Robert Burns. Vol. 1, La Vie
Souvent ton regard silencieux
Nous a vus errer dans nos promenades amoureuses;
Le temps inaperçu s’enfuyait,
Tandis que le pouls luxurieux de l’amour battait fort,
Sous ton rayon aux reflets d’argent,
De voir nos regards s’allumer l’un l’autre[893]».
[Note 893: _Lament, occasioned by the unfortunate issue of a
Friend’s Amour._]
Rien de cela ne paraît, pas un tressaillement. Il eut pour elle une sorte de commisération extérieure par laquelle il la réconforta un peu. Mais le coeur resta insensible. Il arrivait l’âme pleine de l’idée d’une autre femme, cultivée, élégante et encore aimée; le contraste avec cette paysanne pauvre, dont il se croyait délivré, lui fut pénible jusqu’à lui sembler odieux. Il prévoyait aussi de nouveaux ennuis et essaya de se prémunir contre eux. Il eut un mouvement de dépit et de colère. On aurait quelque peine à le croire, s’il n’y avait à ce sujet deux lettres accablantes, que les éditeurs précédents avaient jusqu’ici dissimulées ou tronquées, et que Mr Scott Douglas seul a eu la franchise et le courage de publier.
Le jour même de son arrivée et de sa visite à Jane, il écrivait à Clarinda:
«Maintenant, quelques nouvelles qui vous feront plaisir. En
arrivant ce matin, je suis allé voir certaine femme. J’ai du
dégoût pour elle—je ne puis la souffrir! Tandis que mon coeur me
reprochait cette profanation, j’ai essayé de la comparer avec ma
Clarinda: c’était mettre la lueur expirante d’une chandelle d’un
liard à côté de l’éclat sans nuages du soleil à midi. Ici, une
fadeur insipide, la vulgarité d’âme, des flatteries mercenaires;
là, le bon sens poli, un génie donné par le ciel et la plus
généreuse, la plus délicate, la plus tendre passion. J’en ai fini
avec elle et elle avec moi.[894]»
[Note 894: To Clarinda, 23rd Feb. 1788.]
Et quelques jours après, il écrivait à son ami Robert Ainslie à Édimbourg:
«Depuis que je suis venu dans ce pays, j’ai traversé de cruelles
tribulations et j’ai été en butte aux coups du Méchant. J’ai
trouvé Jane, bannie comme une martyre, délaissée, pauvre, sans
amis, tout cela pour la bonne vieille cause.
Je l’ai réconciliée à son sort; je l’ai réconciliée avec sa mère;
je l’ai menée dans une chambre; je l’ai prise dans mes bras; je
lui ai donné un lit d’acajou; je lui ai donné une guinée; et je
l’ai embrassée jusqu’à ce qu’elle se réjouît dans une joie
ineffable et radieuse. Mais,—comme cela m’arrive dans toutes les
occasions,—j’ai été prudent et avisé à un degré étonnant. Je lui
ai fait jurer, en particulier et solennellement, de ne jamais
essayer de me revendiquer comme son époux, quand bien même on lui
persuaderait qu’elle en a le droit, ce qui n’est pas—ni pendant
ma vie, ni après ma mort. Elle a obéi comme une bonne fille[895].
[Note 895: To Robert Ainslie, 3rd March 1788.]
Ces lettres sont cruelles, la première surtout. Sans doute il n’eut pas la brutalité de laisser paraître les sentiments qu’elle traduit. Il était bon et dissimula sa froideur sous des caresses. Mais la promesse qu’il exigeait était assez pour assombrir les pensées que les femmes qui portent un enfant tournent naturellement vers l’avenir. C’est un dur moment pour s’engager à ne pas être épouse que celui où l’on va devenir mère. Les paysannes, comme les autres, sentent ces choses, et Jane dut en souffrir. Mais Burns était encore sous le charme d’Édimbourg; il avait l’égoïsme des gens épris. Ce fut là un des moments troubles et mauvais de sa vie. Ces deux lettres sont une vilaine action. Il n’y a pas à essayer de l’en défendre. C’est peut-être ce qu’il a fait de plus mal en sa vie.
