Opération Génésias
Chapitre 18
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
— Ah ! Que voulait-elle, alors ?
— Nous faire part de ses dernières touvailles dénichées au cul d’Internet…
Le jeune homme lui exposa en détail l’entretien téléphonique qu’il venait d’avoir, et le policier se montra vite préoccupé :
— En effet, ce sont des nouvelles qui changent un peu le cours des choses ! Si Paola a raison, ces truands n’hésitent pas à écarter les gêneurs, jusqu’à procéder à leur élimination… Et notre petite journaliste, comme toi et moi, devons commencer à sérieusement les gêner ! Ce n’est plus un jeu, mon gars…
— Je n’ai jamais considéré cela comme un jeu ! protesta Sylvain.
— C’est une façon de parler… Mais je crois qu’il va nous falloir davantage nous méfier de tout, désormais. Et n’avancer qu’à pas de velours…
— Comment agir, alors ?
— En n’agissant pas, à mon avis ! trancha abruptement le commissaire. Tout au moins dans un premier temps. Sachant qu’on ne perd pas une miette de nos agissements et de nos déplacements, le mieux est de les convaincre que nous nous désintéressons définitivement d’eux et de leurs petits secrets ! Aussi, je pense que le mieux pour nous est de continuer à jouer les touristes…
— Comment ?
— En nous éloignant tout d’abord le plus possible de leur centre névralgique, puis en visitant les sites emblématiques de l’Italie : le Vésuve
et Pompéi, la Sicile et l’Etna, la Sardaigne et ses nuraghi [18], les Pouilles, la Calabre… Ce ne sont pas les endroits touristiques qui manquent !
Le jeune homme baissa le nez :
— Je reconnais que c’est raisonnable et que c’est la meilleure stratégie à adopter… Mais ça me déchire le cœur de devoir nous arrêter en si bon chemin !
— Nous n’abandonnons rien, Sylvain ! Nous temporisons…
— C’est bien là le problème : pendant de temps, nos amis sont toujours enfermés !
— Essaie de voir le bon côté des choses, bon Dieu ! Imagine que, le jour de l’enlèvement de Chloé tu sois arrivé chez elle une heure plus tard… Elle aurait tout autant disparu sans que tu ne saches rien de ce qu’il était advenu d’elle ! Avec une incertitude qui aurait duré des mois, des années, et peut-être toujours. Alors qu’aujourd’hui, nous savons où les otages se trouvent, nous savons qu’ils sont apparemment bien traités afin qu’ils restent efficaces dans leurs recherches, qu’ils bénéficient parfois de séjours exotiques, nous savons encore qu’ils n’encourent aucun danger immédiat, et c’est en considérant tous ces faits positifs que nous savons aussi qu’il nous faut conserver l’espoir de les sortir de là…
— Tu as raison, comme d’habitude !
Un peu rasséréné par ces propos, Sylvain ressentit une énergie nouvelle l’envahir au fur et à mesure qu’il avalait son traditionnel petit-déjeuner.
— Alors, quelle serait ta destination préférée, pour commencer ?
— Nous éloigner suffisamment d’Orvieto et de Rome… Pourquoi pas Naples ? Nous n’en sommes qu’à deux cents et quelques kilomètres et environ deux heures et demie de route… Juste le temps de nous y arrêter pour mettre les pieds sous la table !
— Toi, tu ne penses qu’à manger…
— Pour un grand corps comme le mien, il faut du carburant afin d’être un tant soit peu efficace !
Le jeune homme pouffa, et le commissaire le lorgna d’un œil sévère :
— On peut savoir ce qui te fait rire ?
— Je viens de penser que, si tu avais plus bouffé, tu aurais peut-être été plus efficace encore et que Chloé serait avec nous, non ?
— Tu n’en perds pas une, toi ? Enfin, ça me rassure : ça veut dire que tu gardes quand même le moral…
— Et crois-moi :je n’ai surtout pas l’intention de le perdre avant d’avoir atteint notre but ! Je déplore seulement de nous voir obligés d’en repousser l’échéance…
— La stratégie militaire nous a appris qu’un repli provisoire est souvent plus source de victoires qu’une obstination suicidaire ! C’est d’ailleurs ce que n’avaient compris ni les Français ni les Allemands à Verdun…
— Ah ! Ainsi, “ Môssieur ” philosophe ?
— Il faut bien passer le temps !
Redevenant plus sérieux, le commissaire ajouta :
— Tu verras : bien qu’étant une grande ville, Naples bénéficie avec ses environs de vastes espaces arborés et de parcs, de belles vues maritimes, avec un patrimoine riche et surprenant, des musées d’art et d’archéologie, et bien plus. Et pour tout horizon l’imposante silhouette de son célèbre volcan.
— Espérons qu’il n’aura pas l’idée de se réveiller durant notre séjour. Je n’ai pas trop envie de finir comme à Pompéi ou Herculanum !
— Bien… Si tu as fini de dire des conneries, allons donc préparer nos bagages ! Avant de passer à l’accueil, bien sûr…
— Ah, bon ! ironisa Sylvain. On ne part donc pas sans payer, aujourd’hui ?
* * *
*
Ne voulant aucunement s’attarder, ils empruntèrent l’autoroute qui joignait d’une traite la sortie de Rome et de sa banlieue à l’entrée de Naples. Très vite, la voie rapide fila au travers de la plaine étoilée de parcelles cultivées, de fruitiers et de vignobles. À droite comme à gauche, les villages et agglomérations se faisaient de plus en plus rares au profit de paysages d’une grande sérénité. Au bout de quelques kilomètres, Sylvain se tourna vers le conducteur :
— Est-ce que tu vois nos suiveurs dans le rétro ?
