Opération Génésias

Michel Lacombe · Chapitre 3 sur 22

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Opération Génésias

[2] : Oui, asseyez-vous, nous vous attendions…

— À moins de cent mètres seulement ! Tiens, nous arrivons place Barberini où nous avons rendez-vous au “ Pepy’s Bar  ”. Juste en face du bassin où s’élève la statue du dieu triton en train de boire l’eau de son coquillage…

Ils s’installèrent à une petite table en terrasse, et commandèrent chacun l’inévitable cappuccino en attendant la demoiselle, qui ne mit pas cinq minutes à apparaître. Une petite femme fort belle, à l’œil vif et aux cheveux d’un noir corbeau, qui jeta un regard circulaire avant de s’approcher d’eux et de s’adresser à Roger :

— Signore… signore “ Personne ”, forse?

— Si, siediti, ti stavamo aspettando [2]…

— Vous pouvez parler en français, j’ai fait mes études de journalisme à Bordeaux.

Elle parlait la langue de Molière avec seulement un léger accent qui la rendait plus charmante encore.

— Puis-je vous offrir un café ? reprit le policier.

— Volontiers, répondit-elle en prenant place.

— Je ne voulais pas le dire au téléphone avant d’être sûr de vous rencontrer, mais je me nomme Roger Plantier, et mon jeune ami Sylvain Soyère…

— Et ainsi, vous détenez des pièces confidentielles potentiellement explosives ?

— Non, non, rien de tout ça ! Seulement un prétexte pour être sûr de vous rencontrer…

La journaliste eut un sursaut, subitement très pâle :

— Vous… vous vous moquez de moi ?

— Absolument pas ! Mais j’ai un scoop infiniment plus sensationnel qu’une simple histoire de corruption, ce qui est, avouons-le, assez banal en Italie. Comme un peu partout, d’ailleurs…

— Allez-vous m’expliquer ?

— C’est une longue histoire, mais qui nous a menés jusqu’à vous, mademoiselle Sereni. Et qui nous a fait nous demander les causes réelles de votre départ subit du “ Corriere dell’ Umbria ”…

Paola Sereni resta un instant interdite, puis elle s’empourpra :

— Je ne vois pas en quoi cela vous regarde ! clama-t-elle en faisant mine de se lever de son siège. Cet entretien est terminé !

Le commissaire la retint en lui saisissant le poignet :

— Doucement, Mademoiselle… Nous n’avons rien contre vous, bien au contraire, et vous avez tout intérêt à nous écouter, car nous avons levé un lièvre de grande importance et, avec votre collaboration il peut devenir le scandale du siècle, dont vous auriez naturellement l’exclusivité parce qu’étant en première ligne dans cette affaire qui aura un retentissement mondial !

La jeune femme sembla hésiter :

— Et pourquoi serais-je susceptible de vous croire ?

— Mon ami Sylvain va vous détailler ça. Il est plus doué que moi pour résumer les choses.

— Alors je vous écoute, Sylvain…

— Bien voilà… Pour des raisons que je vous détaillerai ensuite, nous nous sommes penchés sur le cas de la société “ IntechPlus  ”, à Orvieto… Vous aviez commencé une série d’articles polémiques, et leur brusque arrêt, ajouté à votre étrange promotion pour un poste important dans un quotidien tout aussi important, nous a fait penser que vous aviez été l’objet de fortes pressions en échange d’un poste inespéré… Je me trompe ?

Paola baissa le nez, soudain écarlate :

— Ce… ce n’est pas ce… ce que vous croyez, bafouilla-t-elle. Pas de la corruption : je… je n’ai rien demandé ! Mais… vous savez… devant des menaces explicites, j’ai fini par céder.

