Mission: Salvation's Reach

Dan Abnett · Chapitre 6 sur 27

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Mission: Salvation's Reach

Cinq - Highness Ser Armaduke

CINQ

Highness Ser Armaduke

 

À minuit, heure locale, une nouvelle étoile apparut au-dessus d’Anzimar. La population de la cité se rendait alors aux Sabbat Libera Nos, service qui se déroulaient dans les temples de la Béati, à minuit, chaque jour depuis le début de la Croisade, dans l’espoir de s’assurer des lendemains meilleurs. Certains des centaines de milliers de citoyens qui quittaient leur foyer, ou même leur lit, ou arrêtaient de travailler à ce moment-là, auraient pu lever les yeux ; car depuis ses origines, l’humanité croyait que quelque forme de providence veillait sur elle depuis les cieux. Or, ces regards vers le ciel restèrent vains, de simples coups d’œil involontaires espérant apercevoir le visage du salut.

Personne ne vit l’étoile s’illuminer. Cette nuit-là, le smog était aussi dense que du lithobéton.

Les cloches du navire sonnaient. En orbite haute au bord de la mésopause, la frégate impériale de classe Tempest Highness Ser Armaduke alluma ses moteurs à plasma. Les réacteurs prirent vie par à-coups féroces avant de se stabiliser dans un rougeoiement moins intense mais plus stable.

Sous le vaisseau s’étendaient la troposphère et la stratosphère. L’ombre du terminateur courait pesamment sur Menazoïd Sigma mais les écharpes de smog s’avéraient si denses qu’aucune concentration de lumière n’émanait des ruches situées côté nuit. Une partie de la planète était illuminée par ses soleils. Les nuages fétides, bruns et crème, ressemblaient à des morceaux de cervelle malade.

Des navires plus petits bourdonnaient autour du Armaduke comme des mouches autour d’une charogne. Des appareils d’entretien nichaient sur ses flancs. Des navettes, des transbordeurs, des cargos et des hourques y entraient et en sortaient. Les soutes de l’Armaduke étaient grandes ouvertes, becs d’oisillons impatients. Des sections entières de l’épais blindage de coque avaient été relevées ou rétractées pour ménager divers accès. Le vieux navire, antique et patiné, y avait perdu en dignité, comme une vieille aristocrate aux jupons retroussés.

Au-dessus du navire, l’exosphère. Le vide évoquait un cristal transparent mais imparfait, une fenêtre donnant sur les dures ténèbres de l’espace et le scintillement lointain d’étoiles minuscules et malveillantes.

Le Highness Ser Armaduke était un vieux bâtiment, mais d’une taille considérable. Tous les navires de la flotte étaient immenses. L’Armaduke mesurait un kilomètre et demi de la proue à la poupe, et un tiers de cette taille d’un travers à l’autre. Dans l’espace matériel, son déplacement était de six virgule deux mégatonnes, et il transportait trente-deux mille quatre cent onze âmes, dont le Premier de Tanith au complet et sa suite. Comme une tranche de ruche, façonnée en forme de fer de lance, à laquelle on aurait greffé des moteurs.

Il était conçu pour le combat rapproché. Son blindage de coque labouré et brûlé revêtait une triple épaisseur le long des flancs et sur la proue. Le cône de celle-ci était sillonné de profondes balafres. L’Armaduke faisait partie d’une race de navires impériaux qui aime se colleter avec ses adversaires et s’avère disposée à essuyer quelques mauvais coups pour en finir avec lui.

Pour Ibram Gaunt, qui se rapprochait à bord d’une des dernières navettes, le vaisseau évoquait un gladiateur, ou un chien de combat. Il arborait ses cicatrices avec fierté.

Comme les marques rituelles d’un soldat du Pacte du Sang, pensa-t-il.

Les moteurs à plasma palpitèrent de nouveau. Les portes des soutes commencèrent à se refermer et les pans de blindages en porte-à-faux se replièrent sur leur position. La navette de Gaunt fut l’une des dernières à entrer dans la soute centrale avant la fermeture des baies principales. La nuée de navires plus petits se dispersa, certains regagnant l’Armaduke pour voyager avec lui, d’autres se repliant vers la planète ou la forteresse orbitale la plus proche. Les formations d’appareils de combat Fury et Faustus qui avaient tourné autour du navire, à un rayon de cinq cents kilomètres, afin de le protéger pendant qu’il était vulnérable, se reformaient pour lui servir d’escorte. Les fanaux clignotèrent. Des câbles furent détachés. Les appareils d’entretien se dégagèrent et s’éloignèrent paresseusement, comme des soupirants épuisés ou des concubines lasses. L’Armaduke se mit en branle.

Son accélération initiale s’avéra douloureusement lente, bien que ses moteurs à plasma brûlent à leur puissance maximale. C’était comme essayer de faire glisser un immeuble – une basilique ou un temple – en demandant à une armée d’esclaves de le pousser. Le vaisseau protesta. Ses plaques de blindage gémirent. Ses ponts frémirent et grincèrent. Sa superstructure trembla sous la poussée de son immense force motrice.

Les autres navires en orbite haute firent clignoter leurs fanaux pour saluer le départ de la frégate. Certains étaient de véritables mastodontes, des croiseurs de combat et des cuirassés de six ou sept kilomètres de long. Leur immense ombre glissa sur l’Armaduke tandis que celui-ci accélérait le long de sa ligne de transit. Pour eux, ce n’était qu’une vieille relique abîmée, un orphelin que la flotte ne reverrait sans doute jamais.

Le vol de Fury se mit en formation d’escorte autour du navire. Les moteurs à plasma brillèrent plus fort ; leur éclat se refléta sur les nuages nocturnes en dessous, les baignant d’une lueur ondoyante d’air chaud. L’ionisation mésosphérique fit courir et danser des éclairs sur le sommet crénelé de l’Armaduke jusqu’à ce que le navire passe dans l’exosphère et que la ruée des courants de la magnétosphère ait balayé ces lumières.