— Non, non… Mais je ne me fais pas de souci : tout comme nous lorsque nous les avons filés en partant de France, ils nous tracent à distance grâce aux balises G.P.S cachées sous nos fesses !
— Mais pourquoi deux balises ?
— Honnêtement, je l’ignore… Peut-être ont-ils estimé que si nous étions méfiants nous pourrions inspecter le dessous de la voiture ? Et que si nous en trouvions une, nous n’en chercherions pas une seconde ? Je ne vois pas d’autre explication !
— Cela veut tout de même dire qu’ils sont extrêmement pointilleux et consciencieux…
— Je te l’ai dit, de bons professionnels !
De place en place, des reliefs légèrement plus marqués servaient de prétexte à des zones boisées pour rompre la monotonie du voyage. À peu près à mi-chemin, le panorama se montra à plusieurs reprises davantage vallonné avant de s’aplanir à nouveau. Lorsqu’ils abordèrent la vaste agglomération, Sylvain remarqua que, comme toutes les grandes villes, Naples s’annonçait par une profusion de zones industrielles, de grands magasins et d’entrepôts, précédant une urbanisation de plus en plus dense…
— Nous arrivons…
— Mais… tu n’entres pas dans la ville ?
— Tu m’as assez dit que les grandes cités t’ennuyaient et que tu préférais de plus larges espaces ? Je te propose de nous en tenir un peu à l’écart, à moins que tu ne souhaites que nous nous enferrions dans les encombrements urbains ?
— Non, non, je m’en remets totalement à toi !
— Et ce d’autant plus que les merveilles napolitaines se situent plus hors de Naples qu’en son centre ! À part nombre de musées prestigieux, bien sûr…
Après être resté sur de grands axes en jouant des nœuds et des bretelles de sortie, Roger emprunta des petites routes sinuant entre des pâtés de maisons plus aérés, puis il grimpa droit en direction du cône verdoyant du volcan. Si, dans un premier temps aux abords de la grande métropole il n’avait qu’à peine remarqué son maigre contour, à présent qu’ils s’en approchaient, le Vésuve prenait toute sa dimension majestueuse. Au terme d’un trajet compliqué au milieu des maisons et des villas, le commissaire passa la grille d’une propriété perdue dans les pins et se gara sur un petit terre-plein ombragé. Sylvain eut à peine le temps d’entrevoir à l’entrée l’enseigne “ Il Pino d’Oro ”. En descendant du véhicule, il s’attarda sur le spectacle du monstre endormi qui se détachait sur le ciel bleu, juste face à lui. Le commissaire se réjouit de son étonnement :
— Je savais bien que ça te plairait ! D’ici, on a une vue extraordinaire sur ses pentes, et de plus on a de la chance : on distingue parfaitement le pourtour ocre et orangé du cratère… Le plus souvent, le sommet est couronné de panaches de fumées, de brouillards, ou de nuages. Tu auras tout le loisir d’en profiter : par ce temps, on va pouvoir manger en terrasse. Asseyons-nous, ne serait-ce que pour avoir un œil sur la route en attendant le serveur. Parce que nos deux lèche-culs ne sont pas près de nous lâcher, à mon avis…
— C’est vrai, je les avais presque oubliés, ceux-là ! Tu penses qu’ils vont venir jusqu’ici ?
— Ils doivent bien avoir notre position exacte sur leur écran, mais je gage qu’ils vont s’assurer que nous ne sommes bien que tous les deux en train de nous restaurer, car nous aurions tout aussi bien pu donner rendez-vous à quelqu’un ! C’est cela, leur dur boulot…
— Ce ne sont pas les restaurants qui manquent, dans le secteur ! Et comme ils peuvent nous surveiller à distance, ils n’ont pas trop de soucis à se faire…
— Il leur faut pourtant rester sur leurs gardes, pour le cas où repartirions derechef. Tout dépend de la portée de leurs balises…
Ils commandèrent leur repas et patientèrent en s’offrant comme chaque jour un apéritif. Une jeune serveuse leur avait apporté leurs verres, et ils n’en avaient pas siroté la moitié lorsque Roger intima à son jeune ami :
— Ne te retourne pas, surtout ! Il y a une voiture qui passe au ralenti devant l’établissement. Oui, ce sont bien nos gugusses, j’ai reconnu le grand maigre… Ça y est, ils filent plus loin.
— En Fiat ?
— Non, ils ont dû changer de véhicule. Une Citroën C4 blanche, je crois…
Tout en déjeunant tranquillement, tartare de crevettes suivi de morue frite sur pâté d’olives noires, ils continuèrent à deviser en évitant soigneusement d’évoquer Chloé, “ IntechPlus ”, “ Natura Selviaggia ”, les Caraïbes, et laissèrent de côté l’affaire qui faisait qu’ils se retrouvaient ainsi à errer en Italie… Ils y pensaient, bien sûr, mais n’avaient nulle envie d’aborder le sujet depuis que la surveillance dont ils étaient l’objet les empêchait d’agir à leur guise… Sylvain supposa :
— Comme nous sommes au pied du Vésuve, Je ne crois pas me tromper en affirmant que Pompéi ne doit pas se trouver très loin ?
— Tiens… Il m’étonnait que tu ne m’aies pas posé la question plus tôt ! Je me suis bien aperçu hier de l’intérêt que tu portes aux vestiges romains… Pour ta gouverne, Pompéi n’est qu’à une dizaine de kilomètres… Parce que tu aimerais sans doute en profiter pour y faire une visite ?
— Bien vu, Roger ! Ne m’as-tu pas dit que tu entendais profiter des circonstances pour permettre à nos espions de se cultiver un peu ?
