Opération Génésias
[11] : Naturellement, dis-leur que nous les attendons à table pour midi ! Et pas question qu’ils
Ce fut donc chacun devant une tasse fumante que Paola vint les rejoindre, un large sourire aux lèvres :
— Vous avez bien fait de me téléphoner, car moi aussi j’étais en panne d’idées pour approfondir tous les éléments que vous m’avez confiés… Et l’axe de recherche que vous envisagez peut fort bien déboucher sur des choses intéressantes ! Mais nous serons mieux dans ma chambre-bureau qu’à votre hôtel pour le faire…
La mère de la jeune femme intervint en la tirant par la manche :
— Certo, dì loro che li aspettiamo all’ora di pranzo ! E in nessun
modo si rifiutano… [11]
— Elle exige que vous honoriez notre table à midi, traduisit-elle.
— J’avais compris, marmonna le commissaire avant de proposer : alors, on s’y attaque ?
— Oui, oui, bien sûr… Suivez-moi à l’étage !
Une chambre agréable et correctement rangée, avec seulement quelques dossiers ouverts sur le lit. Paola surprit leurs regards et s’esclaffa :
— Oui, c’est resté en l’état depuis que j’étais petite fille ! Et ça me fait vraiment l’impression de me retrouver chez moi… Mais commençons ! Ce jet… quel modèle, quelle immatriculation ?
Le commissaire répondit aussitôt :
— Global 7500, construit par “ Bombardier ”, identifié sous le sigle “ M-KCTF ”…
Leur nouvelle alliée s’activa aussitôt sur son clavier, avant de renoncer :
— J’avoue que je ne sais pas trop comment m’y prendre, et je ne peux entrer dans nombre de fichiers. Mais Guido, un de mes confrères et ami, le pourrait certainement : il avait réussi à tracer le jet privé de Berlusconi lors des soirées coquines de ce dernier un peu partout en Europe !
— Un peu “ partouzes ” en Europe, tu veux dire ? ironisa Sylvain.
— Arrête donc tes mauvais jeux de mots ! intima Roger. Parce que moi, je ne suis pas trop enclin à ce que l’on délègue à d’autres le soin d’enquêter sur ce qui ne concerne que nous. Il nous faut rester discrets, ainsi que nous nous l’étions promis…
— Rassure-toi ! répondit Paola. Je ne vais pas lui révéler la véritable raison de ma curiosité… Seulement lui demander ce service : il pensera que je suis en train de lever une nouvelle malversation politique, et il sera même sans doute content de m’y aider !
— Il te drague, c’est ça ? sourit Sylvain.
— S’il n’y avait que lui… soupira la jeune femme en s’emparant de son téléphone.
Après quelques minutes de conversation, elle se tourna vers ses nouveaux amis :
— Voilà, Guido s’en occupe. Il m’a dit savoir maintenant comment s’y prendre, et comment contourner les obstacles qu’imposent certains pays pour protéger la confidentialité de ces données… D’ailleurs, la seule lettre “ M ” de l’immatriculation suffit à indiquer que ce jet est sous pavillon Île de Man ! Histoire d’éviter un bon nombre de taxes, c’est un classique…
Durant un moment, nul ne s’avisa de reprendre la parole. S’il fallait attendre la réponse dudit Guido, la question restait de savoir quelles nouvelles avancées on pouvait espérer de cette collaboration en usant des compétences de Paola. Par son métier, elle devait connaître des astuces pour avoir accès à bien des domaines dans lesquels ne pouvaient qu’errer des néophytes ! Elle fut d’ailleurs la première à suggérer :
— Il y a dans tous les aéroports des gens qui passent leur temps à photographier tout ce qui décolle ou atterrit ! Pourquoi n’y en aurait-il pas à Grenade ? Le problème, c’est de les contacter, mais beaucoup publient leurs “ trophées ” sur des réseaux sociaux dans des groupes spécialisés dans ce genre de traque… Je crois malgré tout que ça va être difficile !
Sylvain s’interrogea soudain :
— Et si… et s’il y avait à Grenade des défenseurs de la nature ? Beaucoup s’insurgent contre ces îlots vendus à des millionnaires au détriment de l’écologie ! Peut-être ont-ils pondu des articles dans la presse régionale ?
Paola, avant de répondre, s’acharna de nouveau sur ses touches et regarda l’écran en soupirant :
— Malheureusement, il n’y a pas de journaux quotidiens à Grenade. Seuls quelques hebdomadaires en langue anglaise… Je parle couramment l’anglais, mais je ne suis pas sûre que ces publications soient archivées en version numérique ! Cela m’étonnerait, même. Mais… mais il y a peut-être une solution !
