont les extrémités du Reach étaient protégées. Il n’y avait ni sceaux d’interdiction ni magie du Warp, ni appareils infernaux ni mécanismes démoniaques. Ce genre de défenses aurait risqué d’être déclenché par les travaux menés dans l’usine.

À Salvation’s Reach, l’Archi-ennemi se fiait à de bons vieux pièges mécaniques : des mines, des explosifs, des défenses antipersonnel meurtrières.

Domor inspecta le chemin qui s’étendait devant eux, effectua quelques réglages puis recommença.

— Plus un souffle, » dit-il. « J’ai quelque chose. Les plaques de revêtements du sol sont creuses. Attendez… merde, oui. J’ai des câbles, des hydrauliques à fluide actif et une charge électrique. C’est un déclencheur par pression. Le pont est piégé.

Mkoll tira une lunette identique à celle qui était vissée sur le fusil de Larkin. Le chef éclaireur la porta à son œil et Larkin leva son fusil.

— Le câble émerge à huit mètres d’ici, sur la gauche, » dit Domor.

— Je le vois, » répondit Mkoll. « Les barils de fret, tu crois ?

— Dans l’alcôve ? » demanda Larkin en plissant l’œil contre sa lunette. « Oui, je crois.

— Le renifleur détecte de la fycéline et du gel de prométhéum, » dit Domor. « Environ une tonne.

— Par le Trône, » lâcha Zered, authentiquement horrifié.

— Le détonateur ? » demanda Gaunt.

— Je le cherche, » répondit Mkoll sans lâcher sa lunette. Il l’avait réglée pour une faible luminosité. « Je l’ai. Je le vois. Le câble est fixé au mur le long du joint de la cloison. Il entre par le haut du baril de gauche.

— Je le vois, » répondit Larkin en visant.

Gaunt songea à leur ordonner de reculer. La cible était minuscule et la lumière faible, mais la distance restait dans la portée efficace de Larkin. Si le tir ratait et que le piège se déclenchait, aucun abri ou couvert ne pourrait les sauver. Une tonne de composé inflammable à base de fycéline pouvait engendrer, dans un lieu aussi confiné, une vague de pression qui se faufilerait à travers n’importe quelle ouverture, si étroite soit-elle, broierait leurs organes et leurs os et briserait probablement le sceau atmosphérique improvisé entre l’Armaduke et le Reach. Même le reste de la frappe Bêta, qui attendait de les rejoindre, serait probablement tué par cette concussion atmosphérique concentrée.

Se mettre à couvert pendant que Larkin tirait pouvait les rassurer, mais ne s’avérerait d’aucune utilité pratique.

— Finissons-en, » dit Gaunt.

Larkin s’agenouilla, s’installa, remua une épaule. Il chargea une balle saline, referma la culasse et visa. Mkoll s’accroupit à côté de lui et activa le désignateur passif de sa lunette, afin de faire danser un minuscule point de lumière sur la cible. En tant qu’observateur, Mkoll voulait s’assurer qu’ils étaient bien d’accord sur le point à atteindre.

— Je l’ai, » dit Larkin en verrouillant sa lunette.

Domor baissa sa perche et murmura une prière. Zered accrocha le canon de son lance-flammes à sa ceinture et, au grand étonnement de Gaunt, se boucha les oreilles.

— Vous n’aviez pas spécialement l’intention de vivre éternellement ? » demanda Larkin.

Il pressa la détente.

Une détonation étouffée retentit, lointaine mais puissante. Elle résonna à travers l’épaisse et large coque de l’Armaduke.

Dans la soute de préparation 17, Blenner leva les yeux. Certains des Fantômes, autour de lui, l’avaient également entendue.

— Merde, qu’est-ce que c’était ? » demanda Wilder.

Blenner regarda Ree Perday. Elle semblait pâle depuis qu’ils s’étaient préparés, plus tôt.

« Allez demander, je vous prie, » lui dit-il.

Perday sauta du garde-boue du Tauros sur lequel elle était assise, et courut vers l’entrée.

