Opération Génésias

Michel Lacombe · Chapitre 13 sur 22

Pages du PDF

Opération Génésias

Chapitre 17

— J’ai même téléphoné pour m’assurer qu’il y avait de la place !

— Pourquoi ici, alors ? Et aussi pourquoi me l’avoir caché ?

— Pour t’en faire la surprise d’abord, mais aussi parce qu’on accède à cette ferme-hôtel par un chemin de terre assez long pour bien s’assurer que l’on n’est pas suivi ! Mais avant d’aller nous présenter, laisse-moi regarder sous le châssis : depuis ce matin, je suis persuadé qu’on y a placé une balise G.P.S, tout comme nous l’avons fait avec leur fameuse Fiat…

Sans aucun respect pour sa tenue, il s’allongea pour inspecter le véhicule. Lorsqu’il se releva, il se fendit d’un sourire satisfait :

— Comme je l’avais deviné, ils nous ont bien collé un mouchard ! Mais le plus étrange, c’est qu’ils nous en ont dotés de deux : ces messieurs ne se refusent rien !

— Et tu vas les laisser en place ?

— Bien sûr ! Ils vont ainsi pouvoir pister à la trace les déplacements touristiques auxquels nous allons nous livrer pour les convaincre que nous avons abandonné nos recherches les concernant…

— Et tu crois qu’ils vont être dupes ?

— Ça, je ne sais pas, mais il faut bien essayer quelque chose, non ?

— À leur place, j’aurais du mal à croire à un tel revirement et je ferais tout pour que nous retournions à nos activités normales en France ! Faute de quoi, j’userais d’arguments plus convaincants, quitte à utiliser des méthodes radicales…

— Nous n’en sommes pas là, et je mise sur le fait qu’ils souhaitent avant tout ne pas soulever de vagues en se livrant à des violences pouvant attirer l’attention sur eux : nous avons pu nous rendre compte à quel point toutes leurs stratégies reposent sur la plus extrême discrétion ! Mais allons plutôt prendre possession de nos chambres…

Dans la bâtisse principale, le propriétaire et son épouse saluèrent leur entrée avec une exubérance chaleureuse :

— Signore Plantier ! Benvenuto… Sono passati tre anni da quando ti abbiamo visto ?

— È vero ! [17]

Après les traditionnelles effusions si caractéristiques des régions méditerranéennes, les deux Français s’installèrent. Les pièces à leur disposition étaient propres et confortables, et ils apprécièrent la quiétude qui baignait les lieux. C’était à peine si l’on entendait, de temps à autre, un train passer sur la voie ferrée située à quelque deux cents mètres à l’est. Depuis leurs fenêtres, ils avaient l’impression d’être perdus au milieu d’un océan de parcelles et de champs avec, au loin, d’un côté la frange de ciel plus lumineuse qui trahissait la mer proche, et de l’autre l’horizon flou et montagneux sur lequel se détachait la butte où s’élevait la ville de Tarquinia. Sur les chemins de terre menant à l’hôtel, nul véhicule ne pouvait passer inaperçu, ce qui rassura un peu Sylvain qui se méfiait plus que son ami des réactions possibles de leurs adversaires. Il n’eut guère le temps de cogiter plus car Roger entrouvrit sa porte pour lui signifier :

— Alors, tu viens ? On ne va pas rester le ventre vide ! Et pas besoin de mettre la voiture en route : en suivant à pied le chemin, on est tout proche du “ Lo Sperone  ”. Si tu aimes le risotto aux fruits de mer et la friture, c’est l’endroit idéal !

* * *

*

Les saveurs exquises du repas de la veille s’étaient largement estompées au moment du réveil, et Sylvain s’étira avant de faire un séjour dans la salle de bain. Dans ce cadre intimiste, il se sentait un peu à l’écart des turbulences du monde et des menaces qui planaient sur eux… Ce qui n’empêchait nullement une sourde angoisse de s’immiscer dans chaque fibre de son corps en s’essuyant avec sa serviette : comment s’empêcher d’imaginer les otages, à la même heure ? Étaient-ils entourés de garde-chiourmes, avaient-ils la possibilité de s’adonner à leur toilette quotidienne, ou croupissaient-ils sur une sordide litière avant d’être conduits devant leur instruments de recherche ? Comment le savoir ? « Aie confiance, Chloé ! Je ne te laisserai pas tomber ! » Il savait que le plus dur restait à faire, et rageait de jouer les touristes alors qu’il n’avait d’autre but que celui d’extirper celle qu’il aimait des serres de ceux qui la retenaient prisonnière. Honnêtement, avec toutes ces préoccupations en tête, il avait du mal à se résoudre à visiter comme un simple curieux les sites culturels des environs ! Il avait une telle envie de s’investir toujours plus, avec pour seule finalité celle de mettre un terme à ce cauchemar…