Elle entra à nouveau quelques données dans son ordinateur et s’exclama :
— Et voilà, enfin un début : l’État de Grenade est membre de l’ “ A.E.C ”, l’Association des États de la Caraïbe, qui a pour but, entre autres, de préserver l’intégrité environnementale de la mer des Caraïbes… Il y a également la “ CARICOM ”, ou communauté Caribéenne, de langue anglaise ce qui ne me dérange pas, mais ces organismes au niveau des états ne sont guère susceptibles de nous donner les détails que nous cherchons… Mais j’y pense : il y a aussi au “ Messaggero ” Lyam, un collègue écolo originaire de la Martinique, et la Martinique n’est qu’à environ deux cents kilomètres à vol d’oiseau de Grenade ! En voilà encore un qui pourrait m’aiguiller, non ? D’autant plus qu’il est en vacances dans sa famille…
Ce fut encore Roger qui se montra d’abord le plus réticent :
— Je ne vois pas d’un bon œil ces investigations tous azimuts qui nécessitent d’impliquer des inconnus dans nos recherches… Où est la discrétion que nous nous étions promise ? Et le secret que nous nous étions jurés de garder à tout prix ?
Sylvain tenta aussitôt de le rassurer :
— Les demandes de Paola ne sont en aucun cas susceptibles de trahir ce secret ! Qui, parmi ceux qu’elle contacte, pourrait bien faire le lien avec nos savants disparus, “ IntechPlus ”, les recherches génétiques, et un milliardaire toujours mystérieux ? Non, ils ne penseront qu’à aider notre amie pour un énième article sur un scandale financier en ce qui concerne les déplacements de ce jet privé, ou à un papier sur la protection de l’environnement dans la mer des Caraïbes et des Petites Antilles…
— Pff ! Qui croira que ce bout du monde puisse intéresser un quotidien italien ?
— Sauf si l’on croit que le fond de l’enquête implique une quelconque personnalité politique du pays…
— Tu as raison, Sylvain, approuva Paola. Ici, les gens se régalent chaque fois qu’un article met en cause un élu, que ce soit chez nous ou aux antipodes de la planète !
— Bien, bien, céda le commissaire. Allons-y, alors ! De toute façon, nous n’avons rien d’autre à nous mettre sous la dent…
Au bout d’un temps, le jeune homme donna un coup de coude à son ami commissaire :
— Mais dis-moi, Roger : tu ne m’a pas dit avoir pris des photos de l’embarquement d’hier, avec ton fameux stylo magique ?
— Si, si, mais avec la distance, la qualité en est fort médiocre…
— Ça ne fait rien… Tu peux le connecter à l’ordinateur de Paola ?
— Oui, bien sûr… Et à quoi tu penses ?
— Seulement qu’il est des programmes qui peuvent améliorer l’image bien plus qu’on ne le croit possible… N’est-ce pas, Paola ?
— C’est vrai… et je ne suis pas trop maladroite en ce domaine ! On peut brancher cet engin sur U.S.B ?
— Évidemment…
La journaliste s’activa aussitôt, et il ne lui fallut que guère plus d’une demi-heure pour obtenir un résultat relativement satisfaisant :
— On peut sans doute faire mieux, mais il y faudrait des heures… Peut-être qu’en zoomant sur les visages on pourrait identifier quelques-uns des otages ?
— Peut-être… Essayons d’abord de retrouver le portrait des chercheurs que nous considérons comme enlevés. Je dois avoir leurs noms quelque part !
— Pas la peine de chercher, Roger, je m’en souviens, affirma Sylvain. À part ma Chloé et le professeur Griveau, kidnappés trop récemment pour mériter une telle escapade, il y avait Jérôme Agiéron, de Bordeaux, Martine Bueysse, de Paris, André Chavanoz, de Toulouse, Ernst Walter, de Dresde, ainsi que Hugo Ribanez, Thomas Giaccomi, Hubert Ducourtin et Abel Berstein…
— Quelle mémoire, mon gars !
Ces chercheurs étant renommés, il ne fut guère difficile de trouver une photo de chacun d’eux sur le Net, et le constat fut immédiat :
— Vous voyez, conclut Paola. On reconnaît pour le moins deux d’entre eux : Martine Bueysse et Hugo Ribanez… Ce qui prouve de façon certaine que ces voyages pour les Petites Antilles sont bien organisés pour les otages… C’est fou ! Je brûle de l’impatience de publier un article explosif sur un sujet aussi extraordinaire…
— Doucement, la gamine ! gronda le commissaire. Pas avant d’avoir pu récupérer ces malheureux chercheurs !