Mission: Salvation's Reach
Deux - Élodie sur le rivage
DEUX
Élodie sur le rivage
Il ne restait qu’une journée avant le départ et les Fêtes de Transfert étaient bien entamées.
Tout cela était nouveau pour Élodie, naturellement. Même son nom de famille. Dutana. Élodie Dutana. C’était celui de sa mère, un nom qui lui appartenait mais qu’elle n’avait jamais utilisé. Elle avait laissé derrière elle, sur Balhaut, un certain nombre de noms professionnels, et adopté celui de sa mère pour se débarrasser de vieux souvenirs et d’associations douteuses.
Elle était donc Élodie Dutana ; elle faisait partie de la suite d’un régiment et elle était la compagne d’un brave et bel officier de la Garde Impériale. Elle aimait sa nouvelle vie et avait bien l’intention d’en profiter le plus possible.
Elle avait déjà subi tout le processus d’embarquement, une fois, sur Balhaut, mais tout s’était passé dans un tourbillon, et elle n’avait guère participé. Et puis, ils se dirigeaient alors vers ce que Ban Daur appelait un « point de dispersion » et non vers une zone de guerre. Il n’y avait pas eu d’inquiétude.
Maintenant, si. Le point de dispersion était une cité appelée Anzimar, située sur une planète du nom de Menazoïd Sigma. Pour l’atteindre, ils avaient passé seize semaines sur un vaisseau puant rempli de soldats et de fret, et y étaient restés onze mois.
Balhaut, où Élodie avait passé le reste de sa vie, n’était qu’immenses et majestueuses cités. C’était le site de l’Illustre Victoire, et bien que les blessures de la guerre en aient encore été à guérir du temps d’Élodie, et bien qu’il soit encore possible de croiser des terrains vagues ou des ruines, Balhaut conservait une atmosphère de dignité, de sens.
Menazoïd Sigma, pour le peu qu’Élodie en avait vu, n’avait ni l’un ni l’autre. Anzimar était sale et industrielle, et reposait dans une baie polluée que des réacteurs galvaniques remplissaient de fumée. S’habituer à ses soleils jumeaux demandait du temps. Tout n’était que bruit et saleté. Toute la planète empestait les produits chimiques. Élodie se demandait si le vaisseau de transport n’était pas préférable.
Tout le monde tenait le même discours : c’était un endroit affreux, et pas un bon cantonnement. Le régiment n’était censé y rester que le temps de recevoir de nouveaux ordres. Menazoïd Sigma était simplement un point où faire halte et se ravitailler, où se préparer. Certains des hommes de Tanith, ceux qui étaient dans le régiment depuis le plus longtemps, évoquaient parfois Menazoïd Epsilon, un système voisin dans lequel ils avaient combattu bien des années plus tôt. Aucun ne semblait ravi d’être revenu dans cette région de l’amas de Sabbat.
Elle était devenue membre de l’entourage non combattant du Premier Régiment de Tanith. On comptait au moins un civil pour chaque soldat. Élodie en était encore à s’habituer à son statut, son rôle, ses responsabilités. Elle en était encore à retenir les noms et les sobriquets. Mais onze mois passés dans un dépotoir comme Menazoïd Sigma suffisaient pour faire un apprentissage.
Elle était, dans les faits, la femme d’un officier. Son homme était le capitaine Ban Daur, commandant de la compagnie G. Comme nombre de soldats du régiment, il était originaire du monde industriel de Verghast. C’était un homme bon, et Élodie s’était rapidement rendu compte que la plupart des autres partageaient l’impression qu’elle avait de lui : Daur était quelqu’un d’authentiquement bon. Il était beau, intelligent et scrupuleux. Il n’était pas tant aimé de ses hommes qu’admiré pour son équité et sa détermination. Il était honorable, on pouvait compter sur lui. Il avait des perspectives d’avancement, qui ne souffraient aucunement du fait que, à la différence de la plupart des Verghastites qui servaient dans le régiment, il venait d’une bonne famille de la ruche moyenne. Il était de la haute. Il n’était pas un simple mineur ou un ouvrier. Juniper le qualifiait souvent de ‘‘belle prise’’.
Mais ce n’était pour aucune de ces raisons qu’Élodie était avec lui. Elle était avec lui parce qu’il était l’homme de sa vie, et elle le savait depuis le moment où elle l’avait vu entrer dans le club Chez Zolunder de la rue Selwire.
Ils n’étaient pas officiellement mariés. La question n’avait pas été abordée. Au sein de la Garde, le mariage était autorisé ; il suffisait de faire signer quelques papiers et certificats par le commandant. Il n’y avait aucune raison de penser que le supérieur de Ban Daur aurait refusé.
Mais ils n’en avaient rien fait. Quelques semaines passées parmi les civils du régiment avaient convaincu Élodie de l’inutilité de ces liens officiels. Les soldats comprenaient la loyauté, et la loyauté était le ciment qui tenait tout ensemble. Elle était la compagne de Ban, et tout le monde le respectait. Ils n’avaient pas besoin d’un morceau de papier pour le prouver.
En tant que compagne d’officier, Élodie était entrée dans la société civile du régiment à un niveau assez élevé. Elle avait bénéficié automatiquement de certains privilèges. Son statut lui avait accordé le respect des autres femmes. Elle ornait le bras de Daur lors de certains repas officiels, et les officiers se montraient courtois avec elle. Le rang de Daur lui accordait généralement des quartiers privés plutôt qu’un baraquement commun, et elle en bénéficiait aussi. Elle était consciente que certains la jalousaient. Mais elle n’y pouvait rien. Juniper la qualifiait parfois de ‘‘trophée’’, quoi que ça puisse vouloir dire.
L’entourage civil formait une étrange communauté. À son sommet se trouvaient les épouses et les femmes, les nourrices et les enfants. Un régiment faisait toujours des enfants. Il y avait aussi les filles de joie et les mercantis, les femmes qui n’étaient pas rattachées au régiment par les liens du sang, tels que ceux d’une épouse ou d’une mère, mais par la dépendance. Elles tiraient leur subsistance du régiment et devaient donc le suivre où qu’il aille. Et de même que leurs revenus leur provenaient du régiment, il en allait de même pour ceux des tailleurs, des couturiers, des dentistes, des rebouteux, des lessiveuses, des saltimbanques, des musiciens, des portraitistes, des cuisiniers, des brasseurs, des traiteurs, des garçons de courses, des rémouleurs, des réparateurs, des polisseurs, des colporteurs et de tous les autres, la plupart eux aussi accompagnés de leur famille. L’entourage était une entité maladroite et parasite qui existait pour que son hôte puisse exister et le suivait partout, la survie de l’un dépendant de l’autre.