— Pour en revenir à cette célèbre ville engloutie sous les cendres du Vésuve, sache que la saison touristique bat encore son plein et que le site accueille pas loin de quatre millions de visiteurs par an ! Il est difficile d’en apprécier pleinement le charme au milieu de la foule et de la cohue…
— J’ai compris : mieux vaut y renoncer, alors ?
— Oui, car j’ai mieux à te proposer, et c’est même moins loin. Parce que si Pompéi offre des ruines sur une immense surface, d’une part on ne peut y visiter que dix pour cent des maisons dégagées, d’autre part tous les secteurs ne sont pas accessibles, et enfin tout est soumis aux intempéries, d’où des effondrements et des dégradations importantes. Heureusement, si les premières fouilles et les pillages remontent à trois ou quatre siècles, il y a encore quarante pour cent du site qui reste inexploré. Je te propose plutôt Herculanum… Il y a bien moins de monde qui y déambule, c’est plus beaucoup petit, ce qui permet de tout voir bien mieux et bien plus rapidement… De plus, une grande partie des habitations a conservé ses toitures. J’ai visité les deux, mais j’ai un faible pour Herculanum qui nous plonge bien mieux dans l’univers romain…
— Allons-y, alors !
— Oh, doucement ! Et le dessert ?
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Il n’était guère aisé de définir où commençait et où finissait la petite ville d’Ercolano, tant elle était incluse dans la forte densité d’urbanisation le long de la côte de la mer Tyrrhénienne. Le site archéologique se situait dans le quartier le plus vétuste de l’agglomération, et rien à l’extérieur ne le laissait deviner. Le plus difficile fut de trouver où se garer. Par chance, une place se libéra devant le capot de la voiture dans le parking le plus proche des ruines antiques, ce qui ne mécontenta pas le policier :
— Je viens d’occuper la dernière de libre, ici, et ça m’amuse un peu d’imaginer nos chaperons essayer d’en faire autant…
En arrivant devant l’entrée qui s’ouvrait depuis un espace de verdure semi-circulaire, il expliqua :
— Si l’on ne voit rien, d’ici, c’est que nous sommes au niveau du sol actuel. Lors de l’éruption de 79, la cité romaine a été recouverte d’une vingtaine de mètres de matériaux volcaniques, qu’il a fallu creuser pour en dégager une partie. Ici, cette épaisseur est le résultat, sur quelques mètres, d’une coulée pyroclastique fluide et boueuse, qui a été suivie d’un second flot pyroclastique plus puissant qui a fini de sceller le tout.
Sylvain put s’en rendre compte dès qu’ils eurent franchi le bâtiment d’accueil : dès les premiers pas, il fallait franchir une passerelle bétonnée qui passait très haut au-dessus des premières ruines. Il siffla d’admiration en voyant sur sa droite l’entièreté de l’excavation :
— Mazette ! C’est époustouflant !
À leurs pieds s’étalait tout un quartier de ville, avec ses îlots, ses rues pavées, des maisons s’élevant parfois sur trois niveaux, beaucoup dénuées de toit, d’autres recouvertes d’une protection moderne, certaines avec leur terrasse d’origine, d’autres encore à la toiture reconstituée. Cette forêt de hauts murs partiellement ruinés, mais parfaitement alignés, était impressionnante…
— Et tu n’as ici qu’un petit quart de la ville antique. Tu vois ce qui resterait à fouiller sous la ville actuelle ! D’autant plus que, dans ce qui est toujours enfoui, se trouvent les monuments civils et religieux, les temples, le marché, que sais-je encore ?
Le circuit de visite contournait la moitié de ce gigantesque trou béant dans le sol où se nichait ce qui restait de toutes ces habitations construites depuis au moins deux millénaires. Une autre passerelle permettait de rejoindre le niveau supérieur des vestiges et les rues romaines délimitant chaque îlot. Sous l’œil amusé et blasé du commissaire, le jeune homme resta ébahi par les merveilles que recelaient certaines maisons et bâtiments : de magnifiques mosaïques comme celles du Triton dans les sections féminines et masculines des thermes, des bassins, des fresques d’une fraîcheur incroyables, des cours, des atriums avec péristyles, et jusqu’à des restes d’étagères en bois carbonisé. Les meules d’une boulangerie, un recoin latrine dans un logement, le foyer d’une cuisine, des chambres à coucher… Le sentiment émouvant d’entrer peu à peu dans l’intimité de ces gens d’un autre temps. Des portiques, des statues, des marbres et de somptueuses décorations, mais aussi des étages divisés en appartements plus modestes destinés à la location, des boutiques d’artisans et des demeures plus luxueuses. Durant près de deux heures, ils déambulèrent sur le site, allant de découverte en découverte, de passerelle en passerelle, de plans inclinés en tunnels creusés dans le tuf sous la lave, parfois depuis des siècles, pour étendre les fouilles au-delà du périmètre visible. Ainsi purent-ils un peu juger, sous terre, de la partie dégagée du théâtre…
— Tu sais, hors des anciens remparts, il y a aussi des vestiges qui ont été mis à jour, comme la “ Maison des Papyrus ”, partiellement dégagée mais non ouverte aux visiteurs. Face à la mer, qui a reculé depuis à cause des coulées de lave de l’éruption, elle était une résidence secondaire du beau-père Jules César avec vue sur le rivage. Elle est célèbre pour avoir livré une bibliothèque composée d’environ mille huit cents rouleaux de papyrus carbonisés. Depuis très longtemps on en a abîmé beaucoup en essayant de les dérouler, mais des techniques modernes non invasives permettent aujourd’hui d’espérer en déchiffrer quelques-uns sans les détériorer. Mais le temps passe, Sylvain, et nous ne pouvons rester ici jusqu’à la nuit !