*
Il ne séjourna pas à Mauchline et, prenant avec lui un vieux fermier dans l’expérience de qui il avait confiance, il partit pour le Dumfriesshire afin d’examiner les différentes fermes, situées à peu de distance de Dumfries, entre lesquelles il avait le choix[896]. Il y allait sans beaucoup d’ardeur, un peu pour la forme, par politesse pour l’offre qu’on lui avait faite. La visite cependant fut plus favorable qu’il ne s’y attendait. Son compagnon se montra satisfait des terres qu’ils virent et fut d’avis qu’il pourrait accepter. La ferme qui leur plut davantage s’appelait Ellisland. Après une huitaine d’absence, Burns revint avec l’intention de la prendre si ses conditions pouvaient s’accorder avec celles du propriétaire.
[Note 896: To Robert Muir, 7th March 1788.]
À son retour de Dumfries, il passa à Mauchline environ une semaine, qui fut surtout consacrée à Jane Armour, dont la position réclamait de plus en plus de soins. Il semble que ce rapprochement prolongé ait cette fois réveillé quelques restes de l’ancienne tendresse. L’influence factice et étourdissante de Clarinda s’était un peu dissipée au grand air. Il avait eu le temps de se rajuster au milieu dans lequel Jane reprenait ses attraits et toute sa grâce villageoise. Il écrivait en effet, à son ami Brown, une lettre qui contraste avec celles qu’il avait écrites quelques jours auparavant. Il faut passer pardessus ce que la forme peut avoir d’un peu choquant, dans ses comparaisons maritimes et en dégager le sentiment qui s’y dissimule:
«J’ai trouvé Jane avec sa cargaison bien arrimée; mais,
malheureusement, dans un mouillage presque à la merci du vent et
de la marée. Je l’ai remorquée dans un port commode où elle peut
rester tranquillement à l’ancre, jusqu’à ce qu’elle opère son
déchargement. J’en ai pris le commandement, pas ostensiblement,
mais en secret pour quelque temps. Je vous suis reconnaissant de
la bonté avec laquelle vous vous informez d’elle, car après tout,
je puis dire avec Othello:
Excellente malheureuse,
La perdition saisisse mon âme, mais je t’aime[897].
[Note 897: To Richard Brown, 7th March 1788.—La citation
est de Shakspeare. Othello, act. III, scène 3.]
Pendant ce temps la correspondance avec Clarinda, au début très fréquente, s’était un peu relâchée. Burns était resté une semaine sans donner de ses nouvelles. Clarinda froissée s’en plaint, non sans un peu de tristesse.
«J’ai reçu votre lettre de Cumnock, il y a une heure, et afin de
vous montrer mon bon caractère, je m’assieds pour vous écrire
aussitôt. Je crains, Sylvander, que vous n’exagériez ma
générosité, car, croyez-moi, il s’écoulera quelque temps avant
que je puisse cordialement vous pardonner la peine que votre
silence m’a causé! Avez-vous ressenti quelquefois cette douleur
de coeur qui provient d’une espérance différée? Cette peine, la
plus cruelle de toutes, vous me l’avez infligée pendant les huit
jours qui viennent de passer. Je crois pouvoir tenir
raisonnablement compte de la hâte des affaires et des
distractions. Cependant, quelque prise que j’eusse été, j’aurais
trouvé une heure sur vingt-quatre pour vous écrire. N’en parlons
plus. J’accepte vos excuses, mais je suis blessée qu’il en ait
fallu entre nous dans une occasion aussi tendre.[898]»
[Note 898: To Sylvander, March 5th, 1788.]
Pour s’excuser, Burns rejette la faute sur les occupations dont il est accablé et sur le formidable accueil qu’il a reçu dans le pays:
«J’ai toujours quelque idée de ne pas m’asseoir pour écrire une
lettre, à moins que je n’aie assez de temps et de possession de
mes facultés pour faire honneur à une lettre, ce qui à présent
est rarement ma situation. Par exemple hier, j’ai dîné chez un
ami à quelque distance; l’hospitalité sauvage de ce pays m’a fait
passer la plus grande partie de ma nuit en face du breuvage
écoeurant du bowl. Aujourd’hui, nausées, migraine, tristesse
misérable, jeûne, excepté un coup d’eau ou de petite bière.