— Oui ! pesta-t-il en rejetant violemment sa brosse à dents sur le rebord du lavabo. Quoi qu’en pense Roger, ce n’est pas en faisant mine de nous soumettre que nous avancerons ! Il nous faut attaquer, au contraire… Tailler dans le vif pendant qu’il en est encore temps !

Tout en s’habillant, il tempéra un peu ces premiers constats : « Attaquer les premiers, mais comment ? » La volonté ne suffisait pas ! Et sans doute résidait là l’attitude plutôt timide, pour l’instant, qui semblait diriger la stratégie neutre du commissaire.

— Peut-être a-t-il raison, après tout ? Et, dans un premier temps, attendre les réactions ou non de ceux qui nous menacent…

Il jeta un coup d’œil à sa montre et se décida à rejoindre la pièce où se servait le petit-déjeuner.

Ce matin-là, Roger lui parut paradoxalement encore plus détendu que d’ordinaire. Le policier l’accueillit d’ailleurs avec une bonhomie qui contrastait avec le sérieux dont il avait fait preuve depuis le début de leur périple.

— Eh ! s’exclama le jeune homme en s’asseyant à table. Tu as bien l’air guilleret !

— Bien sûr ! Enfin l’occasion de profiter de vacances agréables sans se torturer les méninges avec sans cesse des affaires plus ou moins tordues à résoudre…

— Tu plaisantes ?

— Non, non, pas du tout ! Il nous faut tout oublier ou presque de notre enquête, et profiter de cette pause pour visiter ce qui peut l’être dans le secteur, ne serait-ce que pour donner le change à ceux qui nous pistent à l’aide des balises dont ils ont généreusement gratifié ta voiture… enfin, celle de Chloé.

— Ne me parle plus d’elle, je t’en prie… À l’idée de jouer les touristes, j’ai le sentiment de l’abandonner !

— Mais non, tout au contraire… Dis-toi bien que c’est une manœuvre pour continuer plus que jamais à contribuer, au final, à la libération de tous ces pauvres chercheurs ! Je ne sais pas encore comment, mais nous y arriverons… Oui, nous y arriverons !

— J’aimerais en être aussi sûr que toi…

— Allons, Sylvain… J’ai de l’expérience, et je peux t’affirmer qu’au stade de nos déductions, le dénouement en notre faveur ne peut être qu’inévitable ! Sauf…

— Sauf ?

— Sauf à être définitivement éliminés par ceux qui sont nos ennemis, ce que je ne crois pas : ils ne tiennent sans doute nullement à déclencher une enquête criminelle qui pourrait faire des vagues susceptibles de remonter jusqu’à “ IntechPlus ” et les laboratoires souterrains où triment nos amis !

— Il est si facile de faire croire à un accident, à un règlement de compte, à une action de la mafia…

— Pas si facile que tu le dis ! Mais rassure-toi : ils pensent sans doute que nous ne sommes qu’un danger mineur, parce qu’à leur avis nous n’avons fait qu’effleurer la vérité qu’ils veulent cacher… Ignorant tout ce que nous sommes en mesure de prouver, ils vont seulement se contenter de pressions, de menaces, ce que j’espère, d’ailleurs !

— Que tu espères ?

— Bien sûr : cela voudra dire que nous avons mis en plein dans le mille !

— Mais la façon dont ils ont acheté notre départ de l’ “ Oasi dei Apostoli  ”, ainsi que le feuillet anonyme avec la photo de la maison familiale de Paola en flammes, tout cela montre bien que nous sommes désormais leur cible !

— Sans aucun doute… reconnut le commissaire. Mais le fait qu’ils aient posé des balises G.P.S sous la bagnole me persuade que ce ne sont là, pour le moment, que des intimidations ! Quel intérêt y aurait-il à suivre les déplacements de personnes qu’on souhaiterait éliminer ? Au mieux, ils se seraient débarrassés de nous sans plus tarder plutôt que de nous prévenir afin que nous arrêtions de fourrer notre nez dans ce qui est censé ne pas nous regarder…

— Bon, bon… Il n’y a plus qu’à prier pour que tu aies raison !

