Opération Génésias
[6] :
— Giuliana ! Vieni a servici un caffe ! [6]
Il eût été aussi impensable qu’inconvenant de refuser, et une petite bonne femme ridée aux cheveux gris s’empressa d’apporter tasses et cafetière. Durant plus de trois quarts d’heure, le sympathique érudit fut intarissable, accompagnant ses propos de force gestes et exclamations passionnées. Roger se permettait parfois de l’interrompre, relançant ainsi le débit du vieil homme. Avant de se séparer, Luigi Faggio insista encore pour offrir à ses visiteurs un petit verre d’âpre grappa du pays, puis, sur le pas de la porte, il s’adressa à Sylvain :
— Congratulazioni, giovanotto… E spero che il tuo libro venga tradotto in italiano !
Le commissaire expliqua aussitôt :
— Il te félicite, et espère que ton livre sera traduit en italien…
Le jeune homme sourit et serra la main de leur hôte :
— Grazie… Molto grazie !
À peine assis dans la Renault, Sylvain s’enquit :
— Alors ? C’était intéressant ?
— Attends, mon ami… Nous n’allons pas discuter devant la maison de ce brave monsieur ! Je te raconterai tout en roulant !
Voyant que Roger ne faisait pas demi-tour et continuait sa route en direction des pentes du mont Vettore, Sylvain s’inquiéta :
— Mais… où vas-tu ?
— Jusqu’à une petite carrière où nous pourrons laisser ce véhicule pour une petite randonnée pédestre ! répliqua le commissaire en empruntant un chemin pierreux. En continuant le sentier durant environ un quart d’heure, nous devrions avoir un beau point de vue de hauteur sur “ Natura Selviaggia ”…
— Ça tombe bien, j’ai amené mes jumelles…
— Pourquoi ? Tu as déjà vu tout cela de bien plus près !
— Ne plaisante pas, et dis-moi plutôt ce que tu as appris auprès de ce vieux bonhomme…
— Voici la carrière… Je vais tout te raconter au fil du chemin !
— Tu tiens à me faire languir ? supposa le jeune homme sur le ton de la plaisanterie.
— Mais non ! D’autant plus que j’ai surtout eu droit à écouter des fadaises seulement dignes de figurer dans des livres de contes pour enfants…
Il se gara sur le bord de la carrière de calcaire blanc, le seul endroit qui permettait à un véhicule à quatre roues de faire demi-tour. Sans plus attendre, il descendit de la voiture et aborda d’un pas tranquille la sente qui courait presque horizontalement à flanc de pente. Puis, avec un sourire, il jeta un coup d’œil amusé à celui qu’il avait fait passer pour son neveu :
— Alors, pour ta gouverne, nous sommes ici sur un territoire sacré depuis des millénaires ! Figure-toi que la Sibylle, un genre de prophétesse confidente des gens du cru qui avait le don de prévoir l’avenir, se cache depuis l’aube des temps dans des grottes profondes enfouies sous la montagne… Elle est entourée d’un bestiaire fantastique pacifique et merveilleux, mais qui se régénère une fois par semaine en se transformant en créatures monstrueuses et malveillantes…
— Le bien se nourrissant du mal, en quelque sorte !
— Il y a aussi le lac qui conserverait en un sac le corps de Ponce Pilate, raison pour laquelle il porterait son nom. En fait, tout ce territoire demeure le rendez-vous préféré des sorciers, devins, fées, et mages de tout poil ! Il me serait trop long de détailler tous les épisodes merveilleux ou inquiétants dont sont empreintes ces montagnes prodigieuses, mais dis-toi bien que les humains que nous sommes sont difficilement tolérés sur le sol que nous foulons. Des entités mystérieuses et démoniaques rôdent tout autour de nous…
— Tu ne cesseras donc pas de te moquer ? râla Sylvain. Dis plutôt qu’à part ce ramassis de superstitions et de légendes, tu n’as rien appris de plus que ce que nous savions !
— Mais non ! J’ajouterai que de sombres forces reprennent possession de la région depuis trois ou quatre ans. Certains ont vu le soir des chauves-souris énormes, d’autres ont prétendu avoir aperçu un lièvre affolé grimper dans un arbre, un pêcheur aurait ferré des rats dans un lac de montagne, des randonneurs auraient photographié en hiver des grenouilles sautant sur la glace, on aurait abattu un chevreuil au pelage rayé noir et blanc comme celui d’un zèbre, un sanglier serait…
— Arrête, arrête ! protesta le jeune homme en riant. J’en ai assez entendu comme ça… Et c’est pour ça que nous avons fait le déplacement ?
— Si certains ne croient pas à ces balivernes, d’autres sont persuadés de la réalité de tels racontars… Cette région des Apennins est réputée pour l’attachement de ses habitants aux légendes anciennes, au merveilleux, et aux superstitions en tous genres…
— Je ne vois pas en quoi cela va faire avancer nos recherches ?
Roger Plantier se mit à rire à son tour :
— Honnêtement, moi non plus !
Le chemin s’était déroulé sous leurs pas dans le creux d’un vallon herbu avant de remonter à flanc de pente et de s’étirer jusqu’à une légère côte en s’enfonçant dans les bois. Au détour d’un crochet, les deux hommes s’arrêtèrent et le commissaire hocha la tête :
— Voilà donc ton fameux parc !
Loin au-dessous d’eux, une double barrière délimitait une vaste prairie de montagne avant de se perdre sous les arbres, au sein desquels elle devait enclore une large portion de forêt et d’espaces rocheux. Des parcelles grillagées enfermaient les secteurs dans lesquels évoluaient différentes espèces d’animaux.
— Tu vois, précisa Sylvain, le petit bâtiment d’accueil, tout là-bas, et dans ce bosquet en retrait cet autre édifice que l’on m’a dit être des locaux techniques et vétérinaires… Tiens : prends donc mes jumelles !
Les yeux rivés aux oculaires, Roger commenta :
— Oui, je vois… Trois voitures seulement sur le parking visiteurs, alors qu’il y en a une demi-douzaine derrière la structure que tu viens d’évoquer. Et je n’y discerne pas de Fiat Typo grise.
— L’équipe de vauriens que nous avons suivie ne doit pas s’y rendre tous les jours !