— N’ayez pas honte, je vous prie… C’est bien ce que nous avions supposé. À la lecture de vos enquêtes, nous avons repéré un bizarre permis de construire obtenu dans des circonstances douteuses, sans doute en échange d’importantes dotations à la commune, des travaux de terrassement interminables, une surveillance digne d’un site militaire nucléaire, une activité commerciale à l’évidence ridicule par rapport à l’investissement et la structure des lieux, et j’en passe ! Je ne me trompe toujours pas ?

— Pas vraiment… Mais où voulez-vous en venir ?

— Au fait que cette entreprise n’est qu’un leurre, et que ce qui s’y trame est infiniment plus préoccupant !

— C’est bien ce que je soupçonnais… La mafia, encore ?

— Nous ne le pensons pas… C’est sans doute plus grave encore ! Je vous explique : tout d’abord, il faut que je vous dise que tout a commencé lorsque ma compagne, qui est une chercheuse reconnue dans les sciences s’intéressant au génome humain a été enlevée. De fil en aiguille, avec mon ami Roger qui est, si cela vous rassure, commissaire de police, nous avons constaté que ce rapt n’était pas unique : un certain nombre de savants de premier plan dans cette discipline ont également disparu dans d’étranges circonstances, aussi bien en France qu’à l’étranger… Grâce à l’aide d’un professeur en biologie cellulaire et moléculaire, aussi farfelu que kamikaze, nous avons la conviction que les sommités de ce domaine, une fois enlevées, font sous la contrainte des recherches hors de toute éthique au sein de laboratoires secrets enfouis dans le sous-sol d’ “ IntechPlus ”. Vous comprenez, maintenant, pourquoi nous sommes là et pourquoi nous nous adressons à vous ?

— C’est… c’est incroyable !

— Je ne vous le fais pas dire…

— Et… et vous avez des preuves ?

Ce fut le commissaire Plantier qui se chargea de répondre :

— Bien sûr, mademoiselle… Sinon, nous ne nous serions pas avisés de vous déranger ! Considérez que le scandale qui se cache là-dessous représente une véritable bombe journalistique qui pourrait vous propulser au pinacle de votre profession, et pourquoi pas, le prix Pulitzer ?

Elle pouffa :

— N’exagérez pas, tout de même !

— Absolument pas ! Parce qu’une telle organisation internationale demande des capitaux énormes et, dans nos hypothèses, il ne peut s’agir que d’un multimilliardaire aux idées peut-être eugénistes, obsédé par le mythe de l’homme éternel, ou par l’élaboration d’un surhomme, ou que sais-je encore ? Vous imaginez-vous ce que représenterait la révélation, sous votre plume, de l’identité de ce financier indélicat ? Vous imaginez-vous le retentissement qu’aurait votre participation à la libération de tous les chercheurs recrutés contre leur gré dans une telle machination ? Alors : serez-vous des nôtres ?

La belle jeune femme s’accorda un moment de silence, un peu hésitante. Il lui fallait assimiler ce qu’elle venait d’entendre, et se demandait sans doute jusqu’à quel point elle pouvait se fier à ces assertions : il y a tellement de mythomanes et d’illuminés ! Puis elle eut un maigre sourire :

— Je veux bien me lancer dans cette improbable aventure, mais…

— Mais ?

— Mais sous condition de pouvoir vérifier toutes vos allégations. Je ne veux pas m’engager à la légère !

Sylvain en profita pour approuver :

— Toute autre réponse de votre part nous aurait paru suspecte. Si vous êtes avec nous, il est bien évident que nous ne vous cacherons rien !

— À condition que vous soyez muette comme une tombe étrusque ! ajouta Roger.

— Cela va de soi… Mais qu’attendez-vous de moi, alors ?

— Si vous êtes convaincue, ce sera à vous de voir… Mais, à mon avis, devant une situation aussi incroyable et aussi complexe, il conviendrait de vous mettre en disponibilité, avec comme prétexte celui d’enquêter sur une affaire intéressante, sans en fournir le moindre indice à vos collègues ni aux responsables de votre rédaction. J’imagine que ce doit être là une pratique courante pour protéger ses sources, lorsque l’on espère avoir la primeur d’annoncer une information dénonçant une affaire sensible !