Gaunt sortit de la soute de lancement pour gagner la soute d’excursion pendant que le vaisseau prenait le large. Il huma l’atmosphère du navire. Chaque bateau avait son odeur propre, il en avait emprunté assez pour le savoir. Des siècles – parfois des millénaires – de circulation et de recyclage atmosphériques laissaient des scories dans les poumons du vaisseau. Certains dégageaient une odeur étrangement sucrée, d’autres rance. On finissait par s’y faire. Un voyage de dix ou douze semaines vous habituait à tout. L’Armaduke sentait la graisse brûlée, comme les résidus alimentaires d’une hotte de cuisine.

Il s’y ferait. On pouvait s’habituer à l’odeur, aux relents chimiques de l’eau recyclée, au goût bizarrement terne de la nourriture. On s’habituait au grommellement constant des moteurs, en arrière-plan, aux bruits étranges de la structure du navire qui gémissait sous une tension permanente. Une fois les moteurs allumés, une fois le champ de Geller activé et le navire entré dans le Warp, une fois la coque étanchéifiée, comme un bras musclé et tendu. On se faisait au mal de l’accélération, au froid permanent, aux mouvements étranges, glissants des champs de gravité artificiels qui fluctuaient et se stabilisaient.

Une fois la translation dans le Warp effectuée, on s’habituait à la fermeture des hublots. On s’habituait à ignorer tout ce qui se trouvait dehors. On s’habituait aux hurlements menaçants de l’Empyrean, aux bruits de grêle qui frappaient la coque, aux tempêtes de flammes, aux typhons, aux ongles qui grattaient les volets blindés. On s’habituait aux murmures, aux frissons et aux râles, aux inexplicables baisses de tension de l’éclairage, aux coups lointains qui résonnaient sur la coque, aux rêves, aux bruits de pas dans les couloirs vides, à l’impression qu’on s’enfonçait de plus en plus profondément dans son propre inconscient, et que le vaisseau, pour avancer, consumait votre santé mentale.

La seule chose à laquelle on ne s’habituait pas était l’échelle des choses. En orbite haute, même avec la masse d’une planète toute proche pour faire office de contraste, un navire semblait immense. Mais à mesure que la planète s’éloignait de sa poupe, d’abord réduite à la taille d’un globe terrestre, puis d’une balle, jusqu’à ce que même le soleil local ne soit plus qu’un point de lumière pas plus gros que les autres étoiles, l’étreinte du vide se faisait totale. L’espace était infini, éternel, et les rares soleils croisés n’étaient pas plus gros que des grains de sel. Seul dans ce vide ahurissant, le navire était insignifiant, diminué au point de n’être qu’une fragile coquille de métal seule dans la monstrueuse étendue de la nuit.

L’Armaduke avait atteint une telle allure que son escorte de chasseurs peinait à le suivre. La trajectoire pointait vers le point de Mandeville local, où les moteurs Warp s’allumeraient pour inciser le tissu interstitiel de l’espace. Le Warp les attendait.

Les quartiers d’équipage et les salles de contrôle d’un navire étaient généralement séparés des zones destinées au transport des passagers et du matériel, même dans le cadre d’une opération militaire. Durant le voyage, les contacts entre l’équipage et ceux qu’ils transportaient étaient inutiles.

Mais l’Armaduke était encore à vingt-six minutes du point de translation lorsque Gaunt se présenta au capitaine. Il n’était pas seul.

— On n’entre pas, pour l’instant, » leur dit l’aspirant de marine qui opérait la porte. Il était accompagné de six hommes d’armes équipés de fusils à projectiles solides.

Gaunt montra à l’aspirant ses papiers, qui indiquaient clairement qu’il était l’officier commandant des troupes convoyées.

« C’est très bien, » dit l’aspirant, en faisant montre de la mauvaise habitude qu’avaient les gens de la Flotte à dédaigner les politesses hiérarchiques de la Garde, « Mais le capitaine est en train de préparer la translation. On ne peut pas le déranger. Peut-être que, dans une semaine ou deux, il trouvera le temps de…

— Peut-être qu’il l’a déjà fait des milliers de fois, » dit le compagnon de Gaunt en émergeant des ombres de la coursive, « Et qu’il n’a actuellement rien de plus pressé que de laisser son équipage exécuter la manœuvre. Peut-être qu’il devrait garder à l’esprit que son navire est un composant vital de la mission et non un simple moyen de transport. Peut-être que vous devriez ouvrir cette porte. »

L’aspirant blêmit.

— Oui, monsieur, » dit-il d’une voix aussi minuscule qu’un navire de transport dans l’immensité du vide.

Le capitaine s’appelait Clemensew Spika. Il avait commandé trois flottes de guerre, mais sa carrière était sur le déclin. Homme usé d’une taille moyenne, il commandait son navire en uniforme complet, fièrement dressé derrière la rambarde dorée de la plateforme supérieure de la passerelle. Lorsqu’ils entrèrent, il contemplait, la mine altière, la baie de vision par-delà l’agitation du pont. Gaunt se demanda si l’homme se tenait déjà ainsi, ou s’il avait adopté la pose en les entendant arriver.

Spika se retourna comme ils se rapprochaient, regarda Gaunt dans les yeux, puis leva la tête pour fixer le guerrier de la Silver Guard qui l’accompagnait.

— Nous sommes en cours de préparatifs, » dit-il. « Cette audience ne pouvait-elle pas attendre ?

— Non, » répondit frère Eadwine.

— La translation est-elle particulièrement problématique ? » demanda Gaunt.

— Non, » répondit Spika. Il leur fit signe de le suivre et ordonna à son premier officier de surveiller les barreurs. Au fond de la plateforme supérieure s’ouvrait une petite pièce réservée aux briefings et aux conseils privés. Spika s’assit et les invita du geste à en faire autant. Eadwine resta debout.

À l’exception d’un pan de mur qui affichait un résumé détaillé des fonctions du navire, la pièce était décorée de fresques rehaussées de parchemins d’or. Chacune présentait un paysage différent de Khulan : le palais royal, les chutes d’Hypson, les tombeaux de Kalil, la loge impériale de la Haute Askian, la basilique smarnienne.

— Comprenez-vous le rôle que va jouer votre navire dans cette expédition ? » demanda Eadwine. Sa voix augmétique manquait singulièrement d’intonations et de relief.