Élodie passait l’essentiel de ses jours au camp civil, à bavarder avec les autres femmes. Quelques-unes, comme Juniper, étaient devenues ses amies et ses confidentes. Elles l’avaient aidée à trouver sa place. Juniper lui avait appris à soulager de certains devoirs l’aide de camp de Daur. Le soin des uniformes en faisait partie. Elle savait les nettoyer et les recoudre, choisir le modèle adapté aux circonstances. Elle savait où se rendre pour trouver le bouton manquant, la tresse de remplacement, auprès de qui se procurer du cirage, où amener une paire de bottes en mal de semelles. Au début, Daur avait protesté, disant que ce n’était pas son rôle que de laver ses habits : il ne l’avait pas fait venir pour qu’elle cire ses bottes. Elle insista, expliquant qu’elle voulait le faire. Elle avait besoin d’une occupation autre que celle de paraître agréable, à son bras, à la lumière des chandeliers officiels. Entre la femme d’un officier et son aide de camp se développait souvent un partenariat sophistiqué. L’aide de Daur était un homme appelé Mohr. Il conseillait discrètement Élodie sur les règlements vestimentaires ou lui faisait parvenir un message si quelque objet devait être ramené des quartiers de Daur. En retour, Élodie laissait tout ce qui concernait le service à Mohr et veillait à ne pas être présente ou, pire, négligée, dans les quartiers de Daur lorsque l’aide de camp venait prendre ses ordres quotidiens. Parfois, elle renseignait même Mohr sur l’humeur de Daur au début de la journée, une politesse qu’il lui rendait souvent le soir venu.
Ce matin, la journée à venir ne laissait présager aucune surprise. Les feux des cuisines avaient été allumés avant l’aube et les musiciens avaient commencé à affluer. Les Fêtes de Transfert étaient une foire, un carnaval qui marquait le départ d’un régiment de son cantonnement. Dès que les rumeurs de transfert commençaient à circuler, les festivités démarraient. Toutes sortes de marchands et de colporteurs se rendaient sur le rivage et y dressaient leur étal, suivis d’amuseurs, de mendiants, de prostituées et, inévitablement, de voleurs. C’était la dernière occasion qu’avaient les soldats et l’entourage civil d’acquérir certains biens avant leur prochaine halte, la dernière chance qu’avait la ville d’accueil de soutirer un peu d’argent aux troupes qu’elle avait abritées.
Pour Élodie, tout cela évoquait les glorieuses foires qui précédaient les fêtes votives sur Balhaut. C’était bruyant, sauvage et joyeux, plein de sucreries et autres tentations. Mais, ici, il y avait aussi quelque chose d’apocalyptique. Le régiment partait au combat. Personne ne savait encore où, ni pour quel genre d’engagement, et personne ne savait exactement à quelle heure aurait lieu le transfert. Ce genre d’informations était confidentiel. Toutefois, le départ de Menazoïd Sigma n’aurait manifestement rien à voir avec celui de Balhaut. Ils ne se rendraient pas à un point de dispersion ou une base de cantonnement. Cette fois, c’était un départ en campagne, et certains ne reviendraient pas, ni ici, ni ailleurs.
Elle se leva tôt. Elle avait des choses à faire. Daur ne le lui avait pas spécifiquement dit, mais c’était probablement sa dernière journée sur le rivage. Elle l’avait embrassé pendant qu’il se rasait et avait quitté leurs quartiers. Il allait avoir besoin de sa plus belle veste pour le repas. Il y avait une sorte de réception. Elle avait laissé la veste à un tailleur de la cinquième allée, la veille, et devait aller la récupérer.
Il était encore tôt et les soleils émergeaient à peine du smog, mais tout le monde s’affairait déjà. Le rivage grouillait autour d’elle. Le camp de la Garde à Azimar étant littéralement au bord de l’eau, Élodie était d’ailleurs partie du principe que le terme ‘‘rivage’’ se référait à sa position géographique. Le camp se résumait à une grande ville de préfabriqués, de baraquements en béton abritant, à présent, six régiments différents, dont celui des Tanith. Il était flanqué d’un côté par la cité, et de l’autre par de vastes étendues de lithobéton, les immenses plateformes noircies par la suie où attendaient les transporteurs, baies d’embarquement ouvertes, d’avaler les régiments et de les amener jusqu’aux navires en orbite haute. Les transporteurs étaient des appareils immenses, monolithiques. Les plateformes touchaient le rivage et, avec leurs mâchoires ouvertes et les eaux de la baie derrière eux, les appareils ressemblaient à des monstres des abysses venus se réchauffer et manger sur la plage.
Mais Élodie avait appris que le ‘‘rivage’’, dans l’argot de la Garde, désignait simplement le camp occupé la veille d’un départ. Le rivage était la connexion temporaire d’un soldat à un monde avant qu’il ne se mette en route vers le prochain. Parfois, le rivage était bel et bien un rivage, comme ici, sur Menazoïd Sigma. Parfois, c’était le sommet d’une ruche, ou un plateau désertique, une ville forestière ou une île fortifiée. Parfois, c’était une station orbitale, parfois une métropole grouillante.
Encore une chose qu’elle avait apprise. Il y avait toujours autre chose à apprendre.
Elle portait une robe toute simple, un châle et une vieille paire de bottes militaires. Il faisait frais, mais la température allait grimper avec les soleils, et la puanteur froide des produits chimiques prendrait une note brûlante. Des panaches de crasse brune montaient du sommet des réacteurs galvaniques situés de l’autre côté de la baie. De la brume couvrait l’eau.
Le camp de la foire était un amoncellement temporaire d’étals qui avait poussé entre les baraquements, autour de la plateforme d’atterrissage. Des panneaux de couleurs vives, peints à la main, indiquaient le numéro des allées et des avenues. La foule enflait déjà. Il y avait des acrobates et des gymnastes, des gens vendant des partitions de chansons et de cantiques, des beignets de slab et des biscuits frits, des odeurs de recaff, de sacra, de fumée de lho, le martèlement des cordonniers et des dinandiers.
C’étaient les babioles qui se vendaient le mieux, cadeaux d’adieux, souvenirs, talismans. Des orfèvres, sur de petits stands, gravaient des noms sur des bijoux et des colliers bon marché. Des ecclésiarques et des transemissionnaires proposaient amulettes de protection et rosaires, prophylactiques contre le mal, la protection éternelle de l’Empereur-Dieu. Ils distribuaient aussi des pamphlets et des traités visant à rasséréner les âmes durant le voyage. On pouvait aussi se procurer des bénédictions et des sermons délivrés depuis des pupitres portables. Guirlandes et bouquets circulaient en abondance, tandis que traiteurs et contrebandiers s’affairaient à écouler nourriture, boisson, denrées à fumer et indulgences pour la dernière soirée sur le rivage ou les longues nuits du transfert à venir.