Blenner regarda autour de lui. Trois compagnies du régiment, dont la fanfare, avaient été postées là en tant que force de réserve, sous le commandement du capitaine Obel, secondé par le capitaine Wilder. Équipés de pied en cap, les soldats devaient rester dans la soute et se tenir prêts à se déployer. Ils disposaient de dix-huit véhicules d’assaut Tauros, chargés de munitions supplémentaires, et d’autres encore étaient stockées sur des palettes non loin. Dès que l’ordre serait donné, ils convoieraient ces munitions le long de la coursive dorsale principale de l’Armaduke vers l’une ou l’autre des soutes latérales. En cas d’urgence, ils entreraient dans le Reach via les brèches pour appuyer les frappes Bêta ou Gamma. Alternativement, ils pouvaient aussi acheminer les munitions vers les positions de départ de la frappe Alpha afin de ravitailler les Arvus et autres appareils de transport.

L’unité de réserve était nerveuse, essentiellement parce qu’elle était le seul élément du régiment à n’être pas directement déployé. Obel était de mauvaise humeur – son détachement avait hérité de cette fonction par tirage au sort alors qu’il avait espéré emmener la compagnie J avec la force Alpha.

Personne, et surtout pas Blenner, n’était surpris que la fanfare ait été cantonnée à la section de réserve. Wilder était presque aussi agacé qu’Obel. La compagnie J devait au hasard son affectation peu glorieuse, mais l’unité de Wilder n’avait même pas participé à la loterie. Ils avaient été placés en réserve d’office, en partant du principe qu’ils ne mériteraient d’être déployés que s’il n’y avait plus le choix.

Blenner s’en moquait. Attendre plutôt que de combattre était bien son genre de guerre, et il n’avait aucune envie de voir la fanfare essayer de faire ses preuves, même si elle en avait vraiment envie. Les conséquences ne pouvaient qu’être violentes et ultimement décevantes.

Blenner n’était pas non plus surpris de voir le fils de Gaunt, Chass, parmi les troupes de réserve. Le choix avait dû être très difficile pour le colonel-commissaire : il n’avait sans doute pas envie de sembler lui accorder une faveur, mais comment pouvait-il envoyer son fils au front alors que ce dernier manquait visiblement d’entraînement ? C’était d’ailleurs la carte que Gaunt avait finalement jouée, afin de justifier sa décision. Felyx n’avait même pas la certification basique. Sa place était en réserve.

Assis seul à l’autre bout du hall, sur le treuil d’un Tauros, Felyx Chass semblait encore plus malheureux de son sort que Wilder. Maddalena se tenait non loin de lui.

Perday revint.

— Quelque chose a sauté ? » demanda Blenner sur un ton enjoué.

— C’était le sas principal du pont d’excursion qui s’ouvrait, » répondit Perday. » Les premières navettes reviennent pour se ravitailler. Ils veulent que nous commencions à leur apporter des munitions. »

Blenner se releva.

— On a enfin quelque chose à faire, » lança-t-il. « Essayons d’y mettre du cœur ! »

Le tir de Larkin fut parfait. La balle saline traversa le mécanisme de mise à feu, explosant à l’impact et recouvrant le circuit d’une solution saline neutralisatrice. Ce fut presque décevant : une petite détonation et une giclée d’eau.

Mkoll et Domor avancèrent. Les plaques piégées s’enfoncèrent dans un léger cliquètement, mais le détonateur ne leur était plus relié. Ils approchèrent des barils et Domor se mit à la recherche d’un autre détonateur.

Une fois qu’il eut atteint les barils, il posa sa perche, tira une paire de gants de cuir et démonta le détonateur inutile, ôtant prudemment son amorce du port situé au sommet d’un baril. Il noua les fils révélés, les recouvrit de ruban adhésif pour empêcher tout contact, vaporisa du gel inerte à l’intérieur de la prise et isola les ports externes avec de la vaseline.

— Aussi sûr que possible, » dit-il.

Gaunt hocha la tête. Mkoll marqua les bidons et le sol alentour à la craie rouge pour indiquer que la bombe était désamorcée mais toujours dangereuse. Ils reprirent leur route. Tous avaient ôté leur encombrant masque à gaz, préférant encore la puanteur minérale de l’atmosphère sèche du Reach.

La coursive devint plus large. Les scans de Domor détectèrent une cavité devant eux. Gaunt sentit de l’air froid frissonner sur son visage.

La coursive se terminait par une porte, suivie d’une brève section d’un autre couloir qui avait jadis été brutalement coupée. Après, le sol devenait un profond précipice, un gouffre de métal bordé de machines comprimées. Un pont de métal déchiqueté muni d’un garde-fou partiel enjambait l’abîme.

Au sommet du pont, plusieurs autres couloirs partaient d’un palier circulaire.