— Ce ne sera pas très facile pour moi, car on ne me confie pas des reportages très importants… Mais je veux bien essayer : je suis avec vous, ne serait-ce que pour ne pas avoir abandonné pour rien mes investigations sur le montage financier d’ “ IntechPlus ” !

— Ah ! s’exclama Sylvain. Nous ne doutions pas de vous convaincre… Et, à nous trois, nous aurons plus de chance d’arracher tous ces pauvres gens aux griffes de ceux qui les détiennent !

— Dont ta copine et ce bon professeur Griveau… précisa Roger Plantier.

— Qui ça ? s’étonna Paola.

— Nous vous le dirons dès que nous formerons une véritable équipe soudée ! Il nous faut être sûrs, vous comprenez ? D’ailleurs, combien de temps estimez-vous nécessaire pour décrocher une excuse d’absence afin de vous consacrer à une enquête qui ne soit pas diligentée par votre hiérarchie éditoriale ?

— En insistant, pas plus de deux jours, je pense… Sinon, je me passerais de leur permission pour agir en free lance !

— Au risque de perdre votre place ?

— Les détails que vous m’avez donnés font que je prends très au sérieux tout ce que vous m’avez raconté… et que je brûle de me lancer dans cette aventure à vos côtés ! J’espère ne pas faire l’erreur de ma vie ?

— Encore nous faudra-t-il réussir, car nos adversaires semblent redoutables !

— Alors, autant profiter du fait qu’ils ne se méfient de rien ! rétorqua la jeune femme. Je suis partie prenante… Et je retournerai volontiers à Orvieto, d’autant plus que j’y suis née ! Je vous téléphonerai dès que je serai libre de mes mouvements.

— Nous avons établi notre camp de base, si je puis dire, dans les murs d’un hôtel qui porte le nom de l’ “ Oasi dei Apostoli ”, à…

— À Sferracavallo, je sais… le coupa Paola en se levant de son siège. Ça touche Orvieto !

— Au revoir, Mademoiselle. Et merci de votre compréhension !

— C’est moi, qui vous remercie ! Je suis tellement impatiente de m’occuper d’une affaire d’envergure ! Et de prouver que je vaux mieux que de m’occuper de sujets somme toute mineurs… Sauf incident imprévu, je vous rejoindrai d’ici la fin de la semaine !

— Faut-il vous retenir une chambre ?

— Non, non… j’ai encore de la famille, là-bas ! Et même ma chambre de jeune fille… Arrivederci !

— Au revoir, Signorina…

Le commissaire et son acolyte regardèrent la jeune femme s’éloigner, à l’évidence excitée à la perspective d’une grande “ une ” à la page du “ Messaggero ”. Puis ils échangèrent un coup d’œil entendu :

— Elle est charmante, cette petite ! apprécia Sylvain.

— Et surtout, elle semble empressée de rejoindre nos rangs et c’est une bonne nouvelle : elle a des atouts que nous n’avons pas ! Les journalistes d’un titre comme “ Il Messaggero ” ont accès à des sources et des contacts qui sont hors de notre portée…

— Une recrue prometteuse, alors ?

Roger approuva de la tête et ajouta :

— Et mignonne, en plus, ce qui ne gâche rien…

Bien sûr, la demoiselle ayant disparu au détour du carrefour, ils s’arrangèrent, après un apéritif prolongé, pour trouver au plus près un établissement où se rassasier. Après tout, ils étaient dans la capitale ! N’ayant que peu envie de faire des kilomètres à pied, ils optèrent pour un restaurant près de la place de la statue du triton, via Veneto, qui portait le joli nom de “ Ciaò, Bella ”… Sylvain interrogea le commissaire du regard :

— “ Ciaò Bella  ” ? N’est-ce pas là un signe à l’intention de cette délicieuse Paola ?

