Mission: Salvation's Reach
Six - Relativité
SIX
Relativité
À bord du Highness Ser Armaduke, seules les cloches du navire marquaient le passage du temps. Il n’y avait ni jour, ni nuit. Certains vaisseaux créaient un cycle artificiel en modifiant l’intensité de l’éclairage, mais ce n’était manifestement pas l’habitude du capitaine Spika. L’Armaduke évoluait dans un état crépusculaire, ses ponts moroses et à moitié éclairés. On parlait d’économie d’énergie et de matériel, mais la plupart des gens ne pouvaient s’empêcher de soupçonner que ces conditions étaient délibérées. Dans certains niveaux, les lumières s’éteignaient complètement et inexplicablement, parfois durant des heures. Le chauffage et le recyclage de l’air, dans certains compartiments, s’interrompaient parfois abruptement et, au bout d’un moment, reprenaient avec des râles bronchitiques provenant de canaux et de conduits. On s’accordait à penser que l’atmosphère sévère de l’Armaduke dépendait moins d’une quelconque volonté d’économie de son capitaine que de la décrépitude du navire.
Sur les ponts de troupes, les hommes et les femmes du régiment et de sa suite se pressaient autour des lampes ou travaillaient à la lueur de mèches. La plupart dormaient plus longtemps que nécessaire. Sentant un malaise, Hark organisa un programme de mise en forme et d’entraînement qui impliquait des marches libres et un parcours de course de près de cinq kilomètres autour du périmètre extérieur des niveaux principaux de la soute.
L’ennui et l’inaction étaient les véritables dangers d’un voyage Warp. Le confinement et le désœuvrement laissaient les esprits stagner, permettaient aux angoisses de fleurir. Ce qui commençait comme du mécontentement et du désespoir pouvait évoluer en querelles, activités criminelles et finalement en mutinerie. Les âmes malheureuses étaient une proie facile pour les pouvoirs du Warp.
Les estimations confidentielles de transit au point de départ avançaient trois à six jours de voyage jusqu’au Soleil de Tavis, le point de jonction avec la flotte, puis six de plus jusqu’à Salvation’s Reach. Mais ce n’était pas une science exacte. Certaines routes Warp restaient stables pendant des siècles, d’autres se transformaient en maelströms chaotiques en l’espace d’une journée. Toutes sortes de variables affectaient la durée d’un voyage, à la fois du point de vue des occupants du vaisseau et du monde réel. On pouvait naviguer pendant un mois et arriver la veille de son départ. On pouvait se lancer dans un voyage d’à peine trois jours et n’en jamais revenir. Si l’essentiel de l’énergie rationnée de l’Armaduke était mobilisée pour nourrir les cogitateurs des moteurs Warp et assister le Navigateur afin qu’il ne perde pas de vue le signal de l’Astronomican et détermine le meilleur vecteur, les passagers et l’équipage du navire pouvaient s’estimer chanceux.
Seules les cloches du bâtiment marquaient le passage du temps, mais ce n’était jamais que l’heure locale du vaisseau, une mesure de la progression des pendules et des horologs emportés dans cet océan hostile situé hors du temps.
Nahum Ludd traversait les quartiers des troupes à vive allure, muni des registres et des formulaires d’enrôlement qu’il avait préparés pour Meritous Chass. Il avait espéré les terminer avant la fin du premier jour de voyage, mais le deuxième était déjà bien entamé. Il avait eu des inspections à mener, des troupes à cantonner, et les différences habituelles entre les stocks pharmaceutiques théoriques et réels à gérer. Ça avait commencé avant le long séjour sur Balhaut, mais c’était particulièrement marqué depuis : le régiment avait un problème récurrent de médicaments disparus. Ludd et Hark avaient étroitement collaboré avec Dorden et Curth pour limiter les pertes, en vain. Il existait toujours un marché parallèle au sein de la Garde Impériale, et parfois, le marché virait au noir. À l’origine, Rawne régnait sur les trafics illégaux, mais il avait fait un effort visible pour ne plus y toucher. Soit il était bon menteur, soit d’autres avaient repris le flambeau. Ludd gardait l’œil sur plusieurs soldats. Les gens avaient toujours soif de pouvoir et de contrôle, et le rang n’était qu’une façon d’en obtenir. Il en existait d’autres. Le problème du Premier de Tanith était que ses membres se montraient loyaux. Au Trône et à Gaunt, certes, mais cette loyauté était une caractéristique innée, si bien qu’ils étaient aussi loyaux les uns aux autres, et ce de manière néfaste, parfois. Ils faisaient front ensemble et gardaient leurs secrets. Les trafics souterrains qui se déroulaient au sein de chaque régiment étaient particulièrement bien cachés parmi les Fantômes.
