Robert Burns. Vol. 1, La Vie

Auguste Angellier · Chapitre 31 sur 33 · partie 1/3

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Robert Burns. Vol. 1, La Vie

m’égarer et m’ont souvent égaré; mais lorsqu’on me demande de

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

répondre de mes fautes, bien que, j’ose le dire, aucun homme ne

ressente de plus perçante componction de ses erreurs, cependant,

je crois que personne ne peut être plus que moi au-dessus d’un

échappatoire ou d’une dissimulation[1231].

 

[Note 1231: To Robert Graham of Fintry, 5th Jan. 1793.]

C’est une fort belle lettre, où il s’excuse avec beaucoup d’habileté, sans rien abandonner de ses convictions. Son passage sur le roi est suffisamment transparent, et celui sur la nécessité d’une Réforme si net qu’il faillit avoir à s’en repentir. Sa défense manqua de lui être plus funeste que le reste. Le Conseil fut blessé de ses remarques sur la Constitution et chargea un des surveillants généraux, M. Corbet, de s’informer, sur les lieux, de sa conduite, et de lui faire savoir, selon ses propres termes «que mon affaire était d’agir et non de penser et que, quels que fussent les hommes ou les mesures, mon devoir était d’être silencieux et obéissant[1232].»

 

[Note 1232: To John Francis Erskine of Mar, 13th April

1793.]

On a essayé de diminuer le danger qui le menaça à ce moment, et on a prétendu qu’il se l’était exagéré,

 

Ses hérésies sur l’Église et sur l’État

Pourraient bien lui valoir le sort de Muir et de Palmer[1233].

 

[Note 1233: Epistle from Esopus to Maria.]

Tout va à prouver, au contraire, que ce danger était sérieux. Le bruit s’était même répandu à Édimbourg qu’il avait été congédié de l’Excise, et John Erskine, comte de Mar, avait eu la pensée d’ouvrir, parmi les amis de la Liberté, une souscription qui aurait dédommagé le poète d’avoir souffert pour elle. Cette généreuse initiative lui valut de Burns une lettre aussi belle que celle qui précède, éloquente, et pleine des sentiments de liberté qui appartiennent aux citoyens d’un pays libre. Il faut la lire aussi, car elle complète l’étude des vrais principes politiques de Burns et elle le montre sous un de ses meilleurs aspects:

 

«La partialité de mes compatriotes m’a mis en évidence, comme un

homme de quelque génie, et m’a donné un nom à maintenir. Comme

poète, j’ai proclamé des sentiments virils et indépendants qui,

je l’espère, se retrouveront dans l’homme. Des raisons d’un haut

poids, qui n’étaient autres que le soutien d’une femme et

d’enfants, m’ont désigné ma situation actuelle comme avantageuse,

comme la seule que je pusse choisir. Néanmoins mon honnête

renommée est ce qui m’est le plus cher, et mille fois j’ai

tremblé à l’idée des épithètes dégradantes que la calomnie et la

malveillance pourront attacher à mon nom. J’ai souvent,

anticipant cruellement l’avenir, entendu quelque futur

écrivailleur de magazine vénal, avec la lourde méchanceté d’une

stupidité sauvage, déclarer avec joie, dans ses paragraphes

payés, que «Burns, malgré la parade d’indépendance qui se trouve

dans ses écrits et après avoir été produit au regard et à

l’estime publics comme un homme de quelque talent, n’ayant pas en

lui-même les ressources nécessaires pour supporter cette dignité

empruntée, tomba à être un pauvre exciseman et passa humblement

le reste de son insignifiante existence dans les occupations les

plus communes, avec la plus vile classe du genre humain.»