Maintenant, huit heures du soir, à peine capable de me traîner à
dix minutes de marche à Mauchline, pour attendre la poste, dans
la douce espérance d’avoir des nouvelles de la maîtresse de mon
âme.[899]»
[Note 899: To Clarinda, 6th March 1788.]
À ces excuses, Clarinda répond, avec raison, qu’il ne doit pas reculer une lettre parce qu’il n’a pas le temps de la soigner. Elle sait assez ce dont il est capable et deux lignes lui «auraient épargné des jours et des nuits d’inquiétude[900].» Ses lettres à elle sont, au contraire, pleines d’un sentiment vrai. Elles deviennent plus simples. Elle lui raconte la tristesse qui est tombée sur sa vie depuis qu’il est parti. Elle s’est retirée dans l’isolement, où l’on est bien avec une chère pensée. «J’ai été solitaire depuis notre tendre adieu jusqu’à ce soir[901].» Tout lui semble délaissé. «Je pense que les rues ont un air tout désert depuis lundi; et il y a une certaine insipidité dans de bonnes gens, dont la société me plaisait naguère[902].» Elle cherche les occasions de parler ou d’entendre parler de lui. «Hier, je pensais à vous et je suis allé chez Miss Nimmo pour avoir la douceur de parler de vous[902].» Elle s’inquiète de le savoir en proie aux hospitalités dont il lui fait le tableau[903]. Elle n’est pas sans appréhensions et sans jalousies. «Quand vous verrez de jeunes beautés, pensez à l’affection de Clarinda et combien son bonheur dépend de vous[903].» Elle a, quand elle pense à lui, des coups subits d’émotion. «Hier matin, il m’arriva de penser à vous. Je me chantai: ma jolie Lizzie Baillie et je me mis à rire; mais je sentis mon coeur se gonfler délicieusement et mes yeux furent noyés de larmes. Je ne sais si votre sexe ressent quelquefois cette explosion d’affection. C’est une émotion indescriptible. Vous voyez que je suis devenue sotte depuis que vous m’avez quittée. Vous savez que j’étais raisonnable quand vous m’avez connue d’abord; mais je deviens toujours plus extravagante plus je suis loin de ceux que j’aime. Bientôt je suppose que je perdrai tout à fait la tête[903].» Toute la mouvante psychologie des femmes dont le coeur est préoccupé de l’absent et tour à tour se travaille d’inquiétudes et se nourrit de souvenirs, est là, gentiment, franchement et simplement exprimé. Au-dessus de ces sentiments qui n’ont rien d’extraordinaire, on trouve un aveu qui est peut-être la chose la plus profonde et la plus sincère de cette correspondance. Cet amour lui a fait prendre une plus haute idée et un plus grand soin d’elle-même. Il semble qu’il y ait eu en elle un peu de coquetterie ou de laisser-aller. Elle l’avoue, et aussi elle dit qu’elle en est guérie. «Je crois vraiment que vous m’avez enseigné la dignité; en partie par bonté de nature, en partie par suite de mes malheurs, je l’avais trop négligée. Je ne m’en départirai maintenant jamais plus. Pourquoi ne la maintiendrais-je pas droite, moi qui suis admirée, estimée, aimée par un des premiers entre les hommes[903].» Il y a dans ce surcroît de dignité, dans ce plus de prix ajouté à elle-même à cause de lui, quelque chose qui ne manque pas d’une certaine élévation. Cela montre que cet amour se développait en elle selon sa loi d’anoblissement. Ce pouvoir rehaussant d’une vraie affection, cet effort pour faire de soi une demeure digne de celui qu’on aime est humain. C’est à des trouvailles comme celle-là qu’on reconnaît la sincérité d’un sentiment. C’est la dernière chose que Clarinda ait écrite à Burns à cette époque-là; elle marque combien, depuis les coquetteries des premières lettres, avait grandi son affection pour son poète.
[Note 900: To Sylvander, 8th March 1788.]
[Note 901: To Sylvander, 22nd Feb. 1788.]
[Note 902: To Sylvander, 19th Feb. 1788.]
[Note 903: To Sylvander, 8th March 1788.]