— Comment, prier, toi ? Je croyais que tu étais athée…

OceanofPDF.com

OceanofPDF.com

Dès le matin, Roger Plantier s’évertua à changer les idées de son jeune ami en l’entraînant à la découverte des sites de la région. Bien qu’il ne le connût que peu, il avait bien remarqué l’intérêt de ce dernier pour le passé. Quelle meilleure opportunité que ce qu’offrait la région ?

— Tu vois, nous sommes ici au cœur de l’Étrurie antique ! Celle qui a permis l’origine, en quelques siècles, de cet empire romain qui a régné sur les mondes occidental et oriental durant près d’un demi-millénaire… Ici, nous sommes à Tarquinia. Ça ne te rappelle rien ?

— Si… un peu : Tarquin l’Ancien, Tarquin le Superbe… des noms aux racines de l’Histoire de l’Italie. Enfin, c’est un peu flou pour moi : seulement quelques souvenirs des bancs de l’école !

— Alors, dans la région, il y a tout pour te rafraîchir la mémoire, comme le prouve le nom de la commune où nous nous trouvons.

En quittant le domaine d’Alessandro et de sa femme, le commissaire flatta même le capot de la Peugeot en lui murmurant :

— Ne perds surtout pas nos “ mouchards ”… Pour le moment, ils travaillent pour nous !

Bien que rageant intérieurement contre ce coup d’arrêt à la recherche de la vérité et à la perspective de retrouver au plus tôt celle qui restait l’objet de toutes ses préoccupations, Sylvain s’enthousiasma vite pour le passé de la région. Depuis l’enfance, il s’était toujours passionné pour l’Histoire et l’archéologie, mais sans avoir vraiment eu l’occasion de s’y consacrer… Aussi ne rechigna-t-il pas lorsque Roger lui fit découvrir le musée et la nécropole de la ville. Le musée d’abord, dans les murs du palais Vitelleschi, avec ses riches collections romaines et étrusques, et surtout les reconstitutions de tombes comportant les fresques originales récupérées dans la nécropole même.

— Quelle beauté !

Comment rester indifférent devant des peintures comme cette scène de banquet, ces musiciens, ces léopards, ou ces athlètes des Olympiades ? Ne pas s’étonner devant ce bas-relief de chevaux ailés ? Ne pas être séduit par l’élégance de ces vases ou la grâce de ces bijoux ? Sylvain s’y attarda longtemps, jusqu’à ce que Roger décidât de se rendre jusqu’à la nécropole toute proche, en bordure de la ville. En montrant les tickets il expliqua :

— Il y a ici près de six mille tombes creusées dans la roche, dont deux cents sont peintes. Tu as pu voir certaines fresques déposées et remises en situation au musée. Dans cette nécropole, une cinquantaine de ces caveaux antiques sont ouverts à la visite, mais surtout une vingtaine de toute beauté…

Tous deux déambulèrent en suivant le tracé au cœur d’une zone herbue parsemée de monticules et de petits édifices protégeant l’entrée des tombes. Ici ou là, à même le sol, des récipients en pierre munis de leur couvercle ressemblaient à d’étranges champignons minéraux.

— Chacun contenait une urne conservant les cendres d’un défunt…

Ils continuèrent leur visite en descendant par un escalier étroit dans la tombe dite “ Des Léopards ”, dont la fraîcheur des fresques stupéfia Sylvain. Pour préserver ces merveilles, un mur vitré en interdisait l’accès plus avant, mais on pouvait pleinement en admirer les chefs-d’œuvre et en apprécier l’ambiance. Dans la foulée, ils visitèrent la tombe “ Des Jongleurs ”, celle de “ La Pêche et de La Chasse ”, et enfin celle “ Des Lions ”… Enchanté par cette découverte, le jeune homme se serait bien attardé plus longtemps, mais Roger le rappela à la raison :

— Si on commence à être obnubilés par les Étrusques, nous pouvons passer ici des mois sans avoir tout exploré. Il ne faut pas oublier notre but : promener un peu ceux qui veulent nous voir déguerpir au plus vite de la région ! Et puis, tu as vu l’heure ? Tout cela n’est pas une raison pour faire la diète…

— Et tu penses à quoi ?