— Je me demande quels mystérieux engrenages peuvent bien relier “ IntechPlus ” et ce “ Natura Selviaggia ” ? Et quel rapport il peut y avoir entre l’électronique, la génomique, et un banal zoo souhaitant rester le plus inconnu possible…
— Ça, on ne peut pas le dire… Sinon que la fabrique de puces informatiques et le parc animalier ne sont pas ce qu’ils paraissent, et qu’ils cachent sans doute tous deux des pratiques beaucoup moins avouables !
— Sans doute, mais lesquelles ?
— Je sais, je sais : là est la question…
Le policier s’attarda encore un moment pour observer à l’aide des jumelles chaque domaine animalier, des loups aux éléphants, des girafes aux rhinocéros, des félins aux ours ou aux gorilles…
— Finalement, ce parc n’a rien à envier à beaucoup d’autres plus classiques, conclut-il. Et les animaux ont malgré tout l’air particulièrement à l’aise, avec pour chaque espèce un espace considérable de liberté ! Il n’y manque que le public…
— Public dont l’abondance n’est nullement souhaitée, je te rappelle !
— Oui, je sais : la lubie d’un obscur et énigmatique mécène ultra-millionnaire qui ne rechigne pas à subventionner ce caprice à fonds perdus… Après ce que nous avons découvert depuis notre arrivée en Italie, il suffit d’y croire ! Ce n’est pas à nous qu’on va le faire gober, n’est-ce pas ? Mais je crois qu’il ne sert à rien de nous éterniser ici, maintenant. Autant rentrer sur Orvieto, non ?
— Je suis d’accord avec toi, d’autant plus que le trajet est long…
— Oui… à peu près autant qu’à l’aller ! railla le commissaire en reprenant la direction de la carrière. Et comme tu as conduit à l’aller, c’est à moi de le faire pour le retour…
— Comme tu veux, Roger ! Comme tu veux…
* * *
*
Ce fut après un trajet marqué par le silence que les deux occupants de la Twingo parvinrent en vue d’Orvieto. Sans se le dire, Sylvain comme Roger se sentaient plutôt déçus de ce périple. Une journée de perdue dans leur quête de la vérité ! Une journée de perdue pour entendre des inepties. Une journée de perdue sans pouvoir rien tenter pour libérer les savants qu’ils pensaient enfermés sous terre dans les sous-sols d’ “ IntechPlus ”… et particulièrement Chloé et le professeur Griveau… Il y avait de quoi se sentir un peu découragé ! À tel point que, le soir commençant à tomber et le soleil se tapissant peu à peu derrière l’horizon, Roger décida :
— Pas la peine d’attendre l’hôtel pour nous restaurer, non ? Autant nous arrêter au plus tôt pour mettre les pieds sous la table, ça fera une pause…
— Pourquoi pas ?
Ils venaient de dépasser Orte, une petite cité qui étonna Sylvain à la voir ainsi sur la gauche dominer sa falaise, mais son ami n’entendait pas s’enferrer dans le labyrinthe d’un centre-ville ancien. Il préféra sortir de la voie rapide quelques kilomètres plus loin, à la hauteur d’Attigliano, et se trouva vite devant un hôtel-restaurant moderne disposant d’un vaste parking.
— Ce ne sera certes pas un haut-lieu de la gastronomie, prévint Roger, mais c’est tout de même pratique…
Ils furent malgré tout surpris, car les lasagnes qu’ils commandèrent s’avérèrent particulièrement gustatives. Entre deux plats, le jeune homme s’amusa à consulter le dépliant touristique multilingue qu’il avait glané à l’accueil et remarqua :
— Tiens, à Orte aussi, il existe un réseau souterrain creusé depuis l’antiquité jusqu’au moyen-âge…
— C’est souvent le cas, en Italie… Une manie qui remonte aux Étrusques, au départ pour collecter les eaux, mais qui, au fil des siècles, a servi à creuser des refuges, des ateliers, des écuries, des pigeonniers, des catacombes, des escaliers, des passages, et j’en oublie ! Sans parler des catacombes de Rome, il existe de tels réseaux sous Naples, sous Pérouse, sous Pistoia, sous Catane, sous Turin, sous Syracuse et tant d’autres…
— Tu me sembles connaître tout cela sur le bout du doigt ?
— Il fallait bien que je visite le pays de ma Mama…
Il fut interrompu par la sonnerie de son téléphone et décrocha :
— Ah ! C’est vous, Paola ? Je ne m’attendais pas à un appel si tôt… Comment ? Déjà ? Ce sera avec plaisir… À demain, donc !
Il raccrocha et Sylvain s’étonna à son tour :
— Eh, bien ! Elle aura fait vite…
— Et c’est tant mieux ! Grâce à elle, nous aurons peut-être bientôt de nouvelles pistes ?
— Espérons-le, car pour le moment je ne vois pas ce que nous pourrions faire de plus !
— Moi non plus… sinon traquer une prochaine sortie de la Fiat de l’enclos d’ “ IntechPlus ”, la filer, et essayer de trouver l’occasion de lui coller ma balise G.P.S au cul. Mais je ne sais pas si ça nous mènera bien loin…
— Il y a peut-être d’autres liens que celui qui rattache “ IntechPlus ” à ce “ Natura Selviaggia ” ? Ça vaut le coup de s’en assurer… De toute façon, ça sera sans doute plus profitable que nos investigations d’aujourd’hui. Tout ce temps et ces kilomètres perdus pour entendre des sornettes et des légendes, quel gaspillage !
— Allons, allons… Ne désespère pas, c’est toujours mieux que rien ! Et nous ne faisons que commencer…
— Oui, mais durant ce temps, nos otages sont toujours enfermés !
— Que veux-tu que l’on y fasse, pour le moment ? On ne va tout de même pas prendre d’assaut “ IntechPlus ”à nous deux et sans armes ! Tu te vois jouer les Rambo ?
— Pour le moment, ce serait plus James Bond, mais il nous manque les gadgets !
— Tu as raison… mais il nous faut maintenant rentrer à notre hôtel. Nous y verrons peut-être plus clair demain ?
— Je prendrais bien un petit digestif, avant, histoire de me remonter le moral. Et toi ?
— Ah ! Si tu me prends par les sentiments…
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Lorsque Sylvain descendit de sa chambre plus tôt que d’ordinaire, il fut surpris de voir que le commissaire ne l’avait pas précédé pour le petit-déjeuner traditionnel, et plus surpris encore de voir Paola Sereni déjà installée à une table. La jeune journaliste lui adressa un sourire des plus charmants :
— Rassurez-vous, je suis arrivée il n’y a pas dix minutes !
