Opération Génésias
Chapitre 16
— Ce qui veut dire que nous sommes une fois de plus pieds et poings liés ? supposa timidement Paola.
— Pas forcément, ma belle ! Même si c’est ce qu’il nous faut leur faire croire… Mais avant, pas question de nous priver du petit-déjeuner… Je vais secouer le patron ! Et, avec le pot-de-vin qu’il a reçu pour nous foutre à la porte, il peut toujours se tâter pour qu’on lui paye notre séjour dans son établissement : je ne pense pas qu’il portera plainte pour autant !
Hey ! Mange-caca… Non è un motivo per dimenticare la colazione ! [16]
Comme honteux, et semblant presque autant que ses clients affecté par la situation, le bonhomme s’exécuta et Paola ne put que compatir :
— Il faut le comprendre. Que pourrait-il faire d’autre ? Ici, face à de telles pressions, il vaut mieux plier si l’on ne veut pas être exposé aux pires représailles…
— C’est vrai, admit Roger. Mais ce n’est pas pour autant que je lui paierai ce que nous sommes censés lui devoir ! Il en est déjà plus de dix fois compensé par l’enveloppe qu’il a reçue ce matin, et peut-être bien que les cinquante mille euros qu’il m’a avoués sont bien plus importants qu’il ne le dit : une broutille pour ceux qui gèrent les comptes de notre milliardaire inconnu, mais une belle somme pour notre hôtelier ! Je ne peux vraiment lui en vouloir, mais ce n’est pas une raison pour le plaindre… D’ailleurs, je mettrais ma main à couper qu’il sait déjà que nous partirons sans passer à la caisse ! De toute façon, ce sera tout bénef pour lui !
— Tout de même… trouva le moyen de plaisanter Sylvain, nous foutre ainsi à la porte, ce n’est pas très chrétien pour un lieu qui s’appelle “ Oasis des Apôtres ”…
Comme pour se venger, tous trois s’octroyèrent une pantagruélique collation matinale, sans pour cela prononcer un mot, tant chacun réfléchissait à cette situation nouvelle et particulièrement angoissante. Comment échapper à leurs ennemis invisibles, dès lors qu’ils étaient sous leur surveillance étroite ? Malgré tout, était-ce un motif pour renoncer ?
— Pas question… marmonna Sylvain à mi-voix.
— Qu’est-ce que tu dis ? lui répondit en écho le commissaire.
— Que, quoi qu’il en soit, il n’est pas question que je laisse tomber !
— Parce que tu crois que je vais céder à l’adversité ? Non, non, et non ! Mais sans doute n’est-il pas inopportun de jouer les anguilles… et de faire croire que nous abdiquons.
— Comment ?
— Je ne sais encore pas trop… Mais j’estime en premier lieu que la plus exposée à ces menaces reste Paola, car pour elle c’est une récidive ! On a déjà payé pour l’arracher à sa première enquête, et ce “ on ” ne lui permettra pas une nouvelle incartade sans réagir, sans doute d’une façon plus radicale qu’une simple menace. Aussi, le plus sage, c’est que notre gentille journaliste retourne bien gentiment à Rome, dans les locaux du “ Messaggero ”, en reconnaissant piteusement que l’objet principal de son enquête a avorté.
— Non, non ! Je veux continuer avec vous ! protesta Paola.
— Je ne tiens absolument pas à t’écarter, ma toute belle… même s’il te faudra affronter les moqueries de tes confrères pour simuler l’échec de ton reportage !
— Je te signale qu’officiellement je devais travailler sur les villes souterraines de la région au fil des siècles ! En quoi pourrais-je justifier ne pas arriver à en tirer un article intéressant ?
— Simplement en disant que, d’après les renseignements que tu as glanés, tu t’es aperçue que le sujet avait été à maintes reprises disséqué dans la presse, et qu’un article de plus n’amènerait rien de bien nouveau…
— Tu diras ce que tu veux, je n’ai pas envie de me rabaisser à ça ! s’obstina-t-elle.
— Même si cela met en danger tes parents ? s’emporta le policier. N’oublie pas que leur maison est menacée d’incendie ! Et peut-être eux avec… Et je te pense assez bonne comédienne pour faire profil bas, ce qui ne nous empêchera pas de continuer à correspondre avec un téléphone à carte prépayée, histoire de rester discrets… et tout en menant nos recherches en sous-main.