— Après le repas de midi, continuer à jouer les parfaits touristes ! Avec comme lieu incontournable Rome, bien sûr… Le Colisée, les catacombes, et tutti quanti !

— Tant que tu m’épargnes la cité du Vatican, je suis partant…

— Mécréant, va ! Tant pis pour la chapelle Sixtine, alors ?

— Tant pis…

* * *

*

Quitte à faire un long détour, le commissaire choisit d’emprunter une autre route que celle suivant le bord de mer :

— Tu comprends, il y a plus agréable que de passer par Civitavecchia, qui est le grand port le plus proche de Rome et qui dessert la Corse et la Sardaigne. De plus, tous les villages de la côte sont, comme en France, pour la plupart constitués de constructions majoritairement modernes et dénuées de charme. Je préfère un itinéraire plus à l’intérieur des terres.

— Je te laisse le choix, c’est toi qui connais…

Après un large crochet, ils s’arrêtèrent pour manger à Bracciano, près du lac du même nom. Guidé par son instinct de gourmet, Roger s’enfonça au cœur de la cité, qui se démarquait par la fière silhouette crénelée de son château, le “ Castello Odescalchi ”. Trouvant un créneau pour se garer près d’une petite place, son regard fut aussitôt attiré par une simple porte en bois vitrée au nom de “ Osteria de Borgo ” :

— Pourquoi chercher plus loin ?

Une bonne initiative, car ils se régalèrent à déguster des plats singulièrement fort savoureux, après avoir été accueillis par un apéritif et été servis avec diligence et gentillesse.

— Un endroit à retenir ! se félicita le policier.

— Parce que tu comptes y revenir ?

— On ne sait jamais ! Maintenant que j’arrive à la retraite, j’espère bien continuer à sillonner un peu l’Italie… D’ailleurs, il ne me déplaît pas de revoir Rome autrement qu’en coup de vent !

— Et si nous nous arrangions pour essayer d’y rencontrer Paola ?

— Surtout pas, malheureux ! Nous sommes surveillés, et ceux qui nous épient n’attendent peut-être que cela pour passer à des mesures plus persuasives… Non, nous allons les trimbaler, histoire de leur faire connaître un peu le passé de leur capitale !

* * *

*

Ce n’était que la seconde fois que Sylvain mettait les pieds à Rome, et il ne fut pas mécontent d’avoir, cette fois-ci, tout le loisir de s’y attarder. Le commissaire s’imposa un long parcours pour éviter les embouteillages du centre-ville avant de s’arrêter devant un hôtel.

— Voilà… le “ Shangri La Corsetti ”

— Et pourquoi ici ?

— Parce que nous sommes proches de la ligne B du métro ! Pas question d’aller à droite et à gauche en voiture… Comme tu as pu t’en rendre compte la dernière fois, la circulation automobile est épouvantable, ici ! Mais allons déjà retenir une chambre chacun…

En ressortant de l’établissement, Roger se fendit d’un sourire :

— C’est là que nous allons nous amuser : grâce aux mouchards G.P.S sous la Peugeot, celui ou ceux qui les ont accrochés à nos basques connaissent nos déplacements en automobile. Mais maintenant, ils vont être obligés de nous suivre à pied, tout en tentant de ne pas se faire repérer ! Ils doivent craindre que nous ne poursuivions notre enquête ici, ou que nous entrions de nouveau en contact avec la jeune Sereni. Ils vont en être pour leurs frais, car nous allons faire connaissance avec le passé historique de cette ville à l’Histoire glorieuse… Surtout, prends soin de ne jamais te retourner pour essayer de voir qui ils sont : il ne faut pas qu’ils se doutent que nous savons qu’ils sont sur nos traces !

— C’est bien compris… Et où allons-nous, en premier ?

— Au plus proche ! Les thermes de Caracalla : tu verras, c’est impressionnant…

— J’espère que nos suiveurs apprécieront !

Du pas placide des promeneurs, ils longèrent le Palais des Sports, abordèrent un quartier de hauts immeubles vitrés, franchirent le lac artificiel rectangulaire de l’exposition universelle de Rome de 1942, puis s’engouffrèrent dans les escaliers de la station de métro “ E.U.R Palasport  ”. Ils n’eurent guère à attendre la rame blanche à ligne rouge, relativement peu encombrée à cette heure-là, et descendirent à la station “ Circo Massimo ”.

