Opération Génésias

Michel Lacombe · Chapitre 2 sur 22

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Opération Génésias

[1] :

— Je ne vois pas ce que tu peux faire… sinon surveiller nos loustics s’ils veulent se lancer dans une nouvelle balade ! De toute façon, s’il y a du nouveau, on se téléphone… Ça te va ?

Que lui répondre, sinon que lui-même ne voyait pas de meilleure stratégie ? Doucement, il se résolut à contourner Orvieto pour grimper la route en lacets qui menait à la mystérieuse entreprise où les avaient conduits malgré eux les ravisseurs de Marcel Griveau. Par précaution, il en dépassa l’entrée pour se garer sous le couvert des arbres dans un virage d’où il pouvait épier toutes les allées et venues du site… Se préparant à une longue attente, il se demanda si cette surveillance était vraiment utile : que faire, si la Fiat suivie la veille ressortait ? Sans l’aide du G.P.S logé dans la doublure de l’attaché-case du professeur, une filature s’avérait compliquée, d’autant plus qu’il n’était pas formé comme dans la police à cet exercice délicat ! Songeur, il se résigna à prendre son mal en patience… Il n’eut pourtant guère à attendre plus d’une demi-heure avant de voir le véhicule concerné s’approcher des gardes et de la barrière. Sylvain fut soudain intrigué par des grésillements émanant de la boîte à gants, et il fut surpris en l’ouvrant de voir que le récepteur du mouchard du commissaire s’était allumé.

— Sacré prof ! murmura-t-il. Il a pensé à planquer son stylo caméra, sans doute dans le pli des sièges… Quelle bonne idée ! Si je n’ai pas l’image, j’aurai au moins le son !

Il mit l’appareil en mode vocal et déchanta aussitôt :

— Merde ! Le problème, c’est qu’ils vont baragouiner en italiano…

Effectivement, le haut-parleur lui renvoya aussitôt l’écho de voix un peu étouffées :

— Ciaò, Paolo !

— Ciaò… Fuori à fare una passeggiata, come tutti i giorni ?

— Si, sempre in viaggio…

— E dove stai andando ?

— Dalla parte di Norcia, come ogni settimana…

— Ah ! Al parco degli animali ?

— Si, come di solito…

— Buona strada ![1]

Sylvain grimaça :

— Bon Dieu, ça ne va pas être facile de les comprendre !

Alors que la Fiat amorçait la descente en direction d’Orvieto, il démarra pourtant en se promettant de rester à bonne distance. « Surtout, ne pas me faire repérer ! » Il ne fut soulagé qu’en voyant sa cible prendre la direction de l’autoroute : « Il me sera plus aisé de rester inaperçu que sur une route secondaire… » Dans le même temps, il tenta de se remémorer les paroles qu’il avait entendues, puis esquissa un large sourire : malgré sa méconnaissance de la langue, certains mots se rapprochaient tellement du français que cela devenait évident :

— Parco degli animali ? Parc animalier, bien sûr !

Prudent, il décida d’arrêter sa filature et ne s’engagea pas sur l’Autostrada del Sole, préférant consulter son téléphone portable en se garant sur le bas-côté de la route. Finalement, il n’avait que peu intérêt à écouter les rares paroles des occupants de la Fiat alors qu’il n’en comprenait pas un mot sur quatre ! Mieux valait chercher via Internet où se situait ce fameux parc…

— Voyons, voyons : ah ! Parco Nazionale de Gran Sasso… Parco Nazionale dei Monti Sibillini… Traduire en français. Oui, Parc National du Grand Sasso, et Parc National des Monts Sibyllins, ça, j’avais compris… mais je ne vois aucunement signalée une structure animalière : dans ces deux zones, c’est la liberté de la faune et de la flore, et les visiteurs ne peuvent les découvrir qu’au fil de randonnées pédestres ou équestres ! Mais je crois qu’ils ont aussi parlé de Norcia, et que cette ville est plus proche des monts Sibyllins…

Après avoir mûrement réfléchi, Sylvain décida plutôt de se rendre au centre d’accueil de ce parc, situé selon ses informations Internet sur la commune de Visso, au nord de la réserve naturelle…

— Sans doute pourra-t-on m’y renseigner sur ce fameux parco degli animali ! Mais c’est tout de même à plus de deux heures de route…

En se fiant au logiciel de navigation de la Peugeot, il dédaigna l’autoroute et emprunta la nationale qui longeait le grand axe sur des kilomètres, avant de bifurquer vers l’est. Il apprécia vite le fait de se retrouver au sein de paysages plus sauvages et plus escarpés, et suivit avec un certain plaisir la rive du lac de Corbara, avant de filer le long de la rivière Tivere, qu’il sut plus tard être le Tibre, jusqu’à rejoindre une vaste plaine près de Todi. À Ponterio, il redescendit vers le sud jusqu’à Acquasparta, avant d’attaquer une région plus montagneuse au prix de nombreux virages. Une plaine cultivée, puis de nouveau des reliefs plus tourmentés et boisés en remontant au fil des vallées sur Borgo-Cerretto et Borgo-Sant-Antonio. Et ce fut peu avant cette dernière ville qu’il vit enfin le panneau « Visso »…

— Enfin, j’y suis…

Sylvain ne comprit pas tout de suite en se retrouvant d’après ses coordonnées de navigation devant une sorte de zone industrielle, près de vastes locaux de pompiers. Ce ne fut qu’après être entré dans un bâtiment moderne qu’on lui expliqua son erreur : la jeune personne qui le renseigna parlait fort bien le français !

— Vous n’êtes pas le premier, Monsieur… Ente ne signifie pas entrée du parc, mais “ Autorité ” du Parc National des Monts Sibyllins ! Mais si nous sommes en mesure de répondre à vos questions, ce sera volontiers…

— Merci beaucoup, Mademoiselle… Voilà, j’ai entendu parler d’un parc animalier sur la réserve, mais je n’ai rien trouvé sur Internet !

— Pas étonnant, le parc est une zone protégée à l’intérieur des limites duquel tout est réglementé ! Il y a une grande variété d’animaux à observer, mais des animaux sauvages… la réserve propose nombre de sentiers de randonnées, des itinéraires VTT, des balades équestres, mais on se doit d’y respecter la faune et la flore. Quant aux petites routes qui sillonnent le territoire, elles sont tortueuses, et certaines sont encore coupées ou impraticables à cause du séisme de 2016…

— Donc, pas de zoo ou de parc animalier ? J’ai dû mal comprendre…

— Pas forcément ! Depuis cinq à six ans, il existe bien une telle structure qui s’est implantée, sans véritable publicité, mais juste à l’extérieur des limites de la zone protégée. Et c’est à l’opposé d’ici, dans la partie sud-est du parc, sur la commune de Pretare ! À votre place, je profiterais plutôt de la nature au départ de Visso : il y a beaucoup de choses à voir sans aller si loin, ainsi que, bien sûr, une belle variété de faune sauvage, toujours différente en fonction de l’altitude…

— Je vous remercie, Mademoiselle, c’est très gentil de votre part !

— Tenez : je vous remets ce fascicule bilingue pour que vous puissiez vous guider !

— Merci ! Merci beaucoup… Arrivederci…

— Ciaò, Signore…

Sylvain se retrouva devant sa voiture, un peu désarçonné. Il avait d’abord pensé que le but du périple était Norcia, puis Visso, et maintenant on lui suggérait Pretare…

— Pretare… Pretare… Et combien de temps faut-il pour y arriver ?