 

Monsieur, permettez-moi de déposer entre vos mains illustres mon

démenti le plus énergique, ma protestation contre ces

calomnieuses faussetés. Burns fut un homme pauvre depuis sa

naissance et devint exciseman par nécessité. Mais, je le dirai!

la pauvreté n’a pu altérer la pureté de son honnêteté et

l’indépendance britannique de son esprit. L’oppression a pu la

plier, mais non la dompter. N’ai-je pas, dans la prospérité de ma

contrée, un intérêt qui m’est plus précieux que le plus riche

duché qu’elle contient? J’ai une nombreuse famille et la

probabilité qu’elle s’accroîtra encore. J’ai trois fils qui, je

le vois déjà, ont apporté dans ce monde des âmes peu faites pour

habiter des corps d’esclaves.—Puis-je regarder tranquillement et

contempler les machinations qui enlèveraient leurs droits à mes

garçons? à ces petits Bretons libres, dans les veines de qui

court mon propre sang? Non! je ne le saurais! Quand même le sang

de mon coeur devrait ruisseler autour de mon effort pour

l’empêcher.

 

Si quelqu’un me dit que mes faibles efforts ne sauraient être

utiles et qu’il n’appartient pas à mon humble position de se

mêler des intérêts d’un peuple, je lui répondrai que c’est sur

des hommes comme moi qu’un pays se repose, pour trouver les mains

qui soutiennent et les yeux qui comprennent. La multitude

ignorante peut enfler la masse d’une nation; la foule clinquante,

titrée et courtisane, peut lui servir de panache et d’ornement.

Mais le nombre de ceux qui sont assez élevés dans la vie pour

raisonner et réfléchir, et assez bas pour être à l’abri de la

contagion vénale des cours, voilà où est la force d’une nation.

 

Une dernière requête. Quand vous aurez honoré cette lettre en la

lisant, je vous prie de la jeter aux flammes. Burns, en faveur de

qui vous vous êtes si généreusement intéressé, vient d’être peint

par moi, en couleurs naturelles; mais si quelqu’une des personnes

qui tiennent entre leurs mains le pain qu’il mange, venait à

avoir quelque connaissance de ce portrait, cela ruinerait le

pauvre barde pour toujours[1234]!…

 

[Note 1234: To John Francis Erskine of Mar.]

Comme on sent, lorsqu’il parle des jugements futurs qu’on portera sur sa vie, l’amertume et l’humiliation qu’il ressentait de sa position dans l’Excise. Il ne s’y réconcilia jamais: et dans le reste de la lettre bouillonne un esprit altier contre sa situation subalterne et contre un ordre de silence qu’il n’acceptait qu’en frémissant.

Grâce à l’amitié de Corbet et de Graham, l’orage qui l’avait menacé passa sans éclater. Il en garda cependant assez longtemps la pensée qu’il fallait renoncer à tout espoir d’avancement. Lockhart attribue au découragement que lui causa cette pensée sa fuite vers des excès qui abrégèrent sa vie[1235].

 

[Note 1235: Lockhart. Life of Burns, p. 283-84.]

Par une assez curieuse revanche, ce fut le nom de Burns qui, vingt-cinq ans plus tard, servit à réveiller l’opinion libérale et rompit le silence dont les whigs avaient été jusque-là accablés.

 

«Le printemps suivant, dit lord Cockburn, s’ouvrit par un dîner

public en l’honneur de Burns, (22 Février 1819). Deux ou trois

cents personnes y assistaient. John A. Murray présidait. De

beaucoup la partie la plus intéressante de cette réunion fut les

quelques mots dits par Henry Mackenzie, qui avait accueilli le

poète avec bonté lors de la première visite de celui-ci à

Édimbourg, environ trente ans auparavant, et qui avait été

souvent récompensé en assistant à la gloire du génie qu’il avait

si vite discerné et aidé. Ce dîner laissa un long souvenir, comme

le premier dîner public auquel un des whigs d’Édimbourg ait pris

la parole. Ce fut le premier qui leur montra quelle utilité on

pouvait tirer de ces réunions, et ce fut la cause immédiate de

dîners politiques qui bientôt après firent une si grande

impression[1236]».

 

[Note 1236: Cockburn. Memorials, p. 306.]

Au moment de cette alerte, Burns s’était promis de sceller ses lèvres à propos de politique[1237]. Selon son habitude d’écrire sur les vitres, il avait même tracé cette épigramme sur une des fenêtres de sa taverne du Globe:

 

[Note 1237: To Mrs Dunlop, Dec. 31, 1792.]