La foule s’ouvrit et un bouffon affublé d’un masque de clown avança, juché sur des échasses. Derrière lui marchait une bande de gamins hilares, pour la plupart des enfants du régiment. Élodie en reconnut beaucoup. Elle connaissait même le nom de certains. Cette petite fille était Yoncy, l’une des enfants dont s’occupait Juniper, si bien qu’Élodie avait fini par apprendre son histoire. Pendant un temps, Yoncy et son frère avaient été sous la garde d’une femme nommée Aleksa, mais cette dernière était morte et Juniper avait hérité de leur garde. Les enfants étaient des orphelins de Verghast ; ils avaient été adoptés par Tona Criid, un officier qui les avait trouvés sur le champ de bataille. Il s’avéra, plus tard, que leur père n’était pas mort : c’était le major Gol Kolea de la compagnie C. Il n’avait pas voulu bouleverser encore davantage leur jeune vie en les reprenant à leur mère adoptive, aussi n’avait-il rien dit. Il se contentait de garder un œil sur eux par le biais d’Aleksa. Et maintenant, l’aîné, Dalin, était un soldat, aide de camp de la compagnie E, et la fille poussait dru. Le régiment était devenu leur famille et veillait sur eux.
N’empêche, ils avaient beaucoup souffert et beaucoup perdu. Leur vie était ponctuée de tragédies. C’était physiquement visible, surtout chez la petite fille. Dès la première fois où elle l’avait vue, Élodie avait décelé dans son regard une tristesse tenace.
La fillette était jolie, pourtant. Elle dépassa en courant le clown sur échasses, tout en faisant signe de la main à Élodie. Derrière elle arrivait son frère, Dalin, en uniforme. Beau jeune homme, il laissait sa cadette courir librement et la regardait s’amuser en souriant. Il profitait d’une dernière heure de permission sur le rivage avant de reprendre ses fonctions. Il avait acheté une petite médaille de la Sainte, au bout d’un ruban, sans doute pour sa sœur.
Il aperçut Élodie.
— M’dame, » la salua-t-il.
— Dalin, » répondit-elle.
— Belle journée.
— N’importe quelle journée serait belle du moment qu’on quitte Anzimar. »
Il éclata de rire.
Élodie poursuivit son chemin et dépassa un étal de bouteilles. Elle vit deux soldats de Tanith s’acheter de l’amasec. L’un d’eux l’aperçut et adopta aussitôt une mine coupable. Il reposa précipitamment la bouteille qu’il était en train d’examiner.
— Comment va, aujourd’hui, madame ? » demanda-t-il.
— Bien, soldat » répondit-elle. Il s’appelait Costin. Elle le connaissait parce que Ban lui avait signalé ses graves problèmes de boisson. À présent, il était embarrassé qu’une femme d’officier l’ait vu acheter de l’alcool.
— C’est pour faire un cadeau, » expliqua-t-il. « Pour mon cher capitaine, Domor, histoire de marquer le coup du départ. Sans ça, j’y toucherais pas.
— Vous n’avez pas à vous justifier, soldat, » répondit-elle.
Mais peut-être que si. En tant qu’hôtesse sur Balhaut, Élodie avait beaucoup appris sur les relations qu’avaient les hommes avec leur poison préféré. Costin était manifestement alcoolique. Les rougeurs qui lui marquaient le visage le trahissaient. Il buvait de la quantité plutôt que de la qualité, car sans cela sa solde n’aurait pas suffi à assouvir ses besoins. C’était le genre d’homme qui brassait son propre sacra pour disposer d’un stock bon marché.
Alors, pourquoi achetait-il une bonne bouteille d’amasec, le genre de flacon qui se retrouve enfermé dans la vitrine d’un colonel ? Était-ce vraiment un cadeau, comme il le prétendait ? Où un homme comme Costin trouvait-il une somme pareille ?
Elle atteignit le stand du tailleur de la cinquième allée et se posta au bout d’une courte file d’attente, que distrayait un cracheur de feu. Dans le ciel, seize Valkyrie passèrent en formation. Élodie regarda le saltimbanque, huilé et athlétique, bondir en crachant des cônes de flammes depuis ses baguettes embrasées.
— C’est un sacré numéro, » dit une voix à côté d’elle. « J’ai essayé d’apprendre à faire ça, une fois, pour impressionner les dames. »
Elle se retourna pour découvrir le commissaire Blenner. Il sourit et redressa son képi d’une pichenette.
— Bonjour, madame Daur.
— Pas tout à fait, commissaire.
— Vous devriez y remédier.
— Vraiment ?
— Oui, avant… »
Blenner s’interrompit, comme s’il regrettait de s’être aventuré en terrain glissant.
« Il me semble, » dit-il en changeant d’approche, « Qu’être bien préparé reste la meilleure protection contre les aléas de la guerre.
— Je m’en souviendrai, commissaire.
— Je vous en prie, » dit-il. « Même un aveugle verrait que vous n’êtes pas militaire, alors inutile de vous adresser à moi par mon titre. Appelez-moi Vaynom, j’insiste. »
Comme elle, le commissaire Blenner avait rejoint le régiment sur Balhaut. Il était, selon Ban, un vieil ami du commandant, qui avait été transféré pour renforcer les effectifs du Commissariat au sein du Premier de Tanith, à présent que les devoirs du commissaire Hark s’étaient spécialisés.
Élodie avait rencontré Blenner durant plusieurs dîners officiels. Il ne ressemblait pas à un soldat. Potelé, pas en très grande forme physique, un peu empâté par une vie d’inactivité facile. Il ressemblait à un clerc de l’Administratum déguisé en soldat. Il avait peut-être été beau, jadis, mais il ne l’était plus autant qu’il le croyait, et ses manières canailles s’avéraient assez désagréables. Élodie en avait croisé plus d’un comme lui, dans les clubs de Balhaut. Privilégiés, beaux parleurs, assez charmants pour être appréciés. Mais vous aviez intérêt à toujours surveiller leurs mains.
— Vous êtes là pour le tailleur ? » demanda-t-elle.
— En effet. Je fais raccommoder mon manteau. J’ai un arrivage à accueillir. Le devoir nous appelle tous. »
Le tour d’Élodie arriva. Elle prit la veste de Daur, examina l’ouvrage, paya.
— Bonne journée, commissaire, » lança-t-elle à Blenner. « Puissions-nous tous décoller en toute sûreté.
— L’Empereur nous garde, chère madame, » répondit-il. Il la regarda s’éloigner. Le spectacle en valait la peine.
« Bon, où est mon foutu manteau ? » demanda-t-il au tailleur.
Blenner enfila sa gabardine en fendant la foule. Personne, pas même les sergents d’armes qui patrouillaient parmi les étals, n’osait barrer le chemin à un commissaire. Il traversa une petite cour où des soldats jouaient au ballon et entra dans l’infirmerie.
Dedans, un colosse tanith, torse nu, était assis à l’envers sur une chaise de bois pendant que l’un des infirmiers, un gamin maigrichon encore vêtu de sa blouse médicale, tatouait son omoplate avec l’aide d’une aiguille surdimensionnée. Blenner les regarda un instant, fasciné. L’homme était grand et velu et puait le prométhium liquide. Ce n’était pas son premier tatouage. Le dernier en date, à moitié terminé, représentait une carte de jeu, le Roi d’Épées. Les couleurs viendraient après.
— Est-ce vraiment une utilisation appropriée du matériel médical ? » demanda Blenner.