Le jeune homme s’arracha à l’emprise qu’avait eue sur lui cette plongée dans une vie passée, mais encore si présente malgré les forces de la nature qui l’avait anéantie un triste jour de l’année 79 après J-C…
— Oui, oui, d’accord ! D’autant plus que nous n’avons pas encore déterminé où nous allons dormir…
— J’aimerais bien un coin à l’écart des grandes villes et face à la mer… Ça changera un peu nos anges gardiens des zones archéologiques !
— Je n’ai pas remarqué qu’ils nous aient suivis ?
— Ils auraient bien été bêtes : ils savent que nous ne pouvons sortir que par où nous sommes entrés, tout comme ils savent qu’il nous faudra bien revenir à notre voiture !
— Je suis sûr que tu as une idée ?
— Peut-être la presqu’île de Sorrente ? Je n’y suis jamais allé, mais on m’en a dit le plus grand bien… Et ce n’est pas très loin… tout au moins à vol d’oiseau !
* * *
*
Pour une fois, aidé par Sylvain, Roger eut recours au logiciel “ Navigation ” de la 508 pour définir son itinéraire.
— Ah ! Tout de même ? Une heure et quart pour le trajet le plus court d’une cinquantaine de bornes seulement… En ligne droite, un oiseau ne battrait des ailes que sur une vingtaine de kilomètres ! Au moins circulerons-nous au milieu de fort beaux paysages…
Jusqu’à Sorrente, la route longeait la côte parfois très près, parfois d’un peu plus loin, et le jeune homme, de sa place de passager, put se repaître de la vue de la mer à sa droite, tandis qu’à gauche s’élevaient des pentes raides et boisées. Après avoir traversé la cité balnéaire perchée sur les falaises la séparant de ses marinas, ils s’éloignèrent des flots bleus et s’attaquèrent aux virages s’élevant sur des versants de plus en plus montagneux. Des courbes serrées, des lacets, des villages typiques, puis, après Sant’Agata, une descente toujours aussi tortueuse sur une route plus étroite. Et enfin la dégringolade, de nouveau vers la mer, au fil d’une succession d’épingles à cheveux, véritable spaghetti torsadé de bitume… Ils abordèrent ainsi un groupement de maisons éparses dont le noyau s’agglutinait en bordure de plage. Le commissaire Plantier soupira :
— Voici enfin cette Marina-del-Cantone, qui dépend de Nerano… Je commençais à en avoir plein les bras, de ces contours et détours !
— Et pourquoi as-tu choisi particulièrement cette destination ?
— On me l’avait conseillée, il y a bien longtemps, mais je n’y étais jamais venu ! C’est un charmant petit village de pêcheurs qui a pour avantage d’être pratiquement ignoré des touristes. La plupart se précipitent sur Sorrento, Positano ou Amalfi ! À en juger par le nombre de véhicules, il y a du monde, ici, mais cela n’a rien à voir avec la cohue de lieux plus prisés… Et j’avais envie d’une certaine tranquillité !
Il se gara sur un parking payant, face à un grand hôtel à la façade en arrondi.
— Tu penses dormir ici, au “ Punta Campanella ” ?
— Éventuellement, mais je préférerais un endroit plus discret, si c’est possible… J’en ai assez de ces grands ensembles sans âme !
— Tu as raison. Allons faire quelques pas, nous verrons bien…
Attirés par le bruissement régulier des vagues, ils descendirent une venelle entrecoupée ici ou là de marches, et se retrouvèrent d’un coup devant une étroite plage encombrée de parasols : un petit espace privilégié, car plus loin, à l’est comme à l’ouest, la roche plongeait abruptement dans la mer sans laisser une miette de sable et de galets aux fesses des baigneurs… Et l’on n’avait pas menti à Roger : s’il y avait un peu de monde, ce n’était toutefois pas la foule, et l’ambiance des lieux respirait le calme et la sérénité. Sylvain se retourna et son regard se heurta aux larges auvents accrochés aux immeubles au-dessus de terrasses accueillantes :
— Tu n’as pas soif, toi ?
— Oh ! Que si ! J’ai le gosier aussi sec que le désert de Gobi…
Le jeune homme désigna l’un des bâtiments, peint en blanc, devant lequel nombre d’estivants étaient attablés devant leur verre :
— Regarde, c’est aussi un hôtel : “ Le Sirène ”…
Le policier remarqua :
— Et, accolé à lui, un autre, mais plus discret : “ La Certosa ”…
— Oui, mais la façade m’en a l’air bien décrépite !
— Peut-être, mais si j’en juge à l’architecture du lieu, ces deux ne font qu’un ! La terrasse est commune… et je gage que, contrairement aux apparences, c’est une vieille maison ! Mais prenons place… Pour une fois, j’avalerais bien quelques bières !
— Moi aussi…
Quel bien-être à se détendre ainsi, à l’ombre, devant un bon demi, avec face à soi la mer et le soleil, le scintillement des vagues, et cette légère brise venue du large qui tempérait un peu la chaleur ! Sans dire un mot durant de longues minutes… Dans l’esprit de Sylvain se mêlaient le plaisir d’avoir découvert des lieux historiques émouvants, le regret d’avoir dû délaisser Orvieto sans avoir réussi à en extraire Chloé et ses amis, la contrariété à se savoir épiés et suivis par leurs adversaires inconnus, et les délices de ce farniente apaisant, seulement troublé de temps à autre par les bruits de moteur des bateaux à moteur de plaisanciers ou de pêcheurs. Après un moment de rêverie, il s’interrogea :
— Je me demande où sont nos “ cocos ” ?
— Où qu’ils soient, qu’ils y restent ! De toute façon, ils peuvent suivre la voiture à la trace… Et ils savent qu’il n’y a qu’une seule route pour ressortir du village !