— Vous avez donc pris la route avant l’aube ? Un bon café et une petite collation matinale devraient s’imposer ?
— Ce sera volontiers ! admit-elle alors qu’il s’asseyait en face d’elle. Le trajet m’a mise en appétit…
— Alors, ne vous privez surtout pas : vous pouvez vous servir à volonté ! Mais comment se fait-il que vous ayez fait si vite ?
— Ce que vous m’avez révélé n’a fait qu’aiguiser ma curiosité, vous savez…et, comme je suis bien consciente que j’ai été plus ou moins achetée pour abandonner mes enquêtes sur le montage financier opaque d’ “ IntechPlus ” et de “ MicroTek ”, ça n’a fait que me motiver. J’ai un poste certes bien payé au “ Messaggero ”, mais qui n’est presque que symbolique : on ne me laisse enquêter que sur des faits divers d’une banalité sans égale, et ce n’est vraiment pas l’idée que je me fais de mon métier ! De plus, je suis assez contente de m’investir dans une affaire qui m’avait déjà interpellée à l’époque…
— Et… vous n’avez pas eu de problèmes pour justifier de votre absence ?
Elle éclata de rire :
— Comme je viens de vous le dire, je ne suis pas considérée comme une femme reporter de renom ! Et cela a plutôt amusé mon responsable lorsque je lui ai dit que je souhaitais rédiger un article sur les structures souterraines antiques de nos régions. J’ai même eu le sentiment que cela l’arrangeait ! Tout le temps où je ne pointerai pas à la rédaction, ce sera autant de soucis en moins, pour lui, comme celui de me trouver quotidiennement des sujets mineurs à traiter… Je vaux mieux que ça, mais la situation a fait que je n’ai pas eu la possibilité d’en apporter la preuve. Ce n’est pas demain que j’aurai en vue des scoops intéressants en restant à Rome, alors que je crois fermement qu’il y a du grain à moudre auprès de vous et de ce que vous avez découvert !
— Tant mieux : à deux, nous nous sentions un peu perdus… Ce sera un peu mieux à trois ! Mais voici notre commissaire qui arrive…
Roger Plantier ouvrit de grands yeux ébahis en arrivant devant la table :
— Paola ! Déjà ici ? Mais vous avez roulé aux aurores, et même avant !
— C’est sans doute que je me sentais pressée de me consacrer aux faits plus que mystérieux que vous m’avez confiés…
— Cela veut dire que vous êtes des nôtres, alors ? ajouta le commissaire en s’asseyant.
— Quelle question ! Mais bien sûr, d’autant plus que cela recoupe mes toutes premières investigations lorsque j’étais encore au “ Corriere dell’ Umbria ”…
— Alors, vous n’êtes pas au bout de vos surprises ! Mais nous en parlerons après cette collation : j’ai une faim de loup !
Sans plus attendre, le policier attaqua voracement ses croissants et ses tartines beurrées et abondamment “ confiturées ”… Il eut un moment de silence que la jeune femme mit à profit pour détailler Sylvain, qui s’en sentit aussitôt gêné. Il avait si peu l’habitude d’être l’objet de l’attention d’aussi belles créatures ! Et, surtout, il ne pouvait s’arracher de l’esprit l’image de Chloé… laquelle n’avait d’ailleurs rien à envier aux charmes de cette agréable poupée… Paola, après avoir vidé sa tasse, osa la première reprendre la conversation :
— Arrêtez-moi si je me trompe, Sylvain, mais je vais tenter de résumer les choses… Si j’ai bien compris, votre compagne est une scientifique reconnue dans le domaine de la biogénétique humaine, et elle a sans aucun doute été enlevée, puisque vous avez vous-même été anesthésié par ses ravisseurs. Avec l’aide de monsieur Plantier, vous avez pu découvrir que ce cas n’était pas unique, et que d’autres spécialistes de cette discipline avaient eux aussi disparu de leur centre de recherches, mais sous des motifs censés relever d’une décision volontaire… J’ai vérifié, vous vous en doutez, et j’ai effectivement recensé un certain nombre de cas. Ce que je comprends moins, c’est comment vous avez été amenés à finir par vous pencher sur Orvieto et “ IntechPlus ”…
Après un accord tacite obtenu d’un coup d’œil de la part du commissaire Plantier, Sylvain se décida à détailler leur enquête par le menu. Il révéla ainsi à la jeune femme les pistes laissées par Chloé désignant l’Italie, la participation plus que folle du professeur Griveau et son initiative de se jeter dans la gueule du loup, la filature de ses ravisseurs jusqu’à Orvieto, et les indices leur permettant de penser que le choix de ce site était lié au creusement d’un complexe scientifique dans le sous-sol de tuf se trouvant sous l’entreprise “ IntechPlus ”…
— Nous n’avons plus aucun doute : c’est bien dans des souterrains creusés à cet effet que tous ces savants de renom sont contraints de mener des recherches interdites par une morale éthique normalement respectée dans le monde entier…
Paola réprima un large sourire :
— Rien que cela, c’est un scoop énorme ! Et qui ferait la une de la presse écrite comme télévisée…
— Non, non, intervint Roger, la bouche pleine. Il serait de la plus grande imprudence de laisser filtrer la moindre information : il en va de la sécurité de tous ces gens que l’on peut sans ambiguïté appeler otages ! C’est lorsqu’ils seront libérés que vous pourrez lancer dans les médias ce qui sera une véritable bombe… et, j’en suis sûr, le départ pour vous d’une brillante carrière au plus haut niveau.
— Soyez certain que je ne publierai rien tant que nous n’aurons pas vu le dénouement de cette affaire !
Un nouveau silence, puis le commissaire ajouta :
— Et Sylvain ne vous a pas tout dit : le mystère qui nous occupe étend ses ramifications jusqu’aux monts Sibyllins !
Le jeune homme ne se fit pas prier pour révéler à leur toute nouvelle collaboratrice les liens d’ “ IntechPlus ” avec “ Natura Selviaggia ” :
— Un parc animalier ? s’étonna-t-elle. Mais quel rapport ? Et je n’ai jamais entendu parler de ce site…
— C’est bien ce qui est bizarre. Il est, d’après ce que l’on m’en a dit, le fruit d’une toquade d’un riche mécène qui ne veut à aucun prix la moindre publicité, pour le bien et la tranquillité des bêtes. Je ne sais, en pleine saison, s’il y a plus d’une dizaine de visiteurs par jour ! Des visiteurs qui ne viennent que grâce à un bouche-à-oreille on ne peut plus confidentiel, puisque tout est fait afin que ce zoo reste le plus inconnu possible du public.