Un bref pianotage sur l’ordinateur de bord de la Peugeot le renseigna :

— Ah ! Trois itinéraires possibles conseillés ? Un de trente-neuf kilomètres seulement en un peu plus d’une heure, c’est le plus court en minutes, mais aussi le plus tortueux ! Il fait quand même gagner environ une demi-heure par rapport aux deux autres qui offrent un trajet plus aisé, mais au prix de grands détours…

Pour une question d’horaire, mais aussi par envie de traverser cette contrée magnifique et sauvage, il préféra user du parcours le moins long, qui avait l’avantage de traverser ce fameux parc national dont la brochure qu’on lui avait offerte vantait les paysages. Une promenade agréable, d’abord au creux d’une vallée encaissée au cœur de majestueuses forêts, puis à partir de Castelsantangelo-sur-Nera une série d’épingles à cheveux pour franchir un crêt et redescendre dans une la combe de Gualdo. Il remarqua quelques maisons ici et là effondrées, mais ne fit d’abord pas le lien avec un tremblement de terre : tant de vieilles bâtisses à l’abandon finissaient ainsi en ruines dans l’indifférence générale ! Il s’attaqua ensuite à une autre montée au fil des lacets, toujours environné de magnifiques panoramas de plus en plus montagneux, avant une conduite plus aisée sur la plaine surélevée et cultivée menant à Castelluccio-di-Norcia. Ce ne fut qu’en croisant cette bourgade érigée en cercle autour de sa colline qu’il comprit l’ampleur du séisme. De loin, tout le haut du village semblait avoir été purement rasé ! Un peu perturbé, il bifurqua vers l’est en traversant en ligne d’immenses prairies sur sa droite, alors qu’à sa gauche s’élevaient des pentes plus rudes et dénudées. Quelques courbes encore, le passage d’un sommet de col, et les virages d’une descente vers la vallée, avec pour cadre un horizon de crêtes et de monts noyés dans la brume. La rocaille, ses éboulis, et la végétation rare qui laissaient peu à peu place à des arbustes et, progressivement, courbe après courbe, au retour des sapins et des épicéas. Enfin, l’altitude diminuant, de plus en plus de feuillus, un carrefour, une descente sinueuse, et le panneau indiquant l’entrée de Pretare…

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Sylvain ralentit brusquement en prenant conscience de la triste vision qui s’offrait à sa vue :

— Bon Dieu ! Je ne m’attendais pas à ça…

De près, la scène prenait toute sa dimension tragique… Des amas de pierres et de tuiles à droite comme à gauche de la route, le clocher de l’église entouré de façades éventrées, des gravas accumulés ça et là, des habitations pilées, d’autres étayées, des toits abattus… Les rues menant au centre du bourg barrées. D’ici, il pouvait deviner les monceaux de ruines de ce qui avait constitué en hauteur le centre ancien de ce village typique de la région. Seuls des immeubles et des maisons plus récents semblaient intacts, et le jeune homme s’étonna :

— On dirait que rien n’est reconstruit ! Qu’on s’est contenté d’amasser les déblais… Et pourtant, si j’ai bonne mémoire de ce que l’on m’a dit, ce séisme meurtrier date déjà de plus de quatre ans !

Il passa lentement devant un établissement dont il ne restait que des murs arasés et une pancarte : “ Ristorante Pizzeria ”… « Et moi qui pensais trouver à manger ici ! » Impressionné par ce spectacle de désolation qui évoquait des bombardements de guerre, ce fut avec émotion qu’il reprit sa route. Il n’avait nulle envie de céder à ce voyeurisme malsain qui attire tant de gens sur les lieux d’une catastrophe… Pourtant, à la sortie de la petite agglomération martyrisée, il avisa un autre restaurant n’ayant apparemment pas souffert du tremblement de terre et il s’arrêta avant de réaliser ce qu’indiquait une pancarte apposée sur la grille de l’établissement : “ Vendesi, Affittasi ”.

— À vendre ou à louer… C’est bien ma chance !

Il allait redémarrer lorsqu’un homme en tablier blanc s’approcha de sa voiture en agitant les mains :

— No, no… È aperto ! Puoi entrare…

S’avisant de l’immatriculation du véhicule qui lui faisait face, il reprit :

— Jé… Jé souis ouverto ! Vous pouvez entrare… Jé n’ai pas encore venduto !

Et pour cause ! Qui oserait acquérir une affaire dans un village dans un tel état de délabrement ? Et comment refuser à ce pauvre homme qui ne devait guère voir passer de touristes ?

La grande salle en effet n’abritait qu’un couple et trois convives isolés, et n’en paraissait que plus vide.

— Mettiti comodo… Installez-vous ! Jé parle un pò francese, ma mia moglie, ma femme, lo parla bene…

Encore émotionné par sa découverte du village dévasté, Sylvain se décida à choisir le menu le plus cher de ce que proposait la carte édulcorée pour manque de clientèle par le propriétaire des lieux : comme si cela pouvait prouver sa compassion et sa solidarité de cœur… Il se décida donc, après une entrée copieuse, pour un osso bucco au vin blanc accompagné d’un risotto à la truffe blanche, et en dessert un castagniaccio…

— Un quoi ?

— Castagnaccio ! Un gâteau aux châtaignes…

— Je vais me faire un plaisir d’y goûter, Madame…

L’épouse du chef parlait un français presque sans accent, et Sylvain, toujours marqué par les ruines qu’il avait vues, lui avoua :

— Vraiment, c’est par hasard que je me retrouve dans cette région, mais jamais je n’aurais imaginé de tels dégâts ! Ce village a été horriblement touché, si j’en juge à son état quatre ans après le séisme…

La brave femme soupira…

— Ah ! Il terremoto… Oui, une désolation ! Et mon mari et moi n’avons d’autre hâte que celle de quitter la région pour d’autres cieux, mais il ne sera pas facile de vendre notre commerce…

— Je comprends, je comprends… J’essaie de me rappeler ce qu’en disaient les actualités françaises, mais je n’ai pas le souvenir d’un désastre de cette ampleur !

Des larmes dans les yeux, l’aubergiste hocha la tête :

— Et encore, ici, nous n’avons pas eu autant de morts qu’aux alentours ! Ne serait-ce qu’à Piedilama, à moins de deux kilomètres plus bas, ou Arquata del Tronto, à quatre kilomètres. Quant à Pescara del Tronto, à huit kilomètres seulement, il n’en reste rien, sinon des ruines… Complètement dévastée et rasée…

Devant l’émotion contenue de la patronne, Sylvain n’insista pas et préféra s’informer sur ce qui l’avait amené ici :

— En fait, j’étais venu dans le but de visiter ce parc animalier dont on m’avait parlé, et qu’on m’a dit se trouver dans les environs…

— Ah ! “ Natura Selvaggia ” ?

Au ton de son interlocutrice, il s’étonna :

— Cela vous surprend ?

— Si, Signore… Il y a bien six ou sept ans qu’ils ont établi ce parc, où il y a beaucoup d’animaux de toutes les parties du monde ! Mais cela reste confidentiel, et ce sont surtout les gens de la région qui sont au courant : ils n’ont fait aucune publicité, aucun tract, aucun panneau, et on ne trouve son existence ni sur le web ni sur les fascicules à l’attention des touristes ! À tel point qu’on se demande comment ils tiennent le coup : avec le peu de visiteurs qui s’y rendent, à leur place il y a longtemps que j’aurais fait faillite !

Un moment interloqué, Sylvain demanda pourtant :

— Ben… comme je suis là, autant que j’aille y jeter un œil ! Par où y a-t-on accès ?

— Il vous faudra remonter la route provinciale en direction de Balzo. Et surtout ne pas rater sur la gauche un chemin à peine goudronné menant à Astorara ! Mais avant d’y arriver, vous trouverez une voie forestière qui fait face au mont Vettore. Et, quelques centaines de mètres plus loin, l’entrée de “ Natura Selviaggia ”…

— Je vous remercie beaucoup de votre amabilité, Signora… D’autant plus que je ne parle pas l’italien !

— Vous savez, j’ai l’habitude des turisti francesi  ! Enfin… avant la catastrophe, car il n’y a plus grand monde à venir se perdre chez nous, vous savez ?

— En tout cas, je garderai le meilleur souvenir de votre accueil, et je vous souhaite bon courage, Madame !

— Grazie, Signore… Et bonne route !