— Attendez, » dit Domor. Son auspex cliquetait à chaque fois qu’il balayait le pont.

Mkoll s’accroupit et plissa les yeux.

« Une grosse charge, » dit-il. » À mi-longueur du pont, attachée en dessous.

— Tu vois le détonateur ? » demanda Larkin.

Mkoll sortit sa lunette.

— Oui, mais l’angle est vraiment mauvais. Il est presque caché. Je crois qu’il est attaché au tablier du pont. Détecteur de mouvement.

— Laisse-moi jeter un œil, » dit Larkin. Il avait déjà rechargé. Il se mit à plat ventre au bord du gouffre et roula sur le côté pour regarder sous les poutrelles. Son long-las le gênait, aussi le remit-il à Zered.

« Pas évident, » dit-il. « On a de la chance que je sois si bon. »

Il prépara son fusil. Il était couché dans une position qui semblait très inconfortable et peu propice à un tir de précision.

— Je vais te la désigner, » dit Mkoll.

— Pas la peine, » répondit Larkin. « Bloque-moi les jambes et retiens-moi ou je vais finir au fond de ce putain de trou. »

Mkoll s’agenouilla et s’appuya sur les jambes de Larkin. Le sniper dut se tendre et se coucher presque à plat ventre, le fusil sous le menton, soutenant à peine le canon de son autre main. C’était une pose de contorsionniste. Gaunt sentit son pouls accélérer une fois de plus.

Le coup partit et résonna bizarrement dans le gouffre, son minuscule dans l’immensité de l’abîme. Gaunt vit l’impact, l’explosion d’éclats de verre, la brume d’eau saline.

« Et voilà le travail, » dit Larkin en se relevant et en éjectant la douille, qu’il récupéra et mit dans sa poche, comme la précédente.

Sans cesser de balayer, Domor se dirigea vers le pont à la recherche de détonateurs secondaires. À son expression, la structure de métal ne semblait pas sûre. De l’air froid montait en rafales du gouffre, comme si l’immense masse torturée du Reach respirait. Chaque bourrasque transformait leur souffle en vapeur.

Domor se coucha à plat ventre, passa le bras sous le pont et débrancha l’amorce. Le tir l’avait trempée. Au moment où il la remontait, elle glissa de ses doigts et tomba dans le vide.

Les autres se rendirent alors compte qu’ils avaient retenu leur souffle.

— Ça va, » dit Domor d’un air navré. « On n’en avait pas besoin, de toute façon. »

Il envoya encore le bras sous le pont et vaporisa du gel sur le logement de l’amorce et les fils. Mkoll marqua le pont à la craie rouge.

Ils le franchirent. La construction semblait fragile, mais Gaunt estima qu’un véhicule léger pouvait l’emprunter sans risque. Devant eux, au-delà d’un monceau de débris métalliques s’étendaient trois nouveaux couloirs. L’un était une autre coursive de service, la deuxième menait vers une voûte humide que l’activité sismique de la base avait presque divisée en trois niveaux différents. Le troisième pivotait et conduisait vers une passerelle rouillée qui traversait une pièce affaissée pleine de machines détruites inertes depuis longtemps.

— Il y a des charges dans le plafond, là, » dit Mkoll en indiquant le deuxième couloir.

— Neutralisez-les, » dit Gaunt. « Je vais faire demi-tour pour dire aux autres d’avancer. Si les voies se multiplient, nous allons avoir besoin d’un guide. »

Il repartit vers la brèche. Larkin se prépara pour un troisième tir.

Gaunt joignit la frappe Bêta par radio. Les premières unités le retrouvèrent dans la coursive.

La première équipe de nettoyage à leur emboîter le pas était commandée par Criid ; Leyr était leur éclaireur et leur observateur, Banda leur tireur d’élite et Mklaek leur balayeur. Le lance-flammes était aux mains de l’aide de camp de Domor, Chiria. La deuxième unité était commandée par Mktass, avec Preed comme éclaireur, Raess comme tireur et Brennan comme balayeur. Sairus les appuyait de son lance-flammes. Gaunt leur donna l’ordre de rejoindre l’escouade de Mkoll puis de se diviser pour couvrir les points d’accès alternatifs. Il leur recommanda de se montrer particulièrement prudents, disciplinés et de rester constamment aux aguets.

Ils l’écoutèrent attentivement puis se mirent en branle.