L’apparition de Chass perturbait énormément Ludd. Il s’en était ouvert, en privé, à Hark.
— Vous vous sentez menacé, » lui avait asséné Hark.
— Comment ça ?
— Vous êtes un jeune homme, un jeune commissaire, le protégé de Gaunt, celui qui marche dans les pas de son maître. Et soudain, le véritable fils apparaît.
— Dans cette version de la réalité que vous décrivez, je me vois comme le fils de Gaunt ? »
Hark avait opiné.
— Vous vous faites même couper les cheveux comme lui.
— Je croyais que j’étais le vôtre, de protégé. »
Hark avait reniflé.
— Vous aimeriez, mais je suis totalement unique.
— C’est encore une de vos petites tortures, pour que je reste aux aguets, pas vrai ?
— Si je vous le confirmais, ça n’aurait plus aucun effet bénéfique. »
Ludd n’était pas convaincu. Il devait éventuellement admettre qu’il n’aimait pas l’idée que Gaunt puisse avoir un nouveau favori. Mais ce n’était pas tout. Chass ressemblait tant à Gaunt. Une fois qu’on l’avait remarqué, ça devenait douloureusement évident. Il était plus fin et plus gracieux que son père, naturellement ; ce n’était qu’un gamin, et fluet, en plus, mais Ludd voyait bien la ressemblance. En fait, les traits juvéniles de Chass étaient encore plus raffinés. Peut-être le côté maternel. Gaunt était bien fait. Chass, une fois adulte, serait beau.
Cette familiarité s’avérait difficile à gérer. Ludd voyait Gaunt en Chass. Il avait l’impression de déjà le connaître. Ça le poussait à l’admirer, même sans le connaître ni vouloir le connaître. Chass avait déjà de l’emprise sur lui et ça ne lui plaisait pas.
Le chemin de Ludd le conduisit dans un grand escalier, à côté des quartiers des Verghastites, au-delà de l’amusant spectacle de Mkoll présentant un aigle à deux têtes à une major Pasha hilare. Elle appela son porte-couleurs pour qu’il s’occupe de la mascotte, qui battait des ailes et claquait du bec sur le poignet levé de Mkoll. Des femmes de la suite, chargées de bassines de linge, s’étaient arrêtées pour regarder le spectacle en riant.
Une arche, sur la gauche de Ludd, donnait sur un pont de rassemblement, un hangar secondaire qui pouvait être mis à contribution grâce à des monte-charge depuis le premier pont d’excursion. Il faisait la taille d’un terrain de parade. Au milieu s’entraînait une silhouette.
Elle se résumait à une masse floue qui exécutait un exercice de corps à corps avec une lance et un robot d’entraînement à suspenseurs.
Ludd ralentit et s’arrêta. Il observa la terrifiante démonstration de vitesse, d’adresse et d’agressivité.
Malgré un emploi du temps chargé, il prit une profonde inspiration et entra sur le pont de rassemblement.
Tandis qu’il approchait, la silhouette se fendit et finit par toucher le drone, qu’elle abattit de la lame qui terminait son arme. La machine tomba par terre. Le guerrier se pencha, ramassa le robot brisé et le jeta dans un seau qui contenait d’autres appareils similaires, pareillement malmenés. Il en tira un autre d’une boîte posée à côté du seau, et se prépara à l’armer et à le lancer.
— Que voulez-vous ? » demanda-t-il sans même regarder Ludd.
— Vous demander si je peux vous poser une question. »
Le frère Kater Holofurnace des Iron Snakes se tourna pour le regarder. Il tenait sa lourde lance d’une main et le drone de l’autre. Ludd sentir la peur envahir ses tripes, son estomac, sa gorge.
— Commissaire ?
— Oui. Ludd.
— Je n’ai que faire de votre nom. Vous êtes officier disciplinaire ?
— Oui.
— Je vous accorde une réponse, » dit Holofurnace. « Posez-moi votre question.