— Merci encore…

* * *

*

En reprenant le volant de la Peugeot 508 de son amie, le jeune homme se sentit soulagé de s’extirper de ce village ravagé et de ses monceaux de ruines. Et, de nouveau, virage sur virage au fil du serpent de l’étroite route. Il retrouva avec une certaine satisfaction les forêts dominées par les résineux, qui s’éclaircirent peu à peu pour laisser place à des prairies vertes entourées de bois plus ou moins touffus, et surtout offrir à sa vue l’impressionnant massif du mont Vettore qui dressait vers le ciel sa silhouette de roches massives et dénudées. Peu avant un sommet de côte, Sylvain s’engagea sur un chemin de terre damée en supposant que c’était là le point de repère que lui avait donné l’aubergiste de Pretare. Une voie rurale au travers des sapins qui débouchait sur un vaste espace herbu clôturé de hautes grilles. Une barrière permettait l’accès au site et au petit bâtiment d’accueil qui se dressait à l’entrée.

— Pff… Il n’y a pas grand monde, si j’en juge à la demi-douzaine de véhicules laissés sur le parking !

Il se gara près de l’un d’eux et se présenta au guichet.

— Signore ? È per une visita ? lui demanda une jeune femme brune et souriante.

Nul besoin de traduction :

— Oui, oui, pour une visite !

— Ah ! Vous êtes Français ? Le parcours est à votre volonté, mais nous fermons à dix-huit heures… Et le billet d’entrée coûte dix euros.

— C’est parfait, Signorina…

— Et pour le prix, voici un guide de visite en votre langue…

— Merci ! Et félicitations pour votre excellent français, cela me facilite grandement les choses…

— C’est bien naturel, Monsieur… Je parle également anglais et allemand !

— Alors, félicitations encore, et merci…

Le regard coquin de l’hôtesse ne lui avait pas échappé, et il se demanda en quoi il avait tellement changé pour que les femmes s’intéressassent soudain autant à lui, lui qui s’était si longtemps trouvé frustré de leur manque d’attention à son égard…

Muni de son fascicule, il s’engagea sur le sentier en direction des aires grillagées qui en jalonnaient le parcours. Sylvain avait déjà mis les pieds dans plusieurs parcs zoologiques, et celui-ci n’était en rien différent de beaucoup d’autres sites de cette nature : le secteur des loups, d’abord, dans une zone semi-boisée tourmentée de crevasses et de ravines. Plusieurs passerelles de bois permettaient de circuler au-dessus du domaine de ces canidés sauvages, et il put observer à loisir les allées et venues de la meute au poil cendré. Plus loin, il fut un peu surpris de découvrir une famille de lions en liberté dans un grand secteur herbu parsemé de roches :

— À cette altitude, c’est un peu étrange de voir ces animaux originaires des pays chauds ! Même en été, ce n’est normalement pas la température qui leur convient… Comment font-ils, en hiver ? J’espère qu’ils ne sont pas enfermés dans des box comme dans les cirques d’autrefois !

Il poursuivit sa randonnée de parcelle close en parcelle close, de plus en plus perplexe à y découvrir ici des panthères, là des rhinocéros ou des hippopotames, ailleurs des gorilles et des chimpanzés. Tous ces animaux avaient l’air en bonne santé et à l’aise dans cet environnement si peu naturel par rapport aux pays d’origine de leurs espèces ! Sans véritable surprise, près de la bordure du parc la plus haute dont les pentes montaient au pied du mont Vettore, il fit la rencontre des bouquetins, des chamois, et des ours, qui paraissaient plus proches de leur habitat naturel. Plus loin, en revenant vers la prairie, des okapis, des marsupiaux comme le diable de Tasmanie ou le dendrolague, des girafes, quelques éléphants… Ensuite, dans une série de serres, des oiseaux provenant de toutes les parties du globe, des reptiles du monde entier. Et enfin, dans une zone plus humide et marécageuse, autour d’un petit lac artificiel, des crocodiles, caïmans et alligators… Sylvain s’arracha à sa contemplation des différentes espèces et soupira :

— Qu’est-ce que je fous là, moi, à jouer les touristes ? Ce n’est pas ce qui va me faire avancer dans ma recherche ! Et qu’est-ce que les auteurs de ces rapts ont bien pu venir faire ici, si c’est bien là qu’ils se rendaient ? D’ailleurs, je n’ai pas vu leur Fiat sur le parking…

Un peu déçu, le jeune homme se décidait à rejoindre l’accueil lorsqu’il devina, bien à l’abri derrière une frondaison de résineux, un vaste bâtiment de béton entouré de clôtures, pas très haut, mais d’une surface considérable. Une barrière rouge en interdisait l’accès, tout autant qu’une solide grille coulissante métallique…

— Il y a même au moins un garde qui semble en surveiller l’entrée…

Mine de rien, il fit demi-tour, comme pour poursuivre sa visite, et en profita pour longer l’orée du bosquet où se cachait cette mystérieuse structure. Se baissant pour faire semblant de relacer sa chaussure, il put apercevoir cinq ou six véhicules stationnés près de la bâtisse et sourit de contentement : la Fiat qu’il avait commencé à prendre en filature à Orvieto s’y trouvait bien !

— Bon ! Je n’ai plus rien à faire ici, alors… Voilà qui confirme bien le lien entre ce parc et l’espèce d’usine d’Orvieto…

— Ça vous a plu, Signore ?

Il se retourna pour happer au vol le sourire de la jeune personne du bâtiment d’accueil :

— Oui, oui, bien sûr… Et j’ai tout de même été surpris de voir tellement d’animaux exotiques accoutumés à une telle altitude !

— C’est seulement une question de soins, monsieur… Mais, bien sûr, l’hiver, il est hors de question pour la plupart de les laisser dans leur domaine à tous les vents !

— Ah ! C’est donc le rôle des bâtisses au fond du parc ? Je me demandais à quoi elles servaient…

— Oui… On y abrite les espèces fragiles durant la mauvaise saison, mais c’est là aussi qu’on les soigne lorsqu’il y a des malades, là qu’on leur prépare la nourriture journalière, là aussi où se font les naissances qui enrichissent le parc ! Et il y a aussi un certain nombre de savants qui étudient certaines espèces de manière approfondie… les plus rares en général !

— Merci pour tous ces renseignements, mademoiselle. Peut-être reviendrais-je à l’occasion, avec des amis !

— Ce sera volontiers, Monsieur.

— Mais pourquoi ce parc zoologique reste-t-il aussi confidentiel et discret ? À mon avis, il fait preuve d’une qualité qui mériterait qu’il soit plus connu, et ce n’est que par un pur hasard que j’en ai entendu parler : vous ne faites donc aucune promotion ou publicité ?

— Non ! Ici, on tient à ce que nos visiteurs soient assez motivés pour venir nous découvrir par eux-mêmes, ce qui évite la foule de touristes et curieux qui ne feraient que perturber la quiétude des animaux… C’est là la volonté du créateur de “ Natura Selviaggia ”…

— Ah ? Et qui est donc ce brave monsieur ?

Un petit rire en réponse :

— Ça, personne ne le sait ! Un richissime mécène qui a toujours tenu à rester anonyme… Et je me moque bien de savoir qui c’est, tant que je suis payée !

— Vous avez bien raison ! Au revoir, mademoiselle…

— Ciaò, Signore…

* * *

*

De retour au volant, Sylvain regarda l’heure et s’exclama :

— Oh ! Déjà cinq heures ? Il faut que j’appelle Roger… J’ai encore presque trois heures de route pour rejoindre l’hôtel ! Oui… Allo, Roger ?

— Oui… qu’est-ce que tu fous, bon Dieu ? J’allais justement te bigophoner !

— Ne t’inquiète pas, je rentre… Je serais à Orvieto environ sur les huit heures.

— Comment ! Mais tu es où ?

— Près du sommet des monts Sibyllins, juste face au mont Vettore… J’ai bien encore cent cinquante à deux cents kilomètres à me taper !