Après quelques secondes, la jeune femme admit :
— Sous cet angle, faire mine de céder me paraît plus acceptable… Mais ça n’enlève rien à ma détermination ! Je veux être des vôtres jusqu’à la fin de cette histoire. Promis ?
— Promis…
Il s’ensuivit un nouveau temps mort, puis Sylvain se posa la question qui le turlupinait :
— Et nous, Roger ? Comment les convaincre que nous abdiquons ?
— Je ne suis pas très fort en psychologie, mais à leur place je me méfierais de nous voir renoncer aussi facilement ! Je crois qu’il nous faut donner l’impression que nous continuons malgré tout, mais sans l’aide de notre petite journaliste. Si nous avions de nouvelles intimidations, il sera toujours temps de retourner en France, quitte à revenir ensuite incognito en restant les plus invisibles possible.
— Ce qui ne sera pas facile, puisque nous sommes repérés ! Ils ne vont plus nous lâcher…
— Nous trouverons bien un moyen, lorsque le moment en sera venu !
— Espérons-le… Mais comment donner le change, maintenant, dans l’immédiat ?
— Nous y réfléchirons en faisant ostensiblement nos bagages, veux-tu ? Puis en allant faire nos adieux aux parents de Paola et à Paola elle-même : cela semblera plus naturel. Ensuite…
Il s’interrompit une virgule de temps avant de reconnaître :
— Ensuite, je ne sais pas… Nous verrons bien ! Mais il nous faut jouer le jeu : nul doute que nous sommes épiés. D’où, je n’en sais rien, mais ils nous surveillent, c’est sûr ! Remontons donc en chambre pour nous préparer à quitter les lieux…
* * *
*
Ce repli n’était évidemment qu’un prétexte… Les deux hommes avaient emporté si peu d’effets en quittant la France qu’ils eurent vite fait d’emplir chacun leur unique valise ! Plus judicieux était le fait de tenir à trois un conseil de guerre, ce qu’initia Roger Plantier en disant :
— Première chose, Sylvain, je monterai dans la Peugeot à tes côtés, en laissant dans un premier temps la Twingo ici, sur le parking. Je l’ai si peu utilisée que je doute qu’ils sachent que je l’ai louée. Je ne reviendrai la chercher que plus tard, en catimini, car elle pourra nous servir pour faire des déplacements sans nous faire remarquer. Ensuite, nous accompagnerons Paola chez ses parents. Là, elle se préparera, fera chaleureusement ses adieux, et retournera docilement à Rome : c’est ce qu’attendent d’elle ceux qui s’en prennent à nous !
La jeune femme protesta une nouvelle fois :
— Mais pourquoi ferais-je profil bas, après tout ? Rien qu’en imaginant le scandale mondial que provoquerait une telle enquête dans laquelle j’aurais été partie prenante, j’ai plus que jamais envie de me battre !
— Non, tu dois absolument les convaincre que tu baisses définitivement les bras ! Je n’ai nulle envie que ton attitude mette en danger tes parents… Tu as tout de même reçu la menace d’incendie de ta maison natale, non ?
— Et tu crois vraiment qu’ils iraient jusque là ?
— On ne sait jamais… Si d’après ce que l’on connaît ils se montrent le plus humains possible avec leurs otages, c’est parce qu’ils leur sont essentiels… Mais on ignore de quoi ils sont capables envers ceux qui les empêcheraient de tourner en rond ! Pour ma part, après de tels investissements et les risques qu’ils ont pris, le pire n’est pas à exclure. Mieux vaut nous montrer prudents…
— C’est vrai… approuva Sylvain. Il ne faut pas exclure le fait qu’ils puissent avoir recours à des méthodes, disons… plus radicales ! La mécanique si bien rôdée et huilée d’une telle organisation clandestine ne peut tolérer le moindre grain de sable pouvant mettre en péril tout l’édifice de ces malversations.
— Et nous sommes trois grains de sable, affirma le commissaire.
