Opération Génésias
Chapitre 23
— Regarde celui-ci. Il est plus petit, mais il ressemble à celui de la photo que tu avais récupérée. Une bête disparue avec un drôle de nom…
— Oui, tu as raison… Un thylacine ! Mais pas encore adulte. Il est peut-être mort prématurément ? Toute expérience connaît des échecs…
Au milieu de ces créatures bizarres, ils repérèrent effectivement des essais ratés, avec des doigts surnuméraires, des malformations diverses, et quelques autres bestioles plus ou moins monstrueuses davantage proches des Aliens de science-fiction que du bestiaire terrestre.
— Tout de même, ça fait froid dans le dos ! soupira Sylvain. Tu te rends compte, de telles expériences sur des humains ?
— C’est bien ce qui était dans les intentions de ces tarés ! N’oublie pas que leurs derniers enlèvements de scientifiques étaient ciblés sur des spécialistes de la génomique humaine… C’était là leur but ultime, mais pour obtenir quoi, ça, je l’ignore toujours…
L’un des Italiens frappa soudain dans ses mains :
— Bene ! Basta, abiamo visto abbastanza per oggi! É ora di tornare
indietro… [23]
La nouvelle fut accueillie avec satisfaction par Sylvain, à qui Chloé manquait déjà. Pourquoi n’était-elle pas restée auprès de lui ? Il se rappela que Marcel avait fait de même et sourit : depuis le temps qu’ils étaient privés de liberté, il était bien compréhensible qu’ils ne souhaitassent pas s’attarder davantage dans les tréfonds de ce piège !
La jeune femme et son vieux professeur les attendaient en effet à l’extérieur, devant la porte éventrée et face aux hélicoptères à l’arrêt dont les pales ne tournaient plus. Du coup, le silence en paraissait presque incongru, seulement troublé par les murmures des groupes de soldats qui parlaient et plaisantaient à voix basse. Dès le retour de leurs supérieurs, ils s’alignèrent en colonne dans un ordre impeccable, tandis que Sylvain rejoignait Chloé et Marcel. Joseph et Mario parlèrent encore quelques minutes avec les officiers, puis ils s’approchèrent des jeunes gens et du professeur :
— Bien ! Tout s’est passé encore mieux que prévu, sans une goutte de sang de versée, à part un blessé léger du côté des ravisseurs ! L’ “ Opération Génésias ” est une véritable réussite, grâce à vous… Le site est désormais sous surveillance de l’armée. Mais il est plus de cinq heures du matin, et ce succès mérite bien un peu de repos !
— On retourne à Sanary-sur-Mer ?
— Non, non… Tout est prévu ! Hormis le professeur, dont le rôle a été un peu particulier dans cette affaire, et mademoiselle Novaks pour des raisons évidentes, tous les autres otages sont pris en charge par nos amis italiens et se reposeront de leurs émotions dans un hôtel réquisitionné des environs de Rome. Quant à nous tous, Paola y compris, l’hôtel “ Carvaglione ” vous attend, ainsi que nous, en bord de lac et à moins de dix kilomètres…
— Sans doute le lac de Corbara, alors…
— Peut-être… Mario nous y conduira ! Mais vous n’en avez pas fini avec nous : il faudra que nous soyons à Rome à dix-huit heures, au Ministère de la Défense, pour y présenter un compte-rendu…
Roger émit un petit sifflement :
— Il Dipartimento della Difesa ? Rien que ça ? Et vous croyez que notre présence est vraiment indispensable ? Nous n’aimons trop ces institutions d’État !
— Indispensable, je ne sais pas, mais impérative, oui ! Et c’est bien normal… Sans vous quatre, rien ne se serait passé. Et tout n’est pas terminé, car le mégalomane à l’origine de cette triste affaire n’est toujours pas identifié ! Il va nous falloir les témoignages des professeurs Griveau et Novaks pour tenter de savoir le but final de ces recherches génomiques, ainsi que les vôtres pour éventuellement nous donner quelques pistes tirées de vos investigations officieuses. Bien sûr, l’étude de tous les documents que l’on trouvera sous “ IntechPlus ” sera sans doute d’une grande utilité, mais il nous faut l’expliquer en détail aux autorités…
— Bon… si on peut faire autrement ! De toute façon, nous avons eu ce que nous voulions et c’est tout ce qui compte ! N’est pas, Sylvain ?
— Oui… La libération de tous les otages, et particulièrement d’une qui me tient à cœur autant qu’à celui de son “ papa ” Marcel de substitution !