— C’est complètement fou !
— Je ne vous le fais pas dire, Paola…
— Allons ! Arrêtons avec ces “ vous ” ridicules… Nous sommes presque du même âge, non ?
— Ce qui veut dire que c’est moi, le vieux ? fit mine de s’indigner Roger. Je te signale, gamine, qu’on peut me tutoyer à partir du moment où on se connaît un peu, ce qui est le cas !
— Bien, bien… Le “ tu ” pour tous, ce sera plus simple ! Mais par quoi allons-nous commencer cette collaboration ?
Le commissaire soupira :
— C’est bien là le hic. Je ne vois pour l’instant qu’essayer de coller un mouchard G.P.S sous la seule voiture dont nous sommes sûrs qu’elle est conduite par ceux qui ont enlevé notre brave professeur Griveau. C’est essentiel, car le stylo-espion qu’il a dû glisser dans les coussins du siège arrière, étant resté allumé, ne saurait tarder à être complétement déchargé. Pour le reste, il nous faudra attendre de nouvelles informations, et c’est peut-être là que vous… que tu pourras faire valoir tes talents d’investigatrice, ma belle ?
— Je l’espère bien, et ça me convient ! J’ai amené avec moi tous les documents concernant “ IntechPlus ” que j’avais collectés à l’époque, mon ordinateur, mes carnets d’adresses, et je vais me faire un plaisir de renouer avec une enquête que l’on m’avait obligée de cesser ! De plus, mes parents vont être enchantés de me voir réintégrer la maison pour quelque temps…
— Alors, rendez-vous tous les soirs ici même pour un rapport quotidien ! Nous échangerons nos informations tout en soupant… La cuisine de l’ “ Oasi dei Apostoli ” est tout à fait à la hauteur : pas besoin d’aller plus loin pour satisfaire nos papilles !
La petite journaliste s’enthousiasma :
— Le temps de me consacrer à la joie d’embrasser mes parents, et je me mets à la tâche ! En attendant, je vous laisse un double des documents que j’avais réunis pour mon enquête avortée d’il y a presque quatre ans… Et je serai là ce soir… en espérant avoir trouvé quelques bribes de vérités susceptibles de faire avancer les choses ?
— Nous l’espérons aussi, Paola !
— En tout cas, répliqua-t-elle, je suis vraiment heureuse d’être confrontée à une énigme aussi étrange, et j’entends bien m’y consacrer entièrement !
Sylvain, subitement plus optimiste que la veille, ne put s’empêcher de clamer :
— À nous trois, j’ai l’impression que nous serons invincibles !
L’éclair fugitif d’un instant, il le crut vraiment…
Une fois que Paola eût disparu en sautillant comme une gamine, Roger s’interrogea :
— Que faire, maintenant, pour ne pas gaspiller notre temps ?
— J’aimerais bien t’aider dans tes investigations, mais la barrière du langage m’en empêche…
— C’est vrai, admit le commissaire. Aussi, je te propose de rester en chambre et d’étudier les paperasses que nous a laissées notre charmante nouvelle alliée. Peut-être y trouveras-tu du grain à moudre ?
— Tu oublies là encore que je ne connais pas l’italien !
— Allons… La prose des journaux reste assez simple pour que tu comprennes le sens à l’aide des nombreux mots qui ressemblent au français ! Et puis, à l’aide de ton ordinateur portable et d’Internet, tu accéderas facilement à des traductions en ligne… Quant à moi, j’ai dans l’idée de rester en planque près d’ “ IntechPlus ” pour surveiller les allées et venues, noter les passages de véhicules, afin d’essayer de repérer d’autres liens avec cette étrange société. Ça te va, comme programme ?
— On peut toujours essayer…
* * *
*
Assis sur son lit, le dos bien calé sur ses oreillers, Sylvain entreprit de consulter les liasses que leur avait confiées Paola.
— Ah ! On peut dire qu’elle en avait rempli, des pages et des pages ! Dont beaucoup qui n’ont sans doute jamais été publiées dans le “ Corriere ”…
Des ébauches d’articles, des notes, des photos, des références… Patiemment, le jeune se mit à éplucher un à un ces documents, comme pour se faire une idée. Il renonça vite à essayer de comprendre le contenu de ces lignes sans un outil adapté, et se leva pour connecter son ordinateur au Wifi de l’hôtel.
— Allons… Traduction italien-français, nous y voilà ! Voyons… « Lavoro smodato per un’ azienda modesta. L’elefante que dà alla luce un topo… » « Des travaux démesurés pour une entreprise modeste. L’éléphant qui accouche d’une souris… » c’est tout à fait ça ! Ah ! Voici des notes plus intéressantes : l’embrouillamini de la structure juridique d’ “ IntechPlus ”…
Il apprit ainsi que, selon les recherches de la journaliste, cette entreprise d’Orvieto dépendait de “ MicroTek ”, implantée en Irlande, et filiale de “ Mondial Tech ”, une société panaméenne n’étant qu’une boîte aux lettres et filiale elle-même d’ “ IntelWorld ”, domiciliée aux Bahamas…
— Etcétéra, etcétéra… Un véritable arbre généalogique compliqué, avec ici ou là de gros points d’interrogation ! Et qui se perd dans le flou des paradis fiscaux de toute la planète : Samoa, Trinité-et-Tobago, Îles Marshall, Chypre, Botswana, Hong-Kong, et j’en passe. Paola avait bien toutes les raisons d’essayer de décortiquer ce micmac, qui ne doit pas seulement cacher des malversations financières, mais aussi et surtout des activités prohibées…
Il ignora volontairement quelques feuillets, ayant le souvenir de les avoir déjà consultés avec Roger Plantier au siège social du “ Corriere dell’ Umbria ” :
— Ça, ça a été publié !
Une série de photos attira alors son attention. Manifestement, elles avaient été prises dans la côte menant à “ IntechPlus ”, et avaient eu pour cible les camions intervenant sur le site. Si la plupart des véhicules étaient bâchés de la façon la plus anonyme, certains laissaient apparaître des logos de marque explicites. Quelques mots tapés sur le module de recherche suffirent à en convaincre le jeune homme :
— Oui… “ Sandvik ”. Un industriel suédois spécialisé dans la fabrication de trépans hauts de gamme… “ C.M.M ”, une usine française du Haut-Rhin qui vend des foreuses pour mines et tunnels. “ Terratest ”, entreprise espagnole leader dans la conception de micro tunnels… C’est bien la preuve incontestable que l’essentiel des travaux ne concernait pas l’usine officielle de surface, mais le creusement clandestin d’une structure en sous-sol !