— Mais…

— Non, non, plus tard… Je t’expliquerai ! Ciaò…

N’ayant nulle envie de reprendre la même route qu’à l’aller, il consulta sur son téléphone portable le trajet le moins tortueux, et constata que c’était loin d’être le plus court…

— Ça ne fait rien, ce sera le plus rapide !

Mettant le contact, il démarra, peu désireux de s’attarder plus. Au prix d’un crochet de quelques kilomètres, il suivit ensuite la voie principale filant vers le sud, et se félicita que la route fût assez encaissée pour le préserver de la vue de villages martyrisés par les caprices du sous-sol. Il savait maintenant que toute la région avait été durement éprouvée, et tenait à ne pas laisser son esprit divaguer sur cette catastrophe cruelle. Pour lui, dans l’immédiat, seule comptait Chloé ! À partir d’Antrodoco, la route bifurqua vers l’ouest et fila sur Rieti, dont la ville lui sembla avoir été épargnée par le séisme. Il poursuivit jusqu’à Terni au sein de paysages plus sereins, et remonta plein nord sur Orvieto… En se garant sur le parking de l’hôtel, le dos brisé par les kilomètres et les paupières lourdes de fatigue, il souffla bruyamment :

— Ouf ! Enfin arrivé ! Et en moins de trois heures… Allons donc voir l’humeur de ce bon Roger…

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Dès son entrée dans le hall de l’hôtel, Sylvain vit le commissaire qui l’attendait à une table devant une chope de bière. Le policier leva sur lui un œil irrité :

— Mais qu’est-ce qui t’a pris de partir ainsi au diable Vauvert sans même me prévenir ?

— Ben… j’avais peur de te déranger si la sonnerie du téléphone interrompait une conversation ou compromettait une éventuelle filature de ta part…

Il n’allait tout de même pas avouer que l’idée de tenir au courant son ami ne l’avait même pas effleuré !

— Bon ! Assieds-toi et prends donc un verre… Pour ma part, j’ai pu réunir quelques informations qui peuvent s’avérer importantes !

Comme pour se faire pardonner, le jeune homme lui laissa la priorité de parole :

— Je t’écoute, Roger.

— Bien voilà… Après avoir loué une Renault Twingo fort discrète, je suis allé tout d’abord me promener dans les vignes, près des quelques maisons qui surplombent le complexe apparemment industriel où notre brave prof a été emmené. Comme je parle bien italien, je me suis laissé aller à discuter avec des gens de rencontre. Je leur ai dit que, dans ma jeunesse, mes parents venaient régulièrement à Orvieto pour les vacances, et que j’avais coutume de me promener dans le secteur, d’où l’on a une vue imprenable sur la vieille ville… et que je m’étonnais du changement des lieux. Je me suis donc informé sur la destination de ce site bétonné.

— Et alors ?

— Alors, figure-toi que cette sorte d’usine produit des circuits électroniques !

— Et ça nécessite l’anonymat et une protection digne de la Banque de France ou de l’Élysée ?

— Pas vraiment, sauf que “ IntechPlus ”, c’est le nom de la boîte, est à la pointe de composants ultrasecrets susceptibles de bouleverser le monde informatique ! Ça pourrait expliquer de telles précautions, sauf que…

— Que quoi ?

— Qu’il y a six ou sept ans, ce sont des entreprises extérieures qui ont préparé le terrain et les fondations. Et, pour cette surface plutôt plate, ces travaux ont duré près de deux ans ! Avec des camions qui sortaient de jour comme de nuit, ce qui est invraisemblable… d’autant plus que ce sont ensuite des entreprises locales qui ont élevé murs et toits en quelques mois seulement… Des fondations normales ne nécessitaient nullement un tel temps pour la première phase des travaux !

— Les voisins dont tu parles n’ont rien vu ?

— Tout avait été clos de palissades opaques, et le terrain était déjà gardé vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Les gens ont supposé que la technologie de ce domaine sensible demandait des aménagements sophistiqués dont personne n’a une idée précise…

— C’est en effet étrange !

— D’autant plus étrange que j’ai eu ensuite une conversation avec des personnels de la mairie. Il n’était pas bien difficile de les faire parler durant la pause de midi, en leur offrant quelques verres dans un bistro proche du “ Municipio ”, la mairie, si tu préfères… C’est comme ça que j’ai appris qu’ “ IntechPlus ” a déboursé des sommes considérables pour s’installer à cet endroit, alors qu’il y a plus bas des terrains à prix bradés dans la zone industrielle, et qui offraient une surface largement comparable. Depuis, “ IntechPlus ” verse chaque année plusieurs dizaines de milliers d’euros à la commune, c’est-à-dire bien plus que la redevance normale !

— Et à quel personnage richissime appartient cette “ IntechPlus ” ?

— Là, c’est le plus grand mystère ! Apparemment, “ IntechPlus ” est une filiale d’une filiale d’une filiale, dans un montage en poupées russes, avec des ramifications dans un peu tous les paradis fiscaux de la planète, ce qui est éminemment suspect !

— C’est le moins qu’on puisse dire ! Mais ça ne nous avance guère…

Perplexe, Roger Plantier hocha gravement la tête puis chercha les yeux du jeune homme :

— Et toi ? Qu’est-ce qui t’a amené à avaler tous ces kilomètres ?

Sylvain se redressa pour répondre :

— Il n’y avait pas une demi-heure que nous nous étions séparés que la Fiat qui nous a conduits ici malgré elle est ressortie de cette zone mystérieuse…

— Et tu as réussi à la filer jusqu’aux monts Sibyllins ?

— Pas vraiment, j’avais trop peur de me faire repérer ! Mais les occupants ont parlé en italien de leur destination vers un parc animalier dans la région de Norcia…

— Tu as pu les entendre ?

— Oui, parce que le prof avait caché son stylo mouchard dans la voiture…

— Sacré Marcel ! Ce vieux n’en finira pas de nous étonner…

— Connaissant la destination de la Fiat, je n’ai donc pas tenté de la suivre au parechoc, mais j’ai confondu Parco Nazionale et Parco degli animali et je me suis pointé à Visso. Là, on m’a expliqué que le parc était une réserve naturelle et qu’il n’abritait aucun zoo. Le seul assez proche qu’on m’a indiqué se trouvait en dehors des limites de la zone protégée, dans une petite ville : Pretare…

— Et tu t’y es rendu…

— Exactement ! Mais j’ai été choqué de voir l’état du village quatre ans après le tremblement de terre : il y a encore des pâtés de maisons qui ne sont que tas de ruines… Une véritable désolation !

— C’est vrai que c’est triste… et que les promesses de reconstruction faites au lendemain du sinistre se font souvent encore attendre !

— Là, on a pu me donner l’adresse de ce parc, qui se fait appeler “ Natura Selviaggia ” et qui se trouve un peu au nord de la bourgade et juste en face du mont Vettore. Il n’y avait que cinq à six voitures de touristes sur le parking, pas plus, et j’ai cru que c’était parce que la région était boudée à cause du séisme qui l’a ravagée… Mais j’ai su de la bouche d’une charmante hôtesse d’accueil que c’était la politique de la maison de ne faire aucune publicité. Pour la quiétude des animaux, paraît-il ! En fait, c’est la volonté du riche mécène qui subventionne le site, et dont nul ne connaît l’identité…

— C’est en effet bizarre ! Comme si ce parc n’était qu’un écran de fumée pour dissimuler d’autres activités…

— C’est bien ce que j’ai pensé ! J’ai donc effectué une visite des lieux en prenant tout mon temps pour que ma venue ne paraisse pas suspecte, et c’est vrai qu’il y a beaucoup d’animaux de toutes les régions du monde, qui semblent tous en bonne santé et particulièrement bien dans les secteurs qui leur sont réservés… Mais c’est tout au fond du domaine que j’ai vu ce qui m’intéressait : des bâtiments pratiquement cachés au cœur des arbres et isolés par des grilles et des barrières surveillées. Et, surtout, avec, garée devant, la Fiat de nos cocos ! Ce qui accrédite bien le lien entre ton “ IntechPlus ” et mon “ Natura Selviaggia ”…

Les deux hommes s’accordèrent un moment de réflexion, puis le commissaire repoussa son siège et s’en arracha en bougonnant :

— Mais ce n’est pas tout ! Moi, j’ai une faim d’ogre, depuis que je t’attends…

— On peut manger ici, non ?