— Quelques centaines de mètres à pied, et nous y serons… Mais ne marche pas trop vite, tu fatiguerais nos “ amis ” !

— Comment… tu les as repérés ?

— Bien sûr… les reflets des vitres du métro sont assez pratiques ! J’ai reconnu le grand maigre, Marcello Melfi, mais je n’ai jamais vu celui qui l’accompagne : taille moyenne, costume clair, chaussures blanches, chapeau à la “ Borsalino ”, il a tout des proxénètes italiens tels qu’on les représentait dans les films des années soixante-dix… Une vraie caricature !

En approchant du site antique, Sylvain poussa une exclamation de surprise :

— Ouah ! Je pensais que ce n’était sur des ruines au ras du sol, mais non !

— C’est l’établissement thermal le mieux conservé de tout le monde romain !

Deux sortes de tours et des murailles s’offraient à sa vue, et les vestiges les mieux conservés s’élevaient à une vingtaine de mètres… Que dire de plus, sinon admirer ? Un grand ensemble organisé en carré autour d’un vaste espace libre qui devait être autrefois un jardin arboré, un corps central, une enceinte qui abritait toutes les activités qui n’étaient pas directement liées aux bains : boutiques, bibliothèques, tavernes, bordels. Les deux amis prirent tout leur temps pour errer entre les restes de ce monument qui avait pourtant servi de carrières pour beaucoup d’autres édifices plus récents de la capitale, dont la basilique Saint-Pierre.

— Tu comprends, expliqua le commissaire. Il ne faut pas t’arrêter à ces pierres, même si elles restent majestueuses. Il faut t’imaginer des mosaïques partout, les murs de brique recouverts de marbre, des voûtes peintes, des fontaines, des statues dans toutes les niches, des baignoires en marbre également, des portiques, des colonnes, et j’en passe ! Ces thermes pouvaient accueillir en même temps plus de mille cinq cents personnes. Pour alimenter en eau toutes ces installations, il y avait un aqueduc, et cet ensemble abritait soixante-quatre citernes de quatre-vingt mille litres chacune…

Dès qu’il parlait du patrimoine du pays de sa mère, le policier semblait intarissable, ce qui amusa son jeune compagnon :

— Tu connais cela sur le bout du doigt, dis donc ?

— Ce n’est pas la première fois que je visite, tu sais, et j’ai quelques ouvrages chez moi qui traitent du sujet…

En sortant de ce complexe balnéaire remontant à plus de mille huit cents ans, ce fut à pied qu’ils se dirigèrent vers le cirque Maxime, à moins de cinq minutes de marche. Roger se contenta de lui faire survoler le site depuis le trottoir qui en faisait le tour :

— Comme tu peux le constater, tout cet espace n’est qu’un vaste hippodrome de verdure ! Et on voit tout aussi bien d’ici, sans y descendre, les vestiges des tribunes qui restent dans ce secteur, avec leurs arches, leurs voûtes et ces quelques gradins. Loin des cent mille spectateurs qui pouvaient y prendre place selon les estimations les plus basses ! Je préfère que nous traversions pour faire un tour dans les ruines du Palatin…

Le mont Palatin, une des sept légendaires collines de Rome, qui servit de lieu d’habitation à l’élite romaine, puis aux empereurs qui y édifièrent des palais. Sylvain ne regretta pas d’en arpenter les allées, entre zones herbues et pins parasols, tant y abondaient des vestiges encore imposants. Quelle accumulation de ruines qui conservaient toute leur noblesse malgré les outrages du temps et des hommes ! Des bâtiments, des temples, des colonnes, des lambeaux de murs dont on devinait l’architecture primitive… D’autres surprises attendaient le jeune homme, et il s’en aperçut lorsque son compagnon lui confia :

— De l’autre côté, on va déboucher sur le quartier du Forum. Comme nous avons des billets groupés, on va pouvoir entrer sans rien débourser dans la partie payante, mais nous ne ferons que la traverser, sinon nous n’aurons pas le temps de visiter le Colisée…

— Je te suis, je te suis…

Sylvain ne s’en sentit pas moins un peu frustré, à passer aussi rapidement devant tous ces vestiges ayant pour beaucoup encore fière allure. Des fontaines, des temples, des édifices partiellement encore debout, des rues pavées, toujours des colonnes et des chapiteaux, des statues, des intérieurs de bâtisses avec de belles ouvertures en plein cintre, la colonne Trajan, l’Arc de Septime… Vraiment, durant toutes ces minutes, il eut l’impression d’être happé par le vent de ces lieux chargés d’Histoire !