S’il lui fallait encore s’en convaincre, il repéra un lourd véhicule transportant des tonnes de feuilles de métal. En examinant la photo à la loupe, il put déchiffrer sur un autocollant :
— “ Oillin… ” Non, c’est un “ D ”. “ Dillinger ”, oui, c’est cela ! “ Dillinger ”, “ Dillinger ”… Ah, voilà ! Une entreprise de la Sarre qui a fourni des tôles ultra-fortes pour le tunnelier qui a creusé le tunnel du Gothard, ou celui d’Istanbul. Ça se précise !
Il continua à examiner en détail ces archives sans avoir conscience du temps qui passait : avoir régulièrement recours à la traduction lui était souvent laborieux, surtout lorsque cela ne lui apprenait rien… Et ce fut en sursautant qu’il aperçut qu’il était presque une heure de l’après-midi :
— Eh ! Ce n’est pas une raison pour oublier de manger, et il est étonnant que Roger ne soit pas venu me chercher pour que nous mettions à table. Comme je commence à le connaître, il n’est pas du genre à sauter un repas !
La suite lui prouva que non, puisque le commissaire ne le rejoignit pas durant tout le temps qu’il mangea au restaurant de l’hôtel. Il ne s’en inquiéta d’ailleurs nullement, et s’abstint de lui téléphoner : « On ne sait jamais, il est peut-être en train de filer quelqu’un ? Ce ne serait pas opportun de le faire repérer… » Ce ne fut pas pour autant qu’il s’attarda des heures à table, et il remonta rapidement pour continuer la tâche qu’il avait entreprise.
Après avoir épluché les bases d’articles, les photos et les notes prises par la journaliste, il s’attaqua à un carnet manuscrit qui lui posa beaucoup plus de problèmes :
— Aie, aie ! Quelles pattes de mouche ! La poupée écrit petit et serré, et il va falloir la décrypter… ce qui ne va pas être facile, en italien !
Il s’y attacha pourtant avec assiduité, et finit par comprendre qu’il s’agissait justement des investigations de la jeune personne, lorsqu’elle avait tenté de remonter, entre autres à l’aide de listings de banques, à l’origine du montage financier obscur aboutissant au final à “ IntechPlus ”.
— Ah ! C’est là l’enquête de trop qui a attiré l’attention sur elle, jusqu’à ces menaces et sa promotion forcée au sein du “ Messaggero ”… Ces gens n’aiment décidément pas qu’on s’intéresse de trop près à leurs magouilles !
Il eut beau faire, il fut vite perdu dans les colonnes de ces transferts d’argent de banque étrangère en banque étrangère, mouvements de fonds et tractations internationales diverses. Tant et si bien qu’il y renonça au bout de deux à trois heures…
— Vraiment, je ferais un mauvais comptable ! Je ne comprends rien à rien à tout ça…
Épuisé par l’attention qu’il avait mise dans toutes ces investigations, il préféra ranger papiers et ordinateurs et en profiter pour faire une sieste :
— Je n’apprendrai rien de plus aujourd’hui ! Autant attendre le retour de Roger, en espérant qu’il se sera montré plus efficace que moi…
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Sylvain s’éveilla en sursaut alors qu’on tambourinait à sa porte. Encore ensommeillé, il émit d’une voix empâtée :
— Oui, entre ! C’est toi, Roger ?
Le commissaire fit son irruption et s’exclama :
— Eh, bien, c’est du propre… Alors, comme ça, Môssieur fait la sieste ? Et tu crois peut-être que c’est ça qui va nous aider ?
Le ton était plus amusé qu’irrité, et le jeune homme répondit :
— Non, bien sûr… Mais je me suis tellement abruti sur ces dossiers que je n’en pouvais plus… Et toi ?
Le policier s’assit sur le bord du lit :
— Moi ? J’ai poireauté dans ma bagnole avec ta paire de jumelles en main… Et j’ai pu remarquer un certain nombre de choses.
— Ah ?
— Oui : toute la première partie des bâtiments doit être consacrée aux ateliers et aux bureaux de recherche des ingénieurs. Pour autant que j’ai pu en juger, les véhicules de livraisons qui y ont eu accès sont tout à fait compatibles avec l’activité officielle de la boîte… En revanche, dans l’aile du fond, c’est une autre histoire ! En plus des gardes de l’entrée, il y a un autre service de sécurité dont les sbires contrôlent chaque voiture ou camion. J’y ai vu des livraisons de nourriture, de produits pharmaceutiques, mais aussi une fourgonnette qui semblait amener un appareil sophistiqué. Il était sous carton, mais à la façon méticuleuse avec laquelle il a été manipulé, ce devait être quelque chose de très fragile et de grande valeur !
— Sans doute un de ces équipements de laboratoire ultra sophistiqués de dernière génération ?
— C’est bien ce que j’ai pensé ! J’allais abandonner ma surveillance pour venir prendre le repas de midi avec toi, lorsque notre fameuse Fiat a fait sa réapparition. Je ne pouvais faire autrement que la prendre en filature !
— Une fois de plus !
— Cette fois, elle m’a conduit à Pérouse. Elle n’était occupée que par les deux loustics en costard, dont l’un doit être cet Enzo Marianopoli, le Calabrais de la clique de Berlusconi. Comme ils se sont tous deux enfilés dans les locaux de la “ Banca Euromobiliare ”, j’ai pu leur coller mon mouchard sous le parechoc. Comme j’ai activé la fonction “ traçage ”, il me suffira de régulièrement me garer près d’ “ IntechPlus ” pour, à distance, relever l’historique des déplacements de cette Fiat dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres ! Ce qui évitera de la suivre de près pour savoir où elle vadrouille…
— C’est possible ? Les avancées technologiques me surprendront toujours !
— Comment ? Dans ton métier, tu utilises pourtant nombre d’instruments à la pointe du progrès, il me semble ?
Sylvain se mit à rire :
— C’est vrai… Mais chacun son domaine, hein ?
— C’est bien beau, tout ça, mais j’ai hâte de descendre à la salle de restaurant : je n’ai eu que le temps d’avaler un sandwich plutôt infect !