— J’ai plutôt envie de me dégourdir les jambes… Et puis, je serais plus tenté par un bon restaurant que par la cuisine de l’hôtel !

— Comme tu voudras…

— Allez, laisse ta Peugeot ici, tu as assez roulé pour aujourd’hui !

En s’éloignant de “ L’Oasi dei Apostoli  ” en direction d’Orvieto, Sylvain se plut une fois de plus à contempler la ville érigée sur son piton rocheux :

— Quelle vue magnifique, que toutes ces vieilles maisons hérissées et perchées au sommet de leur rocher ! Et surtout chargées d’Histoire, d’après ce que j’en ai vu à notre arrivée…

— C’est vrai… Un haut lieu qui remonte jusqu’aux Étrusques, qui a servi de résidence à une flopée de papes, avec une cathédrale réputée être une des plus belles du pays, et des quartiers médiévaux tout à fait typiques qui valent le détour. Tu devrais profiter de notre présence ici pour découvrir tout cela, non ?

— Je ne dis pas que ça ne me tenterait pas, mais il n’en est pas question avant que nous ayons résolu notre énigme et retrouvé Chloé et ses confrères !

— Bien, bien… Alors, plutôt que de galérer à essayer de nous trouver une place là-haut, je vais me garer en bas, dans le grand parking prévu à cet effet !

— Pourquoi pas ? Marcher un peu ne nous fera pas de mal !

— Eh ! Garçon… tu dis ça parce que tu es jeune ! Moi, je pensais plutôt au funiculaire…

— Ah ! Il y a donc un…

— Mais, oui, bien sûr ! Et il a même plus de cent trente ans…

— Tu crois que c’est vraiment sûr, avec des câbles aussi vieux ? plaisanta Sylvain.

— Pff… Après son arrêt dans les années soixante-dix, il a été remis en service en 1990 avec une propulsion moderne !

— Dis… tu en sais, des choses ?

— Je connaissais un peu les lieux, mais depuis ce matin que je vais et viens d’un quartier à l’autre, ma recherche ne m’a pas empêché de me renseigner un peu… Tu comprends, avant de parler avec des Orviétans de l’objet de notre enquête, mieux vaut nouer le contact en évoquant les charmes de leur ville : ensuite, ils sont intarissables !

Ils n’eurent guère à attendre la navette rouge à ligne blanche qui pouvait accueillir soixante-quinze passagers, mais qui à cette heure-là était loin d’être surchargée. Un trajet d’environ deux minutes, et ils se retrouvèrent Piazza Cahen, avant de suivre le cours Cavour, d’abord arboré, puis pavé. Ils passèrent devant plusieurs trattorias et pizzerias puis, comme Roger n’avait guère envie de faire des kilomètres et des kilomètres, ils optèrent après deux ou trois cents mètres pour “ L’Antica Cantina ”, en bordure d’une placette. Le commissaire avait du flair, car ils se régalèrent. Entrées, umbricellis aux truffes, et lapin au fenouil… La patronne assurait le service et la conversation aussi bien en italien qu’en français, et elle n’était guère avare de détails lorsqu’on lui parlait des beautés de sa cité ! Roger Plantier en profita pour témoigner de son admiration pour la cathédrale del Duomo et les restes de la nécropole étrusque, et la brave femme évoqua à son tour les mystères de la ville souterraine. Après un dessert, ( tiramisu oblige ), ils décidèrent de rejoindre leur hôtel, Sylvain se disant passablement éreinté par sa journée :

— Il me tarde de m’allonger sur mon lit ! J’ai les jambes en compote…

— Je te comprends : les routes de montagne sont étroites et harassantes ! Quant à moi, j’avoue aussi que je serai heureux de réintégrer ma chambre…

* * *

*

Qu’il est difficile de trouver le sommeil quand trop d’idées se bousculent sous le crâne ! Sylvain désespérait de pouvoir s’endormir et se tournait et se retournait sur son lit, le cerveau en ébullition. Depuis qu’il avait été chloroformé, les événements s’étaient précipités, et cette dernière journée avait été riche d’informations nouvelles qui ne faisaient que compliquer les choses… Comment ne pas être anxieux face à une machination dont il ignorait tout des rouages et engrenages ? En fermant les yeux, des flashes de visions diverses se percutaient et s’émiettaient. Les lignes blanches de l’autoroute qui défilaient à une vitesse folle. Le long cou d’une girafe qui se penchait sur lui, le sourire de l’aubergiste de Pretare, la Fiat grise qui filait et disparaissait de sa vue, des maisons effondrées, et la fière cité d’Orvieto sur son socle dans le soleil couchant… Le jeune homme se redressa d’un coup sur sa couche, le front en sueur, puis il se leva pour foncer récupérer dans sa sacoche son ordinateur portable. Vite, il se connecta sur Internet et fit une rapide recherche sur plusieurs sites touristiques… Puis, soudainement excité, il se rua vers la porte, traversa le couloir, et alla cogner à celle de Roger. Il dut tambouriner près d’une minute pour voir le géant venir lui ouvrir, en caleçon et les yeux ébouriffés de sommeil. Et ce fut d’un ton peu amène qu’il grogna :

— Mais qu’est-ce qui te prend, à deux heures du matin ? Tu es malade, ou quoi ?

Sans tenir compte des récriminations prévisibles du commissaire, Sylvain se précipita dans la pièce en s’exclamant :

— Je crois que j’ai compris !

— Mais compris quoi, à la fin ? Ça ne pouvait pas attendre demain ?

— J’ai compris pourquoi “ IntechPlus ” s’est installé ici, à Orvieto, et pas ailleurs ! Une simple question de géologie…

— Tu es sûr que tu ne délires pas ? T’aurais pas ingurgité un peu trop de ce Chianti Classico, durant le repas ?

— Assieds-toi, et écoute-moi, bon Dieu ! Tu sais qu’Orvieto est une ville bâtie sur du tuf volcanique d’une épaisseur de plusieurs dizaines de mètres ?

— Et c’est pour ça que tu me réveilles ? s’indigna le policier, hors de lui. Nous en avons même parlé hier ! Tout le sous-sol de la ville grouille de cavités, et tout le monde le sait !

— Oui, mais j’ai tenu à en savoir plus ! Cela a commencé avec les Étrusques, puis les Romains, puis au moyen-âge, et jusqu’à une époque plus récente… Le sous-sol abrite un vaste réseau de grottes, de tunnels et de puits datant de toutes les époques. Escaliers, caves, galeries, salles superposées, passages secrets, c’est un véritable fromage de gruyère ! Les spéléos ont dénombré jusqu’à mille deux cents cavités, certaines ayant servi à capter les eaux de surface, d’autres à la stocker ou l’acheminer, d’autres de voie d’évacuation en périodes troublées, d’autres encore d’écurie à cheval, de pressoir à huile ou de pigeonniers…

— Et tu vas me servir longtemps le guide “ Michelin ” ?

— Tu n’as pas compris, Roger ! La géologie, je te dis : la géologie… Pourquoi tout ce monde souterrain sous la ville ? À cause du tuf, bien sûr : une roche tendre et friable idéale pour être creusée sans des efforts colossaux ! Alors, j’ai consulté la carte géologique, et il se trouve que la strate de tuf qui supporte la ville, si elle a subsisté à l’érosion pour en faire ce promontoire qui domine la plaine environnante, conserve encore son pendant sur la colline où se sont installés nos loustics… À une hauteur tout à fait similaire à celle d’Orvieto, ce qui leur a offert l’occasion de creuser eux aussi une structure profonde et enfouie en toute discrétion, pour y accueillir, dans un but encore inconnu, les recherches en biologie génique cellulaire et moléculaire auxquelles sont contraints tous les savants en ce domaine qui ont été enlevés jusqu’ici ! C’est clair, non ?