— Sauf si nous prenions le bateau pour Capri, Positano, ou Amalfi pour leur échapper…
— En abandonnant ici notre belle Peugeot 508 ? Cela m’étonnerait de ta part ! Et puis : n’est-il pas de bonne guerre de trimbaler ces guignols sans qu’ils se doutent que nous savons qu’ils sont à nos chausses ?
L’heure avançant et le soleil commençant à décliner, la plage se fit moins bruyante, les embarcations mouillèrent à proximité du rivage. L’ambiance se fit plus agréable encore.
— L’avantage, c’est que nous n’avons pas besoin de bouger de cette terrasse pour nous faire servir à manger.
— Et la chambre qui nous a été allouée est juste au-dessus de nos têtes !
— Oui, grimaça Roger. Sauf qu’il n’y en avait plus qu’une de libre ! Heureusement qu’elle est à deux lits, parce que je n’avais pas trop envie de dormir avec toi, même si je t’aime bien…
— J’espère que tu ne ronfles pas trop ?
— Je te renvoie cette aimable remarque ! Examine plutôt ton menu au lieu de dire des bêtises…
Le ventre bien rempli, les deux amis s’attardèrent à table devant une bouteille de Taurasi, un vin rouge qui enchantait les papilles.
— Ces spaghettis “ alla Nerano ” étaient une merveille ! s’enthousiasma Sylvain.
— Et le poisson un régal… Mais finissons donc nos verres, je commence à avoir sommeil.
— C’est toi qui as voulu conduire, depuis ce matin.
— Et c’est toi qui m’as fait trotter dans toutes ces vieilles pierres ! Je n’ai plus mes jambes de vingt ans…
— Je reconnais que, moi aussi, je serai heureux de me coucher…
Une fois remontés au deuxième étage dans leur chambre, et bien qu’ils l’eussent déjà vue à leur arrivée, ils s’étonnèrent qu’elle fût aussi vaste, confortable et agréable. Avec, malgré le modernisme de sa restauration, le charme et le parfum des demeures plus que centenaires :
— Alfredo, le patron, m’a dit que c’était autrefois un monastère du XVe siècle !
Malgré la légère fatigue qu’ils s’étaient mutuellement avouée, ils prirent plaisir, sur le balcon, à contempler la mer et le reflet des vagues sous la douce lueur d’une lune ronde. Le calme et le silence étaient revenus sur la plage, et il y avait comme une magie à entendre sans un mot les flots régulièrement battre la grève, à voir les ombres des embarcations danser doucement sous la houle… Après quelques minutes, ils se décidèrent pourtant à rejoindre leurs lits, et Sylvain demanda :
— Et pour demain ? Tu as une idée ?
Roger se retourna sous ses draps :
— Non, mais la nuit porte conseil, dit-on… Et maintenant, éteins la lumière, s’il te plaît !
* * *
*
En célibataires, ni Roger ni Sylvain n’avaient l’habitude de partager une salle de bain, et le commissaire commença à râler devant la porte en attendant que le jeune homme en eût fini :
— Eh ! Tu ne vas pas te pomponner comme une jeune mariée ?
— Mais ça fait à peine cinq minutes que je suis entré, répondit Sylvain en sortant de la salle d’eau en peignoir…
— C’est pas trop tôt !
Au grand amusement de son ami, le policier s’attarda deux fois plus que lui sous la douche, mais Sylvain préféra ne pas le lui faire remarquer. Tout en finissant de s’habiller, il demanda :
— As-tu décidé de ce que nous allons faire aujourd’hui ?
— Comme tu as l’air passionné par le passé, j’ai pensé que sauter des Romains aux Grecs pourrait t’intéresser… et Paestum est un site idéal pour cela. Ce n’est qu’à guère plus d’une centaine de kilomètres, et il n’y faudra que moins de deux heures pour y parvenir !
Le jeune homme soupira. Il se sentait tellement coupable de s’adonner à un voyage purement touristique, en pensant au sort de ceux qui croupissaient toujours dans les laboratoires souterrains d’Orvieto ! Il ne fallait pas pour autant oublier la possible dangerosité de leurs adversaires, et la stratégie obligeait à ce simulacre de vacanciers… Un peu désabusé, il questionna :
— Paestum ?
— Oui… C’est le parc archéologique le plus important du sud de l’Italie, avec de forts beaux temples grecs et des édifices de différentes époques antiques. Ainsi qu’un musée d’une richesse exceptionnelle !
— Préparons donc nos bagages, et allons prendre notre petit-déjeuner… J’ai la fringale, ce matin !
— Comme tous les matins, non ?
Après s’être copieusement alimentés, ils quittèrent presque à regret ce sympathique hôtel et le charme de la petite marina. En ouvrant la voiture, Sylvain pâlit et s’exclama :
— Nom de Dieu !
Le commissaire, qui chargeait les deux valises dans le coffre, s’inquiéta :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Viens voir…
Sur les deux sièges avant trônaient deux cercueils en carton barrés d’une croix noire. Sur une feuille de papier étaient inscrits quelques mots en lettres capitales : “ Ultimo avvertimento. Non hai più niente da fare in Italia ! Altrimenti… ”
— Ça a le mérite d’être clair ! commenta Roger. « Dernier avertissement, vous n’avez plus rien à faire en Italie ! Sinon… » Voilà qui n’arrange pas nos plans : ils doutent que nous ayons vraiment renoncé et que notre voyage d’agrément ne soit finalement qu’un simulacre, ce en quoi ils n’ont pas tort, d’ailleurs…
— Nous n’allons pas leur céder, tout de même ?
— La menace a l’air sérieuse ! Je crois qu’il nous faut faire profil bas et rentrer sagement en France. Tout au moins en apparence. Et nous arranger ensuite pour revenir incognito farfouiller dans leurs petits secrets.