— Naturellement, » riposta Spika. « Escale au Soleil de Tavis, ravitaillement, puis droit vers les Marches.

— Je voulais dire, une fois que nous serons dans les Marches.

— Abordage, » répondit Spika. « Je comprends.

— Vous devrez rester sur place, » dit Gaunt.

— Je sais.

— Nous n’aurons aucun appui de la Flotte, » ajouta le colonel. « L’Armaduke sera vulnérable.

— Je sais.

— Plusieurs facteurs restent inconnus. Le danger sera considérable. Nous franchirons silencieusement le dernier pan d’espace matériel. La navigation n’ira pas sans risque. Notre marge de manœuvre sera extrêmement limitée. Le déploiement se fera en plusieurs points. Et il sera soutenu. Nous ne savons pas ce qui nous attend au sein de l’objectif.

— Vous l’ignorez complètement ? » s’étonna Spika. « Je croyais que cette mission était basée sur des renseignements de…

— C’est le cas, » dit Gaunt. « Mais ces renseignements sont limités. Périmés, éventuellement.

— Faux, éventuellement, » ajouta Eadwine.

— C’est rassurant, » souffla Spika.

— En fonction de l’opposition que nous rencontrerons, vous devrez peut-être envoyer vos hommes d’armes, » continua Eadwine.

— Je n’étais pas au courant.

— Est-ce que cela vous pose problème ?

— Les hommes d’armes du Highness Ser Armaduke se battront pour protéger le navire si nécessaire, » dit fermement le capitaine. Il marqua un temps d’arrêt. « Mais j’ai reçu un contingent de recrues. Peu d’entre eux ont une expérience directe du combat. On m’a laissé penser que vous vous chargeriez du combat. »

Gaunt jeta un bref regard au gigantesque space marine. Son casque était pendu à son ceinturon. Il examinait la peinture des chutes d’Hypson avec ce qui ressemblait à de l’intérêt.

— La Flotte s’est décidément montrée avare d’informations avec vous, » dit Eadwine. « Que savez-vous de l’opération ?

— Nous savons qu’elle est d’une importance stratégique capitale, » répondit Spika. « Et spécifiquement, de mon point de vue, qu’il s’agit d’une occasion de mettre un navire récemment réarmé et son jeune équipage à l’épreuve du feu avant l’obtention d’un nouveau certificat. »

Ni Gaunt ni Eadwine ne répondirent. Spika les regarda. Il y avait quelque chose d’infiniment triste dans ses yeux bleu pâle, comme s’il s’efforçait, depuis des semaines, de nier l’évidence.

« Mais un cynique pourrait interpréter les faits différemment, » dit-il.

— Que dirait-il ? » l’encouragea Gaunt.

— Un navire qu’on peut se permettre de perdre, pas tout à fait apte à naviguer, un équipage inexpérimenté et dénué de valeur, confié à un homme qui a laissé passer sa chance de devenir amiral et pose des questions qui dérangent ses supérieurs. Une mission tellement susceptible de se terminer en fiasco qu’on ne peut y envoyer que des rebuts.

— Il me semble qu’une bonne dose de cynisme est toujours louable, » dit Eadwine.

— Il y avait d’autres détails révélateurs, » dit Spika d’un ton dur. Il regarda Gaunt. « J’ai consulté votre dossier, les sections qui n’étaient pas confidentielles. Des exploits précoces, en particulier sur Balhaut. De grands honneurs. Depuis, vous n’avez pas démérité. Je le pense. Personne ne pourrait rester de marbre face à vos états de service. Mais depuis Balhaut, on ne vous a témoigné que peu de gratitude. Il semblerait que vous ayez galvaudé de grandes opportunités, et au final n’ayez obtenu que peu de crédit pour votre courage et votre ténacité. Comme mon navire et moi, votre régiment et vous êtes un outil utile mais pas indispensable.

— Une bonne dose de cynisme est toujours louable, » dit Gaunt à son tour.

— Peu importe qui vous êtes, » grommela Eadwine. « Peu importe que vous soyez le maître de guerre en personne. Nous sommes l’Imperium. Nous sommes tous des outils. »

La lumière baissa. Un frisson parcourut le navire. Le Warp les prit dans ses bras.

— Je déteste ça, » dit Larkin. Il s’immobilisa et refusa de se remettre en route tant que les lumières n’eurent pas retrouvé leur niveau habituel. Un frémissement courut sous ses pieds. Une exhalaison lointaine.

« C’est le pire moment du voyage, » ajouta-t-il. Les lumières revinrent, un éclat givré dans l’escalier des cabines. Il se remit en marche.

— Le pire ? » demanda Domor.

— Oui. À part arriver ici.

— Pas faux. »

Ils avaient atteint le passage blindé d’un secteur de la coque qui était autrefois une soute à munitions explosives. Rawne et Brostin les attendaient.

— Je veux un badge comme ça, » dit Larkin.

— Pas possible, » dit Brostin. « C’est réservé aux Rois.

— Les rois peuvent aller se faire mettre, » répondit Larkin.

Domor regarda Rawne.

— Ça peut durer longtemps, major, » dit-il.

— Et ça ne serait pas plus drôle, » admit Rawne.

— Gaunt veut qu’on le voie, » dit Domor. « Ça ne pose pas de problème ?

— Non, » répondit Rawne. « Du moment que vous êtes bien ceux que vous prétendez être. »

Larkin lança un clin d’œil à Rawne.

— Allons, Eli, ça serait franchement pourri, comme déguisement, non ?

— Qu’est-ce que vous soupçonnez ? » demanda Domor en souriant lentement. « Vous croyez qu’on a obligé nos propres visages à changer de forme ?

— J’ai vu des trucs plus étranges, » dit Rawne.

— Qui ça étonne ? » dit Larkin.

Rawne adressa un hochement de tête à Brostin. Le colosse tapa un coup à la porte, puis ouvrit l’écoutille extérieure.

— Deux visiteurs, » dit Rawne dans son micro.

— Reçu. »

Un judas s’ouvrit dans la porte intérieure, et Rawne alla se poster de sorte à montrer son visage.