Le policier ne songea plus à vitupérer, et il se mit à arpenter la chambre, en petite tenue et en admettant à haute voix :

— Ça se tient, après tout ! Et voilà qui expliquerait le temps considérable passé à préparer le terrain avant la construction, ainsi que le va-et-vient de camions, même la nuit…

— Comme en Turquie, en Cappadoce, où l’on a repéré environ deux cents de ces villes souterraines qui étaient autrefois reliées par des tunnels… Certaines comportaient jusqu’à dix-huit niveaux, mais peu ont été entièrement explorées ! Et beaucoup ne sont sans doute pas encore découvertes : la dernière répertoriée ne l’a été que l’année dernière…

— Oui, oui… Et c’est sans doute pour cela que le mouchard de la valisette de notre cher professeur Griveau a cessé d’émettre dès qu’il s’est retrouvé sous terre ! Heureusement qu’il a pensé auparavant à dissimuler son stylo-espion dans la voiture. Que ce soit wifi ou Bluetooth, rien ne passe du sous-sol à la surface et vice-versa… Finalement, tu as bien fait de m’arracher à mes draps : enfin quelque chose qui avance, dans cette enquête !

— Ouf ! soupira le jeune homme. Je crois que je dormirai mieux, maintenant, après cette découverte…

— Peut-être, mais pas tout de suite, mon ami ! protesta Roger Plantier, le minibar de la chambre est bien garni, et il nous faut fêter ça…

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Même si le reste de la nuit lui avait été réparatrice, Sylvain ne souhaita pas traîner au lit et il se força à se lever de bonne heure. Après un passage prolongé dans la salle de bain, il se sentit de nouveau en pleine forme, prêt à avaler son petit-déjeuner avec un appétit pantagruélique… Sans surprise, il découvrit Roger Plantier déjà installé à une table, la tasse de café devant lui et le journal “ La Reppublica ” déployé devant le nez. À l’approche du jeune homme, il replia son quotidien et s’exclama :

— Ah ! Te voilà ? Je n’aurai donc pas besoin de te tirer du lit comme tu l’as fait avec moi cette nuit…

— Excuse-moi ! Tu ne m’en veux pas, au moins ?

— Bien sûr que non, grand benêt ! D’autant plus que ton hypothèse me semble de plus en plus crédible… Même si elle n’explique pas le lien étrange qui existe entre ce site de production de puces et de circuits électroniques, et un parc animalier situé à environ soixante kilomètres à vol d’oiseau, mais pourtant à environ deux heures et demie de route !

Sylvain engloutit un croissant en deux bouchées puis demanda :

— Il va nous falloir en savoir plus… As-tu une idée sur le programme du jour ?

Le commissaire haussa les épaules :

— Pas vraiment. Je crois qu’il faut tout d’abord confirmer nos impressions, et vérifier tous les éléments en notre possession : c’est le préambule à toute enquête !

— Et si je retournais dans la région de ce parc ?

— Qu’y ferais-tu de mieux qu’hier ? Tu ne maîtrises pas la langue et tu n’y apprendras guère plus de choses que ce que tu sais déjà. Non : pour cela, il vaudra mieux que je sois avec toi ! Disons demain ou après-demain, nous verrons bien…

— Et aujourd’hui ?

— Aujourd’hui, chasse aux infos et aux bavards !

— C’est à dire ?

— Tout d’abord, nous rendre à Pérouse au siège du “ Corriere dell’ Umbria ” : à l’époque, la presse a forcément évoqué la construction de cet ensemble ! Ensuite, ici même, parler avec les gens de la rue : à tort ou à raison, là aussi ça a dû faire jaser… Nous partirons dès que tu auras fini de dévorer.

— Eh, doucement ! Je prendrais bien un autre café, moi… Tu en veux un aussi ?

— Non, non… J’en ai déjà avalé trois !

* * *

*

Roger avait tenu à prendre le volant, et au bout de quelques minutes Sylvain remarqua :

— Tiens ? C’est la même route que j’ai prise hier… Sur la gauche, on va longer un lac.

— Oui, il lago di Corbara, le lac de Corbara… Puis, au niveau de Todi, avec l’autoroute filant plein nord, il ne nous faudra guère plus d’une demi-heure pour arriver à notre but. Je me suis renseigné, l’agence se trouve à quelques pas de la gare…

Le voyage se poursuivit sous un soleil déjà vif, et le jeune homme apprécia sa position de passager, car il pouvait ainsi mieux apprécier la région qu’au volant comme la veille. Il aimait à perdre ses yeux dans la campagne environnante, trouvant dans cette contemplation muette un apaisement qui occultait un peu de son esprit son souci pour Chloé. Non qu’il l’oubliât, mais la vue de ces paysages lui conférait un calme dans lequel il puisait une énergie renouvelée… Après Todi, depuis l’autoroute, le trajet filait au travers d’une plaine interminable, avec pour horizon, dans les brumes, de faibles plateaux étagés. Des prairies et des champs, des vignes et des plantations d’oliviers ou d’arbres fruitiers… Enfin, sur la droite, des paysages plus vallonnés avant d’aborder un tunnel, une voie arborée et, presque d’un coup, la ville !

— Et voici Perugia ! Plus de cent cinquante mille habitants… Connue pour ses remparts autour du centre ancien, son palais médiéval et sa cathédrale gothique !

— C’est bizarre, s’étonna Sylvain. D’ordinaire, les agglomérations de cette importance ont à leur périphérie une pléthore de centres commerciaux et de zones industrielles ! Mais là, rien…

— Tout dépend de quel côté on arrive !

— Tu veux que je programme le GPS pour aller vers la gare ?

— Non, non, inutile ! J’ai déjà eu l’occasion d’y venir…

Comme un vieil habitué de la ville, il n’hésita pas et trouva facilement une place au parking de la gare :

— Pas besoin d’autobus, c’est juste à côté…

Il ne leur fallut en effet que quelques minutes pour parvenir devant les locaux du “ Corriere dell’ Umbria ”. Un bâtiment moderne à étages avec une façade aérée de larges surfaces vitrées…

Roger Plantier fit une fois de plus preuve de sa maîtrise de la langue et s’exprima comme un Italien de souche. Aussi furent-ils accueillis tous deux avec amabilité. À la demande du policier de consulter les archives des numéros des années précédentes, le préposé leur proposa d’user des pages numérisées, ce qu’il accepta volontiers malgré sa réticence envers l’univers informatique. Il savait que c’était infiniment plus pratique, et la meilleure façon de ne pas détériorer les originaux. Dans une petite salle où trônait une demi-douzaine d’écrans, il s’installa devant l’un d’eux et entreprit sa recherche, en demandant de temps à autre à Sylvain la manière la plus adéquate pour jongler avec la souris et les touches du clavier…

— Bon… Si j’en crois ce que l’on m’a dit, commençons par 2012 !

— Et limite-toi à la rubrique locale Orvieto…

— C’est ce que je fais… Mais ça risque de durer longtemps : jusqu’à aujourd’hui, ça doit faire des milliers de pages à consulter !

— Pas si sûr : avec la numérisation, tu dois avoir un programme de recherche ! En cochant les années qui nous intéressent et en tapant par exemple “ Orvieto, permis de construire ”, ça devrait aller plus vite, non ?

— Essayons… Ah, oui ! Regarde : en date du 18 mars 2012… Sous le nom de “ MicroTek ” !

— Tape “ MicroTek Orvieto ”, alors…

— Voilà… Ça nous reporte au 2 juin : Inizio dei lavori sul nuevo complesso di microelettronica di… Excuse, Sylvain : début des travaux du complexe de microélectronique d’Orvieto.

— J’avais compris, mais ça ne nous apprend rien. Cherchons plus loin !