Un nouveau choc l’attendait lorsqu’il prit vraiment contact avec le Colisée. Il en avait pourtant vu, des photos, ainsi que des reportages télévisés concernant le prestigieux monument ! De l’extérieur, déjà, il se sentit ridiculement petit, aussi petit que la première fois où il s’était trouvé au pied de la tour Eiffel… Roger Plantier rabroua sèchement les vendeurs de faux billets et de pacotilles qui se pressaient aux abords, et il présenta les billets “ Pass ” qui permettaient l’entrée sans aucune attente aux guichets. Il y avait foule encore, mais d’après Roger beaucoup moins que plus tôt dans la journée.

— Quel travail de Romains !

Ce phare emblématique de la ville et de l’Italie méritait bien sa réputation ! Un immense amphithéâtre dont la plus haute paroi extérieure approchait ou dépassait les cinquante mètres de hauteur, sur trois niveaux d’arcades surmontés d’un attique régulièrement percé de petites ouvertures carrées.

— Malgré son délabrement, on se sent presque écrasé par la démesure de cette architecture, s’enthousiasma le jeune homme. C’est colossal !

— Sur ces gradins s’entassaient autrefois plus de cinquante mille personnes pour assister aux spectacles…

— C’est fou !

— Peut-être fou, mais l’heure avance et il nous faudra bientôt libérer les lieux. Aussi, profitons-en pour visiter au plus vite ce qu’il y a de plus frappant. Quitte à revenir une autre fois si tu le désires…

— Si je reviens ici, ce sera en couple, mais pas avec toi !

— Égoïste que tu es !

Il était vrai qu’il y avait fort à faire pour satisfaire un visiteur éclairé, des gradins de la cavea aux travées, des corridors aux escaliers de conception astucieuse pour éviter les bousculades de la foule, des loges aux passages voûtés, de l’arène aux souterrains et aux installations annexes.

— Allez, Sylvain… Les guides et les gardiens commencent à faire partir les derniers visiteurs. Et puis, nous avons peut-être assez promené nos deux gugusses !

— Ils sont toujours là ?

— Oui, et toujours aussi invisibles pour un œil non exercé… Je dois reconnaître qu’ils sont discrets côté filature !

— Et bien, j’espère qu’ils auront profité de cette journée pour s’instruire…

— Quant à moi, j’ai assez marché comme cela… Filons vite vers le métro, et allons nous taper un bon apéritif dans un restaurant près de l’hôtel !

— Tu as raison, cette foison de ruines m’a donné soif ! Et, de plus, je te remercie beaucoup de m’avoir fait découvrir ces merveilles, j’en garderai un souvenir impérissable…

— Ce n’est pas moi, qu’il faut remercier… mais les Étrusques et les Romains !

* * *

*

Tout en savourant une Sambuca au goût d’anis et de réglisse, Sylvain ne pouvait détacher du fond de ses yeux tout ce qu’il avait vu et appris depuis le matin. Et il lui fallut faire un effort pour répondre à Roger qui lui demanda soudain :

— Est-ce que tu crois que nos loustics auront le culot de s’offrir une table ici, au “ Fontanone ”, à deux pas de notre hôtel ?

— Pourquoi pas ? À mon sens, ils ignorent que nous les avons détronchés, comme tu dis, et même identifié l’un d’eux !

— Eh, bien, non ! Jusqu’ici, ils se sont montrés très professionnels dans leur filature, et ce serait pour eux une erreur d’apparaître dans cette salle. Si nous ne les connaissions pas, nous ne ferions pas plus attention à eux qu’à d’autres clients aujourd’hui, mais si nous les rencontrions demain, puis après-demain sur un ou plusieurs endroits où nous nous rendrons, nous serions susceptibles de nous rappeler d’eux et cela pourrait nous mettre la puce à l’oreille, tu comprends ?

— Oui, oui, bien sûr…

— Je crois plutôt que l’un d’eux va rester en planque à proximité pour surveiller l’entrée, voire passer devant les baies vitrées pour lorgner si nous mangeons bien, tandis que son complice serait allé chercher des sandwiches dans le coin… Il faut bien qu’ils mangent, eux aussi ! Ensuite, je les vois bien se relayer en attendant notre sortie. Et j’ai bien l’intention de les faire attendre le plus longtemps possible ! Ça leur fera les pieds…

— Cela voudrait-il dire que tu envisagerais de me faire goûter tous les digestifs et cocktails ayant cours dans la capitale et en stock derrière le bar ?