L’écoutille intérieure s’ouvrit. Rawne fit passer Larkin et Domor.

— Vous avez quelque chose qui peut servir d’arme ? » demanda Rawne.

— Mon humour dévastateur ? » proposa Larkin.

Mabbon Etogaur était assis sur une couchette pliante dans un coin du compartiment humide. Les murs, le sol et le plafond étaient faits de céramite renforcée, et l’alcôve du mécanisme de chargement avait été soudée. Le prisonnier lisait un pamphlet de transemissionnaire, pris parmi la pile posée sur sa paillasse. Son poignet droit était enserré dans une menotte reliée au sol par une chaîne boulonnée sur le pont.

Varl était assis sur un tabouret dans le coin opposé, son fusil laser sur les genoux. Kap occupait un autre coin et rognait les cuticules de ses ongles.

Larkin et Domor entrèrent et se dirigèrent vers l’etogaur.

Il leva les yeux.

— Je ne vous connais pas, » dit-il.

— Non, mais je vous ai eu dans ma mire, une fois, » dit Larkin.

— Où ?

— Sur Balhaut.

— Pourquoi n’avez-vous pas tiré ?

— Et raté des retrouvailles aussi émouvantes ?

— Domor et Larkin, » dit Rawne en guise de présentations.

— Ne lui dis pas nos noms ! » siffla Larkin. « Avec un nom, il peut nous jeter un de ses foutus sorts !

— Je n’en ferai rien, » promit Mabbon.

— Il n’en fera rien, » confirma Rawne.

— Il en serait même pas capable, » ajouta Varl.

— Pourquoi ? » demanda Larkin.

— Parce que sans ça, Varl ne pourrait pas faire une énième blague sur moi, » soupira Kap.

Larkin ricana.

— Il n’en fera rien parce qu’il coopère, » dit Rawne en ignorant les autres.

— Et surtout, » ajouta Mabbon, « Rawne m’étriperait.

— Ça lui arrive de faire ça, oui, » dit Larkin.

— Que voulez-vous ? » demanda Mabbon.

— Vous consulter, » dit Domor. Il portait une liasse de papiers roulés sous le bras et une plaque de données dans la main.

— Je vous écoute, » dit Mabbon.

Larkin prit le pamphlet de sa main et y jeta un rapide coup d’œil.

— Intéressant ? » demanda-t-il.

— J’aime ce genre de littérature, » répondit Mabbon.

— Le prosélytisme impérial ? » demanda Larkin.

— Non, les contes de fées, » répondit Mabbon.

— C’est qu’il serait drôlement marrant s’il ne me foutait pas autant les jetons ! » dit Larkin à Rawne.

— On va mener l’insertion, » dit Domor. « Il y a un entraînement à mettre en place, pas mal de planification. On compte profiter du transit pour se préparer le mieux possible.

— Vous êtes sapeur ? » demanda Mabbon.

— Oui. Lark… Larkin, quant à lui, est sniper.

— J’ai vu sa dragonne.

— On aimerait revoir les plans des niveaux et les schémas que vous nous avez fournis. Ça peut demander des heures de travail, sur plusieurs jours.

— Je vais essayer de vous caser dans mon emploi du temps.

— Certains des plans sont vagues, » glissa Larkin.

— Certains de mes souvenirs aussi. J’ai tout fait de mémoire.

— Peut-être qu’en les revoyant, » dit Rawne, « Vous pourrez confirmer certains détails. »

L’etogaur hocha la tête.

« Et si vous les revoyez encore et encore, au point d’en être malade, peut-être qu’on aura de meilleures chances de réussir, » continua Rawne.

— Ça ne me pose aucun problème, » répondit Mabbon. « C’est moi qui vous ai proposé tout cela. Je veux que ça réussisse. »

Domor lui montra la plaque de données.

— Nous voulons vous parler de ça, aussi. Le mécanisme de mise à feu. Il faudrait le répliquer pour s’entraîner. Vous dites qu’il est standard.

— Il est représentatif du type de mécanisme de mise à feu et de système d’amorçage que vous rencontrerez, » dit Mabbon en consultant l’image sur la plaque.

— C’est mécanique, » dit Larkin.

— Forcément. Ils ne peuvent pas prendre le risque d’utiliser quelque chose de plus… compliqué. Quelque chose capable d’interférer avec les appareils qui sont en développement dans l’objectif, ou susceptible d’être perturbé par leur présence. C’est délicat. Toute interférence dans les processus ésotériques ou les conjurations peut s’avérer désastreuse.

— Mécanique, donc, c’est tout ? » insista Larkin.

— Complexe et très délicat. Très sensible. Mais, oui, purement mécanique. »

Larkin reprit la plaque.

— Ça ressemble beaucoup à… ça ressemble beaucoup au genre de choses qu’on utilise, » dit-il. « Ça a l’air standard.

— C’est la sorte de mécanisme de mise à feu que je pourrais bidouiller, » dit Domor.

— Bien sûr. Des procédures de la Garde, testées et approuvées. C’est le genre de choses que je leur ai appris à faire. Et j’ai appris au même endroit que vous. »

Larkin regarda Domor. Il y avait du dégoût sur son visage.

— Va chercher la table pliante, » dit Rawne à Varl. « Jetons un œil à ces plans. »

Dans la soute six, les lumières mirent un long moment à retrouver leur brillance habituelle, et lorsqu’elles le firent, ce fut sans enthousiasme.

L’atmosphère était étouffante. Trop de corps, trop de respirations, un air mal recyclé.

— C’est un taudis, » dit Ree Perday. Les lits étaient superposés par séries de trois et trop proches les uns des autres. Une forêt de corps allongés. Il n’y avait presque pas de place pour stocker les instruments de la fanfare.

— Oui, mais c’est notre taudis, » répondit le chef Yerolemew en passant entre les rangées de lits. Il tapota une couchette vide de son bâton.

« Qui est absent ?

— Pol Cohran, sergent-major, » répondit Gorus.

— Où est-il ?

— Mal de l’accélération, sergent-major, » répondit Perday.