— Délicieuse, dis-tu ? Voilà une chose que je ne manquerai pas de répéter à une certaine Chloé Novaks lorsque nous l’aurons retrouvée !

— Satané moqueur, va !

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Le trajet du retour se révéla pour les deux hommes beaucoup plus tranquille et paisible que tous ceux qu’ils avaient parcourus depuis des jours. Ils n’avaient aucune raison de se presser, n’ayant rien d’autre au programme pour meubler leur après-midi. Aussi Roger avait-il décidé :

— Autant que j’en profite pour te faire visiter ce beau pays autrement que par l’autoroute ! Tout au long des “ strade provinciali ”, tu pourras ainsi profiter d’autres paysages…

Après s’être extirpés de la vaste agglomération, le policier adopta un rythme lent en se dirigeant vers le nord-est. Une promenade vite agréable, sur des routes à plus faible circulation et au cœur de paysages plus champêtres. Ils longèrent ainsi le lac de Bracciano Martignano, avec quelques belles vues sur le plan d’eau inondé de soleil où filaient quelques cygnes élégants. Plus loin, un autre lagon, puis ses zones plus boisées alternant avec vignobles et prés secs, des villages tassés sur leur éminence, des espaces forestiers et, progressivement, des reliefs plus marqués. Sutri, Capranica… De longues lignes droites au milieu des oliveraies tout au long d’une interminable plaine, des virages plus serrés, quelques ruines médiévales… Tuscania, Pianzano, Latera. Roger emprunta alors une route plus étroite qui longeait le lac de Bolsena pour arriver à la cité du même nom que veillait un impressionnant château. Pour terminer ce petit périple, le chauffeur de Sylvain choisit de grimper à l’assaut des collines en suivant un itinéraire sinueux, qui offrit aux yeux des panoramas variés jusqu’à parvenir sur un long plateau, puis redescendre jusqu’à s’emplir les yeux de la fière cité d’Orvieto juchée sur son piédestal de tuf… Le jeune homme sourit, comme heureux de se retrouver un peu “ chez lui ” :

— Merci, Roger… C’était plus long, mais très plaisant !

— Presque quatre heures au retour pour une grosse heure et demie à l’aller… Mais nous n’étions pas pressés, n’est-ce pas ?

— D’autant plus que nous arrivons, à quelque chose près, à l’heure idéale pour nous trouver une table… J’ai déjà faim, malgré ce que nous avons mangé à midi !

— Le temps de boire un ou deux apéritifs, alors !

— On pourrait peut-être changer de crèmerie, pendant qu’on y est ?

— Pourquoi pas ?

Un peu au hasard, ils optèrent pour une toute petite pizzeria à guère plus de cent mètres à vol d’oiseau de leur hôtel, un établissement discret et peu connu où ce plat national leur parut plus succulent qu’ils s’y attendaient, et les deux hommes en firent mille compliments à la patronne, une personne aimable et souriante…

— Nous nous souviendrons longtemps de la pizzeria “ Le Rose ”, et nous n’hésiterons pas à y revenir !

La journée ayant été bien chargée, ils ne s’attardèrent pas davantage et regagnèrent leur chambre pour s’y accorder un repos bien mérité…

* * *

*

Le lendemain, Sylvain et Roger se retrouvèrent en bonne forme et singulièrement optimistes. Leur entrevue de la veille et la perspective de s’adjoindre une nouvelle alliée les confortaient dans leur volonté d’entraver à jamais les agissements de leurs mystérieux adversaires. Le commissaire attendit qu’ils fussent tous deux devant leur petit-déjeuner pour annoncer :

— Sylvain, j’ai un bonjour à te transmettre ! Celui de ton chef…

— Raymond Durolle ? Tu l’as eu au téléphone ?