L’infirmier sursauta en prenant conscience de la présence de Blenner. Sa blouse était propre, mais ses doigts tachés de manière permanente par l’encre bleue. Une tasse pleine d’aiguilles était posée non loin. L’homme qui était en train de se faire tatouer tourna sa grosse tête barbue pour regarder le commissaire par-dessus son épaule. Il ne fit même pas mine de se lever ou de saluer.
— Pardon, commissaire, je ne vous ai pas entendu, » dit l’infirmer.
— Vous faites ça, aussi ? » demanda Blenner en lorgnant le tatouage.
— Je l’ai toujours fait, commissaire.
— Il sait manier l’aiguille, » commenta le colosse.
— Comment vous appelez-vous ? » demanda Blenner.
— Lesp, » répondit l’infirmier.
Lesp. Lesp. Tant de nouveaux noms et de nouveaux visages à mémoriser.
— Qu’est-ce que c’est ? » demanda Blenner en désignant le motif.
— Le Roi d’Épées, commissaire, » répondit Lesp.
— Le Roi du Suicide, » grogna le colosse.
— Et vous, quel est votre nom ?
— Brostin.
— Vous savez quoi, soldat Brostin ? » demanda Blenner. « Je crois que vous devriez lever votre cul et me témoigner un brin de politesse. »
Brostin se leva. Il toisa Blenner. Il puait la graisse à feu.
— Vous aimez pas mon encre ? » demanda-t-il.
— Je n’aime pas votre attitude, » répondit Blenner.
— La vie est pleine de déceptions, commissaire.
— Qu’est-ce qu’il signifie, ce roi ? » demanda Blenner.
— C’est ce que je vais être, pas vrai ? » fit Brostin. « Compagnie B, premier peloton. On va être les Rois du Suicide. »
La compagnie B, pensa Blenner.
— Vous êtes un des gars de Rawne ?
— J’appartiens à Rawne et au feu, » répondit Brostin. « Et ça, depuis avant que j’appartienne à la Garde. »
Blenner regarda Lesp.
— C’est endroit n’est pas fait pour ça, » dit-il.
— Commissaire.
— Je pourrais vous faire condamner tous les deux.
— Il y a un problème ? » demanda une voix douce.
Blenner se retourna et se retrouva face au nouveau medicae, qui avait rejoint le régiment sur Balhaut, tout comme Blenner. Ce dernier n’avait eu guère de temps à lui consacrer. Il s’appelait Kolding, et c’était un civil enrôlé par Gaunt. Un albinos, ce qui perturbait un peu Blenner. C’était inquiétant. La peau de Kolding était pâle et ses yeux toujours dissimulés par des lunettes noires. Sa voix était douce et aussi terne que lui-même.
Mais le principal problème qu’avait Blenner avec Kolding venait du fait que ce dernier était un croque-mort, un embaumeur. Pour Blenner, qui était convaincu de ne jamais se tromper, Kolding n’avait rien à faire avec des vivants. Le commissaire ne comprenait pas ce que Gaunt lui trouvait.
— Je viens d’entrer et découvre ce spectacle, » répondit Blenner. « Ça ne va pas.
— Pourquoi ? » demanda calmement Kolding.
— Parce que… » commença Blenner. « Parce que. »
Le docteur Curth entra derrière l’albinos.
— Lesp est l’un des tatoueurs les plus demandés du régiment, commissaire, » expliqua-t-elle.
Elle portait un plateau en acier brossé chargé d’instruments propres. Elle lança un regard insistant à Blenner. Blenner l’aimait bien. Elle était belle, élancée. Il l’avait souvent imaginée en train de lui lancer ce genre de regard. Sauf qu’il en tirait à présent un certain malaise, comme si elle se demandait quelle partie de lui inciser.
— C’est sale, et illégal, docteur, » rétorqua Blenner.
— Je m’en occupe, » dit-elle à Kolding, qui hocha la tête et quitta la pièce.
— Venez en discuter ici, » dit Curth à Blenner. Elle jeta un regard à Lesp et Brostin. « Vous deux, vous finirez plus tard. »
Elle conduisit Blenner dans la petite salle d’examen.
« Lesp est un artiste. Le tatouage est important, en particulier pour les Tanith, mais même les gens de Verghast et de Belladon s’y mettent.
— Le règlement vestimentaire…
— Certains points du règlement sont ignorés quand il s’agit des tatouages des Tanith, » répondit-elle. « Il existe un long précédent, bien établi. Il serait peu sage d’en faire une question de principe, en ce moment.
— C’est une question d’hygiène, » répondit-il. « L’encre, les aiguilles… ce dispensaire est censé être propre.
— Justement, il n’y a pas mieux pour assurer la stérilité des instruments, vous ne croyez pas ? Je préfère qu’ils le fassent ici, où l’on peut désinfecter les aiguilles et panser les tatouages récents plutôt que de devoir traiter des infections attrapées lors de séances à la sauvette. »
Blenner ouvrit la bouche, puis la referma.
— Je… vois que j’ai beaucoup à apprendre du fonctionnement de ce régiment, docteur. Je peux vous appeler Ana ?
— Non, commissaire. Ça ne serait pas approprié. Hormis cela, que puis-je faire pour vous ?
— Je passais, c’est tout.
— En effet. Vous avez l’air agité. Troublé.
— C’est une observation médicale ?
— Les seules que je me permette de faire.
— J’espérais voir le docteur. »
Curth hésita et fit la moue.
— Je suis docteur, commissaire.
— Et de tous les docteurs que j’ai connus, vous avez le plus agréable parfum, » répondit Blenner. « Mais je voulais voir un homme. En privé. »
Curth hocha la tête. Pas étonnant, en particulier de la part d’un lézard tel que Blenner. Elle ne comprenait pas comment Gaunt arrivait à le supporter. Il avait sans doute besoin de quelque onguent pour traiter une infection vénérienne ou une autre, et avait trop honte pour la laisser examiner sa pathétique virilité.
— Le docteur Kolding est…
— Le docteur Dorden, » dit fermement Blenner.
— Je ne veux pas déranger le docteur Dorden.
— Moi, si. »
Curth soupira et se leva. Elle se rendit à la porte de la chambre de Dorden et tapa.
— Le commissaire Blenner veut vous voir, » appela-t-elle.
— Un instant. Je m’apprêtais à sortir.
— Il dit qu’il n’en a pas pour longtemps. » Elle regarda Blenner, qui opina.
— Faites-le entrer. »
Dorden, le chef medicae du régiment, était assis à son bureau et avalait, avec l’aide d’un verre d’eau, la dernière des six pilules qu’il prenait toutes les deux heures. Il lui était désormais impossible de camoufler sa perte de poids et de cheveux. Sa maladie n’était plus un secret, mais on n’en parlait pas. Tout ce que savait Blenner, c’était que l’homme avait déjà fait mentir les pronostics les plus optimistes.
Blenner referma la porte derrière lui.
— Comment puis-je vous aider ? » demanda Dorden.
— J’aimerais que vous me donniez quelque chose.
— Quoi donc, au juste ?
— Un tonique, docteur. Un remède.
— Pour quoi, commissaire ?
— À ce qui me fait souffrir, docteur. » Blenner se força à rire joyeusement.