Durant deux heures, ils s’acharnèrent sur cet écran, et Sylvain prenait soin de noter scrupuleusement tout ce qui lui paraissait important. En particulier toute une série d’articles polémiques écrits par une journaliste du nom de Paola Sereni, qui s’insurgeait contre cette implantation pour des raisons écologiques d’abord, puis qui s’étonnait d’une part de la lenteur des travaux, d’autre part de l’ambiance mystérieuse d’un site ainsi protégé, avant même son ouverture, par une armée de vigiles et de barrières infranchissables.

— Tu vois, Sylvain, cette nana m’intéresse… déclara le commissaire en éteignant l’ordinateur. Car je voudrais savoir pourquoi, dès qu’elle a tenté fin 2014 de remonter jusqu’au véritable patron à la tête de cette gigantesque structure, après quelques enquêtes durant lesquelles elle s’efforçait de démêler l’écheveau du montage juridique et financier aboutissant à “ IntechPlus ”, son nom n’est plus apparu dans le journal. Et il n’y a plus eu aucun papier sur le sujet, sauf pour se féliciter des créations d’emplois et de la renommée que cette société apportait à la ville ! Aussi, avant d’aller manger, je vais essayer de me renseigner à l’accueil…

Avant de prendre congé, Roger entama posément une conversation avec l’homme qui semblait régner sur le hall d’entrée. À la grande surprise de Sylvain, cet entretien se prolongea plusieurs minutes, après lesquelles le policier le rejoignit avec un grand sourire :

— Une petite discussion qui n’a pas été vaine ! Figure-toi que cette petite journaliste débutante, fort appréciée de tous mais encore assez peu expérimentée malgré des débuts prometteurs, a démissionné du jour au lendemain en février 2015. Et personne n’a compris comment ni pourquoi son nom est réapparu au bout d’une semaine dans les colonnes du “ Messaggero ”, le quotidien le plus lu de Rome : une place convoitée par tous ses confrères bien plus rodés qu’elle, et pour qui ce poste est considéré comme une consécration ! Oui, oui, il y a quelque chose d’un peu louche, là-dessous…

— Corruption et dessous de table, sans doute…

— Peut-être… Ou alors promotion canapé ? Je crois qu’il faudra la rencontrer pour nous en assurer ! Ça nous fera un but pour demain : Rome n’est qu’à une heure et demie d’Orvieto, par l’autoroute.

— Eh, bien, on en aura fait, des kilomètres, depuis quelques jours !

— Bof ! Ça finira de roder la Peugeot neuve de ta copine…

* * *

*

De nouveau devant la gare, Sylvain leva la tête pour admirer sur la colline qui lui faisait face l’agglutinement de maisons du quartier historique, ce qui fit sourire son ami :

— C’est vrai que le vieux Pérouse ne manque pas de charmes, mon ami ! Des murs d’enceinte étrusques et médiévaux, des ruelles étroites au cœur de bâtisses vénérables, et une kyrielle de basiliques et d’églises… Mais nous ne sommes pas là pour jouer les touristes, ce que malheureusement je regrette…

— Je ne le sais que trop bien !

— Alors, pas question de rêver… Allons contenter nos estomacs au plus près ! Et le gars du “ Corriere ” avec qui j’ai taillé un bout de bavette m’a conseillé un petit resto qui se trouve juste en face, de l’autre côté de la voie ferrée. On peut y aller à pied en moins de trois minutes, et ça s’appelle “ L’Osteria Mangiafuoco ”…

— Ça voudrait pas dire “ mange-feu ”, par hasard ?

— Bonne déduction, l’ami ! Ce n’est pas pour autant que la sauce y est forcément outrageusement pimentée pour les palais sensibles… Le bonhomme m’a assuré que c’était délicieux, abondant, que le patron et le personnel étaient charmants, et que l’addition était plus que légère !

— Tout à fait ce qu’il nous faut…

L’agent de l’accueil n’avait pas menti, et le commissaire et son jeune protégé ressortirent le ventre plein, agréablement surpris par cette halte gourmande :

— Les pommes de terre aux truffes et la tagliata aux cèpes étaient extraordinaires ! Et la viande succulente…

— Comme quoi il est parfois bon d’écouter les conseils des gens du cru ! Mais je crois qu’il n’est pas nécessaire de nous éterniser à Pérouse… Nous avons bien mieux à faire en retournant à Orvieto !

— Ah ? Et pourquoi ?

— Pour nous faire confirmer ce que nous avons trouvé ce matin, bien sûr ! Ensuite, nous aviserons…

— Alors, en route ! Tu reprends le volant ?

— Je préférerais que ce soit toi, ça me permettra de digérer tranquillement !

Digérer ? Sylvain s’aperçut vite que le terme était faible, car le commissaire, au bout de quelques kilomètres, piqua de la tête et se mit à ronfler, bercé par le ronronnement du moteur et le roulement des pneus sur le bitume. Le jeune homme ne put s’empêcher de sourire, et il effectua le trajet sans encombre avant de réveiller son ami :

— Eh, Roger ! On rentre à l’hôtel, où est-ce que tu préfères aller en ville ?

Le policier cligna des paupières, puis répondit comme s’il ne s’était jamais assoupi :

— À Orvieto, bien sûr… Ce n’est pas le moment de lambiner ! Je suis sûr que l’installation un peu bizarre d’“ IntechPlus ” sur le territoire de la commune a dû faire beaucoup jaser, à l’époque… Ce ne doit pas être très difficile de faire remonter ces souvenirs à la surface, moyennant de bons sourires et quelques verres offerts !

* * *

*

Comme la circulation était problématique dans les rues étriquées de l’antique cité, ce fut en piétons qu’ils se dirigèrent vers le centre de la vieille ville. Sur la Piazza della Reppublica, Sylvain resta un moment avec Roger, puis, ne comprenant pas un mot de ce qu’il disait en abordant quelques passants, il se décida à visiter un peu la ville :

— J’ai besoin de me dégourdir les jambes… Je vais en profiter pour faire connaissance avec les richesses de cette cité perchée.

— Tu as bien raison… Donnons-nous rendez-vous dans deux heures, alors ! Tiens, par exemple dans ce bar qu’on voit d’ici, sur le corse Cavour, le cours Cavour si tu préfères : au “ Montanucci ”…

— C’est d’accord ! À tout à l’heure…

Sous le soleil ardent, le jeune homme prit un plaisir tout particulier à déambuler d’une ruelle à l’autre, comme si cette promenade faisait retomber en lui toutes les tensions accumulées depuis des jours. Les angoisses. Les énigmes insolubles… Et malgré tout l’espoir, l’espoir de démêler l’écheveau d’un mystère qui le dépassait, tout autant qu’il dépassait la sagacité du commissaire Plantier… En quittant son ami, il avait admiré, en bordure de la place, le clocher de l’église Sant’Andrea, une haute tour crénelée à faces décagonales avec régulièrement des ouvertures en double cintre. Ne plus penser qu’à se balader, dans le labyrinthe des venelles pavées souvent si étroites qu’une petite voiture ne pouvait y circuler, s’arrêter devant des porches ouvragés, emprunter des passages voûtés, jeter un regard sur les nombreux édifices religieux, puis s’arrêter en pleine lumière devant la cathédrale du Duomo, tout au sommet de la colline… Un édifice qui dominait tous les environs ! Si Sylvain n’était guère attiré par les lieux de culte, il n’en fut pas moins impressionné par la grandiose façade en triptyque d’architecture gothique, les trois portails ouvragés, l’immense rosace, et la riche décoration très colorée des mosaïques. Il n’y entra pourtant pas, préférant continuer à errer au hasard, de palais en ruelles sombres, d’ateliers d’artisans en tours chargées de siècles. Tout en cheminant, il fut surpris par le calme de la ville : ici, les gens semblaient paisibles, aimables et quelque peu indolents… Les habitants d’Orvieto n’étaient-ils pas fiers d’appartenir à une région qui se targuait ouvertement des vertus de la lenteur ? Jetant un œil à sa montre, il sursauta :

— Diantre ! C’est presque l’heure de rejoindre ce brave commissaire… Espérons que je ne vais pas me perdre pour retrouver le lieu de rendez-vous. Comment, déjà ? Ah, oui : le bar “ Montanucci ”…

De fait, en entrant dans l’établissement, il y découvrit le policier déjà attablé devant une boisson sombre. Il s’assit face à lui en demandant :

— Qu’est-ce que tu bois ?