— Vous êtes trois. Trois, qu’on nous a accordés pour la mission. Pourquoi venez-vous de trois chapitres différents ?
— C’est votre question ?
— Oui. »
Holofurnace fit la moue.
— Vous êtes officier disciplinaire. Vous devriez savoir qu’il est inconvenant et préjudiciable d’interrompre un homme qui s’entraîne au combat, » dit-il.
Ludd resta coi.
— C’est votre réponse ?
— Oui.
— Mais…
— Je n’ai jamais dit que ma réponse serait adaptée à votre question. »
Ludd ouvrit la bouche mais ne sut qu’ajouter.
« Vous pouvez partir, » dit Holofurnace.
Ludd fit demi-tour. Il entendit le vrombissement du robot qui décollait et la lame de qui cinglait l’air en tourbillonnant.
— En fait, je ne veux pas savoir, » dit Élodie.
— C’est faux, » répondit Juniper. Le divertissement de l’aigle était terminé. Les femmes s’étaient remises en route vers la laverie.
— Tu nous aides avec la lessive, aujourd’hui, Élodie ? » demanda Urlinta.
— Non. Pourquoi faites-vous la lessive ? On n’est partis que depuis une journée.
— Il y a toujours des vêtements à laver et à raccommoder, » dit Juniper.
— Une vraie femme d’officier, pas vrai ? » s’esclaffa Urlinta.
— Pour revenir à ton affaire, si, tu veux savoir.
— Je croyais que c’était un honnête homme, » dit Élodie.
— C’est ce que tout le monde pense de ton gentil capitaine, » dit Juniper.
— Remarque, » intervint Nilwen, « Ça reste un homme. Et un soldat. Il la mettrait n’importe où.
— Nilwen n’aide pas beaucoup, » dit Juniper à Élodie. « Bon, donc il connaît déjà cette femme, cette officière. Elle vient de Verghast, tu dis ? Et après ?
— Elle est très belle, » expliqua Élodie.
— Ah, l’affaire est entendue, alors, » dit Urlinta.
— Et pas toi ? » demanda Nilwen à Élodie.
— Il allait me demander de l’épouser, » dit cette dernière. « Il avait les papiers. Mais il ne l’a pas fait. Pas le jour où elle est arrivée. Ils ont un passé, et ça l’a fait réfléchir à deux fois.
— Ma chérie, » dit Urlinta, « Si Daur était du genre à te lâcher comme ça dès qu’il voit une nouvelle paire de seins…
— Des seins d’officière, » glissa Nilwen.
— …de seins d’officière, » continua Urlinta, « Il ne t’aurait pas laissée prendre un bon pour une expédition pareille.
— Urlinta a raison, » renchérit Juniper. « Il ne t’aurait pas embarquée dans une mission pareille, pas celle-là, s’il n’était pas sérieux. Ce serait tout simplement impardonnable.
— À moins, » contra Nilwen, « Qu’il ne soit qu’un homme. Et un soldat. Auquel cas, être un connard sans cœur fait partie de la procédure standard.
— Nilwen, » commença Juniper.
— Je te le dis, il la mettra n’importe où.
— C’est moi qui vais t’en mettre une, » dit Urlinta.
— Vous n’aidez pas, » dit Juniper. « On connaît toutes Daur ; c’est un bon gars. L’un des meilleurs. Ça se voit tout de suite. »
Élodie fronça les sourcils.
— J’en étais sûre, » dit-elle. « Je n’aurais jamais quitté Balhaut si j’avais eu un pressentiment différent. Je n’aurais jamais choisi cette vie. Sauf votre respect.
— Pas de problème, » dit Nilwen. « Aucune d’entre nous n’a choisi cette vie, pas vrai, mesdames ? C’est cette vie qui nous a choisies ! »
Elle et Urlinta éclatèrent de rire.
— Arrête de te faire du souci, » dit Juniper à Élodie. « Ça va te donner des rides, et c’est là qu’il commencera à regarder ailleurs.
— Je veux seulement en savoir plus sur cette femme, » dit Élodie. « À quel point il la connaît.
— Tu veux vraiment le savoir ? » demanda Urlinta.
— Oui.
— À ta place, je ne chercherais pas, » reprit Juniper. « C’est un visage du passé. Tu ne devrais pas te focaliser dessus, El. Vraiment, ça ne serait pas une bonne idée.
— En fait, ça ne nous dérange pas, » coupa Nilwen. « Ça nous donnera matière à jaser.