— Ça, tu le verras bien ! répliqua le commissaire en riant…

OceanofPDF.com

Une nuit tranquille, sans rêve ni cauchemar, après la journée de la veille qui représentait pour Sylvain une sorte de récréation au cœur de son enquête, une nuit qui avait apaisé les tensions accumulées et son angoisse latente. Il se trouvait sous la douche lorsque son téléphone se mit à sonner :

— Merde ! s’écria-t-il en se précipitant vers son appareil, nu et dégoulinant. Allo ? Ah, c’est toi, Paola… Que se passe-t-il ?

— Voilà… Tu sais qu’au “ Corriere dell’ Umbria  ”, mes premiers articles avaient pour objet les conditions un peu scandaleuses qui avaient accompagné l’implantation d’ “ IntechPlus ” à Orvieto ?

— Bien sûr, je me souviens… Pourquoi ?

— J’ai tout repris depuis le début, et je me suis aperçue que je n’étais pas remontée assez loin dans le temps !

— Ce qui veut dire ?

— Un an avant qu’on entende parler de cette entreprise, le propriétaire du terrain convoité s’est suicidé dans des circonstances jugées étranges… Puis, quelques mois plus tard, un élu opposé à la délivrance du permis de construire est décédé dans un accident de voiture inexpliqué, avec une sortie de route sans témoin au beau milieu d’une ligne droite. Et enfin, une jeune militante écologiste qui organisait régulièrement des manifestations contre le projet a simplement disparu du jour au lendemain. Nul ne sait ce qu’elle est devenue ! C’est plus que bizarre, non ?

— Tu as raison, et c’est même assez préoccupant, répondit Sylvain, subitement inquiet. Si ce ne sont pas des hasards, cela veut dire que ces gens-là sont bien capables du pire ! À ta place, j’arrêterais provisoirement de continuer à enquêter sur le sujet. N’oublie pas qu’on a acheté ton silence dans la presse locale pour tout ce qui concernait “ IntechPlus ”, et n’oublie pas aussi les dernières menaces : ils ne t’accorderont peut-être pas une autre chance !

— J’ai pris soin de n’utiliser que mon ordinateur personnel, et ce depuis chez moi…

— Il vaut mieux que tu renonces à toute nouvelle initiative de ce genre jusqu’à ce que, de notre côté, nous reprenions contact avec toi lorsque nous en saurons plus. C’est plus prudent !

— Tu crois ?

— Oui, oui… D’ici là, évite de nous téléphoner et reprends une petite vie bien tranquille : on ne sait jamais !

— Mais…

— Ne t’inquiète surtout pas. Dès que les choses seront plus claires et si nous sommes en mesure de conclure cette affaire, je m’engage à ce que tu sois aux premières loges pour écrire le reportage de ta vie ! Mais, en attendant, promets-moi de te tenir tranquille… C’est essentiel pour parvenir à notre but ! Allez, promets ?

D’une petite voix un peu contrainte, la jeune journaliste céda à contrecœur :

— Promis…

— Alors, restons-en là pour aujourd’hui. J’espère que nous pourrons reprendre contact avec toi le plus rapidement possible : cela voudra dire que le dénouement est proche ! Au revoir, Paola…

— Au revoir… je t’embrasse, Sylvain.

— Moi aussi…

Il mit fin à la conversation en appuyant sur la touche de son portable et soupira. Ainsi, ceux qui avaient enlevé tout ce panel de chercheurs pouvaient éventuellement user de méthodes nettement plus définitives ? Il fut presque surpris de constater que cela ne l’effrayait même pas : il en fallait plus pour lui enlever la détermination de trouver à tout prix une solution au problème auquel ils étaient confronté ! Pourtant, cela changeait singulièrement la donne. Aussi s’habilla-t-il au plus vite pour aller frapper à la porte de la chambre de Roger.

— Tiens, pour un peu, tu me trouvais en train de prendre ma douche ! affirma le commissaire en lui ouvrant.

— Quant à moi, j’étais dessous lorsque Paola m’a téléphoné !

— Tu vois qu’elle n’est pas insensible à ton charme… Ce n’est pas moi qu’elle a appelé !

— Arrête de te moquer, c’est sérieux…