— Doucement, Roger… Par décence, il nous faut attendre la petite Paola ! Elle nous a dit qu’elle mangerait avec nous.
— Alors, descendons tout de même… On patientera devant l’apéritif !
* * *
*
Les deux amis n’eurent d’ailleurs pas le temps d’avaler plusieurs cocktails, car la jeune femme ne tarda pas à apparaître.
— Allez, viens donc, Paola ! l’invita Roger. Tu boiras bien quelque chose avec nous, avant de passer à table ?
— Volontiers ! Un “ Negroni ”, tout comme vous deux…
Elle se jucha près d’eux sur un tabouret et s’accouda au comptoir :
— Je me suis penchée sur ce que vous m’avez dit, et…
— Te, te, te ! l’interrompit le commissaire. Plus tard, plus tard… Je n’aurai pas une oreille attentive avant d’avoir l’estomac plein !
Elle esquissa une petite moue et se mit à rire :
— Tu as raison, après tout ! Rien ne presse…
— Sauf de passer à table ! rétorqua le policier en riant à son tour. Mais rien n’empêche de satisfaire nos gosiers avec une seconde rasade…
— Oh ! Vous n’entendez pas me souler, tous les deux ? Parce que je vous préviens, ça risque de vous coûter cher ! Car je suis peut-être petite, mais j’ai la réputation de tenir le coup comme une grande !
L’impatience de Roger aidant, ils ne furent pourtant pas longs à se retrouver devant leur assiette, et ils prirent le temps d’apprécier le menu avant d’aborder le sujet qui leur tenait à cœur :
— Bien, décida Sylvain. Si nous faisions le point, maintenant ?
— Je n’attends que ça ! s’exclama Paola. D’autant plus que j’ai découvert des choses assez étranges…
— Tout ce qu’on peut découvrir ne peut qu’être étrange, dans cette affaire ! affirma le commissaire. C’est comme ça dès que l’on se penche sur ce site mystérieux qui s’adjoint de manière mafieuse la collaboration de scientifiques éminents…
— J’ai fait des recherches sur le parc animalier, et je crois que j’ai trouvé de quoi réfléchir…
— Ce serait intéressant, s’emballa le jeune homme. Parce que nous n’avons jusqu’ici pu faire la moindre hypothèse sur les liens qui unissent ce zoo plutôt classique et “ IntechPlus ” ! Comment as-tu fait ?
— J’ai recherché dans les feuilles de chou locales… Oh ! Tout d’abord rien d’extraordinaire, sinon des rumeurs sur des gibiers aux réactions anormales, des créatures proches d’un bestiaire de légendes… Il faut dire que la région cultive encore des superstitions ancestrales. Plus sérieusement, j’ai consulté les pages web des associations qui se sont à l’époque mobilisées contre le projet du parc animalier pour des raisons environnementales ou de protection de la nature. Et une chose m’a intriguée : il y a deux ans, une alerte a été déposée auprès de l’A.I.D.A.A, l’équivalent italien de votre S.P.A. Il y était dénoncé que “ Natura Selviaggia ”, en plein hiver, laissait divaguer à l’extérieur et en plein blizzard des animaux, de plus des juvéniles accoutumés aux températures africaines, comme des girafons, des lionceaux, ou des éléphanteaux…
— C’est incroyable ! Et quelle a été la suite ? L’affaire a sans doute été étouffée ?
— Pas vraiment. Une commission a été diligentée, et elle a pu constater les faits. Seulement, le parc a pu prouver que tous les animaux étaient cantonnés dans un espace chauffé, tout en ayant la liberté de sortir à l’extérieur s’ils en avaient envie. Et que si certains osaient braver les rigueurs du climat, c’était bien parce que leur constitution et leur instinct le leur permettaient… D’ailleurs, l’examen sanitaire qui a suivi a conclu que toutes les bêtes étaient en excellente santé, et l’affaire s’en est arrêtée là.
— Bizarre, en effet…
— Dans un simple entrefilet, il était aussi mentionné qu’un habitant de Vallegrascia, près du mont Vettore, avait piégé un renard qui s’était introduit dans son poulailler. Il l’aurait fait empailler, car son poil était tacheté comme celui d’une panthère ! Ce serait peut-être aussi à vérifier, mais il se passe vraiment des choses insolites, aux abords de ce parc…
Après un silence, Sylvain se frappa brusquement le front du plat de la main :
— Mais j’y suis ! Je crois que j’ai compris… C’est là le résultat des travaux de nos chercheurs ! Ils auraient isolé les séquences du génome qui codent la résistance au froid, qu’ils auraient testées en modifiant le génome d’embryons. Ce qui expliquerait que les juvéniles issus de ces manipulations se prennent pour des ours blancs ! Ou le gène codant une couleur de pelage. Le voilà, notre lien entre “ IntechPlus ” et “ Natura Selviaggia ”…
Roger Plantier arbora un large sourire :
— Maintenant que tu le dis, ça paraît évident ! Bien qu’il semble que la cible de leurs recherches soit l’humain, il est tout à fait raisonnable de penser qu’ils testent d’abord leurs techniques sur l’animal ! Et cela expliquerait aussi ce que nous avons pris hier pour des fadaises, chez ce vieil homme d’Astorara… Tu te souviens ? Lièvre grimpeur, grenouilles qui oublient d’hiberner, chauve-souris géante, chevreuil-zèbre… Après tout, ce n’était sans doute pas que des élucubrations !
— Ce que je ne comprends pas, objecta le jeune homme, c’est que ces animaux bizarres ne soient pas confinés dans l’enceinte du parc, qui est, nous avons pu le constater, excessivement bien sécurisée !
Ce fut Paola qui répondit, soudain très excitée :
— Et si ces pensionnaires du parc s’étaient échappés à cause du tremblement de terre de 2016 ? Vous avez sans doute vu que les dégâts en sont encore plus que visibles… Il suffit donc de nous renseigner sur la date de ces apparitions anormales dans le secteur : je suis certaine que les premières rumeurs n’ont commencé à circuler qu’après le séisme !
— C’est fort possible, en effet…
Ils se turent un moment, perdus dans leurs réflexions, puis Roger s’interrogea :
— Je me demande tout de même ce qu’ils trament ? Ils ne veulent tout de même pas faire naître des gamins qui hibernent ou qui auraient la peau rayée !