Le sergent Ewler apparut, menant le premier des groupes de combat des compagnies A et K. Ezra l’accompagnait, ainsi que Kolding, muni d’un médipack. Curth, en tant que suppléant chef medicae, avait insisté pour suivre la frappe Alpha, où l’on s’attendait aux pertes les plus élevées.

Derrière eux arrivèrent les Rois du Suicide.

Rawne avait autorisé à ce que Mabbon ne porte qu’une paire de menottes. Ses pieds n’avaient plus d’entraves. Autour du pheguth, Varl, Bonin, Brostin et les autres restaient aux aguets.

— Jusqu’où êtes-vous arrivés ? » demanda Rawne.

— Pas très loin, et déjà trois pièges désamorcés, » répondit Gaunt.

— Tant mieux, » dit Mabbon.

Tout le monde le regarda.

« C’est ce que j’escomptais, » expliqua-t-il. « Ça indique que les choses n’ont pas beaucoup changé depuis ma dernière visite. De plus, ça signifie que ces parties du Reach sont protégées par des pièges et non des soldats. »

Gaunt hocha la tête. Mabbon était parti de ce principe depuis le début. L’essentiel des forces qui gardaient Salvation’s Reach était posté près des docks principaux et des usines. Les niveaux annexes de la gigantesque structure, majoritairement désaffectés et pour la plupart non cartographiés, avaient été minés ou piégés, puis abandonnés sans qu’aucun soldat n’y patrouille. l’Archi-ennemi s’attendait à ce que toute attaque conséquente vienne du front, c’est pourquoi Gaunt avait envoyé la force Alpha ‘‘frapper à la porte’’ et monopoliser autant d’attention que possible.

l’Archi-ennemi n’avait pas anticipé que quiconque puisse avoir la patience, la discipline, l’habileté ou la technique de forer la surface du Reach et de s’infiltrer dans les niveaux piégés. Même avec le niveau de discipline et d’habileté requis, une telle entreprise était vouée à l’échec.

À moins de disposer d’informations confidentielles. À moins de disposer de données suffisamment précises pour savoir où forer, où s’insérer et à quoi s’attendre une fois dedans.

À moins de disposer de l’expertise d’un etogaur des Fils de Sek.

— On avance, » dit Gaunt. « Indiquez-moi le chemin que vous auriez pris. »

Ils revinrent sur les pas de Gaunt, rattrapant les autres unités et traversant le pont. L’escouade de Mkoll avait entrepris de dégager une longueur conséquente du deuxième couloir de service et avait neutralisé trois autres pièges pendant que Gaunt était allé chercher les autres. L’équipe de Criid avait commencé à désarmer les bombes de la salle de la bifurcation. L’équipe de Mktass empruntait la passerelle rouillée pour entrer dans la salle pleine de machines mortes.

— Je pense que votre Mkoll voit juste, » dit Mabbon.

— Comme souvent, » répondit Gaunt. « C’est un don. »

Il se tourna vers Rawne.

« Nous allons suivre l’équipe de Mkoll, mais les deux autres routes sont peut-être viables. Divisons nos forces et étalons-nous.

— Pour maximiser nos chances ?

— Pour minimiser les risques, » répondit Gaunt.

— Force Bêta déployée, » dit Beltayn dans la radio. « Effectifs complets dans la structure du Reach, mais progression lente.

— Reçu, » confirma Daur. Il faisait les cent pas, frustré. La foreuse mettait une éternité à percer la deuxième brèche.

« Ils ne peuvent pas accélérer ? » demanda-t-il au major Pasha.

Elle secoua la tête.

— D’après eux, ça risque de faire fondre les disques, » répondit-elle.

— En attendant, c’est ma patience qui fond. »

Elle rit mais conserva sa mine sérieuse.

— Essayez de stabiliser votre humeur, capitaine, » dit-elle. « Une fois dedans, nous allons évoluer dans un environnement grouillant de pièges, la plupart activés par pression ou vibration. La patience sera notre meilleure alliée.

— Je sais, je comprends. Mais si l’on ne perce pas bientôt, on va être sérieusement en retard. Si la frappe Bêta atteint une impasse ou se heurte à une opposition trop importante, et qu’on n’est pas là pour la relever, cette mission va échouer.

— Les missions échouent, parfois. C’est la nature de la guerre.