Dorden ne sourit pas.
— Je n’ai pas toute la journée, » dit-il. « Enfin, j’espère que si, mais je ne sais pas combien de temps il me restera après ça. Alors, si vous voulez bien aller droit au but. »
Blenner s’éclaircit la gorge.
— J’ai peur, » dit-il.
— Comme nous tous. Par le Trône, moi oui, en tout cas.
— Pardonnez-moi, mais je suis sérieux. Et cette peur me coupe tout.
— Reprenez-vous.
— Docteur, je dois commander ces hommes.
— Vous l’avez déjà fait, par le passé. Vous avez une longue carrière derrière vous. Avec qui étiez-vous avant de nous rejoindre ? Les Greygoriens ? Vous avez déjà combattu.
— Écoutez, entre nous, » dit Blenner en s’asseyant en face de Dorden puis en se penchant en avant. « La vie parmi les Greygoriens était plutôt douce. Je veux dire, par le Trône, c’était un détachement de cérémonie. On défilait, on marchait en uniforme de parade. La belle vie.
— Je vous ai pourtant entendu parler, plus d’une fois, de vos exploits sous le feu.
— Eh bien, oui. Je sais raconter de bonnes histoires.
— Gaunt est au courant ? C’est lui qui vous a fait venir.
— Oui, évidemment. Par le Trône, je l’ignore, en fait. Il sait comment j’étais à la Scholam. Je n’ai pas changé. Il doit forcément s’en douter. »
Dorden croisa ses maigres doigts blancs.
— Vaynom, » dit-il, « Nous sommes sur le point de partir pour une mission si importante qu’on ne nous a pas encore révélé ses paramètres. Tout le monde appréhende. C’est parfaitement naturel.
— Mais…
— Vaynom, de quoi avez-vous peur ? De mourir ?
— Par le Trône, je ne suis pas prêt pour ça ! » bafouilla Blenner. « Je ne suis pas encore en paix avec moi-même. Vous êtes peut-être prêt, vous, mais moi je… »
Il s’interrompit et regarda le docteur.
« C’était affreux de ma part, de dire ça. Je vous prie de m’excuser.
— Inutile. Vous avez raison. Je suis prêt. Ce vers quoi nous nous dirigeons ne m’effraye pas du tout.
— Eh bien, j’aimerais avoir un peu de votre secret, alors, » dit Blenner.
— Ça peut s’arranger, » dit Dorden. « Écoutez, Vaynom, je me demande si ce que vous redoutez est vraiment de mourir. Je me demande si vous ne craignez pas, plutôt, d’être percé à jour. De vous retrouver au front et de ne pas vous montrer à la hauteur. »
Blenner soupira.
— Merde, » dit-il. « Je n’y avais même pas pensé. J’étais bloqué sur l’idée de la mort. »
Dorden sourit. Il se leva et prit une bouteille marron sur une étagère encombrée. Il la donna à Blenner. Elle contenait de petites pilules ovales.
— Une par jour, ou quand vous vous sentez particulièrement nerveux. Elles amélioreront votre résistance et vous aideront à voir clair. Venez me voir s’il vous en faut d’autres.
— Merci, docteur. Maintenant, écoutez-moi bien. Je ne veux pas que tout cela…
— Je vous promets que notre échange restera du domaine du secret professionnel.
— Merci.
— Une dernière chose, commissaire. Si vous voulez vraiment vous endurcir, je vous recommande de faire ce que je m’apprête à faire.
— Oui ?
— Prière et recueillement, commissaire. Je suis devenu un habitué des offices. Je crois que c’est ça qui me permet d’être encore là, bien plus que les pilules. Occupez-vous de l’âme et elle fortifiera l’homme bâti autour d’elle. »
Les services du rivage se déroulaient généralement dans la chapelle du camp, mais durant les Fêtes de Transfert, les ecclésiarques avaient pris l’habitude de prêcher et de bénir au milieu de la foire, dehors.
L’ayatani Zweil commençait à peine son sermon du matin quand Dorden arriva. Zweil chantait, perché sur une boîte de munitions, codex à la main. Il était flanqué de deux jeunes garçons de la suite qui agitaient des encensoirs. Ils semblaient s’ennuyer ferme, mais Zweil les payait. Dorden avait choisi de se poster au bout de l’une des files d’étals, et une petite foule s’était déjà rassemblée autour de lui. Il se glissa derrière l’attroupement.
— La Sainte – sainte Sabbat – a créé ces mondes, » dit Zweil. « Elle les a façonnés de sa grâce afin que nous puissions y vivre, et c’est pour cela que nous nous battons afin de les libérer. Elle nous observe, vous savez ? Quand nous travaillons ou guerroyons ou dormons ou mangeons. Elle nous observe même quand on est au petit coin, ce qui est déconcertant, je le sais bien, mais rassurant, aussi. Où en étais-je ? »
Les sermons du vieux prêtre étaient tout sauf conventionnels. Lorsqu’il eut terminé, il traversa la foule qui se dispersait pour rejoindre Dorden.
— Vous voir tous les matins parmi ma congrégation me comble de joie, » dit-il en serrant la main du medicae.
— Parce que je représente une âme de plus ramenée dans le droit chemin ?
— Non, je suis juste soulagé que vous ne soyez pas mort dans votre sommeil. J’ai fait un rêve.
— Ça vous arrive, oui…
— La nuit dernière. Il y avait de jolies filles. Très distrayant. Puis j’en ai fait un autre. La Sainte m’est apparue.
— Vraiment ?
— Non, elle était occupée avec quelque chose d’autre, alors elle m’a envoyé un chien. Le chien m’a dit, ayatani, qu’il a dit, tu dois prier et faire le bien. Tu dois veiller à ce que Dorden vive plus vieux que toi.
— Je vois.
— Je vous en ai déjà parlé ?
— Oui, la semaine dernière.
— Ah. Il faudrait que je trouve autre chose. Peut-être une parabole. Ça marche bien, ça, les paraboles. J’en avais une, d’un très beau bleu, mais un peu serrée.
— Vous ne savez pas vraiment ce qu’est une parabole, pas vrai ?
— Ça se voit tant que ça ?
— Mon père, venir vous voir et prier tous les jours me fait du bien. Je m’en rends compte. On m’a accordé davantage de vie que je ne pouvais me permettre de l’espérer. »
Zweil le prit par le bras et ils commencèrent à marcher le long de l’allée surpeuplée, deux vieillards en promenade. Les garçons aux encensoirs suivaient.
— Je vais veiller sur vous, » dit Zweil. « Oh oui. C’est normal. C’est un peu ma faute si vous êtes dans cette affreuse panade. Si je n’avais pas interverti nos échantillons de sang, c’est moi qui aurais hérité de ce cancer.
— Mon père, vous n’êtes pas très doué non plus en médecine, non ?
— Foutaises. Je sais de quoi je parle. Je vais veiller sur vous. Évidemment, vous emmener au combat n’est pas la meilleure idée qui soit.