— Cohran n’a jamais eu le mal de l’accélération, » dit Yerolemew.

— Cette fois, si, » dit Erish.

— Il était aussi blanc qu’un caleçon, » ajouta Gorus.

— Pas l’un des tiens, alors, » coupa Perday.

— Repos, » dit le chef.

— Peut-être a-t-il besoin d’un medicae ? » proposa le commissaire Blenner, qui avait assisté à la scène depuis l’extrémité d’une des rangées.

— Je ne vous avais pas vu, commissaire ! » lança Yerolemew en se redressant subitement. Les autres se mirent en branle.

— Je vous en prie, ne bougez pas, » dit Blenner en s’avançant. Il ôta son képi. Le geste, pensait-il, détendait toujours l’atmosphère. « Ce n’est pas une inspection officielle. Je viens juste voir si vous êtes bien installés.

— C’est très aimable à vous, commissaire, » dit Yerolemew.

— Pour l’instant, je peux me permettre d’être aimable, » dit Blenner. « Vous m’en remercierez en sachant vous tenir. »

Il regarda la petite foule en levant le sourcil et récolta quelques rires.

« Vous vous rendrez compte que je suis du genre honnête, en général. Venez me voir en toute bonne foi et je vous écouterai toujours. Remerciez votre bonne étoile que je ne sois pas le commissaire Hark. »

D’autres rires, plus sincères.

« Quelque chose à signaler, jusque-là ? Vos quartiers sont-ils conformes à vos besoins ?

— Pardonnez-moi, commissaire, » répondit Yerolemew, « Mais nous manquons de place pour stocker nos instruments.

— Ah, oui, en effet, n’est-ce pas ? » dit Blenner en regardant autour de lui. « Gaunt a parlé de les remiser… où donc, déjà ? Ah, dans le sas d’évacuation soixante. »

De nouveaux rires, certains passablement outrés.

« Je sais, je sais ! » dit Blenner. « Quel manque de respect, n’est-ce pas ? Quel manque de respect pour le plaisir simple, pur et humain que constitue une fanfare. Je me trompe ? »

Apparemment, il ne se trompait pas.

« Je vais vous dire ce qu’on va faire. Cette mission, elle est plutôt vitale. Et dangereuse, aussi, je ne vous mentirai pas. Mais nous allons prouver qu’un orchestre est indispensable à un régiment. Indispensable ! En tant que soldats et musiciens, vous allez faire vos preuves. »

Ceci lui valut des acclamations.

« Fureur de Belladon ! » lança Blenner pour faire bonne mesure, et il agita sa main levée comme un potentat sur un balcon faisant la revue des troupes.

Pendant que le calme revenait, il se tourna vers le sergent-major.

« Je cherchais votre commandant, » dit-il.

— Je peux vous conduire à ses quartiers, » répondit Yerolemew. « Je finissais d’organiser la chambrée.

— Continuez, major, » dit Blenner. « Je suis sûr que quelqu’un d’autre peut m’aiguiller. Cette jeune fille, par exemple. Elle semble fort aimable.

— Perday ? » appela Yerolemew.

— Oui, chef !

— Veuillez montrer au commissaire Blenner les quartiers du capitaine Wilder. »

Perday se releva d’un bond.

— Par là, commissaire. »

Elle le fit sortir du pont bondé et gagner un corridor obscur où se trouvaient les cabines des officiers. Le sol du couloir était un caillebotis. En dessous, une tranchée de maintenance et une écluse.

— Comment vous appelez-vous, soldat ? » demanda Blenner

— Ree Perday, commissaire.

— Ree. Ree. C’est le diminutif de quel nom ?

— Euh, de Ree, commissaire.

— Je vois, » dit Blenner. Il poursuivit sans se laisser démonter. « Et d’où venez-vous, Ree Perday ?

— De Belladon.

— Ah, oui. Question idiote. »

Dans l’ombre de l’écoutille de maintenance, dans la tranchée située sous eux, la chose qui portait le visage de Pol Cohran les regarda passer. Elle s’était cachée afin de détendre une fois de plus les muscles de son visage. Ses os craquèrent lorsqu’elle recréa par kinésie crânienne le visage de Cohran.

« Qu’est-ce que c’était ? » demanda Blenner.

— Je n’ai rien entendu, commissaire.

— J’espère que ce n’était pas un rat. Je déteste les rats.

— Moi aussi, commissaire.

— Surtout quand on les voit quitter le navire. »

Perday rit et frappa à la porte de la cabine. Elle était ouverte.

— Capitaine ? » appela-t-elle. Elle risqua un coup d’œil dans l’embrasure. « Par le Trône ! »

Blenner la dépassa. La cabine était minuscule, inhospitalière. Wilder était étendu à terre. Il avait vomi au moins une fois. L’odeur d’amasec imprégnait les lieux.

Blenner le fit rouler sur le dos. Il était totalement inerte, mais respirait encore. Des effluves inflammables montaient de son corps.

— Oh, pauvre crétin, » marmonna Blenner.

— Qu’est-ce qu’on fait, commissaire ? » demanda Perday.

— Allez me chercher une serpillière, Perday, et un seau d’eau. Ne dites à personne pourquoi. Quand vous revenez, restez devant la porte et ne laissez personne entrer. »

Elle le regarda, inquiète, impuissante.

« Allez-y. »

Elle sortit précipitamment.

Blenner soupira, puis releva Wilder et le porta jusqu’à sa couchette. L’homme gémit dans sa stupeur.

— Merde, vous vous rendez compte que ce genre de comportement est passible d’exécution ? » dit Blenner.

Wilder ouvrit les yeux, mais on n’y lisait pas grand-chose.

« Vous êtes un foutu connard, dit Blenner. Je vous ai donné une chance et vous l’avez déjà gaspillée. Passé un certain point, je ne pourrai plus vous aider, vous comprenez, ça ? »

Wilder ferma les yeux.

« Je ne pourrai plus, et je n’en aurai plus envie, » ajouta Blenner.

Perday réapparut.

« Où est la serpillière, jeune fille ? » demanda Blenner.

— J’étais sur le point d’aller en chercher une, commissaire, mais je me suis dit que vous aimeriez être mis au courant : l’inspection de compagnie, commissaire. C’est maintenant.