— À mon avis, répondit Sylvain, ce ne sont là que des expériences pour tester leurs techniques d’intervention sur les gènes… Pour l’humain, ils seront alors en mesure de modifier telle ou telle partie du génome, et là les possibilités sont immenses, quoique plus que discutables. Si Hitler avait eu ces technologies à son époque, il lui aurait été relativement facile de créer sa race idéale aryenne : il n’y aurait eu aucun obstacle à faire naître des enfants blonds, aux yeux bleus, et aux performances physiques dépassant la moyenne !
— C’est vrai, approuva Paola. Et, si l’on s’en réfère à ce qui se passe à “ Natura Selviaggia ”, un homme résistant à des températures sibériennes est tout à fait envisageable…
— Et pourquoi pas un être humain pouvant tenir en apnée comme des baleines ? Après tout, elles font aussi partie des mammifères…
— On peut tout imaginer ! Fabriquer des costauds aux muscles de gorilles, plonger des astronautes en hibernation pour des explorations spatiales, une race humaine à branchies pouvant vivre sous l’eau, une supervision égale à celle de l’aigle, un odorat de chien, que sais-je encore ?
— Oui, conclut Paola. Et si certaines avancées peuvent se révéler bénéfiques pour traiter certaines maladies, tout ce que l’on vient d’évoquer ressemble plutôt à un cauchemar !
— Il faut absolument que nous arrivions à entraver ce qui est en train de se tramer et s’élaborer dans ces sous-sols d’Orvieto ! reprit Sylvain.
— C’est bien beau, mais comment ? grimaça le commissaire. Nous nous sommes promis de ne pas alerter la presse pour préserver la sécurité des savants impliqués malgré eux dans cette aventure… Que faire ?
— Peut-être qu’en s’adressant aux plus hautes autorités de l’État ? suggéra la journaliste.
— Qui nous prendra au sérieux ? rétorqua Roger. Et qui nous dit que ces gens-là n’ont pas déjà noyauté le gouvernement ? Il y a bien des gens qui ont dû fermer les yeux, pour permettre l’implantation d’ “ IntechPlus ” ! On a bien dû s’apercevoir que cette structure était loin d’avoir une rentabilité lui permettant de survivre ! Qu’elle s’est faite livrer des appareils qui n’ont rien à voir avec l’élaboration de puces informatiques, aussi sophistiquées soient-elles !
— Il faut dire que les corruptions et les malversations sont encore nombreuses, dans ce pays ! précisa Paola. La preuve ? Ne serait-ce que la promotion que j’ai eue au sein du “ Messaggero ” ! Quels pots-de-vin ont reçus ceux qui sont aujourd’hui mes responsables et mes supérieurs, pour embaucher ainsi une jeune scribouillarde comme moi qui était loin d’avoir fait ses preuves ?
— Mais qui a toutes les cartes en main pour les faire, ces preuves ! la rassura Sylvain. À condition que l’on sache comment nous y prendre, maintenant…
— C’est bien là le problème… Mais comment le contourner ? soupira le policier.
Digestif sur digestif, tous trois continuèrent à deviser jusque tard dans le soir, sans pouvoir trouver une stratégie bien définie pour arriver à leurs fins. Avec ce qu’ils savaient désormais, ils ne pouvaient abandonner à leur sort ces chercheurs contraints qui végétaient sous terre ! Puis Paola Sereni proposa :
— Vous savez, ce n’est pas la lutte armée qui a affaibli le terrorisme, mais les attaques contre son financement, avec des comptes bloqués dans presque tous les pays du monde. Aussi, si nous arrivions à attaquer nos adversaires en s’en prenant à leur portefeuille, ce serait peut-être un début de piste, non ?
— Peut-être… ricana le commissaire. Encore faudrait-il avoir en main les leviers nécessaires !
— Certains collègues de la presse nationale, tout comme dans votre “ Canard Enchaîné ”, sont coutumiers de telles enquêtes… Il y a toujours des employés de banque anonymes qui ne se privent pas d’organiser des fuites de documents ! Surtout chez nous, en Italie, où il y a encore trop d’élus qui ne sont au pouvoir que grâce à des prévarications notoires… J’ai quelques amis dans le métier qui pourraient me conseiller et m’orienter !
— Sans leur révéler l’objet de ta curiosité, alors !
— Rassure-toi, Roger. Dans la profession, on respecte la discrétion de chacun, et si l’on sait s’entraider il ne se fait pas de demander à un confrère le sujet de son enquête ! Je pense que c’est une voie possible pour essayer de savoir qui est à la tête de ce trafic de savants… Si on trouvait un motif pour paralyser ces transferts d’argent, ce serait déjà un premier pas. Si ensuite nous pouvions révéler l’identité de ce mystérieux milliardaire, il lui serait bien difficile de continuer son entreprise, et il ne pourrait que baisser les bras… Surtout avec le scandale qui s’ensuivrait et la libération de ses otages !
— On n’en est pas là, malheureusement, mais c’est peut-être une bonne chose de tenter de dépatouiller le montage financier aboutissant à “ IntechPlus ”, surtout si l’on peut plus ou moins remonter vers la tête de cette malversation pseudo-scientifique !
Sylvain ajouta :
— Alors, bon courage, ma Paola ! J’ai essayé de comprendre tes notes concernant les divers comptes bancaires que tu avais épluchés au temps où tu étais encore au “ Corriere dell’ Umbria ”, mais je m’y suis vite perdu : pour moi, cela reste de l’hébreu !
— Je te rassure, ce n’était pas évident pour moi non plus ! Mais ce n’est pas tant le détail qui peut se révéler essentiel, mais plutôt les origines des approvisionnements et des sorties d’argent. C’est ainsi que je peux tenter de remonter le fil de ces transactions jusqu’au principal investisseur… Mais le peu que j’ai pu investiguer m’a convaincue qu’il ne s’agissait pas d’une simple généalogie, mais d’un enchevêtrement buissonnant soigneusement cloisonné et séquencé propre à décourager quiconque voudrait se targuer de démêler cet écheveau !
— Mission impossible, alors ?
— On peut le dire, mais ce n’est pas pour ça que je baisserai les bras ! Si je n’arrive pas à faire la pleine lumière sur ces magouilles bancaires, peut-être suffira-t-il de quelques lueurs pour éclairer certains pans de l’affaire sous un nouveau jour ?
— Il est toujours bon d’espérer ! lâcha le commissaire. Pour l’instant, je crois que c’est tout ce que l’on pouvait dire de la situation… Et il est temps d’aller se coucher, si nous voulons nous réveiller d’attaque !