— Vous savez quoi ? » conclut Juniper. « J’ai fait la connaissance de certaines des filles de l’arrivage, les Vervunoises. L’une d’elles saura peut-être quelque chose. Je vais leur poser quelques questions. »
Blenner s’arrêta juste devant les quartiers de Wilder, sortit le flacon de pilules de sa poche et le secoua. Il n’en restait pas beaucoup. Il lui en faudrait d’autres sous peu. Mais il n’était pas pressé d’en discuter avec Dorden. Le vieux docteur allait sûrement lui reprocher la vitesse avec laquelle il avait englouti le premier flacon. Bah, qu’il aille au diable. Après tout, Blenner avait suivi ses instructions. « Une par jour, ou quand vous vous sentez particulièrement nerveux ». Eh bien, il s’était senti nerveux. Très souvent.
Peut-être qu’il pourrait négocier avec l’un des infirmiers, lui montrer l’étiquette, lui demander une ordonnance. Il pouvait esquiver complètement les questions embarrassantes de Dorden. Du coup, mieux valait éviter le tatoueur, aussi. Lesp. Blenner avait déjà réussi à se le mettre à dos. Il ne pourrait donc pas lui demander la moindre faveur. Blenner pensa à Curth un instant. Ça le fit sourire, mais sans le moindre rapport avec ses pilules. Il venait d’imaginer mentalement le bon docteur Ana seulement vêtue d’un biomoniteur et d’un air encourageant.
Et le monstre, Kolding ? Blenner ne l’aimait pas, mais il était nouveau. Peut-être qu’il saurait se laisser persuader.
— Vous me cherchez ? » demanda Wilder.
Blenner se tourna vers lui en escamotant adroitement le flacon.
— Je m’apprêtais à frapper. »
Wilder avait très mauvaise mine. De gros cernes lui bordaient les yeux et il avait grand besoin de se raser.
— Entrez, » dit-il.
Ils pénétrèrent dans les quartiers de Wilder. Il y régnait encore de faibles relents du contrasceptique avec lequel Perday avait nettoyé le sol.
— Comment vous sentez-vous ? » demanda Blenner.
— Qu’est-ce que ce sera ? » demanda Wilder. « Un blâme officiel ? Un mot entre quatre yeux ?
— Commençons par ça, d’accord ? » demanda Blenner. « Vous vous êtes sacrément ridiculisé, hier soir. Ça aurait pu signer votre arrêt de mort. Ça a bien failli. Mais je vous ai couvert.
— Alors, je vous suis redevable deux fois, » fit Wilder. « C’est ça ?
— Apparemment, le soldat Perday vous a parlé ? »
Wilde hocha la tête.
— Elle m’a dit ce que vous aviez fait, tous les deux.
— N’en parlons plus, » dit Blenner.
Wilder s’assit et se frotta le menton.
— Je sais ce que vous voulez, » dit-il. « Vous voulez vous assurer que je suis conscient que je vous suis redevable. Je suis votre homme. Vous pouvez me demander des faveurs.
— Votre expérience de la Garde n’a pas été très positive, n’est-ce pas ? Est-ce qu’il vous est venu à l’esprit que j’essayais simplement d’aider un officier de qualité à ne pas foutre en l’air sa carrière ? Et sa vie ?
— Vraiment ? Je ne vous crois pas. Personne n’est aussi désintéressé.
— Vous êtes amer, Wilder. Vous ne voyez que le négatif.
— Et je ne suis jamais déçu. » Il haussa les épaules. « Regardez-moi, commissaire. C’était l’unité de mon frère. Maintenant, il est mort, et je ne suis pas à la hauteur. Je ne suis qu’un officier subalterne merdique dont tout le monde se moque depuis que je suis arrivé avec cette putain de fanfare.
— Je sais ce que ça fait, de rester en permanence dans l’ombre de quelqu’un, » dit doucement Blenner. « Pour vous, c’est feu votre frère. Pour moi, c’est mon ami d’enfance. Ibram Gaunt. D’une certaine manière, c’est donc Gaunt qui nous fait tous deux de l’ombre. Pas facile d’être à sa hauteur.
— Il est étonnamment impopulaire.
— Les hommes l’admirent.
— Pas tous. La plupart, oui, mais certains… certains mécontents le détestent. Le régiment n’est pas une grande famille soudée.
