Robert Burns. Vol. 1, La Vie
Qu’enfiler des balivernes ensemble par des rimes
Sans rien faire
Qu’enfiler des balivernes ensemble par des rimes,
Pour faire chanter des sots.
Si j’avais seulement écouté les bons avis,
Je pourrais aujourd’hui être un gros bonnet aux marchés,
Ou entrer fièrement dans une banque et régler
Mon compte-courant;
Tandis qu’ici, à demi affolé, mi-nourri, mi-vêtu,
Voilà toute ma richesse[250].
[Note 250: The Vision.]
Rencontre singulière: c’est, presque dans les mêmes termes, la plainte du pauvre Villon:
Bien sçay se j’eusse estudié
Ou temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes moeurs dédié,
J’eusse maison et couche molle!
Mais quoy! je fuyois l’escolle,
Comme faict le mauvays enfant,
En escrivant ceste parolle,
À peu que le cueur ne me fend[251].
[Note 251: Villon. Grand Testament, XXVI.]
C’est le cri, proféré tout haut ou tout bas, de ceux qui ont gaspillé leurs premières années en billevesées et brûlé leur poudre aux moineaux, au lieu de viser un bon gibier substantiel. «Mais quoy!» est-il si raisonnable après tout? Cela avancerait bien le pauvre Villon d’avoir été un bourgeois dodu, calfeutré «lez ung brasier, en chambre bien nattée» avec dame Sydoine. Vaut-il pas mieux avoir fait la ballade des Dames du Temps jadis? Et en admettant qu’il n’en sache plus rien lui-même à l’heure qu’il est, n’est-ce pas un plaisir aussi doux de goûter ses propres vers que de «boire ypocras à jour et à nuytée[252]». Ainsi de Burns. Quand il serait devenu fermier cossu et qu’il aurait eu un crédit à la banque, vaut-il pas mieux qu’il ait fait la Vision et vécu pauvre? Et quel jour de marché ou de vente lui aurait jamais procuré une fête intérieure comme celles qui ont réjoui son âme?
[Note 252: Id. Ballade intitulée: _Les Contredits de
Franc-Gontier._]
Mais en ce soir d’hiver où les reproches lui bourdonnaient dans la tête, il n’en était pas là. Sur le moment, il se fâche, il s’emporte contre lui-même, il se dit des injures, lève le poing tout prêt à faire quelque serment imprudent de ne plus rimer:
Je m’agitai, murmurant «imbécile, idiot»,
Et je levai en l’air ma main durcie,
Pour jurer par le toit semé d’étoiles,
Ou par quelque antre serment imprudent,
Que désormais je serais à l’abri des rimes,
Jusqu’à mon dernier souffle.
Les paroles funestes lui viennent, quand tout à coup quelque chose d’extraordinaire se passe. La porte s’ouvre et une femme apparaît. Les strophes qui annoncent l’entrée de la vision sont parfaites de grâce et de réalité; un autre poète aurait dépeint cette apparition sous la forme d’une allégorie, quelque chose comme une statue de monument public, très majestueuse et très banale. Mais Burns portait le vrai en ses moelles et ses extases elles-mêmes étaient faites de réalité. Aussi c’est une jolie fille qui lui apparaît, modeste, gracieuse et belle, mais, sous ses vêtements féeriques, vivante, une des filles bien prises du pays d’Ayr. Avec un jugement sûr, il a choisi le vrai symbole de sa poésie:
Quand, click! la ficelle tira le loquet,
Et, dgi! la porte alla frapper le mur,
Et je vis, à la flamme de mon foyer
Toute brillante maintenant,
Une jeune fille étrangère, bien prise, jolie,
M’apparaître en plein.
Vous ne doutez pas que je retins mon souhait;
Mon jeune serment à moitié formé fut étouffé;
Je regardais effaré, comme si j’avais été effrayé
Dans quelque gorge sauvage,
Quand, doucement, comme la modeste vertu, elle rougit
Et elle entra.