— J’ai toujours aimé les Fêtes de Transfert, » dit Dorden. « Il y a toujours beaucoup de joie. D’anticipation.
— Blague à râles.
— Quoi ?
— Blague à râles. C’est un autre nom de ces festivités. Une corruption, comprenez-vous, de ‘‘bacchanales’’. Je songe à me faire un tatouage. Le visage de la beati. Votre gars, Lesp, il tatoue, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Bien. La béati. Avec des nuages illuminés.
— Où allez-vous le faire faire ?
— Ici, sur Menazoïd Sigma, » répondit Zweil. « Oh ! Regardez-moi ce jeune élégant ! »
Ils croisèrent le chemin du soldat Wes Maggs. Maggs portait un uniforme de parade et semblait mal à l’aise.
— Ne vous moquez pas de moi, mon père, » dit-il. « Je déteste être pomponné. » L’uniforme était d’un bleu presque noir, avec des tresses et des insignes d’argent, dont l’emblème du vieux 81 e. Il portait une écharpe rouge, des aiguillettes d’argent et, sur la poitrine gauche, l’ancienne médaille de Belladon : la fleur de belle-dame, dont les pétales écarlates stylisés laissaient couler une unique goutte de sang, pareille à une larme.
— Pourquoi cette tenue ? » demanda Dorden.
— Je fais partie de la garde d’honneur, » répondit Maggs. « Pour l’arrivage. Je ne sais pas pourquoi ils m’ont choisi. Je n’ai rien à faire dans une cérémonie.
— Quel arrivage ?
— Celui de Belladon.
— Ne les faites pas attendre, » glissa Zweil.
— C’est vrai ? » demanda Dorden.
— Quoi donc, docteur ? » fit Maggs en jouant avec le ruban de son képi.
— Ce qu’on dit, pour Wilder.
— Il paraît, » répondit Maggs avant de décamper.
— Vous êtes en retard, » lança le major Baskevyl à Maggs tandis que celui-ci arrivait en courant.
— Pardon, major.
— À votre place. »
Deux compagnies complètes en uniforme de parade s’étaient rassemblées sur la plateforme d’atterrissage. Des bannières frappées de la fleur de Belladon et des armes de Tanith claquaient au vent. Le vaisseau de débarquement venait d’arriver.
— Tenez-vous prêt, » dit Baskevyl en rejoignant les autres officiers. La compagnie D était sous son commandement, la F sous celui de Ferdy Kolosim. Toutes deux se mirent au garde-à-vous. Kolosim salua Basekvyl d’un hochement de tête tandis qu’il approchait.
— C’est une bonne journée pour nous, » dit Kolosim. « Une nouvelle compagnie. Une compagnie de Belladon. Oui, major, précisément le genre de renforts dont a besoin ce régiment.
— Ce régiment s’en sort bien, » répondit Baskevyl. « Mais je comprends ce que vous voulez dire.
— C’est vrai ? C’est le frère de Wilder ? » demanda le capitaine Sloman.
— C’est ce que j’ai entendu dire, » répondit Baskevyl. « C’est son frère. Il a personnellement demandé à nous rejoindre. Ça fait trois ans qu’ils essayent de nous rattraper.
— Juste à temps pour le spectacle, » commenta Kolosim. « Est-ce qu’on sait quel genre d’effectifs ils amènent ? Une compagnie complète ? Dans quelle spécialité ?
— On ne sait rien, » dit Baskevyl.
— Un peu d’infanterie lourde ne nous ferait pas de mal, » dit Sloman. « Ou des armes d’appui.
— Histoire qu’on montre à ces fichus éclaireurs Tanith comment on se bat sur Belladon, » dit Kolosim.
Tous entendirent quelque chose. Un crachement d’explosions, soudain et puissant.
— Qu’est-ce qu… » commença Baskevyl.
Des tambours. Des tambours de marche, crépitant et bruissant, battant à un rythme parfait. Des cymbales. Le martèlement des grosses caisses. Par-dessus tout cela, aussi subit que des sirènes, le rugissement et les vagissements des cuivres.
La compagnie de renfort descendit de la rampe du vaisseau, dans la lumière des soleils, dans leur direction.
— C’est une blague ? » grogna Ferdy Kolosim.
Une fanfare complète. Elle émergea en défilant, battant ses tambours en bandoulières. Les cuivres de ses instruments rutilaient. Ses bannières étaient colorées, neuves. Au moins la moitié des musiciens étaient des femmes.
— Par la colère de Belladon… » commença Sloman.
— Silence ! » coupa Kolosim.
La fanfare manœuvra et vint se mettre en rang face au détachement d’accueil. Sa formation était impeccable. Elle s’immobilisa et le chef de fanfare fit magistralement coïncider la manœuvre avec la conclusion de la musique.
Avec son officier supérieur, il vint à la rencontre du groupe de Baskevyl.
— Major Baskevyl, Premier de Tanith, » se présenta ce dernier en saluant. « Avec moi, le capitaine Kolosim, le capitaine Sloman et le commissaire Blenner. Le commissaire Blenner nous a récemment été détaché pour veiller à la discipline au sein du contingent belladon.
— C’est un honneur, » dit Blenner.
Baskevyl était soulagé d’enfin voir le commissaire : il était arrivé en retard et n’avait pris sa place que durant l’arrivée de la fanfare.
— Capitaine Jakub Wilder, » dit le commandant. « Voici le sergent-chef Yerolemew. »
Pour Baskevyl, ça crevait les yeux. Wilder ressemblait à feu son frère, l’homme qui avait mené le 81 e et été le supérieur et l’ami de Baskevyl. Lucian Wilder, héros de guerre, avait donné son dernier ordre sur Ancreon Sextus il y avait plus de cinq ans. Jakub ressemblait à une copie plus jeune et plus fine de son frère.
— Nous sommes prêts à rejoindre le Premier de Tanith, » annonça Wilder. Il tendit à Baskevyl un parchemin orné d’un ruban rouge. « Nos certificats de rattachement ont été approuvés par le Munitorum.
— Un orchestre, donc, » dit Kolosim.
— Trois sections, et une quatrième de réserve, » confirma Wilder.
— Le truc, c’est que… on n’a pas vraiment besoin d’une musique, » dit Kolosim.
— Ce que veut dire le capitaine Kolosim, » précisa rapidement Baskevyl, « C’est que nous ne nous attendions pas à ce que l’aspect cérémoniel de notre régiment soit ainsi renforcé.
— Nous ne nous contentons pas de jouer de nos instruments. Nous avons aussi des armes, » dit Wilder d’un air pincé. « Nous savons combattre.
— Nous ne voulions pas vous offenser, » dit Baskevyl.
— Vous permettez ? » demanda le chef de fanfare en faisant un pas en avant. C’était un homme grand, d’âge mûr, au visage ridé, avec un soupçon de cheveux blancs. Il arborait une barbe touffue, soigneusement coupée, et un monocle. De sa main gauche, il tenait son bâton doré ; il n’avait pas de main droite. La manche de sa longue tunique, vide, était fermée par une épingle.