— Intéressant, » dit Blenner. Il s’assit en face de Wilder.
— Je nierai tout si vous le lui répétez.
— Je ne lui dirai rien. Écoutez, vous vous attendiez à ce que j’aie des arrière-pensées. D’accord. J’en aurais une ; si ça vous fait plaisir, capitaine Wilder, considérez que je me fous éperdument de votre pathétique existence. Ce qui m’intéresse, c’est que mon affectation commissariale… ma carrière, à l’heure actuelle… se concentre sur les Belladons de ce régiment. Et si je dois disgracier ou exécuter leur poivrot d’officier dès la première semaine, je ne vais pas m’en faire des amis. Ça vous parle ? »
Wilder opina.
— Ils disent que vous n’avez pas ménagé votre peine, hier soir.
— Pardon ?
— Pour leur faire bonne impression. J’ai discuté avec quelques soldats, aujourd’hui. Il existe deux types de commissaires : le meilleur ami du soldat, et son pire ennemi. Ça peut paraître étrange, mais à long terme, les bidasses préfèrent le deuxième type. »
Blenner ôta son képi et se coiffa du bout des doigts. Il lança un regard mauvais au sol.
— Ils ont bien compris ce que j’essayais de faire, pas vrai ?
— Ce sont des soldats, commissaires, pas des imbéciles. Et puis, ils vous aiment bien. Ils ont entendu parler de Hark. De Gaunt, aussi. Vous leur paraissez préférable. »
Blenner le regarda.
— Alors, quel est le problème ?
— Au final, ce dont ils ont besoin, c’est d’un peu d’acier. Quand la bataille commencera, ils ne voudront pas d’un ami. Ils voudront quelqu’un sur qui ils peuvent totalement compter. Et la bataille va commencer très bientôt, commissaire. Qui voulez-vous à vos côtés ? Le gentil clown ou le salopard au cœur de pierre ? »
Les mains de Blenner tremblaient. Il voulait prendre une pilule, mais pas question que Wilder le voie.
— Nous pourrions… » Il hésita. Il prit une profonde inspiration et recommença. « Nous pourrions travailler ensemble, capitaine. Il me semble que, l’un comme l’autre, un peu d’appui ne nous ferait pas de mal. Un petit effort mutuel pourrait effacer votre ardoise et renforcer ma position. »
Wilder acquiesça.
— On pourrait essayer. D’accord. Novobazky.
— Quoi ?
— Lucien avait d’excellentes relations professionnelles avec son commissaire, » dit Wilder. « Genadey Novobazky. Ils ont travaillé ensemble pendant cinq ans. Le précédent, Causkon, ne servait à rien. Mais Novobazky savait motiver les troupes comme personne. Il savait s’exprimer, vous voyez ? Lucien me parlait de lui. Dans ses lettres. Novobazky pouvait remporter une bataille, disait-il, simplement en ouvrant sa foutue bouche.
— Qu’est-ce qu’il est devenu ? » demanda Blenner.
— Il est mort sur Ancreon Sextus avec Lucien.
— Il ne pouvait pas remporter toutes les batailles, donc.
— Ne faites pas d’esprit, commissaire. Faites-vous une faveur et jetez un œil à ses états de service. Aux transcriptions de ses déclarations. »
Blenner se releva.
— Mettez de l’ordre chez vous, capitaine. On en reparlera. »
Wilder hocha la tête mais ne se leva pas.
« Je vais suivre votre conseil, » reprit Blenner en atteignant la porte. « Alors, je me permets de vous en donner un : oubliez votre frère.
— Vraiment ?
— Nous sommes dans la Garde Impériale, Wilder. Ça implique beaucoup de choses, mais pas la famille. Les liens du sang sont une gêne. Rien de plus. Une faiblesse. Regardez Gaunt et son fils…
— Son quoi ? »
Blenner hésita
— La nouvelle se répandra bien assez tôt. Son fils bâtard est arrivé en même temps que vous. Un aristo de la ruche Vervun, avec garde du corps personnel. Pour Gaunt, ça a été une sacrée surprise ; il a essayé de faire comme si ça n’avait aucune importance, mais ça l’affectera. Ne laissez pas votre frère en faire autant.
— Je vois.