Sylvain soupira :
— Trois grains de sable qui veulent s’attaquer à une dune…
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Peu avant midi, ils se décidèrent à agir ainsi qu’ils l’avaient défini après de longues discussions plutôt stériles. Maximo et Chiara Sereni se montrèrent très affectés d’apprendre que leur fille s’apprêtait à repartir dès l’après-midi vers la capitale, et Roger crut bon de les rassurer, en affirmant que Paola se devait de chercher des informations qu’elle ne pouvait trouver en Ombrie. Il leur promit que la jeune femme serait vite de retour, avec peut-être le plus grand reportage de sa carrière, ce qui sembla apaiser le brave couple, lequel insista une fois de plus pour les garder à table : ils aimaient tant ces moments de convivialité qui brisaient une solitude qui devait leur peser depuis que Paola travaillait à Rome ! Les parents de la jeune femme ne purent pour autant s’empêcher de tenter d’étirer les minutes, en offrant quant un dessert, quant un café, quant un pousse-café, quant des mignardises, quant un second pousse-café. Avant une séparation émouvante entre Paola, son père, et sa mère… Toujours troublée par ces embrassades, la jour—naliste prit ensuite congé de Roger, avant de se jeter dans les bras de Sylvain en promettant qu’elle ferait tout pour l’aider à retrouver cette Chloé qu’elle ne connaissait pas. Elle en profita pour lui voler un bref baiser sur les lèvres avant de s’enfuir vers sa voiture, des larmes au coin des cils. En se mettant au volant de la Peugeot, le commissaire remarqua :
— Tu vois, que j’avais raison : elle a bien le béguin pour toi !
— Peut-être, mais comme ce n’est pas réciproque, elle a eu assez de décence pour s’inquiéter de Chloé, et c’est plutôt bien de sa part…
— Ce qui prouve qu’il existe des amours impossibles qui ne se manifestent que par de pudiques renoncements…
— Oh ! Deviendrais-tu fleur bleue, à ton âge ?
— Ce n’est pas parce que je suis un vieil ours bougon que je suis insensible, mon gars !
— Inutile de détourner le sujet. Où allons-nous trouver refuge, maintenant ?
— Certes pas chez les Sereni ! Ces connards seraient bien capables d’y mettre le feu, comme ils en ont menacé Paola… Mieux vaut prendre un peu de recul !
— Et où ?
— Je verrai bien en roulant un peu au hasard. Le tout est de ne pas trop nous éloigner de ce centre névralgique si nous voulons encore essayer de rester opérationnels !
— Mais pas trop près non plus si nous voulons donner le change…
— Pourquoi ne pas jouer les touristes, alors ? Histoire d’essayer de leur faire croire que, comme nous ne sommes plus en mesure d’enquêter, autant en profiter pour passer du bon temps… Filons donc poser nos serviettes sur la plage !
— Tu plaisantes ?
— Pas du tout… Après tout, la Méditerranée n’est qu’à une cinquantaine de kilomètres à vol d’oiseau et à moins d’une heure et demie par la route ! Ça ne te dirait pas, une petite bronzette sur le sable ?
— En ces circonstances, certes pas ! Tu ne comprends pas que si j’avais envie de me baigner et de paresser sur une plage, ce serait en compagnie de celle que j’aime ? Et non pas tout seul comme un con, alors qu’une escouade de nos chercheurs internationaux croupit dans les sous-sols d’une prison que j’espère dorée…
— Allons… il ne s’agit que de simuler, assez pour détourner l’attention de ceux qui veulent entraver nos recherches !
— Et tu crois qu’ils vont tomber dans le panneau ? Face à leurs menaces larvées, toute personne sensée aurait quitté le territoire pour essayer de se faire oublier !
— Nous ne sommes pas obligés d’être sensés, et c’est bien pour cela que nous allons rester dans la région. Cela les forcera à réitérer leurs tentatives d’intimidation, et peut-être ainsi de se dévoiler un peu !
— Mais n’est-ce pas ainsi nous mettre en danger ?
— Crois-en ma vieille expérience, mon gars : la vie sans danger est plutôt insipide ! Et puis, dans une station pour estivants, avec la foule et en cette période ensoleillée, il y a peu de risques qu’ils entreprennent contre nous une action violente… tout au moins dans un premier temps.
— Admettons… Quelle destination, alors ?
— Je ne sais pas exactement… Plein ouest vers la mer, ça me suffit. Une fois devant les flots, nous verrons bien ! Mais avant de prendre la route, il faut que je récupère la Twingo et que je la rende au loueur d’Orvieto. Si on doit circuler sans se faire remarquer avec ta Peugeot 508, il sera toujours temps de louer un autre véhicule pour avoir les mains libres…
— Les roues libres, tu veux dire ?