— Tu as raison, Roger ! C’est vrai que je commence à avoir sommeil, confessa la jeune femme. À demain même heure, alors ? Nous aurons peut-être du nouveau…
OceanofPDF.com
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Le lendemain laissa un peu dans l’embarras Sylvain et son acolyte policier… Comment occuper la journée qui s’annonçait, tant que Paola ne leur apportait pas de nouveaux axes d’investigations ? Au bout d’un temps, Roger consulta les notes qu’il avait prises la veille durant sa planque aux abords d’ “ IntechPlus ” et décida :
— J’ai peut-être une idée, mais il ne sera pas facile de nous trouver un complice…
— Et à quoi tu penses ?
— Essayer de faire passer un message à nos amis prisonniers…
— Tu es fou ! Mais comment ?
— Il faudrait arriver à glisser un mot dans leur nourriture. Et je ne vois pas d’autre solution que celle de soudoyer un des chauffeurs qui assurent chaque jour les livraisons.
— Ce serait tout de même imprudent ! Et qui te dit que celui qui tombera sur ce message ne sera pas un des membres des ravisseurs ou de leurs gardes ?
— Tu as raison… C’est une éventualité à laquelle j’avais songé, mais je n’ai pas trouvé le moyen de l’éviter ! À moins que…
— Oui ?
— Ce n’est qu’une hypothèse, mais si j’étais à la place de ceux qui ont enlevé ces savants, j’essaierais de faire en sorte que cette détention leur soit la plus agréable possible, ne serait-ce que pour éviter qu’ils sabotent les recherches ou en faussent les résultats ! En un mot, je les gâterais…
— Jusque là, c’est assez logique. Et alors ?
— Comme ils détiennent plusieurs Français, il est probable qu’on les cocole en leur présentant aux repas du vrai pain de chez nous, et non pas ce pain italien moelleux, à mie dense et à croûte mince que les Gaulois que nous sommes n’apprécions guère ! Je gage donc qu’on leur fournit de la baguette “ à la française ”, ce qui peut nous donner l’opportunité d’user d’un de ces pains un peu comme d’un cheval de Troie…
— Riche idée, mais comment faire ?
— En réfléchissant, on finira bien par trouver. J’ai noté hier tous les véhicules identifiables qui ont livré le bâtiment du fond sous lequel doit se trouver le réseau souterrain. Et il se trouve qu’à des heures différentes, il y a eu trois camionnettes venant de trois grandes surfaces d’Orvieto et des environs, deux maisons de primeurs, trois bouchers, et trois boulangers, aussi…
— Pourquoi tous ces doublons, alors ?
— Sans doute pour répartir les quantités chez divers fournisseurs, car un trop gros volume quotidien pourrait paraître suspect pour une entreprise de cette taille… Le problème, pour la boulangerie, c’est qu’il n’y que peu d’artisans qui savent sortir du four une véritable baguette “ à la Parisienne ” ? Ce qui me fait me demander si c’est une si bonne idée !
— On ne sait donc pas fabriquer du pain, ici ? Il ne faut tout de même pas avoir fait des études supérieures pour être boulanger, que diable !
— Les Italiens sont très fiers de leur pain, qu’ils considèrent comme le meilleur du monde ! Mais il n’a ni la même texture, ni la même saveur, ni la même cuisson que le pain de chez nous. Tu n’as pas encore remarqué que le pain des restaurants d’ici n’avait rien à voir avec le croustillant de nos flûtes françaises ?
— Si, mais je ne songeais pas à m’en plaindre, parce que je le trouve bon, même s’il est différent… Mais arrêtons de parler de ça, puisque ta fameuse baguette façon Paris n’a pas droit de cité dans la région !
— Attends, je n’ai pas dit ça… Il y a des artisans qui cuisent quand même un pain proche de celui que nous apprécions ! En y repensant, j’ai successivement vu les véhicules d’un boulanger d’Orvieto, puis un de Viterbe, et enfin un d’Orte. En étant logique, je suis enclin à penser que la boutique d’Orvieto livre le pain pour les employés de la cantine de l’usine. Alors que les deux autres, qui viennent d’environ cinquante kilomètres, ont dû être choisies par souci de discrétion et doivent apporter le pain et les viennoiseries des otages… Ce sont ces deux derniers qu’il nous faut surveiller.
— Drôle de mission ! Enfin, si tu crois que ça peut servir notre cause, pourquoi pas ? Alors… Orte, ou bien Viterbe ?
— Je pense qu’Orte serait préférable : c’est beaucoup plus petit que Viterbe… De plus, hier, le boulanger d’Orte, “ Panificio Ortano ”, est celui qui a livré le plus tard. Si comme c’est probable il a des horaires assez fixes, cela nous laisse le temps de préparer notre coup…
* * *
*
Grâce aux pages web il ne leur fut pas difficile de situer l’établissement et, après un trajet de moins de trois quarts d’heure, ils s’arrêtèrent via le Piane, au pied des impressionnantes falaises sur lesquelles se juchaient, presque à pic, les maisons les plus excentrées du bourg ancien. Sylvain s’étonna en découvrant l’enseigne qu’ils cherchaient :
— Eh ! Ce n’est pas très grand…
La boutique n’occupait en effet qu’un modeste local d’un bâtiment sobre en béton.
— Nos ravisseurs privilégient peut-être les toutes petites entreprises afin d’éviter la curiosité et rester le plus invisible possible ? Et puis, la qualité du produit ne dépend pas forcément de la taille du fournil ! Mais il y a mieux : la boulangerie est adjacente à un bar, ce qui peut nous faciliter les choses…
La devanture, derrière laquelle des corbeilles d’osier présentaient des pains dorés et appétissants, partageait en effet le trottoir avec le “ Bar Filiacci ”, qui étalait ses tables et ses chaises rouges devant ses vitrines.
— Ça te dirait, un café ?
— Honnêtement, je préférerais une bière…
— Rassure-toi, moi aussi !
Bientôt installés sur cette terrasse devant une chope de boisson mousseuse, ils tentèrent d’élaborer rapidement leur plan :
— Tu vois, à l’angle ? commença le commissaire. Le Partner blanc avec le logo de la boulangerie Ortano est celui qui a livré hier “ IntechPlus ”. Il est à une quinzaine de mètres du magasin, et il faudra certainement au chauffeur plusieurs allées et venues pour le charger, et c’est là que nous interviendrons…
— Comment ?