— Merde, merde, et merde ! Combien de temps encore avant de pouvoir faire quelque chose pour les otages de ces fous ?
Le policier réfléchit un instant puis supposa :
— Nous avons peut-être un avantage. Je pense que s’ils désirent écarter les fouille-merdes que nous sommes à leurs yeux, c’est pour éviter que l’on remonte aux circonstances illégales qui ont permis à “ IntechPlus ” de s’implanter là où elle est… mais je doute qu’ils sachent que l’on est au courant des recherches occultes qui s’exercent en sous-sol, et des enlèvements de savants qu’ils ont perpétrés ! Ils nous sous-estiment et pensent que nous obliger à quitter le pays suffira… ce en quoi ils se trompent, mais il nous faut le leur laisser croire !
— Ce qui veut sans doute dire qu’il va nous falloir rentrer à Marseille, comme ça, sans rechigner ? s’indigna Sylvain.
— Je crois que c’est nécessaire, mon gars… D’une part rester dans la région peut nous exposer à des représailles regrettables. Et d’autre part rechigner à leur obéir les convaincrait de notre volonté à poursuivre nos investigations… et je préfère qu’ils nous prennent pour des couards plutôt que pour des gens obstinés et déterminés à les gêner coûte que coûte ! On doit devenir inoffensifs à leurs yeux, si nous voulons avoir une chance de continuer à leur mettre des bâtons dans les roues dans un proche avenir.
— Comme d’habitude, tu es plus réaliste que moi… Et plus raisonnable !
— C’est l’avantage des années et de l’expérience de la vie… J’ai passé l’âge de jouer les chiens fous, tu sais !
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Depuis le départ, un silence lourd régnait dans l’habitacle. Ce n’était pas de gaieté de cœur que Sylvain et Roger se contraignaient à rebrousser chemin, en laissant derrière eux leurs espoirs d’une solution heureuse à cette ténébreuse affaire… Longtemps, le chauffeur et son passager demeurèrent muets, plongés dans leurs pensées. Des pensées amères… Il n’est jamais agréable d’abdiquer devant l’adversité ! En filant ainsi vers le nord, le jeune amoureux avait l’impression de trahir ceux qui se sentaient sans doute oubliés dans leur terrier d’Orvieto… Enfin, si c’était reculer pour mieux sauter, cela en valait peut-être la peine ?
— On n’est pas près d’arriver, hein ?
— C’est vrai… Près de mille deux cents kilomètres, à mon avis. Heureusement, environ mille sur autoroute, ce qui devrait nous faire dans les douze heures de route. Et pas question de nous arrêter, sauf pour refaire le plein d’essence : nul doute que nos “ anges gardiens ” nous filent encore à distance, et il faut leur donner l’illusion que nous déguerpissons comme si nous avions le diable à nos trousses ! Comme ils ignorent que nous savons qu’ils ont piégé notre voiture en mode G.P.S, cela ne peut que les convaincre que leurs menaces fonctionnent comme ils l’avaient espéré…
— Bien ! Nous nous relaierons au volant à mi-parcours, alors…
— Je l’espère bien !
Quel voyage monotone, à ne voir que ce ruban goudronné, ces lignes blanches en pointillé qu’avalait voracement la Peugeot d’un ronronnement continu de moteur, ces camions à doubler, ces changements de file. Et ces paysages variés qui défilaient à droite comme à gauche du véhicule, mais qui n’accrochaient plus l’intérêt du jeune homme. Le trajet le plus ennuyeux que Sylvain eût jamais accompli ! Naples… Rome. Et, en début d’après-midi, un bref arrêt de quelques minutes seulement avant Florence, le temps de remplir le réservoir et de s’acheter deux ou trois sandwiches malgré le peu d’appétit dû à la contrariété. À son tour au volant, Sylvain eut l’impression de conduire dans un état second, sans aucune notion de l’heure. Le passage de la frontière, puis de nouveau l’autoroute… Et il fut presque surpris lorsque Roger poussa un long soupir :
— Enfin ! Le péage avant Marseille ! J’avais l’impression qu’on ne viendrait jamais à bout de ces kilomètres.
— C’est vrai… Je n’avais même pas remarqué qu’il était déjà vingt heures passées ! Mais j’y pense : pas question de retourner chez nous… Ne crois-tu pas qu’il serait préférable pour nous deux d’user de la villa de Chloé ? Histoire de faire le point et d’essayer d’imaginer une nouvelle stratégie !
— Je te signale que je n’avais nullement l’intention de te laisser seul à cogiter, le rassura le policier. Mais il y a tout de même un hic : avec nos mouchards aux fesses, nous allons leur révéler ton lien avec la professeure Novaks !
— Tu penses bien qu’il y a longtemps qu’ils l’ont fait, ce lien ! Depuis qu’ils nous ont repérés et qu’ils nous filent, ils ont bien dû s’apercevoir que j’étais le gars qu’ils ont anesthésié chez Chloé…
— C’est vrai ! C’est te rendre ailleurs que chez elle qui pourrait leur paraître suspect…
— Ils n’ont sans doute pas dû comprendre comment nous avions pu remonter depuis Marseille jusqu’à Orvieto… Et c’est ce qui explique que nous ayons représenté pour eux une menace plus importante que le seul fait d’enquêter sur l’implantation d’ “ IntechPlus ” ! D’où leurs tentatives d’intimidation d’hier…
— Laissons-les donc croire que leur avertissement a porté ses fruits. Car je pense qu’ils ne vont pas arrêter pour autant leur surveillance ! Tout au moins dans un premier temps…
* * *
*
En ouvrant la porte de la villa, Sylvain ressentit comme un coup au cœur et se trouva étrangement oppressé par le seul fait de remettre les pieds dans cette demeure trop vide. La présence invisible de la locataire des lieux semblait planer dans toutes les pièces. Infiniment las, il se laissa tomber sur un canapé du salon. Tandis qu’il restait songeur en ressassant ses émotions, Roger gagna la cuisine et ouvrit la porte du frigo :
— Désolé, mais il n’y a plus rien de mangeable, là-dedans…
— De toute façon, je n’ai pas faim… Mais si tu veux manger, il doit y avoir de quoi faire dans le congélateur, au garage !