 

Et si tu veux te mêler de Politique,

Et si ta fortune est humble,

Porte bien ceci dans l’esprit, sois sourd et aveugle,

Laisse les grands entendre et voir[1238].

 

[Note 1238: In Politics if thou wouldst mix.]

Il lui fut impossible de se tenir longtemps; la vitre dura plus que ses résolutions. Il recommença bientôt ses discours et ses épigrammes. Il devenait du reste de plus en plus difficile, à un homme qui avait en lui le sang de Burns, de rester indifférent et silencieux. L’année de 1792 avait été, pour ainsi parler, une année d’agitation théorique et c’étaient des principes abstraits qu’on discutait. L’année de 1793 mit les plus humbles en contact avec les faits eux-mêmes et en amena le contre-coup à tous les foyers.

Les événements étaient devenus tragiques et se précipitaient. Dès le mois de janvier, l’exécution de Louis XVI avait répandu une stupeur qui avait pénétré partout. Le 24 janvier, Chauvelin, l’ambassadeur français, avait reçu l’ordre de quitter le pays avant huit jours. Le 27, la cour avait pris le deuil pour Louis XVI. Le 28, un message royal, délivré au Parlement, l’avait informé que le roi avait résolu d’augmenter ses forces «pour soutenir ses alliés et s’opposer aux vues d’agrandissement et d’ambition de la part des Français, vues toujours dangereuses pour les intérêts de l’Europe, mais plus encore lorsqu’elles étaient liées à la propagation de principes subversifs de la paix et de l’ordre de toute société civile». Le 1er février, la Convention avait déclaré la guerre à l’Angleterre. Le commerce était arrêté; les fortunes et encore plus les industries s’écroulaient de tous côtés; les ruines s’accumulaient; le nombre des banqueroutes avait quadruplé en Écosse[1239]. Burns écrivait à son ami Peter Hill, le libraire d’Édimbourg:

 

[Note 1239: R. Chambers, tom. IV, p. 1.]

 

«J’espère, j’ai confiance que cette rafale de désastres, par

laquelle ont été renversés tant et tant de dignes personnages

qui, il y a quelques mois, prévoyaient peu une pareille chose,

épargnera mon ami.

 

Ah! puissent la colère et la malédiction du genre humain hanter

et harceler ces mécréants turbulents et sans principe, qui ont

entraîné un peuple dans cette ruineuse aventure.[1240]»

 

[Note 1240: To Peter Hill, April 1793.]

Lui-même souffrait de la difficulté des temps. La guerre avait arrêté l’importation et supprimé le surcroît de traitement qu’il en retirait. Il était obligé d’écrire une lettre comme celle-ci pour emprunter un peu d’argent:

 

«Ceci est une lettre pénible et désagréable, la première de ce

genre que j’aie jamais écrite. Je suis vraiment en une sérieuse

détresse faute de trois ou quatre guinées. Pouvez-vous, cher

Monsieur, me les prêter? Ces moments maudits, en arrêtant

l’importation, ont, pour cette année, du moins, retranché un gros

tiers de mon revenu, et avec ma nombreuse famille, c’est pour moi

une affaire malheureuse[1241].»

 

[Note 1241: To John Mac Murdo (lettre V).]