— La Garde est la seule famille dont vous aurez jamais besoin, capitaine. La famille de sang n’est qu’un monceau de complications. »
Wilder ne bougea pas après le départ de Blenner. Il se laissa emporter par ses pensées, puis se rendit compte que Didi Gendler se tenait à l’entrée de sa cabine et souriait.
— Vous avez mauvaise mine, » dit-il.
Wilder se leva. Gendler eut une exclamation de surprise lorsque Wilder l’empoigna par le devant de sa tunique, l’attira dans la cabine et claqua la porte derrière lui. Puis il poussa Gendler contre la porte, fort.
— Vous avez perdu la tête ? » bafouilla ce dernier.
— Vous vous êtes foutu de ma gueule, connards ! Un verre entre amis ? Je ne me souviens même pas avoir embarqué !
— Je pensais que vous étiez majeur et vacciné, capitaine Wilder, » riposta Gendler. « Surveiller votre consommation ne fait pas partie de notre boulot. Blenner s’est arrêté pour vous donner un blâme, pas vrai ? »
Wilder détourna les yeux et le lâcha. Gendler se redressa.
« Vous devriez nous remercier, » dit Gendler.
— Pourquoi ?
— C’est grâce à nous que vous êtes arrivé dans votre cabine. Quand on s’est rendu compte à quel point vous aviez éclusé, le capitaine Meryn a demandé à Costin et moi de vous faire embarquer en douce. On a veillé sur vous. Sans nous, vous auriez été exécuté pour avoir déshonoré l’uniforme. »
Wilder ne répondit pas.
« En fait, le capitaine m’a envoyé voir si tout allait bien. Il m’a dit de vous donner ça. »
Gendler sortit une petite bouteille de verre de sa poche.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une panacée. Ça soigne les gueules de bois. Provenance directe de la réserve personnelle du capitaine. »
Wilder la prit.
— Ça vient du stock régimentaire, » dit-il en lisant l’étiquette. « Fournitures médicales.
— Ne soyez pas naïf, capitaine. Quand on connaît les bonnes personnes, on peut obtenir tout ce dont on a besoin.
— Et qui connaissez-vous, Gendler ?
— Les bonnes personnes. »
Wilder leva la bouteille, la déboucha et y but.
« Ça marche bien, » dit Gendler. « Costin ne jure que par ça. Il en prend depuis des années, ça lui permet de rester fonctionnel.
— J’imagine que vous et le capitaine Meryn êtes des hommes d’affaires.
— Nous procurons des services officieux. Quelqu’un doit bien le faire, puisqu’il y a une demande. On est plutôt doués.
— Ça demande de l’argent. Et de l’organisation.
— Nous avons l’un et l’autre, » dit Gendler. « Comme je disais, on est doués. À une époque, Rawne régnait sur tout ce qui est trafic parallèle.
— Le second du régiment ?
— Ouais, vous l’avez rencontré ?
— Pas encore.
— Ces jours-ci, il file droit. Et il est occupé. Le capitaine Meryn a pensé que le soulager d’une partie de son travail serait équitable et généreux.
— Pourquoi ? » demanda Wilder.
— Oh, ne soyez pas obtus, » dit Gendler. « Il y a des gagnants et des perdants dans tout régiment. Rawne est en train de passer chez les gagnants. Et il s’est toujours assuré que Meryn perdait. Promotions. Avancement. Parfois, il faut prendre son propre destin en main. Meryn, moi… vous. On sent que vous êtes comme nous.
— Un type prêt à rejoindre le club des perdants ? »
Gendler rit sans sourire.
— Des hommes aux ambitions contrariées peuvent accomplir de grandes choses malgré les obstacles, Wilder. Ils peuvent grimper en faisant tomber les autres. Le privilège du rang, les occasions. Et faute de cela, le simple réconfort de l’opulence.
— Gagne-pain ou vengeance ?
— Pourquoi pas les deux ? » sourit Gendler.
Wilder se sentait mieux. La panacée s’avérait très efficace. Il rit.
— Qu’est-ce que vous et Meryn voulez vraiment de moi ? » demanda-t-il.
— Cartes sur table ? D’accord. Les amis s’entraident. Et tout le monde a une qualité personnelle. Quelle est la vôtre ? Le bien le plus précieux est la protection. Une sorte de bouclier qui nous permet d’opérer en restant cachés. Il est encore tôt, mais vous semblez être en bons termes avec Blenner.
— Et ?
— Il est mou. Un commissaire mou est la meilleure protection dont un garde puisse rêver.