Par solidarité, le commissaire mentit en prétendant :
— Je n’ai pas faim non plus… Et puis, il reste le sandwich que tu n’as même pas touché ! Mais, avant tout, je préfère m’attaquer à ce sympathique bar : boire un petit coup d’alcool ne nous fera pas de mal, après tous ces derniers événements !
La suggestion sembla réveiller Sylvain :
— Bonne idée ! Je n’y songeais même pas, mais je crois que ça fera du bien au moral…
— Je ne connais pas meilleur médicament ! Whisky, vodka, rhum, cognac ?
— Un whisky ira très bien… mais pour commencer seulement !
Il avala quelques gorgées en claquant de la langue avec une satisfaction évidente, puis il reprit :
— Tu es donc persuadé que nos Italiens nous ont suivis jusqu’ici, et qu’ils vont continuer à nous épier ?
— Bien sûr ! Sinon à quoi serviraient les balises-espionnes qu’ils nous ont fixées sous la voiture ? Et puis, ils veulent sans doute s’assurer que nous sommes définitivement rentrés, et que nous n’allons pas en profiter pour retourner en catimini nous intéresser à leur fief…
— Ce qui veut dire que nous sommes astreints à demeure ? Que nous ne pouvons rien faire de plus pour nos amis emprisonnés ?
— Je n’ai pas dit cela… mais il faut tout imaginer pour les en persuader ! Et tout d’abord faire semblant de reprendre le cours normal de notre vie…
Le jeune homme posa son verre et se prit la tête à deux mains :
— Alors, de nouveau, moi sur les scènes de crime, et toi sur les enquêtes qui en découlent ? Ce n’est pas ce qui va nous faire avancer, et j’ai peur de ne pouvoir avoir l’esprit assez libre pour exercer correctement mon métier !
— Allons, ce bon Durolle et ton équipe de collègues sont les seuls, avec Paola, à être dans la confidence, et je crois qu’on peut compter sur eux pour être complices…
— Toi, tu as déjà une idée en tête ?
— Peut-être… mais à ne pas mettre en route avant deux ou trois jours, le temps que nos loustics se méfient un peu moins. J’ai justement remarqué qu’un des jeunes de Durolle, dans ton service, a à peu près ton âge et ta taille…
— Ah ! Pierre Fayez… Pourquoi ?
— S’il veut bien jouer le jeu et une fois correctement fardé, “ perruqué ” et habillé, il pourrait d’un peu loin passer pour toi. Un “ toi ” qui irais quotidiennement au boulot pour revenir le soir au bercail. Aussi, lorsque nous déciderons de retourner discrètement du côté d’Orvieto, il pourrait user de ta 508, et rejoindre chaque jour à ta place la villa de Chloé… Juste pour convaincre ceux qui sont sur tes talons que tu es toujours là et bien rangé, alors que tu seras en réalité avec moi en Italie, que nous rejoindrons discrètement en voiture de location.
— Et tu crois que ça pourrait marcher ?
— Pourquoi pas ? Depuis le temps qu’ils nous suivent, ils n’ont aucune raison de venir nous détailler le portrait sous le nez ! Et, à une certaine distance, ils n’y verront que du feu…
— Admettons… Et pour toi ?
— Hum… Ça va être un peu moins facile, mais… il y a quand même dans le service un copain de mon âge qui a sensiblement la même carrure et la même corpulence que moi ! Légèrement plus petit et un peu moins baraqué, peut-être, mais avec mes habits habituels, ça devrait passer…
— Mais le voudra-t-il ? Et saura-t-il rester discret ?
— Je le crois… Sans même lui donner en détail le pourquoi du comment de la chose : parce que dans une sombre affaire de règlements de comptes, il me doit la vie ! Il ne peut rien me refuser…
Sylvain resta un moment coi : quel stratagème ! Une bonne idée, certes, mais qui lui semblait tout de même un peu aléatoire… Il y avait en effet des risques que cette aventure échouât, mais avec quelles conséquences ? Cela valait tout de même le coup d’essayer et il s’exclama :
— Bon, admettons… Mais il va nous falloir étudier cela dans le moindre détail ! Parce que ce n’est pas gagné d’avance !
— Nous verrons ça lundi…
— Comment, ça ? Et pourquoi pas demain ?
— Toujours aussi impatient, Sylvain ! Mais il faut que notre attitude soit la plus naturelle qui soit ! Et rentrant précipitamment d’un voyage écourté, il serait suspect de nous voir retourner au boulot si vite, et surtout un jeudi… Alors que reprendre le travail lundi, en tout début de semaine, ce sera beaucoup plus crédible.
Le jeune homme refoula la contrariété qui lui envahissait l’âme et il admit :
— Tu penses vraiment à tout, toi ! Mais qu’allons-nous faire, d’ici là ?
— Ce que font généralement les gens qui reviennent de vacances : quelques courses, un peu de détente, renouer avec nos habitudes d’avant notre périple. Et surtout avoir l’air innocent… Ne pas donner l’impression de savoir que l’on ne perd rien de nos faits et gestes.
— Oui… Continuer à jouer la comédie, en fait !
Roger bâilla et s’étira :
— Mais pas certainement pas la comédie du sommeil ! J’ai hâte d’aller me coucher… Après un dernier verre, hein ! Je te ressers ?
