Opération Génésias
[3] : Ça a l’air neuf, ici ! Mais c’est très calme et agréable…
— Enfin un secteur qui semble épargné, dirait-on ! soupira Roger avant de soudain s’exclamer :
— Eh ! Regarde ce panneau : “ Ristorante Lo Spuntino ”… Avec un peu de chance, il sera peut-être ouvert ?
Un bâtiment moderne un peu à l’écart des habitations, près d’une petite zone artisanale et de terrains de sport, avec des auvents et des parasols de toile. On y accédait par un chemin de terre battue gravillonnée, et une dizaine de voitures y était stationnée.
— Ah, ah ! On a de la chance… se réjouit Roger en s’extirpant de la Twingo. Et je ne serais pas contre le fait d’avaler un bon petit apéro ! Ou deux… Il n’y a rien de mieux pour engager une conversation.
— Je te laisse discuter, alors. Tu me résumeras ensuite les résultats de vos baragouinages…
Tous deux furent fort bien accueillis par le patron, qui laissa ensuite à son serveur le soin de les servir.
— Un Carpano, per favore… Et toi ?
— La même chose, Roger !
Le commissaire sourit alors au jeune homme qui remplissait les verres :
— Sembra nuovo, qui ! Ma è molto calmo e piacevole [3]…
Il s’ensuivit une discussion d’un débit si rapide que Sylvain ne put en saisir le moindre mot, et il se réfugia dans la dégustation de son vermouth. L’interlocuteur du policier semblait aussi bavard que Roger, et ce ne fut qu’au bout de deux apéritifs qu’ils s’assirent enfin en terrasse à l’ombre d’un parasol. En attendant le ragoût de veau aux cèpes et en dégustant une excellente charcuterie, le commissaire confia au jeune homme :
— Nous avions tort de penser que le tremblement de terre avait épargné ce coin. Car nous sommes ici dans une structure provisoire d’après séisme : le restaurant d’origine, situé au cœur du village, a été fortement endommagé, même si on ne le voit pas d’ici…
— Et c’est tout ce que tu as appris, en discutant près d’un quart d’heure ?
— J’ai préféré parler de tout et de rien, voire de banalités… histoire de préparer le terrain ! Tout à l’heure, après un bon pourboire, je pourrais peut-être amener la conversation sur ce qui nous importe. Mais il convenait avant tout de briser la glace… En traînant un peu jusqu’au dessert et au digestif, s’il n’y a plus de gens à servir, j’aimerai bien papoter un peu avec le patron ! Il a l’air très aimable et sympathique.
— Il convient tout de même d’essayer d’obtenir des renseignements sans paraître suspects ! Comment vas-tu t’y prendre ?
— Fais-moi confiance… Mais peut-être sera-t-il préférable que tu restes ici, sur la terrasse : on se confiera mieux en parlant en tête à tête en vrais Italiens !
Le placide géant n’avait pas tort, et le jeune homme s’ennuya fort durant tout le temps durant lequel son ami policier bavarda avec le restaurateur… « Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien se dire ? » Le commissaire finit enfin par prendre congé, après un grand renfort d’exclamations enthousiastes et de félicitations pour la cuisine de l’établissement. Des propos d’ailleurs nullement hypocrites, tant lui comme Sylvain avaient apprécié ce qu’on leur avait servi… Une fois devant l’habitacle de la Twingo, Roger prit d’autorité le siège du conducteur en soupirant d’aise :
— Et voilà !
— Et voilà quoi ?
En démarrant, Roger Plantier répondit :
— Comme nous nous en doutions, ce fameux parc a soulevé bien des curiosités, et pas mal d’oppositions. Depuis, et sans doute parce qu’ici on avait des problèmes bien plus importants à résoudre à cause du tremblement de terre de 2016, les choses se sont peu à peu tassées : après tout, “ Natura Selviaggia ” ne nuisait à personne, si ce n’est d’avoir enclos des hectares et des hectares de nature jusqu’alors libres d’accès… Mais les environs offrent tellement de zones vierges de toute construction, de sentiers de randonnées et de paysages de montagne inviolés, que les polémiques ont fini par s’éteindre. Mais pas la curiosité…
— C’est à dire ?
— Les habitants du coin considèrent le parc comme un repère d’hurluberlus inoffensifs, mais totalement irresponsables ! C’est vrai : pour les gens du coin, il est incompréhensible de voir investir autant d’argent dans un projet pour ne pas en tirer profit ensuite… « Faut qu’ils soient un peu fêlés de la carafe, m’a dit le cuisinier, pour tenir à ne pas faire connaître leur zoo ! Y a même pas de pancarte pour l’indiquer… Personne ne sait comment ils font pour continuer à exister, avec en été une vingtaine ou une trentaine de visiteurs par semaine, et rien ni hors-saison ni en hiver ! Tout le monde suppose qu’il ne peut s’agir que d’un caprice de millionnaire défenseur de la faune…
— C’est bien beau, tout ça… Mais ça ne nous apporte pas vraiment d’éléments nouveaux…
— Peut-être, mais ça confirme ce que nous supposions : ce n’est pas le parc qui est important, mais bien ce qu’il cache !
— Mais où tu vas, là ? Tu ne redescends pas sur Pretare ?
— Non… Mais en parlant de choses et d’autres, j’ai appris que des gens d’un hameau de la commune ont remarqué des choses étranges… et c’est vers ce bled que nous nous dirigeons : Astorara…
OceanofPDF.com
OceanofPDF.com