— Par le Trône, Wilder, vous allez signer ma perte, » dit Blenner. Il se releva. « Perday, prenez de l’eau dans la carafe et sortez une veste ou chemise du capitaine. Essayez d’éponger ce fatras. Vite.

— Oui, commissaire. »

Blenner remit son képi et retourna à la porte de la cabine. Baskeville, Sloman et Edur venaient d’apparaître au bout du couloir et avançaient en bavardant.

— Blenner, » dit Edur. « Je voulais vous proposer de vous joindre à nous, mais je ne vous trouvais pas.

— J’avais déjà commencé l’inspection, » dit Blenner. Il referma la porte de la cabine derrière lui afin de leur dissimuler le désastre.

— L’inspection ? » s’étonna Edur.

— Plutôt une prise de contact, en fait. Je ne savais qu’une inspection formelle surprise était prévue.

— C’est la pratique belladon habituelle d’organiser une inspection surprise de tout nouvel arrivage dans les trente-six heures qui suivent son transfert, » expliqua Baskevyl.

— Vous devriez peut-être me mettre au courant des pratiques belladon, » dit Blenner, « Puisque le régiment est désormais ma responsabilité particulière.

— Oui, naturellement. Je ne voulais pas vous tenir à l’écart de la procédure. J’aurais dû vous consulter.

— Ce n’est pas grave.

— Voulez-vous vous joindre à nous ? Le capitaine Wilder, aussi, peut-être ? »

Blenner fit la grimace. Il baissa d’un ton et se pencha vers le petit groupe.

— Il y a un léger problème, » dit-il. « Le capitaine souffre d’une vilaine crise de mal d’accélération.

— Vraiment ? » fit Baskevyl.

— Très vilaine, » opina Blenner. « C’est assez répandu, en fait. Plusieurs musiciens en souffrent aussi. Je vais envoyer un medicae pour examiner tout le monde. Le fait est que Wilder pourrait se joindre à nous, mais il ressemble à un cadavre décongelé et, franchement, je ne veux pas qu’il perde la face en apparaissant souffrant devant ses hommes.

— C’est très juste, » dit Sloman.

— Alors j’ai une idée, » poursuivit Blenner. « Pourquoi ne pas faire l’inspection une fois que j’aurais fait examiner tout le monde ? Histoire de leur donner une chance de faire bonne impression ? De vous à moi, sincèrement, ils n’auront pas vraiment l’occasion de faire leurs preuves autrement, non ? »

Sloman s’esclaffa. Baskevyl essaya de se contenir.

— C’est de bonne guerre, je pense, » dit solennellement Edur. « Demain à la même heure, peut-être ? »

Ils revinrent sur leurs pas.

Blenner retourna dans la cabine. Il prit une profonde inspiration et avala rapidement l’une des pilules de Dorden. Perday avait efficacement nettoyé le pont. Elle glissa la chemise qu’elle avait utilisée dans un sac à linge sale.

— Vous êtes quelqu’un de bien, commissaire, » dit-elle. « Vous nous avez dit que vous étiez honnête et apparemment, c’est vrai. D’autres auraient fait pendre le capitaine.

— Ne m’en parlez pas, » dit Blenner en désignant Wilder. « Dites-le-lui plutôt lorsqu’il se réveillera, demain matin. »

— Le capitaine semble fiable ? » demanda le seigneur militant Cybon. « Spika, c’est ça ? C’est la Flotte qui l’a choisi.

— Il m’a paru assez agréable, » dit Gaunt. « Optimiste. »

Cybon hocha la tête.

— Amasec ?

— Juste un fond, mon seigneur. »

La cabine privée de Cybon comptait parmi les plus confortables de l’Armaduke. Selon Gaunt, un officier du pont supérieur avait sans doute été relogé pour laisser sa place au seigneur militant. Le colonel, quant à lui, avait opté pour des quartiers d’officiers standards sur le pont inférieur, avec les autres gradés tanith.

— Est-ce que j’aurais dû le rencontrer ? Il sait que je suis à bord, » dit Cybon tandis que son aide de camp allait chercher de l’amasec. Le seigneur militant glissa sa carcasse augmétique dans un trône de vol incliné. Son bureau était couvert de projections hololithiques. Cybon aimait disposer d’informations régulièrement mises à jour.

— Je pense avoir fait assez de bruit, » dit Gaunt en prenant le petit verre d’amasec que lui offrait l’aide. Le gobelet venait des bagages du seigneur militant. Un blason représentant un petit corbeau était gravé dans le cristal.

« Il sait que vous êtes à bord, mais la nouvelle ne s’est pas répandue, » continua Gaunt. « Et vous nous quitterez quand nous rejoindrons la flotte au Soleil de Tavis. Spika doit s’habituer à ce que je sois la voix de l’autorité. »

Cybon hocha la tête et sirota pensivement son amasec.

— Vous aviez emmené un space marine ?

— Eadwine. De la Silver Guard.

— Astucieux. Ça lui mettra une certaine pression. »

Il y eut un long silence.

« Les temps changent, Gaunt, » dit Cybon. Sa voix augmétique se résumait à un grommellement sourd.

— Mon seigneur ?

— Il s’est passé beaucoup de temps depuis Balhaut. Les humeurs changent. Les fortunes aussi. Les gens montent et descendent.

— J’en ai toujours eu conscience, mon seigneur. Vous parlez de quelqu’un en particulier ? »

Cybon haussa les épaules. Ses prothèses sifflèrent. Il croisa les doigts autour de son verre et regarda le colonel. « Vous et moi avons gravi les échelons à la même époque, Gaunt. Avant Balhaut. Sous Slaydo. C’était une bonne époque, pour nous. Nous étions liés.

— En effet. Mais je n’ai pas l’impression d’avoir été mal considéré, depuis.

— Moi non plus. Vous avez fait vos choix. Vous avez pesé vos opportunités, et décidé de rester au front. Vous en avez tiré le meilleur parti. Le Trône sait qu’une part de moi aurait voulu faire les mêmes choix, à certains moments de ma carrière.