— Bien évidemment, voyons…
* * *
*
Le lendemain, d’un commun accord, ils traînèrent exagérément au lit, puis prirent tout leur temps pour prolonger leur petit-déjeuner sur la terrasse :
— Je n’aimerais pas être à leur place… rigola Roger.
— Tu parles de nos loustics, je suppose ?
— Bien sûr ! Je suis bien placé pour savoir ce que c’est qu’une planque, et je te jure que ce n’est pas une partie de plaisir, surtout quand rien ne bouge… Ils doivent ronger leur frein et pester contre nous, en italien et en des termes peu civils !
— Tant mieux, tant mieux… Aussi, même si je n’aime pas trop m’attarder dans les grandes surfaces, je me ferai ce matin un plaisir tout particulier à prendre tout mon temps à l’ “ Hyper Casino ” de Valmante. Et nous en profiterons pour acheter de quoi nous faire quelques bons gueuletons durant ces trois à quatre jours…
— Bonne initiative !
— Et puis, pour paraître crédible aux yeux de nos mouches-espionnes, j’estime qu’il serait bien que je me pointe au labo pour signaler à Raymond Durolle que je suis de nouveau à Marseille… Tu devrais peut-être faire la même chose à “ L’Évêché ” ?
— Ce ne serait pas plus mal, en effet. À condition de ne pas encore parler des substitutions de personnes que nous avons évoquées hier. C’est encore prématuré ! Et d’en dire le moins possible sur ce que nous avons découvert à Orvieto : mieux vaut faire croire que nous sommes en plein brouillard…
— J’ai toute confiance en Durolle et en mes collègues ! N’oublie pas qu’en dehors de toutes les règles déontologiques et réglementaires, ils sont venus de nuit chez Chloé pour chercher des indices à la suite de son enlèvement…
— Ce n’est pas une raison. De mon côté, personne au commissariat ne connaît les raisons qui m’ont poussé à me mettre en congés, congés qui riment d’ailleurs plutôt à une retraite anticipée. Mais j’ai dans l’idée de ne pas me priver de prétendre que j’enquêtais sur une affaire privée me concernant, que je n’ai rien trouvé, et que je patine dans la semoule… Ils penseront ce qu’ils voudront, une affaire familiale, un gosse illégitime demandant à un de mes amis une part d’héritage, une histoire d’adultère, que sais-je ?
— Mais dans quel but ?
— Tu sais, chez nous, à “ L’Évêché ”, les flics sont curieux de tout et surtout bavards… Si nos loustics sont habiles, ils n’auront pas beaucoup de mal à faire en sorte qu’on leur parle de moi. Et je ne serais pas mécontent qu’ils sachent que je suis au terme de ma carrière professionnelle, et que je n’ai rien trouvé de ce que je cherchais durant mon absence !
— Parce que tu crois qu’ils vont essayer de se renseigner sur nous jusque sur nos lieux de travail ? Dans des endroits aussi sensibles que les locaux de la police scientifique ou le commissariat principal de Marseille ?
— S’ils sont aussi compétents que j’en ai eu l’impression, oui ! En tout cas, c’est ce que je ferais à leur place.
* * *
*
Le repas que Roger concocta avec leurs achats du matin leur fit oublier un peu leurs préoccupations.
— Tu me donnes des complexes, à cuisiner aussi bien ! le complimenta Sylvain en se léchant les doigts. Ces cuisses de lapins à la moutarde et à la crème étaient délicieuses ! Et ça fait plaisir de manger de nouveau “ à la française ”… J’adore les pâtes, mais à tous les repas ça me fait quand même un peu trop !
— C’est traditionnel, là-bas ! Même des pâtes à l’apéritif…
— Mais je t’en prie, ressers-toi avant que je finisse tout !
— Non, non, je n’en puis plus, vraiment…
— J’ai toujours dit que tu manquais d’estomac !
Ils continuèrent à deviser et, après avoir avalé leur assiette d’un dessert accompagné d’un verre de cognac, ils se résolurent à s’accorder une sieste digestive devant la télévision diffusant un programme insipide qui les aida à somnoler. Ce ne fut que sur les trois heures et demie de l’après-midi que Sylvain se décida à sortir pour faire une petite visite au laboratoire du boulevard Camille Flammarion.
— Et toi, Roger… Tu ne veux pas que je te dépose à “ L’Évêché ” ?
— Non, non ! N’oublie pas que j’ai ma voiture dans la cour… On se retrouve ce soir, hein ?
— À ce soir…
Quelle sensation étrange, après tous ces jours passés à sillonner les routes d’Italie, que de circuler à nouveau dans cette ville qui lui était familière, mais qu’il découvrait ce jour-ci comme un peu étrangère. Le dépaysement dégrade si rapidement la routine ! Avait-il à ce point oublié combien il était difficile d’avancer, à cette heure-là, dans une avenue du Prado encombrée et congestionnée par le trafic ? « Il n’y a pas qu’à Rome ou à Naples… » Le jeune homme se saisit de sa télécommande et composa son code secret. Le portail coulissant noir s’ouvrit lentement, et Sylvain ne put réprimer une petite émotion en se garant sur le petit parking privé réservé au personnel du laboratoire. Et ce fut d’un pas moins assuré qu’il l’eût souhaité qu’il franchit l’escalier menant à ce lieu de travail qu’il connaissait pourtant si bien… Si la secrétaire affectée à l’entrée se contenta d’un sourire à son passage sans rien lui demander, sachant bien qu’il faisait partie de l’équipe des techniciens de scène de crime, l’accueil lui fut plus chaleureux dès qu’il entra dans la pièce où s’effectuait une partie des analyses et études. La première qui l’aperçut fut Nadine, qui poussa un petit cri de surprise et s’exclama :