— Assez discuté ! conclut l’agent de la D.G.S.E. En voiture, Mario. Moi, il faut encore que je téléphone mon rapport à la hiérarchie !
— À cette heure-ci ?
— Il n’y a pas d’heure pour le service de l’État…
* * *
*
Le soleil commençait à pointer à l’horizon lorsqu’ils arrivèrent à l’hôtel “ Carvaglione ”, un établissement discret dans un nid de verdure à proximité immédiate du lac, mais qui affichait un prestige et un luxe sans doute réservés à une clientèle plus qu’aisée.
— On est gâtés, dirait-t-on ! remarqua Paola, qui n’avait que peu parlé depuis sa descente de l’hélicoptère. Mais je ne vais certainement pas me coucher tout de suite, si je veux rédiger mon article afin qu’il soit publié dès demain matin… Pour aujourd’hui, c’est trop tard !
— Dormez donc un peu ! lui conseilla Mario. De toute façon, pour Rome, nous irons par les airs afin de gagner du temps…
— En hélico ? Encore ? C’est fantastique, parce que dans l’après-midi on pourra sans doute profiter du paysage, au moins !
À l’accueil, et avant de se quitter, Joseph dit encore sur un ton malicieux en distribuant les clés :
— Ah, j’oubliais : je n’ai réservé qu’une chambre unique pour mademoiselle Novaks et monsieur Soyère… J’espère que j’ai bien fait ?
Sylvain et Chloé éclatèrent de rire, puis chacun se sépara avec au cœur un soulagement que nul n’avait plus connu depuis des semaines…
* * *
*
Aveugles à l’opulence de ces lieux privilégiés, les deux jeunes gens, à peine entrés dans la chambre qui leur était dévolue, s’étreignirent fortement… Sylvain s’écarta brusquement de sa compagne en sentant contre son abdomen un contact dur.
— Mais qu’est-ce que ?
Chloé se mit à rire, puis elle extirpa de sous son chandail un dossier et un carnet de notes.
— Pendant que vous exploriez les vitrines du dernier sous-sol, j’en ai profité, ainsi que Marcel, pour récupérer ces études qui sont d’un intérêt certain dans l’avancement de nos connaissances des échanges intracellulaires et des mécanismes de mutations de l’A.D.N. Ainsi que de la fusion de portions de gènes dans la chaîne hélicoïd…
— Arrête, arrête ! Je crois qu’il est plus que temps d’étudier sans plus tarder un genre de fusion bien plus intéressant…
— Tu as raison, répondit-elle en glissant ses mains chaudes sous sa chemise. Tu m’as tellement manqué ! Mais je me demande toujours comment ton copain et toi avez réussi à nous tirer de là ?
— Plus tard, plus tard ! souffla Sylvain en commençant à la dévêtir fébrilement tandis qu’elle s’attaquait à la boucle de sa ceinture…
Quelle boule de désir qui enflait en eux après des jours et des jours d’abstinence à penser l’un à l’autre ! Quelle impatience qui fusait en toutes les fibres de leur corps avec la puissance explosive d’un volcan depuis trop longtemps éteint ! Avec des gestes rendus maladroits par l’affolement de cet instant qu’ils attendaient depuis des semaines, ils roulèrent l’un sur l’autre dans les vagues accueillantes de la couette moelleuse avec de petits rires nerveux. Se repaître les paumes et l’esprit de la douceur des peaux, s’user les sens du frisson des caresses, se brûler à la braise des regards avides, s’étourdir du rythme de leur respiration hachée par la hâte de se donner pleinement. Le jeune homme hésita une miette de seconde à l’instant crucial de prendre possession de sa compagne offerte, et ce fut avec une sorte de respect sacré qu’il s’immisça lentement au creuset de cette chaleur humide, comme on entre à petits pas au sein d’une cathédrale. Jusque-là attentive aux moindres sensations qui l’envahissaient, Chloé se mit à son tour à onduler du bassin, avant d’imposer son rythme dans une danse lascive, puis de se déchaîner en une folle sarabande. Sans laisser le temps à son ardent partenaire de reprendre l’initiative, elle effectua un retournement et le chevaucha avec une hargne et une passion qui les conduisirent vite à une fulgurance commune. Épuisée, haletante, elle se laissa retomber sur le corps de son amant essoufflé. Enfin, la bouche contre son oreille, elle murmura :
— Tu sais, c’était peut-être un signe : c’est dans mon morceau de pain que se trouvait le petit mot que tu tentais de nous faire parvenir…
— Je t’aime tant !