— Pardon, mais non. Je ne veux pas vous manquer de respect, et je comprends bien qu’un bon officier doit garder un point de vue détaché sur les opérations. Mais vous n’avez encore jamais servi avec Gaunt. Vous devez prendre la mesure de ce qu’il attend de nous. »

Le major Pasha fronça les sourcils et hocha la tête.

« Je crois aussi, » continua Daur, « que quand une mission est aussi cruciale, l’échec n’est pas envisageable. »

Non loin, derrière les atténuateurs et bombardé par les hideux grincements et rugissements de la foreuse, Merrt se frotta le cou.

— Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Maggs.

— Ça… gn… gn… gn… s’estompe, » dit Merrt.

Il s’était injecté l’anesthésique dans la mâchoire quand la foreuse avait commencé à tourner, afin d’être prêt à tirer dès leur entrée. Mais la machine forçait depuis quarante minutes et les effets de l’injection s’amenuisaient.

— Tu en as un autre ? » demanda Raglon.

— Quelques-uns. Trois, je… gn… gn… gn… crois.

— Ne les gaspille pas, » dit Maggs.

Il y eut une détonation soudaine derrière eux.

« Que… ? fit Merrt.

— Je crois qu’on est passés, » signa Nessa.

— Tu es sûre ? » demanda Questa.

— On est passés. On est passés ! » cria Hark en rassemblant précipitamment les troupes. « Prêts ! Première équipe, parée ! »

Le major Petrushkaya devait diriger la première escouade de nettoyage. Ses jours parmi les compagnies improvisées lui avaient beaucoup appris sur les pièges et les explosifs. Nessa, Zel, Marakof et Raglon la suivirent. Ce dernier brandissait déjà sa perche cliquetante. Nessa vérifia son vieux fusil. Marakof, l’un des nouveaux éclaireurs verghastites, prit une profonde inspiration et lança un clin d’œil au major Pasha. Ils avaient servi ensemble durant la guerre de Zoïca et savaient travailler de concert. Zel était un autre soldat de Verghast, choisi par Pasha. Il les rejoignit au petit trot, son lance-flammes allumé.

— Tenez-vous prêts et attendez, » ordonna Pasha à son escouade. Les artificiers ôtaient les atténuateurs et les écrans de protection pendant que l’équipe de forage se préparait à faire reculer l’Hadès.

— Dépêchez-vous ! » lança Daur. Chacun à sa place. « Major Pasha, vous passez en premier. Pollo, vous les suivez dès que je vous en donne l’ordre. Puis ce sera à vous, Haller. Je répète, les équipes de nettoyage en premier ! Commissaire Hark, si vous voulez bien… je sais que nous sommes tous impatients, mais faites reculez les troupes. On a besoin de place ! »

Hark aboya quelques ordres et rassembla les soldats en attente au fond de la salle. Haller salua les membres de son équipe en leur heurtant le poing.

Daur se retourna pour regarder la foreuse.

— Qu’est-ce qui leur prend si longtemps ? » demanda-t-il à Pasha.

— L’artificier dit qu’un disque est resté coincé, pris dans quelque chose », répondit-elle. « Ils sont en train de le dégager. »

La foreuse tentait de reculer de la profonde brèche qu’elle venait de creuser, mais quelque chose retenait sa tête. Le moteur rageait, crachant des bouffées de fumée noire. L’opérateur activait les disques, dans un sens puis dans l’autre, par petites pressions bruyantes, dans l’espoir de les dégager et de permettre le début de l’opération.

— Allez, merde ! » cria un Daur exaspéré.

Quelle qu’elle soit, l’irrégularité dans la coque, la couche d’adamantium ou la céramite qui avait retenu les disques céda abruptement. L’Hadès fit un bond en arrière, ses disques grinçant contre les parois de la brèche. L’opérateur venait tout juste d’inverser leur sens de rotation.

Cette brutale délivrance le fit tomber de son poste. Sans cesser de tourbillonner, les disques énergétiques griffèrent le bord de la brèche et y arrachèrent un gros bloc de métal hyperdense, qu’ils déchiquetèrent en copeaux tranchants comme des rasoirs et projetèrent dans la soute 39.

Les débris de métal filèrent avec la force d’une dizaine de blasters à fléchettes loxatl. Les écrans de protection avaient été retirés.

Un éclat décapita un artificier. Deux autres traversèrent le torse d’un serviteur. Certains partirent s’enfoncer dans le pont et le plafond.

Le reste fila vers les équipes de nettoyage en attente.

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