— C’est lui qui m’a appelé, hier soir… Je lui avais fait parvenir les images que j’avais prises à la station “ Autogrill  ” de Brugnato avec mon stylo-espion, ainsi que celles transmises par celui du professeur. Il a fait quelques recherches, et il s’avère que le costaud aux allures de catcheur se nomme Pietro Salvello, et qu’il est connu comme étant ou ayant été un homme à tout faire de la Camorra…

— La mafia de Campanie, alors ?

— De Campanie et d’ailleurs ! Ces organisations sont tentaculaires… Quant au grand maigre, il y a encore cinq ans, il végétait dans une prison de Sicile pour de multiples malversations. Il s’appelle Marcello Melfi. Pour les deux autres gugusses à costume, si l’un n’a pas été identifié, l’autre est connu sous le nom d’Enzo Marianopoli. Ancien maire d’une ville importante de Calabre, destitué après procès pour corruption, et qui fut un moment proche de Sylvio Berlusconi…

— Tu crois que ce serait Berlusconi qui financerait la machination d’Orvieto ? Il a une fortune qui se chiffre en milliards d’euros…

— C’est possible, mais je n’y crois guère. Il n’a jamais montré le moindre intérêt pour tout ce qui touche au monde scientifique !

— Peut-être, mais avec ses convictions nationalistes et souvent racistes, il a peut-être été tenté par l’idée d’une race supérieure ? Quitte à l’obtenir grâce à des manipulations de gènes ?

— Pourquoi pas, mais il ne faut pas nous focaliser sur cette hypothèse. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que cela confirme une organisation criminelle bien structurée. Et que je ne sais par quel bout la prendre pour essayer de la faire chuter…

— Et si, grâce à Paola, nous diffusions tout ce que nous savons dans la presse ? Il y aurait de quoi justifier une opération d’envergure chez “ IntechPlus ” pour libérer tous les otages…

— Non, nous n’avons pas assez de preuves, et ce serait mettre en danger nos pauvres chercheurs. Et puis, nous ne savons pas les influences à tous niveaux que peut avoir celui qui est à la tête de tout ça ! Il est peut-être en mesure de museler les journalistes aussi bien que les politiques ou la justice : on ignore tout des complicités qu’il a pu établir.

— Oui, c’est vraiment de plus en plus compliqué ! Comment avancer, dans ce brouillard ?

— Je propose que nous retournions dans les environs de ce parc animalier où t’ont conduit nos bouffons, avant-hier… Nous y dénicherons peut-être des éléments nouveaux ?

— Peut-être… On prend ma voiture ? Enfin, celle de Chloé, plutôt…

— Comme tu m’as dit que la région et le site qui nous intéressent étaient assez peu fréquentés, mieux vaut opter pour ma Twingo de location. Ta belle Peugeot et son immatriculation française ne sont peut-être pas passées inaperçues, et nos adversaires pourraient éventuellement le remarquer et s’en intriguer… On n’est jamais assez prudent !

— Eh bien, allons-y… Ce n’est pas tout près ! Et c’est moi qui conduis : je connais la route, maintenant, et le plus court en temps, c’est de passer par Orte et Terni…

— Bien, bien… Voici les clés !

* * *

*

Ils avaient traversé des paysages variés qui devenaient de plus en plus montagneux, comme en témoignaient des passages de plus en plus nombreux sous des tunnels, ainsi que des virages de plus en plus tortueux. La route montait progressivement au cœur de massifs boisés et tourmentés, avec des horizons de cimes et de vallées encaissées. Depuis les environs de Norcia, ils n’avaient vu que peu de dégâts dus au séisme, hormis quelques maisons délabrées, des façades lézardées, et des échafaudages ou des étais là où l’on tentait de réparer les dommages. Ils étaient presque arrivés à leur destination lorsque Roger signala :

— Là ! Sur la droite… C’est indiqué Arquata, Piedilama, Pretare !