« Il y a près de sept ans, nous avons reçu pour instruction de rejoindre le 81 e, » dit-il. « Le capitaine Wilder, le frère de mon commandant, nous a demandés, pour des raisons de moral. »
Je m’en souviens, pensa Baskevyl. Je me souviens qu’il m’a dit : « Je leur ai demandé une musique, par écrit, Bask. Je crois que ça nous donnera un peu de ressort. » Par le Trône, je croyais qu’il plaisantait.
« Vous savez ce que peuvent être les aléas des transferts, » continua Yerolemew. « Nous avons été retardés. Nous sommes arrivés sur Ancreon Sextus longtemps après que vous en soyez partis. J’ai pensé que nous allions être réorientés vers un autre régiment belladon. Mais le capitaine Wilder, ici présent… désirait ardemment rejoindre la formation de feu son frère. Il s’est fait détacher à nous et a œuvré pour que notre demande soit ratifiée.
— Ça a été difficile, » dit Wilder. « Il y a eu d’autres délais. Un orchestre et ses instruments sont aisément négligés en faveur de formations de combat quand la place au sein des transporteurs est limitée. Nous avons toujours constitué une priorité mineure. Mais je voulais être là. Nous voulions être là. »
Il déglutit avec peine. Baskevyl vit un jeune homme qui essayait de faire de son mieux, désespérant de ne pas faire défaut à la mémoire de son aîné. Il fit le signe de l’aquila et lui tendit la main.
— Je connaissais votre frère. J’ai eu l’honneur de pouvoir le considérer comme un ami. Et c’est un honneur de vous avoir avec nous. Bienvenue au sein du Premier de Tanith, capitaine Wilder. »
À côté de lui, le commissaire Blenner glissa discrètement dans sa bouche une autre pilule tirée de la bouteille cachée dans la poche de sa gabardine, l’avala en prétextant une quinte de toux, et sourit.
Il se sentait déjà mieux. Quoi que le pauvre docteur lui ait donné, ça faisait merveilleusement effet.
Une fanfare. Une fanfare. Il pouvait s’en sortir. C’était précisément le genre de domaine qu’il maîtrisait. Des soldats, mais sans le côté ennuyeux du combat.
— Bordel de Feth ! » murmura Larkin. « C’est une fanfare ?
— Non, tu as encore forcé sur la bibine, vieux taré, » répondit Jessi Banda. « C’est une hallucination.
— En fait, » dit Raess, « Lark a raison. C’est une putain de fanfare. »
Menés par Larkin, dix tireurs d’élite de la compagnie, les dix meilleurs, s’étaient frayé un chemin à travers la foule. Ils progressaient lentement, parce que le vieux sniper n’était plus aussi rapide sur ses jambes que par le passé. Il boitait sur son pied artificiel. Fou ou non, tous le respectaient, même Banda, l’arrogante verghastite, et Questa, le dur à cuire belladon. Tous avaient gagné leur dragonne, mais Larkin tirait mieux que n’importe lequel d’entre eux.
La foule s’ouvrit pour leur laisser un bref aperçu de la plateforme, où allaient et venaient les transports. On apercevait les bannières de Belladon, le scintillement du soleil sur le cuivre.
— Par le Trône, » murmura Lyndon Questa. « Mes gars ont ramené une foutue fanfare.
— Ça fait plaisir de voir que les Belladon viennent enrichir notre force de frappe, » siffla Banda.
— Va te faire foutre.
— Dans tes rêves, » sourit-elle.
Nessa signa une question et Larkin lui répondit dans la même langue, en désignant la scène qui se déroulait en dessous. Elle n’avait pas entendu les tambours, naturellement.
Un sourire lui barra le visage.
— Ils jouent bien ? » demanda-t-elle.
— Oui, c’est vraiment le détail important, Nessa, » rétorqua Banda.
Ils s’extirpèrent de la foule et pénétrèrent dans le long hall où les équipes du Munitorum et les serviteurs déchargeaient des caisses de matériel depuis des camions à longues remorques.
— Qu’est-ce qu’on… gn… gn… gn… fait ici, Larkin ? » bafouilla Merrt à cause de sa vilaine mâchoire augmétique.
— C’est une surprise, » répondit Larkin. « Venez. »
Un groupe de soldats de Tanith les attendait, commandé par le capitaine Domor.
— Salut, Shog, » dit Larkin.
— Alors, qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Domor.
— Eh ben, le commandant a dit qu’on allait recevoir un entraînement spécialisé, pas vrai ? Mes tireurs et tes gars ?
— Oui, mais il n’a pas dit quoi et il n’a pas dit pourquoi.
— Ah, on peut aussi être malin. On peut passer outre l’aide de camp de Gaunt, peut-être bien en faisant diversion. Banda est douée pour ça.
— Beltayn est comme de la glaise entre mes doigts, » ronronna Banda.
— Du coup, pendant que Bel a les mains bien occupées…
— Métaphoriquement, » précisa la sniper.
— …On peut jeter un petit coup d’œil aux formulaires de ravitaillement du régiment. Voir le genre de matos qui arrive, à qui il est assigné. Du coup, on peut se faire sa petite idée.
— Et est-ce qu’on va partager cette petite idée ? » demanda Raglon. « Ou est-ce qu’on va s’en prendre une ?
— Patience, Rags, » répondit Larkin. Il boitilla vers une pile de caisses. « Ça, c’est pour toi, Shog. Plein de bon matériel pour tes gars. Et ça, c’est pour moi. Envoie le pied-de-biche, Raess. »
Raess s’exécuta. Le vieux sniper entreprit de faire sauter le couvercle d’une caisse.
— Eh ! Vous n’avez pas le droit ! » leur lança un technicien du Munitorum.
— Dégage ! » gronda Banda, et l’homme s’empressa d’obéir.
— Regardez-moi ça, » sourit Larkin en tirant un premier objet de la caisse.
— Par l’Empereur-Dieu, qu’est-ce que c’est ? » demanda Raess.
— Des fusils, » dit Banda en sortant une arme à son tour. « De vieux fusils pourris à verrou et munitions solides. Qu’est-ce que c’est que cette merde ?
— C’est quoi, ces munitions ? » demanda Questa. Il brandit une balle de gros calibre, munie d’un culot en laiton et d’une tête qui semblait faite de verre.
— Je veux mon long-las, » dit Banda. « Je touche pas à ça.
— Qu’est-ce qu’on est censés chasser ? » demanda Nessa.
Larkin porta le fusil qu’il tenait à sa joue, actionna le verrou âgé mais bien entretenu, et visa.
— Des larisels, » dit-il. « Comme au bon vieux temps.
— Ça y est, » fit Banda. « Ce vieux taré a enfin complètement perdu la boule. »
Larkin balaya les environs et se rendit subitement compte qu’il avait une cible dans sa mire de fer.
— Pardon ! » s’écria-t-il en baissant l’arme. « Je vous avais pas vue, m’dame.
— Je cherche le capitaine Daur, » dit Élodie.
— Il est dans le hall deux, m’dame, » répondit Domor. « Pour la réception de l’arrivage.