— Votre carrière et votre position sont enviables, mon seigneur. Et c’est loin d’être terminé. »

Cybon opina.

— Si la mission se passe bien, Gaunt, ça peut impliquer beaucoup de choses. Pour notre cause, mais aussi pour vous, et pour tous ceux qui ont appuyé cet effort.

— Le maître de guerre y compris.

— Naturellement. Mais je doute qu’il s’intéresse particulièrement à nous. Savez-vous combien de missions il doit examiner et approuver chaque jour ? Allons. Ce n’est qu’un raid parmi beaucoup d’autres, dans un coin des Mondes de Sabbat qu’on ne considère pas comme d’une importance stratégique directe. S’il échoue, on l’oubliera. S’il réussit…

— Cela pourrait faire la carrière d’un homme ?

— Cela pourrait faire la carrière de nombreux hommes, Gaunt. Cela pourrait chambouler la philosophie de toutes les opérations. Cela pourrait provoquer un… un remaniement. Un remaniement bien mérité.

— Je vois. »

Cybon s’essuya les lèvres du doigt.

— Je me souviendrai de vous, Gaunt. Je vous louerai comme vous le méritez. J’espère que vous en ferez autant.

— Naturellement. »

Cybon regarda Gaunt.

— Ça a déjà commencé, vous savez ? » dit-il.

— Mon seigneur ?

— Il y a quatre semaines. Une première attaque, mal aiguillée. Il y en a eu sept autres depuis. Au cours des six mois – mois sidéraux – à venir, vingt-huit attaques frapperont des points précis sur la traîne des Mondes de Sabbat. Toutes se conformeront aux doctrines que vous et Mercure avez mises au point. Les tactiques. Les indices laissés. La diffusion d’informations. Certaines de ces transmissions seront tout à fait authentiques.

— Autant que nous avons pu en donner l’impression.

— Vingt-huit attaques, » répéta Cybon. « Ça ne constitue même pas un déploiement conséquent de troupes et de matériel. Rien d’assez volumineux pour que le maître de guerre ait à approuver l’usage de pareilles ressources. La coordination, voilà la partie délicate. Miroirs et fumée.

— Pour l’essentiel, mon seigneur. L’effet sera très amoindri si nous ne réussissons pas à faire aboutir la mission qui nous intéresse.

— Alors, vous feriez bien de réussir, n’est-ce pas ? »

Meritous Felyx Chass était assis dans un coin du bureau des quartiers de Gaunt et lisait une plaque de données. Il se leva lorsque Gaunt entra. Ce dernier lui fit signe de se rasseoir.

— Ravenor, » dit Chass en désignant le livre. « Je n’ai jamais été très enthousiasmé par son œuvre.

— Vraiment ? » dit Gaunt.

— Il n’a pas eu une belle mort, n’est-ce pas ? »

Gaunt haussa les épaules.

— Ce qui compte, c’est ce qu’il a fait avant, » dit-il. Il s’assit à son bureau. Maddalena Darebeloved se résumait à une présence silencieuse dans un coin reculé.

« Vous pouvez attendre dehors, » lui dit Gaunt.

— Je ne le quitterai pas des yeux, » répondit-elle.

— Quelque chose me chiffonne, » reprit Gaunt. « Vous dites être mon fils. C’est à la fois une surprise et un handicap pour quelqu’un dans ma position actuelle.

— Je ne veux pas être…

— Que voulez-vous être ? » demanda Gaunt.

— Ma mère pense qu’apprendre de vous peut m’être profitable, en tant que futur dirigeant de la maison Chass.

— Apprendre quoi ? Comment se battre ? L’honneur ? Le devoir ? Elle aurait pu vous les inculquer aussi bien.

— Ma mère ?

— Non, elle, » dit Gaunt en désignant la garde du corps. « Mais parlons un peu de votre mère. Selon vous, vous êtes son premier et unique fils. Ce qui fait de vous l’héritier de la Maison. Pourquoi risque-t-elle votre vie ainsi ? Les aînés, et parfois même les deuxièmes, sont souvent protégés de tout afin de protéger la lignée. Ce sont généralement les cadets qui sont envoyés dans le vaste monde.

— La philosophie verghastite est quelque peu différente… » commença Maddalena.

— Je ne vous parlais pas, » coupa Gaunt. Il se reprocha aussitôt sa remarque. Il ignorait pourquoi, mais la garde avait le don de l’irriter.

— La maison Chass a toujours estimé que l’expérience nous rendait meilleurs, » dit Chass. « Visiter l’Imperium, en apprendre, apprendre de mon père, voilà les choses qui me serviront lorsque je prendrai ma place. Mkoll, le chef des éclaireurs du Premier de Tanith, rôdait silencieusement dans les vastes soutes de l’Armaduke. Il chassait.

— Votre mère n’a jamais voyagé, autant que je sache.

— Elle l’aurait fait, » dit Chass. « Mais elle devra peut-être prendre les rênes de la maison plus tôt que prévu. Mon grand-père est souffrant.

— Je l’ignorais. J’en suis navré. »

Gaunt se leva et commença à faire pensivement les cent pas. « J’ai peur que tout cela ne soit qu’une question de prestige, » dit-il. « Vous vous retrouvez associé au fameux héros de Vervun, en tirez quelque gloire ; et à votre retour, vous serez bien plus que le simple héritier, si populaire soit-il, de la Maison ; ce genre de gloriole empruntée vous assurera un siège planétaire, une gouvernance. Je pense que la maison Chass compte assouvir de grandes ambitions à travers vous.

— Vous êtes effroyablement arrogant, » dit Maddalena.

— Dites-moi que je me trompe, » riposta Gaunt.

Quelqu’un frappa à la porte. La main de Maddalena tomba instinctivement vers son arme.

« N’y pensez même pas, » dit Gaunt. « Entrez ! »

Beltayn se présenta, accompagné de Nahum Ludd et du soldat Dalin.

— Vous avez demandé à voir ces hommes, colonel ? » dit l’aide de camp.

— En effet. Entrez. Autant que vous restiez et écoutiez, Bel. »

Chass s’était levé. Ludd et Dalin le regardaient avec curiosité.