— Je t’aime aussi…
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— Je t’aime tant !
— Je t’aime aussi…
Un couple amoureux qui avait l’illusion de léviter au sein d’une aura de bonheur, avec des pieds que ne touchaient pas le sol et des brumes intemporelles plein les yeux. Ils n’avaient pratiquement pas dormi, trop acharnés à tourmenter les draps de leurs ébats, se contentant de s’assoupir un temps indéfini entre deux joutes des corps, avec des assauts charnels de plus en plus tendres et apaisés. De quoi aiguiser l’appétit ! S’ils furent longs à émerger des sables mouvants de félicité dans lesquels s’engluait leur âme, ils descendirent ensuite vivement au restaurant alors que leurs amis en étaient déjà au dessert. Ils s’installèrent pourtant à la même table, et Roger supposa d’un ton ironique :
— Vous avez bien dormi, j’espère ?
Ignorant le sous-entendu de cette remarque, Sylvain affirma d’une voix forte :
— J’ai faim !
— Moi aussi ! affirma Chloé en écho.
Le professeur Griveau les considéra d’un œil attendri :
— C’est vrai… Il y a des exercices qui creusent…
Paola esquissa un sourire un peu gêné : pourquoi ce sympathique garçon ne s’était-il pas rendu compte à quel point il lui plaisait ? C’était vrai que l’amour rend aveugle… et que le cœur du jeune Français était déjà pris. Se reprenant, elle espéra fortement trouver un jour pour compagnon quelqu’un d’aussi droit, fidèle et amoureux. Songeuse, elle abandonna sa chaise et Chloé s’étonna :
— Tu t’en vas déjà ? Nous n’avons même pas eu le temps de faire vraiment connaissance !
Paola sourit :
— Grâce à Sylvain et Roger, je tiens le reportage le plus important de ma carrière ! En toute exclusivité, et il ne me faut pas laisser passer cette chance. Je dois trier mes photos et mettre au propre les événements de la nuit… J’espère bien que mon article fera l’effet d’une bombe, demain matin !
— Tu as prévenu la rédaction du “ Messaggero ” ?
La jeune journaliste pouffa :
— Non, pas encore… et je me fais un malin plaisir de le leur annoncer au dernier moment pour les obliger à refondre entièrement leur mise en page ! Une petite revanche pour avoir été reléguée depuis trop longtemps à traiter de sujets insignifiants…
Sur ces quelques mots, elle détala légèrement avec la grâce d’une danseuse. Marcel Griveau la regarda s’éloigner et jugea :
— Cette petite a du caractère ! Je gage qu’elle ira loin dans sa profession…
Roger l’approuva d’un hochement de menton :
— Oui ! D’autant plus que l’intervention nocturne dans les locaux d’ “ IntechPlus ” n’est forcément pas passée inaperçue, car l’armée n’a rien laissé filtrer pour une fois. Aux informations, ce matin, on parlait d’une prise de possession des lieux avec un fort déploiement des forces armées, mais sans aucune précision, sinon des hypothèses plus ou moins fantaisistes : traque d’un repaire mafieux, saisie sur une plateforme de trafic de drogue, interpellation musclée d’un groupe terroriste, ainsi que de multiples théories du complot…
Avant d’attaquer l’assiette qu’une serveuse venait de lui poser sur la table, Sylvain se mit à rire :
— Je suis sûr que le papier de notre Paola va faire un tabac !
Le commissaire renchérit :
— Comme elle a été mêlée à cette affaire bien en amont de l’assaut de cette nuit durant lequel elle était la seule journaliste sur les lieux et au cœur de l’action, comme elle connaît tout de la façon dont nous sommes remontés de fil en aiguille jusqu’à Orvieto, elle va pouvoir distiller tous les détails au compte-gouttes, et je suis prêt à parier que nombre de revues d’actualités lui demanderont des reportages et son témoignage !
— Tant mieux pour elle, elle le mérite bien…
* * *
*
Loin d’imaginer qu’il allait leur falloir se rendre au plus haut sommet de l’État italien, ni Roger ni Sylvain n’avaient songé à emporter de leur hôtel de Sanary-sur-Mer la moindre tenue un peu plus correcte que celles qu’ils portaient. Si Sylvain s’en inquiéta un peu, Roger balaya l’objection de sa grosse voix goguenarde :
— Qu’importe, mon gars… L’habit ne fait pas le moine, et l’on n’attend certes pas de nous un défilé de mode !