— Ah, d’accord. » Élodie tenait la veste d’apparat. « J’avais cru comprendre quatre. Merci. »
Elle s’empressa de ressortir.
— Tu veux bien nous expliquer ? » demanda Raess à Larkin.
— Certainement. » Larkin savourait encore la sensation de l’arme dans ses mains.
— Et qu’est-ce que je fais là, au juste ? » demanda Merrt. « Tout le monde sait que je ne… gn… gn… gn… tire plus droit.
— Merrt, mon ami, » répondit Larkin. « Tu étais le meilleur tireur que j’aie jamais connu. J’ai décidé de te réapprendre. »
— Navrée d’être en retard, » dit Élodie. « Je me suis perdue.
— Ce n’est pas grave, » répondit Daur. Il lui prit la veste et l’embrassa sur la joue. « J’ai encore un peu de temps.
— Tu as besoin de moi ?
— Non. Je me débrouille, à partir de maintenant.
— Je te verrai plus tard, alors.
— Il y a une chose dont je voulais te parler.
— Ça peut attendre que tu aies fini. » dit-elle en s’éclipsant.
De retour dans leurs quartiers, elle fit un peu de ménage. Elle espérait que son retard ne causerait pas de problèmes à Daur.
Elle commença à faire leurs bagages. Sous une petite pile de livres, dans le tiroir d’une commode, elle trouva une liasse de documents.
Demande de permis de mariage, disait l’en-tête.
Ban Daur enfila sa veste d’apparat, la boutonna, puis passa son képi et boucla son baudrier et son holster d’officier.
Le major Kolea apparut dans l’embrasure de la porte, flanqué du commissaire Ludd. Tous deux portaient également leur uniforme de cérémonie.
— Vous êtes prêt ? » demanda Kolea.
— Oui. »
Ils sortirent, traversèrent le hall de dépôt pour gagner la plateforme tachée d’huile qui s’étendait devant. La navette Arvus venait de se poser. De la vapeur jaillissait de ses turbines directionnelles.
Entourés d’une garde d’honneur réduite de soldats tanith et verghastites, Daur, Kolea et Ludd approchèrent du petit appareil. Son écoutille était en train de s’ouvrir.
Six silhouettes en descendirent. Les quatre premières étaient habillées d’un uniforme qui gonfla le cœur de Daur d’une fierté inattendue. Bleu, avec un casque à pointe. C’était la garde de la ruche de Verghast, dont l’uniforme était très similaire à celui des FDP qu’ils portaient jadis, à Vervun.
Deux de ces hommes étaient des gardes, dont l’un portait un aigle bicéphale sur son gantelet de cuir. Le psyber-rapace était coiffé d’un capuchon. Il frémissait et hérissait ses plumes.
La plus haute silhouette était une femme qui arborait les insignes d’un major. Elle était plus vieille, musclée et légèrement hagarde. L’autre, plus petite, était un capitaine.
— Major Pasha Petrushkevskaya, » dit la première. Elle fit le signe de l’aquila. « Au rapport pour servir parmi le Premier de Tanith.
— Bienvenue, » dit Kolea.
— J’ai six compagnies complètes, » continua Petrushkevskaya. « Toutes recrutées sur Verghast et composées de Verghastites. Elles attendant en orbite d’être transférées dans vos vaisseaux. Elles sont honorées de perpétuer une noble tradition et de rejoindre, enfin, le régiment du Héros du Peuple.
— Je suis le major Gol Kolea. »
Petrushkevskaya salua.
— Votre nom est célèbre, aussi, » dit-elle. « Vous êtes le héros des compagnies improvisées. C’est un honneur.
— Merci, » dit Kolea. « Mais je crois savoir que vous avez vous-même servi parmi les compagnies improvisées, durant la guerre contre les Zoïcans.
— Nous ne nous sommes pas rencontrés.
— C’était une grosse guerre. »
Elle acquiesça.
— Voici mon second, » dit-elle en désignant la deuxième femme. « Le capitaine Ornella Zhukova.
— Jadis de l’état-major des FDP de Hass Ouest, » compléta Daur avec un large sourire.
— Je ne pensais pas que vous vous souviendriez de moi, » dit Zhukova. Elle était très jolie, la peau olive et les cheveux noirs courts, noués en queue-de-cheval. Ses traits étaient élégamment symétriques. « Je n’étais qu’un jeune officier, et vous étiez capitaine.
— Vous vous connaissez ? » sourit Kolea.
— De plaisantes retrouvailles, » dit Zhukova.
Petrushkevskaya fit un pas en arrière pour présenter les deux autres membres du groupe. L’un était une femme athlétique d’une beauté frappante. Sa tête était rasée ; seule une fine couche de duvet mettait en relief l’arche sculpturale de son crâne. Elle portait une combinaison blindée et sa poitrine était ornée d’une rose d’acier minutieusement ouvragée. À sa ceinture, son arme était dissimulée par une étoffe rouge, comme le voulait la coutume verghastite. Elle était une civile, une garde du corps de la haute ruche, comprit Daur, une employée aussi bien payée que capable.
L’autre nouveau venu était visiblement son employeur. Il portait une combinaison noire toute simple et des bottes. C’était un jeune homme de quinze ou seize ans tout au plus, qui n’avait pas encore perdu la fragilité de l’adolescence. Son visage étroit était d’une beauté frappante, presque féminine. Il avait les cheveux blonds.
— Voici Meritous Felyx Chass de la maison Chass, » annonça Petrushkevskaya.
— Monsieur, » saluèrent Kolea et Daur à l’unisson.
L’adolescent les regarda avec dédain.
— Où est Gaunt ? » demanda-t-il.
— On nous a envoyés vous accueillir, » dit Kolea, « et vous faire part de la joie que…
— Ça ne suffira pas, » dit la garde du corps avec un accent verghastite particulièrement prononcé. Ses lèvres étaient aussi rouges que l’étoffe cachant son arme.
— Ça va, Maddalena, » dit le garçon.
— Certainement pas, » rétorqua la garde du corps. Elle vint se planter devant Kolea, face à face avec lui.
« Verghast vous envoie six compagnies, » dit-elle, « En l’honneur de la dette qu’a notre ruche envers votre commandant, et le Héros du Peuple ne prend pas la peine de nous recevoir en personne ?
— C’est malheureusement le cas, » répondit Kolea.
— Ce jeune homme, » poursuivit la femme en désignant le maigre adolescent, « Est Meritous Felyx Chass, petit fils de Lord Chass en personne. Sa mère est l’héritière de la maison Chass. Il est venu faire l’honneur de servir votre régiment en tant qu’officier subalterne. Êtes-vous en train de me dire qu’Ibram Gaunt a mieux à faire que de l’accueillir ?
— Je n’ai que deux choses à répondre, » dit Kolea d’une voix parfaitement calme. « La première, espèce d’arrogante pouffiasse de la haute, c’est que vous devrez l’appeler colonel-commissaire Ibram Gaunt. Et la deuxième, c’est que, oui, en ce moment, il a mieux à faire. »
OceanofPDF.com