— Je ne le connais pas du tout.
— Ce n’est pas vrai. En plus, vous pourriez le connaître encore mieux. Vous pourriez le travailler. Trouver sa faiblesse. Découvrir comment l’approcher. Un moyen de pression.
— Vraiment ?
— C’est ce que font les amis, » dit Gendler.
Wilder ne répondit pas. Gendler haussa les épaules et fit mine de partir.
— Je crois qu’il a au moins une mauvaise habitude, » dit doucement Wilder.
— Quoi ?
— Des pilules, je crois. Contre l’anxiété, je pense. Un tranquillisant, donc.
— Comment le savez-vous ? » demanda Gendler en souriant.
— J’ai déjà vu ça. Il cachait une sorte de flacon de pilules. Et il était nerveux. Il n’aurait pas essayé de me le dissimuler si ça avait été un produit honnête ou s’il n’en avait pas eu honte.
— Intéressant.
— Vraiment ? De mon point de vue, c’est du harcèlement. C’est ça, la qualité que vous cherchez ? Qu’est-ce que vous allez faire, le dénoncer ? Mettre la main sur son stock et en faire votre marionnette ?
— Il n’est utile que s’il reste dans le jeu, » dit Gendler. « On ne veut pas le priver de ce dont il a besoin. Au contraire, on voudrait lui en donner plus. Devenir des amis sur lesquels il peut compter.
— Vous êtes un fumier, Gendler.
— Un fumier efficace.
— Vous devez vous sentir chez vous, ici, » dit Wilder en secouant la tête. « Il n’y a que des fumiers, d’une manière ou d’une autre. Même le grand Gaunt s’est oublié et a fait un petit bâtard. »
Gendler se figea et son sourire disparut.
— Qu’est-ce que vous venez de dire ? » demanda-t-il.
La femme s’appelait Galayda. Elle était avec un groupe d’arrivants de Vervun lorsque Juniper s’arrêta dans la laverie. Tout le monde transpirait dans l’air chaud et humide. Il régnait une puanteur chimique d’eau ultra-traitée et de détergents.
— Ban Daur ? » répéta Galayda. Elle venait de Hass Ouest, ruche Vervun, une fille des quartiers d’habitation qui avait tout perdu durant la guerre et s’était retrouvée acoquinée avec un soldat des compagnies improvisées appelé Herzog, lequel était sergent dans la brigade du major Pasha.
— Il faisait partie des FDP, » précisa Juniper.
— Je ne connaissais aucun FDP, » dit Galayda. « J’ai combattu pendant un temps dans la compagnie improvisée, après que mon père et ma mère soient morts dans les bombardements. Merde, comme tout le monde. C’est là que j’ai rencontré Herzog.
— Mais tu as lâché les armes après la guerre ?
— Je ne suis pas un soldat. Une compagnie improvisée n’est pas l’armée. Ce sont des gens désespérés. Être femme de soldat, ça me ressemble plus. »
Elle regarda Juniper. Ses manches étaient retroussées, ses bras tachés et rougis par la lessive chimique.
« Désolée, je ne peux pas aider ton amie.
— Ce n’est pas grave, » dit Juniper. « Je trouverai quelqu’un d’autre.
— Stavik saura peut-être, » dit une femme à côté d’elles.
— Oui, peut-être bien, » ajouta Galayda.
— Qui est Stavik ?
— L’un des chefs d’escouade du major Pasha, » expliqua Galayda. « Je crois qu’il faisait partie de la Défense de la Ruche.
— Oui, » confirma l’autre. « Il était au fort du mur.
— Ou alors, tu peux toujours demander directement à Zukhova, » dit Galayda.
— Bien sûr, » rit Juniper.
— Ouais, » dit l’autre femme en soulevant une bassine de linge, « Mieux vaut garder un œil sur Zukhova. Elle est terriblement mignonne, mais c’est une garce coriace.
— Kolea, » dit Galayda. « Il fait partie du régiment, non ?
— Le major Kolea ? » répondit Juniper. « Oui, c’est le plus gradé des officiers verghastites.
— Le héros des compagnies improvisées, » dit l’autre femme. « On parle encore de lui dans la ruche, tout comme on parle de Gaunt.
— Vous le connaissiez ?