De toute façon, il était trop tard pour remédier à ce genre de détails et, vers seize heures, le véhicule qu’ils attendaient se gara sur le parking du “ Carvaglione ”. L’homme qu’ils avaient désormais l’habitude d’appeler Joseph en descendit :
— Bien reposés, après les turbulences de cette nuit ?
— Nous sommes d’attaque…
— Alors, allons-y !
— Ce n’est pas un peu juste, pour être à l’heure ?
— Mais non… Notre hélico AW169 nous attend toujours dans la cour d’ “ IntechPlus ” sur le lieu même de l’intervention ! Nous y monterons dans moins d’un quart d’heure… Allez, en route !
Le trajet n’était naturellement pas plus long qu’à l’aller, et ils furent vite en vue d’Orvieto. La côte en virages franchie, ils arrivèrent rapidement devant la barrière de l’entreprise “ IntechPlus ”, face à laquelle s’agglutinait un encombrement de divers véhicules entourés d’une nuée de journalistes. Un cordon de soldats armés protégeait l’entrée. Mario se fraya un chemin dans la cohue, puis s’adressa au gradé, qui se retira et salua militairement en ordonnant de laisser le passage. Des huées de protestations s’élevèrent derrière eux, ce qui amusa plutôt Paola. Après que Joseph eût accompli quelques formalités, ils se retrouvèrent tous dans l’hélicoptère, le cœur joyeux à la pensée que tout cela était fini, fiers de ce qu’ils avaient accompli, et certains que la vie, désormais, allait reprendre un cours normal.
Lorsque l’engin prit de la hauteur, les néophytes de ce genre de transport qu’étaient Sylvain et ses amis prirent plaisir à voir s’éloigner le sol. Sous le soleil scintillait le lacet du fleuve Paglia en bordure de la ville, puis cette dernière ressembla vite sur son perchoir de tuf à des croisements de rues au sein d’un damier de maisons groupées, avant de se fondre en une simple tache rougeâtre perdue entre parcelles cultivées et verdure boisée. Le paysage, surtout le plus escarpé, prenait avec le relief un aspect presque magique, et ils ne se privèrent pas de l’admirer. Quel régal, par ce beau temps, que de survoler ces crêtes tourmentées, de voir le Paglia se marier au Tibre, de deviner les villages isolés sur les pentes ou perdus dans les vallées… Les serpents de petites routes de montagne, les longues lignes droites de l’autoroute et des voies principales… Les flaques sombres des lacs et des étangs… À tel point qu’ils furent presque déçus de voir apparaître, au-dessous d’eux, les quartiers plus serrés de la banlieue de la capitale. Le pilote parlait régulièrement avec le contrôle aérien, et il fit une large boucle autour de Rome avant d’amorcer une descente au-dessus des toits et de se poser en douceur près d’un quartier aux bâtiments modernes bordés de prés, sur un rectangle de terre battue signalé par un cercle au cœur duquel se lisait en blanc la lettre “ H ”. Joseph expliqua :
— Vous pouvez voir à gauche la piste d’atterrissage fermée de l’ancien aéroport de Centocelle. Nous venons de nous poser sur un emplacement d’héliport militaire. D’ailleurs, ces locaux roses et vitrés flambant neufs centralisent tous un certain nombre d’organismes d’État, et les deux bâtiments qui leur font face appartiennent au Ministère de la Défense.
— C’est là que nous allons ?
— Non ! Il y a ici principalement des services administratifs, dont le secrétariat. Une voiture nous y attend pour nous conduire, escortée par des motards, jusqu’au palais Barrachini. L’adjoint de Lorenzo Guerini, le ministre de la Défense nous y recevra, en compagnie du chef d’État-Major du Commandement Général en charge du G.S.I qui a mené l’opération la nuit dernière. Côté français, il y aura notre grand ponte, Bernard Émié, qui est directeur de la D.G.S.E depuis 2017, ainsi qu’un représentant de Gerald Darmanin, notre tout nouveau ministre de l’Intérieur, mais je ne sais pas lequel. Il y aura aussi d’autres hauts gradés tant italiens que français…
Paola porta la main devant sa bouche :
— Jamais je n’aurais pensé rencontrer un jour tous ces gens-là !
— Il ne faut pas que cela t’impressionne, la railla Roger. Il te suffit de penser que, tout comme nous, ils vont aux toilettes tous les jours ! Tu n’as qu’à les imaginer sur le siège et ça relativise tout…