« Voici, comme je viens de le découvrir, mon fils, » dit Gaunt. Il ignora leurs airs surpris. « J’ignorais que j’avais un fils et la nouvelle me met dans une position délicate. Notre mission est risquée et, potentiellement, aucun de nous n’en reviendra. Emmener le fils que je viens de découvrir dans une entreprise suicidaire n’est pas le meilleur témoignage de responsabilité paternelle qui soit. »

Gaunt regarda Ludd et Dalin.

« Cependant, je ne pouvais pas me permettre de le laisser en arrière, sur Menazoïd Sigma. Il veut se joindre à nous. Il veut servir avec nous. C’est une aspiration relativement admirable.

— Je ne veux pas de traitement de faveur, » dit Chass.

— Tant mieux, parce que vous n’en aurez pas, » répondit Gaunt. « Ludd, je m’en veux d’ajouter à votre somme de travail, mais j’aimerais que vous prépariez les papiers d’incorporation. S’il veut devenir garde, autant que ce soit officiel.

— Et j’imagine que vous voulez que je garde un œil sur lui, aussi ? » demanda Ludd.

— Non. Pas du tout. Je veux que vous gardiez un œil sur elle. » Il désigna Maddalena.

« Le jeune seigneur Chass ici présent, » reprit Gaunt, « Est un aristocrate. Il est accompagné d’une garde du corps. Très douée. C’est l’unique faveur que je lui accorderai : elle peut rester. Elle veillera sur lui, mais ne doit pas se mettre en travers des opérations. Si elle fait mine de nous gêner, vous pouvez la congédier. Vous avez toute mon autorité. Vous pouvez même l’abattre, si besoin est.

— Il peut toujours essayer, » dit Maddalena.

— Ludd est un commissaire impérial, » lui rétorqua Gaunt. « Si j’étais vous, je veillerais à ne même pas penser du mal de lui. »

Il se tourna vers les autres.

« Sa Seigneurie ne doit pas compromettre les décisions que je vais prendre, en particulier sur cette mission. Je ne peux pas, je ne compte pas me faire du souci pour lui, ou remettre en question mes choix à cause de lui. Dalin, vous avez à peu près son âge, alors je veux que vous lui montriez les ficelles du métier. Nous n’avons pas le temps de lui offrir une formation théorique basique. Il vous suivra, et vous lui apprendrez ce dont il a besoin. C’est une faveur personnelle que je vous demande ; ce n’est pas un ordre. Lorsque les combats commenceront, nous le tiendrons à l’écart.

— Je veux me… » commença Chass.

— Assez. Dalin, veuillez lui montrer les ficelles. Mais pas question qu’il gêne vos fonctions d’aide de camp. Il mangera et dormira comme un soldat du rang ordinaire.

— Il devrait recevoir un rang, » intervint Maddalena. « Quelque privilège pour…

— S’il veut apprendre de moi, » dit Gaunt, « Il fera exactement ce que j’ai fait et commencera à la base. À prendre ou à laisser. Ne vous plaignez pas d’avoir obtenu ce que vous demandiez. S’il n’apprécie pas, il pourra nous quitter lorsque nous retrouverons la flotte et retourner chez sa mère. »

Il balaya l’assemblée du regard.

« Ce sera tout. »

Les moteurs grondaient, au loin. Mkoll n’était pas parti à la recherche de quelque chose en particulier. Il voulait seulement se familiariser avec son environnement, la géographie du vaisseau. Au cas où.

Il voulait aussi retrouver son équilibre aussi vite que possible. L’écoulement du temps, à bord d’un navire, le perturbait. Il surmontait son trouble en marchant et en explorant le moindre recoin de tout navire qu’il empruntait. C’était une forme de méditation.

Au bout d’une demi-heure de sa première excursion, il avait traversé un hangar à véhicules abritant le matériel de la mission, retenu par des câbles, où l’air sentait le désinfectant ; c’était là qu’il avait vu l’oiseau pour la première fois. L’animal évoluait à travers les soutes de cargo, voletant d’une poutrelle à l’autre. Il semblait tout aussi perdu et piégé que Mkoll.

L’éclaireur décida de le suivre. Le volatile était gros. Un aigle à deux têtes. Au début, Mkoll s’était demandé s’il s’agissait d’une hallucination, mais la créature était réelle. On lui avait appris que l’arrivage était accompagné d’un psyber animal. Une mascotte. Visiblement, elle s’était échappée.

Elle gardait toujours une longueur d’avance sur lui. Mkoll la suivit à travers deux des plus petites soutes, puis un pont d’entretien où les rares serviteurs ne semblèrent pas la remarquer. Elle évitait les concentrations humaines, les ponts des soldats, les vastes salles des chaudières ou les salles des machines où des centaines de matelots trimaient comme des esclaves.

Comme lui, elle explorait les recoins déserts du vaisseau.

Il se demanda comment l’attraper sans la blesser. Si elle restait libre, elle pouvait se perdre, se retrouver prisonnière et mourir de faim. La mort d’un aquila la veille d’une mission était à tout le moins un mauvais présage.

Mkoll suivit l’oiseau dans une vaste soute vide, à l’exception de débris et de piles de plaques de blindage de rechange. Il entendit une voix appeler.

L’aigle se tourna, surpris, et descendit aussitôt en direction de la voix.

Il se posa sur une poutrelle de métal à côté de deux silhouettes. Celles-ci étaient assises au milieu de l’immense salle, perchées sur des monticules de métal, un petit feu brûlant entre elles dans une boîte d’huile.

L’un de ces hommes était Ezra Night. Il laissait son compagnon examiner le fonctionnement de son reynbow.

Ezra vit Mkoll et l’appela.

— Histye soule ! Viens te joindre. »

Mkoll se dirigea vers le feu.

L’autre silhouette baissa le reynbow et scruta Mkoll de la tête aux pieds. C’était un space marine du chapitre des White Scars. Il était en armure complète et son heaume reposait par terre, à côté de son pied gauche.

— Vous êtes le maître des éclaireurs ? » demanda-t-il. « J’ai entendu parler de vous. Asseyez-vous. »

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