Des branches de houx, vertes, minces, avec leurs feuilles,
Étaient tordues gracieusement autour de son front;
Je la pris pour quelque muse écossaise,
D’après cet emblème,
Venue pour arrêter ces voeux imprudents
Qui eussent été vite brisés.
Une expression légère, sentimentale,
Était fortement marquée sur sa face,
Une grâce rustique, farouche et fine,
Brillait sur elle,
Ses yeux, même fixés dans le vide,
Brillaient clairement d’honneur.
Sa robe—en tartan brillant—coulait, descendait,
Laissant voir simplement la moitié de sa jambe;
Et quelle jambe! ma jolie Jane
Seule aurait la pareille,
Si droite, si effilée, si bien prise, si nette;
Aucune autre n’en approchait.
On reconnaît bien là l’amateur de beauté féminine, qui ne peut se tenir, en voyant même sa muse, de regarder si elle a la jambe bien faite. Qui sait? Ces fous de poètes seraient peut-être moins épris de la gloire, si à l’origine les hasards du langage en avaient fait un mot masculin.
Par dessus sa robe de tartan, c’est-à-dire de cette étoffe quadrillée qui est l’élément principal du costume calédonien, la jeune inconnue porte un large manteau de couleur verdâtre, dont le lustre est moiré de lumières profondes et d’ombres. Il est orné de broderies étranges qui représentent le pays d’Ayr: on y voit des montagnes, des vagues qui marquent la côte, des fleuves, des villes. Il est parsemé en outre de scènes où figurent ceux qui ont illustré ou défendu ce coin de terre écossaise. En sorte que les plis changeants du manteau montrent tantôt une scène tantôt une autre, et font varier, avec les mouvements de celle qui le porte, les images dont il est brodé.
Tandis que le poète stupéfait la regarde, l’apparition s’adresse à lui. Elle répond du premier coup aux inquiétudes et aux amertumes dont il était assailli; ses paroles ont une douceur chaste et une autorité dont le poète se rend compte. Ce n’est déjà plus la fille au corps gracieux; en un instant, il en est venu à employer des mots qui ne connaissent plus que le respect.
Avec un songement profond, un regard étonné,
Je regardais cette beauté qui semblait céleste:
Un murmure, un battement de coeur me donnait témoignage
D’une parenté secrète;
Quand avec l’air d’une soeur aînée
Elle me salua:
«Salut, mon poète, inspiré par moi,
Vois en moi ta muse native,
Ne te plains plus que ton lot soit dur
Si pauvre et si humble!
Je viens te donner la récompense
Que nous autres accordons.»
Ensuite, elle lui révèle qui elle est. Non sans quelque longueur, elle lui explique qu’elle fait partie de ces bons génies qui allument, dans un pays, toutes les flammes nécessaires pour qu’il vive, se défende et jette son éclat. Les uns suscitent des soldats; les autres des hommes d’État; d’autres des inventeurs, des artisans; d’autres enfin des poètes. C’est à cette classe de génies qu’elle appartient et depuis longtemps elle veille sur son cher poète. Tout le discours qui suit alors devient admirable. Elle lui représente la vie qu’il a vécue. Les jours qu’il voyait tout à l’heure perdus, enlaidis, inutiles, repris par cette parole enchanteresse, repassent devant lui rehaussés, éclairés, dignes de lui, dignes d’elle. Il n’avait vu tout à l’heure que l’envers de sa propre vie; en voici le vrai côté, avec de belles et nobles images, avec son véritable sens. Il écoute dans le ravissement ces mots qui le raniment et le rassurent vis à vis de lui-même:
Coila est mon nom,
Et je revendique ce district comme mien,
Où jadis les Campbells, chefs illustres,
Ont tenu la force et le pouvoir;
J’ai vu poindre ta flamme harmonieuse
À ton heure natale.
Avec des espoirs futurs, j’aimais à regarder
Affectueusement tes petites façons enfantines,
Ton rude ramage, ta phrase carillonnant