— Un Rosso Antico ! Mélange de vins cuits et d’un cocktail de plus d’une trentaine d’herbes aromatiques… À la fois doux et amer : il y avait longtemps que je n’en avais goûté !

— Je vais donc me laisser tenter… Mais dis-moi : as-tu appris quelque chose de nouveau ?

— Un peu…

— Mais encore ?

— Toujours aussi impatient, hein ? Eh bien, comme nous nous y attendions, l’installation de ce site n’a pas été sans susciter des remous ! Les défenseurs de l’environnement d’abord, mais comme l’emplacement choisi par “ IntechPlus ” restait noyé dans les arbres, cela n’a finalement pas causé trop de problèmes… Non, les gens ont plutôt été intrigués par le nombre de camions de gravats et de déblais qui sont sortis du chantier durant des mois et des mois. Au point que certains ont même craint qu’il s’agissait là d’un pillage de site étrusque souterrain ! Des dizaines de milliers de tonnes ont ainsi été déversées pour remblayer l’emplacement d’une zone commerciale, à proximité de l’autoroute…

Sylvain reposa son verre après avoir lampé une gorgée de son apéritif :

— Hum ! Surprenant, mais goûteux… Et après ?

— Les gens ont ensuite été étonnés par les cohortes de camions, dont les logos laissaient supposer qu’ils acheminaient des matériels de haute technologie. Dans un sens, c’était plutôt normal… jusqu’à l’ouverture de la production, où les employés recrutés dans la région ont pu constater que, s’il y avait bien des machines et des structures informatisées, cela ne justifiait pas pour autant une telle abondance de livraisons durant des mois !

— Ah, ah ! L’essentiel de ces appareils de haute technologie doit se trouver dans les mains de nos chercheurs, à des mètres et des mètres sous terre…

— Sans doute ! Car j’ai rencontré un chauffeur qui livre tous les jours les aliments pour la cuisine, à destination des employés mangeant à la cantine de l’établissement. Or, s’il n’y en a qu’une vingtaine ou une trentaine à déjeuner sur place, la quantité quotidienne d’aliments qu’il décharge pourrait en nourrir largement plus… Enfin, un brave homme m’a confié que sa femme travaillait chez “ IntechPlus ”, et qu’on y fabrique bien des composants électroniques de grande qualité, mais pour une production somme toute modeste par rapport aux géants de l’informatique ! Le pauvre se demandait si l’entreprise tiendra encore longtemps sans faire faillite… Il pense que les responsables misent sur ce qui se fait dans un bâtiment secret, tout au fond de la zone, où des spécialistes de pointe sont censés élaborer une intelligence artificielle révolutionnaire.

— Plus qu’un rideau de fumée, c’est donc bien là un véritable brouillard opaque qui cache des activités bien plus discutables dans le domaine du tripotage des gènes… C’est tout à fait ce que nous pensions ! Et personne ne sait qui peut bien être à la tête de ce montage ?

— Personne ! Le “ Corriere dell’ Umbria ” avait bien commencé à tenter de percer le voile de ce mystère, mais les articles se sont soudain arrêtés, comme nous le savions déjà, avec le départ de la journaliste qui s’occupait de l’affaire…

— Et que nous irons voir demain ?

— À condition qu’elle veuille bien nous recevoir. Nous n’allons pas nous rendre à Rome sans rendez-vous ! Il faudra que je lui téléphone dès ce soir : j’ai trouvé son numéro en consultant Internet sur mon téléphone portable…

— Quel exploit ! s’exclama Sylvain en plaisantant.

— Ne te moque pas ! Et pensons donc à rentrer : nous mangerons à l’hôtel, ce qui nous permettra de nous coucher tôt… Car j’ai hâte de rencontrer cette Paola Sereni : Dieu sait ce qu’elle avait trouvé, pour abandonner ainsi une enquête plutôt banale en échange d’une carrière en or dans le plus grand quotidien de Rome !

— Espérons que nous en saurons plus demain à la même heure !

— Espérons…

 

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Réveillés de bonne heure, les deux amis avaient pris la route aussitôt après avoir avalé une solide collation matinale, durant laquelle le jeune homme s’était informé :

— Alors ? Cette petite gratte-papier a-t-elle accepté de nous rencontrer ?

— Bien sûr… Et, à ma demande, pas dans la salle de rédaction, mais de façon plus discrète !

— Et qu’as-tu bien pu lui raconter pour la persuader ?

— Que j’avais des documents confidentiels à lui faire part, concernant d’importantes corruptions au niveau de la mairie de Rome, et que je tenais pour ma sécurité à demeurer incognito…

— Gros menteur, va…

Sylvain s’était installé au volant, et l’autoroute filait en déroulant de longues lignes droites parfois rectifiées par de larges courbes, et les kilomètres se déroulaient au sein de paysages plats et plutôt champêtres. Au loin, se devinaient des reliefs plus marqués, alors qu’en approchant de la capitale la plaine se bosselait de faibles collines boisées. Roger était resté silencieux depuis le départ, comme plongé dans de profondes réflexions. Le jeune homme le tira de sa torpeur en lui demandant, alors qu’il s’arrêtait à un péage :

— S’il n’y a qu’une heure et demie de route, nous aurions pu partir plus tard. Le rendez-vous avec la demoiselle n’est qu’à dix heures !

— Peut-être… Mais tu ne connais pas Rome : la ville est congestionnée par le trafic automobile, et les bouchons y sont légion ! Mais, puisque tu en parles, tu t’arrêteras à la prochaine station essence pour que nous échangions nos places…

— Pourquoi ? Avec le G.P.S, je devrais arriver sans problème à ta via del Tritone !

— Oui, mais dans combien de temps ? Moi, je sais comment éviter nombre d’encombrements, ce que ton écran ne t’indiquera certainement pas…

— Tu connais donc bien la capitale ?

— Tu sais, depuis des années, je prends mes vacances en Italie ! Enfin, quand le service me le permet… Je suis venu régulièrement à Rome, et j’ai appris à y circuler comme un vrai Romain. Tiens : un panneau annonce une station “ Agip  ” dans quelques kilomètres, au niveau de Salaria. Tu pourras y faire le plein, et moi je prendrai les rênes…

Le trajet se poursuivit en ligne droite, puis s’infléchit alors que commençaient à apparaître des aires où se bousculaient des centaines de voitures, ici certaines vouées à la casse et, plus loin, d’autres, neuves et en attente de livraison. Des surfaces commerciales. Des zones industrielles… Alors que se produisaient les premiers ralentissements, Roger quitta les axes principaux pour s’engager dans les quartiers périphériques de la grande agglomération. Avec une habileté surprenante, il se dirigea de carrefour en carrefour jusqu’à rejoindre assez rapidement le centre de la cité.

— Et voilà, nous voici dans le premier arrondissement. Pas loin du Colisée, du Panthéon, de la basilique papale et de la fontaine de Trévise ! Mais, pour le tourisme, tu attendras encore un peu… Espérons seulement pouvoir nous garer assez facilement, car nous arrivons via del Tritone. Et j’ai fait en sorte de la prendre du bon côté, parce qu’elle est en sens unique !

— Eh ! Là : “ Il Messaggero ”…

Le stationnement étant interdit sur la voie, Roger tourna aussitôt à gauche et roula à faible allure le long de la via Francesco Crispi, avant de pousser une exclamation de joie en voyant une place libre au sein des véhicules garés en épi sur un des côtés de la rue :

— Quelle chance ! On doit être bénis des dieux…

Descendus de la 508, ils négligèrent les locaux du journal et filèrent le long de la grande artère. Tout en marchant, Roger téléphona à Paola Sereni pour la prévenir de leur arrivée, et Sylvain demanda :

— Et où allons-nous, comme ça ?