Sylvain obtempéra en répliquant :

— Pour l’aller, je venais de Visso, et pour le retour j’ai fait un détour pour rejoindre au plus vite la route principale. J’étais pressé, et j’ai pensé que c’était plus rapide que les routes communales…

— Nous n’en sommes pas à quelques minutes près, et les petites routes sont souvent plus pittoresques…

— Comme tu veux !

Pittoresques ? Ce ne fut pas vraiment le sentiment qu’ils ressentirent en abordant Arquata del Tronto. Ni l’un ni l’autre ne purent dissimuler leur émotion en découvrant un immense spectacle de désolation. En amorçant la large courbe qui contournait le vieux village, ils ne purent ignorer le tas de ruines qui s’offrait à leurs yeux. Comme si la semelle d’un géant avait écrabouillé tout un pan de la petite agglomération…

— Quatre ans après, on dirait que rien n’a été fait ! s’indigna Roger.

Sylvain soupira :

— Quand on voit ce fatras de débris, le chantier est inimaginable ! Et ce n’est pas le seul secteur touché, dans la région… Il faudra du temps pour tout reconstruire avec des normes antisismiques !

— Peut-être… Mais c’en sera fini du tourisme qu’attiraient ces vieilles pierres et ces villages au parfum du moyen-âge ! Et, si j’en juge à l’état des lieux, ce n’est pas demain qu’on aura effacé les traces de cette catastrophe…

Le voyage se poursuivit dans une ambiance plus morose et silencieuse, chacun ne pouvant s’arracher des yeux la vision de ce désastre. Traverser le petit bourg de Piedilama n’était pas plus réconfortant avec ses monceaux de pierres et de tuiles emmêlés, seuls témoins pour indiquer qu’à leur place s’élevaient encore, il y avait peu, des maisons où bruissait la vie. En soupirant, le jeune homme annonça :

— Là, je reconnais… Nous arrivons à Pretare ! Il y a moins de destructions, mais c’est tout aussi triste. Tiens : c’est là que j’ai mangé… Les gens y étaient sympathiques, d’ailleurs. Tu veux qu’on s’y arrête ? Après ces trois heures de trajet, il serait temps d’y penser !

— Non, non… Montre-moi plutôt où se situe ce parc à bestiaux provenant du monde entier. Nous trouverons bien de quoi manger un peu plus haut ? Enfin, j’espère…

Le jeune homme acquiesça et s’attaqua à la côte qui se tortillait entre vallées et flancs de pente. Parvenu presque à la cime d’un petit col, il s’arrêta près d’un fossé, descendit du véhicule, et montra un chemin qui se perdait entre herbes rases et sapins :

— C’est là, Roger, après quelques centaines de mètres seulement…

— Comment ? Ce n’est même pas goudronné, et pas plus indiqué !

— J’en ai fait la remarque à la personne de l’accueil, et elle m’a dit que c’était volontaire. C’est une destination qui se veut confidentielle, parce que le mécène inconnu qui finance le site ne souhaite pas attirer ici un tourisme de masse, pour soi-disant préserver le confort des animaux…

— Un beau prétexte, oui, pour cacher des activités sans doute moins désintéressées…

Le commissaire détailla longuement les lieux, porta ses regards sur le sommet rocheux et dénudé du mont Vettore, puis décida :

— Continuons donc la route jusqu’au premier village venu. Non seulement nous pourrons peut-être y trouver un restaurant, mais encore tenter de savoir ce que pensent les gens d’ici de cet étrange zoo qui, contrairement à beaucoup d’autres, souhaite accueillir le moins de visiteurs possible…

Sylvain démarra et entreprit une longue descente en lacets qui les conduisit en quelques kilomètres à Balzo, un petit hameau de Montegallo étiré le long des multiples voies goudronnées qui s’y croisaient. Au grand soulagement des deux hommes, aucune destruction n’était visible :