— Seulement de réputation, » dit Galayda. « Je crois que mon Herzog l’a peut-être rencontré une ou deux fois, lors des derniers jours. Mais je connaissais sa pauvre femme et ses enfants. Enfin, ma mère et mon père : ils vivaient dans le même bloc. J’ai toujours pensé que c’était ça qui l’avait poussé à devenir un héros, avoir perdu sa famille. Ils sont morts, pas vrai ? Elle et ses enfants. Ils sont morts quelques jours après que le bombardement a pris mes parents.
— Elle est morte, oui, » dit Juniper. « Mais les enfants ont survécu.
— Vraiment ? » Galayda semblait sincèrement étonnée.
— Ils sont avec nous, » dit Juniper. « Le capitaine Criid les a trouvés, à l’époque, et a veillé sur eux. Elle les a adoptés, en quelque sorte. Ce n’est que plus tard qu’on a compris qu’il s’agissait des enfants de Kolea. »
Galayda semblait sur le point de pleurer.
— Oh, la grâce de l’Empereur ! » s’écria-t-elle. « Au milieu de toute cette douleur et cette tristesse, une fin heureuse ! Ils ont tous les deux survécu ? Je n’arrive pas à y croire !
— Je les connais bien, » sourit Juniper. « Je garde la plus jeune, de temps en temps. Le garçon est devenu soldat.
— L’aîné ?
— Le garçon, » répéta Juniper. « Dalin.
— C’était deux garçons, » dit Galayda.
— Non, un garçon et une fille, » dit Juniper.
— J’aurais juré qu’il s’agissait de deux garçons, » dit Galayda. « Bah, tout est bien qui finit bien ! »
— Je n’aurais jamais dû venir, » dit Meritous Chass.
— C’est votre droit de naissance, » répondit Maddalena.
Ils se tenaient sur la passerelle qui surplombait une soute réservée aux manœuvres. Chass regardait les hommes défiler. Les grands amas de lampes alentours ne cessaient de crépiter, de faiblir et de se rallumer.
— Ça ne m’intéresse pas vraiment, » dit-il. « C’est lugubre. Il ne veut pas de moi.
— Il est simplement surpris, Meritous.
— Je ne sais pas combien de fois je vais devoir vous le dire, Maddalena. Je déteste ce nom. Encore une stupide tradition familiale. Appelez-moi Felyx ou monsieur. »
La garde haussa les épaules.
— Il est surpris, c’est tout, » reprit-elle. « Il a un enfant. Il l’ignorait. Il lui faut le temps de s’y faire.
— Ça va lui prendre longtemps ? Et s’il en arrive à la conclusion qu’il est mieux sans moi ?
— Vous êtes déprimé.
— Difficile de ne pas l’être. Vous avez vu cette épave ? Elle tombe en morceaux. Nous pourrons nous estimer heureux si le Warp ne dévore pas nos âmes. Et les Tanith – je veux dire, les vrais Tanith – je sais bien qu’ils ont aidé à défendre la ruche et que notre maison leur est redevable, mais ils ressemblent à des auxiliaires barbares.
— Sans doute parce que ce sont des auxiliaires barbares, » dit Maddalena. Elle se tendit soudainement, aux aguets, la main près de son arme.
« Là, » dit-elle. « Le soldat Dalin. »
Dalin se dirigeait vers eux le long de la passerelle. Il semblait nerveux.
« Vous savez pourquoi Gaunt l’a choisi, n’est-ce pas ? » chuchota Maddalena.
— Non.
— C’est le fils de Kolea. Le fils de l’autre grand héros de Vervun.
— Avec ces gens, tout n’est question que d’image et de réputation, pas vrai ? » murmura Chass.
— Le commissaire Ludd m’envoie, » dit Dalin. Il parut hésiter à saluer ou non. Il n’arrivait pas à regarder Chass dans les yeux. « Les papiers d’incorporation sont prêts. Après, j’irai vous chercher votre barda et vous trouver un lit. Vous rattacher à la compagnie E, avec moi, est logique. Je suis l’aide de camp de son capitaine.
— Montrez-moi, » dit Chass.
Maddalena fit mine de le suivre.
« Restez là, » lui dit Chass. « Pour l’instant, laissez-moi me débrouiller tout seul.
— Votre mère m’a chargée de ne pas vous quitter des yeux.
— Nous sommes dans un vaisseau en transit au beau milieu du Warp, » dit Dalin. « Il n’ira pas bien loin. »
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