— Comme tu veux… Enfin, pour essayer de nous déplacer sans trop éveiller l’attention !
* * *
*
Un voyage somme toute plutôt agréable, d’abord assez tortueux, et ensuite plus paisible et plat au fur et à mesure que diminuait l’altitude. Quelques lacs et lagunes, des roseaux, de plus en plus de pins, puis des pins parasols. Enfin, d’un coup, la mer, tout au fond, qu’on sentait et devinait déjà depuis des kilomètres… Ils abordèrent une petite agglomération avec des îlots de maisons basses et neuves, et le jeune homme constata :
— Ça ne change pas beaucoup de chez nous ! Encore une station dédiée à la plage, à la baignade, et aux sports nautiques…
— Mais qui a tout de même son caractère ! répondit Roger en tournant à gauche pour s’approcher du centre. Tiens, regarde…
Quelques vieilles maisons aux façades hautes, mais surtout une magnifique tour crénelée comme au plus fort du moyen-âge, des enceintes puissantes dont la base était occupée par des commerces et des habitations.
Roger précisa :
— Nous sommes à Montalto-di-Castro, et pourrons y revenir si tu le désires, mais le bourg ancien n’est pas très attrayant. À part le château, les ruelles n’offrent aux regards que des bâtisses plus ou moins décrépites ! C’est du moins l’impression que j’en ai eue lors d’une de mes étapes, mais c’était il y a longtemps… Aussi, si tu veux que nous fassions halte dans un lieu plus chargé d’Histoire, nous pouvons pousser jusqu’à Tarquinia : ce n’est qu’à environ dix kilomètres, et la mer en est aussi proche qu’ici…
Ces propos eurent l’air d’agacer Sylvain, qui s’exaspéra :
— N’en as-tu pas fini de me jouer les hôtesses d’offices de tourisme ? Parce que tu penses peut-être qu’après ce que nous avons trouvé et les menaces qui planent sur nous, j’ai encore la tête à songer aux beautés culturelles ou historiques de la région ? Je suis bien plus préoccupé par le sort de ceux qui sont dans les mains de ces crapules !
— Tu ne comprends pas, mon gars. S’il nous faut leurrer ces “ crapules ”, comme tu dis, il te faut comme moi jouer le jeu ! Je suis pratiquement certain qu’ils nous ont joué le coup de l’arroseur arrosé, et qu’ils nous ont collé un mouchard sous la voiture… Je m’en assurerai ce soir, pour le cas où ils nous observeraient. Aussi, il sera mieux de nous arrêter à Tarquinia, qui est une des douze principales cités étrusques avec beaucoup de choses à visiter. Si nous nous appliquons à le faire durant deux à trois jours, peut-être finiront-ils par se convaincre que nous n’insistons pas dans notre propension récente à nous montrer trop curieux à leur égard ?
— Deux à trois jours, tu dis ? Sans rien tenter de plus ?
— Il faut savoir ce que tu veux ! s’énerva à son tour le commissaire. Pour prendre de la hauteur, il faut toujours savoir jeter du lest… Ensuite, nous aviserons !
— Bien, bien, capitula le jeune homme. Je te fais confiance…
* * *
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Tarquinia… ou tout au mieux ses environs. En fin de compte, Sylvain, comme souvent depuis le début de leur aventure, laissa à Roger le soin de prendre l’initiative et ce dernier se décida pour un hôtel un peu à l’écart de l’agglomération, isolé qu’il était au milieu des champs et des prés. Une oasis de tranquillité, bien qu’assez proche d’une ligne de chemin de fer. Entouré de fruitiers et de potagers, l’endroit semblait être un havre de calme, ce qui apaisa aussitôt le jeune homme, qui s’étira en sortant de la voiture :
— Je crois que je ne me ferai pas bercer pour dormir, ce soir !
— Eh, doucement… Ici, à la “ Casale Dinelli ”, on ne fait pas à manger, mais Alessandro, le patron, est un homme charmant, tout comme son épouse et le personnel. Il nous faudra ressortir pour nous nourrir comme il se doit.
Sylvain éclata de rire :
— Ainsi, tu connaissais cet endroit et tu as fait semblant de le découvrir par hasard ? Espèce de tricheur… Depuis le départ tu savais où tu me mènerais, hein ?