*
Vers le 10 mars, Burns retourna à Édimbourg, afin d’y faire ses préparatifs pour s’en éloigner définitivement. Il y resta seulement une quinzaine de jours, qu’il employa, avec une grande activité, à arranger plusieurs affaires importantes pour lui. La principale était le règlement définitif de son compte avec son libraire Creech. Après quelques lenteurs de la part de celui-ci, Burns reçut enfin presque tout ce qui lui revenait de la publication de ses poèmes. Il y a quelques divergences dans l’estimation de la somme qui lui revenait ainsi. Burns lui-même écrivait au Dr Moore: «Je crois qu’en y comprenant 100 livres de droit d’auteur, je réaliserai environ 400 livres et quelque chose en plus; et même une partie de ceci dépend de ce que le gentleman (Creech) a encore à régler avec moi[904]». William Nicol racontait plus tard que Burns lui avait dit qu’il avait reçu 600 livres pour sa première édition d’Édimbourg, plus 100 livres de droit d’auteur[905]. Currie, d’après Gilbert, évaluait les profits à 500 livres. Pour rapprocher ces sommes, assez peu différentes après tout, il suffit de penser qu’en employant le mot «réaliser», il avait défalqué les dépenses faites pendant ses séjours à Édimbourg et ses voyages. On peut, avec vraisemblance, estimer à 380 ou 400 livres, la somme qu’il retirait de ses poèmes. C’est avec ces ressources qu’il devait commencer sa vie. Une autre affaire fut la signature du contrat de sa ferme. Il choisissait décidément la ferme d’Ellisland. Mr Miller, le propriétaire, lui accordait un bail de 76 ans, moyennant une rente annuelle de 50 livres pendant les trois premières années, et de 70 livres pour les suivantes. Toutes ces occupations remplirent la quinzaine pendant laquelle il resta à Édimbourg. Dans cet affairement il dut, dit Chambers, recevoir de chez lui une série de lettres lui annonçant d’abord que Jane Armour venait d’accoucher de deux jumeaux, puis que les deux petits êtres étaient morts presque aussitôt[906].
[Note 904: To Dr Moore, 4th Jan. 1789.]
[Note 905: R. Chambers, tom. II, p. 248.]
[Note 906: R. Chambers, tom. II, p. 251.]
*
Par dessous ces occupations et ces arrangements, sa liaison avec Clarinda avait repris. Mais il est évident que la flamme n’était plus ce qu’elle avait été et faiblissait. Les entrevues continuaient, bien que parfois écourtées ou différées par les démarches multiples qui absorbaient ses journées. Les lettres sont pressées et contiennent plus de renseignements sur ses préoccupations d’affaires que de sentiment. La dernière seule, écrite le vendredi 21 mars, se ranime et retrouve un peu du ton des anciennes lettres.
Je viens de rentrer et j’ai lu votre lettre. La première chose
que j’ai faite a été de remercier le Divin Ordonnateur des
événements de m’avoir réservé le bonheur de vous connaître. La
vie, ma Clarinda, est un sentier nu et triste; malheur à celui ou
à celle qui s’y aventure seul! Pour moi, j’ai ma très chère
compagne de mon âme: Clarinda et moi ferons notre pèlerinage
ensemble. Partout où je serai, je lui ferai savoir ce qui
m’arrive, ce que j’observe dans le monde qui m’entoure et quelles
aventures je rencontre. Cela vous plairait-il, mon amour, de
recevoir toutes les semaines ou, du moins, tous les quinze jours,
un paquet, deux ou trois feuilles pleines de remarques, de
folies, de nouvelles, de rimes et de vieilles chansons.
Ouvrirez-vous avec satisfaction et bonheur la lettre d’un homme
qui vous aime, qui vous a aimée et qui vous aimera jusqu’à la
mort, à travers la mort et pour jamais? Ô Clarinda, que ne
dois-je pas au ciel pour m’avoir donné une perfection comme vous!
Je pense à vous comme un avare compte et recompte son trésor!
Dites-moi, vous étiez-vous étudiée à me plaire hier soir?
Sûrement vous m’avez charmé jusqu’au ravissement. Combien je suis
riche, moi qui ai un trésor tel que vous! Vous me connaissez;
vous savez comment me rendre heureux, et vous y réussissez, Dieu