À ces causes toutes locales et personnelles s’ajoutaient l’agitation universelle, la fièvre que les échos et les grondements de catastrophes lointaines excitaient en tous, des tressaillements continuels que causaient des nouvelles grandioses et terribles, une sorte de tumulte qui s’était emparé de toutes les âmes et qui rendait possibles partout toutes les folies et tous les héroïsmes. Ce n’étaient pas des temps ordinaires; les esprits étaient hors de leurs gonds, un trouble puissant était dans l’air, et Burns, plus que tout autre, le ressentait. Aussi, malgré les avertissements qu’il avait reçus et le danger qui l’avait menacé, ne pouvait-il s’empêcher de laisser échapper des imprudences qu’il essayait de rattraper ensuite. Un jour, il offre à la bibliothèque populaire qu’il avait fondée, le livre de de Lolme sur la Constitution anglaise. Le lendemain matin, il accourt chez le prévost Thomson pour lui redemander à voir le livre, parce qu’il avait écrit quelque chose qui pourrait lui amener des ennuis; et il efface la phrase suivante: «M. Burns présente ce livre aux membres de la Bibliothèque et les prie de l’accepter comme une charte de la liberté anglaise, jusqu’à ce qu’ils en trouvent une meilleure[1242]». Un autre jour, pendant le révoltant procès de Thomas Muir, qui était poursuivi pour avoir acheté et distribué des copies des Droits de l’Homme de Paine, il est forcé de prier un brave forgeron de ses voisins de garder chez lui un exemplaire de l’ouvrage proscrit, parce que ce serait la ruine pour lui si on le savait en sa possession[1243]. Parfois, il rapportait de promenades solitaires parmi les ruines pittoresques de l’Abbaye de Lincluden, des pensées qu’il n’osait confier à ses vers, comme dans la pièce admirable qu’il nomme Une Vision.

 

[Note 1242: R. Chambers, tom. IV, p. 35.]

 

[Note 1243: Rob Chambers, tom. IV, p. 86.]

 

Comme j’étais debout près de cette tour sans toiture,

Où la giroflée parfume l’air plein de rosée,

Où la hulotte gémit dans sa chambre de lierre

Et dit à la lune de minuit son souci;

 

Les vents étaient tombés et l’air était paisible,

Des étoiles filantes traversaient le ciel;

Le renard hurlait sur la colline,

Et les échos lointains des gorges répondaient.

 

Le ruisseau, dans son sentier couvert de noisetiers,

Se hâtait près des murs en ruines,

Pour rejoindre, là-bas, dans la vallée, la rivière

Dont le bruit distant monte et retombe.

 

Du nord froid et bleuâtre ruisselaient

Des lueurs, avec un bruit sifflant, étrange;

À travers le firmament elles jaillissaient et changeaient,

Comme les faveurs de la Fortune, perdues aussitôt que gagnées.

 

Par hasard, je tournai insouciamment mes yeux,

Et, dans le rayon de lune, je tremblai en voyant

Se lever, un spectre austère et puissant,

Vêtu comme jadis l’étaient les ménestrels.

 

Eussé-je été une statue de pierre,

Son aspect m’aurait fait frissonner;

Et sur son bonnet était gravée clairement

La devise sacrée: «Liberté».

 

Et de sa harpe coulaient des chants

Qui auraient réveillé les morts endormis;

Et, oh! c’était une histoire de détresse,

Comme jamais l’oreille d’un anglais n’en connut de plus grande.

 

Avec joie, il chantait ses jours d’autrefois,

Avec des pleurs, il gémissait sur les temps récents;

Mais ce qu’il disait, ce n’était pas un jeu,

Je ne le risquerai pas dans mes rimes[1244].

 

[Note 1244: A Vision.]

Cependant les destinées de la Révolution française tenaient le monde en suspens. En Angleterre, malgré la déclaration de guerre, un grand nombre d’âmes généreuses faisaient des voeux pour le peuple qui défendait sa liberté. Du premier coup, Burns se trouva parmi ceux qui prenaient parti contre leur propre patrie. Il ne s’en cachait pas. Il composait une épigramme contre une victoire de l’armée anglaise. Lorsque Dumourier passa à l’ennemi, il écrivit contre lui son Impromptu sur la Désertion du général Dumourier. Dans une Ode pour le jour de naissance du général Washington, il s’écriait:

 

Les nations opprimées forment-elles le haut dessein

De faire saigner les tyrans détestés?

Ton Angleterre prend en haine cet exploit glorieux!

Sous les plis de ses bannières hostiles,

Bravant les reproches de l’honneur,

L’Angleterre tonne et s’écrie: «La cause du tyran est la mienne!»

À cette heure maudite, les démons se sont réjouis,

L’enfer, dans son étendue, poussa un cri de triomphe,

À cette heure qui vit le nom généreux de l’Angleterre

Associé à des actes maudits frappés de honte éternelle[1245].

 

[Note 1245: Ode for General Washington’s Birthday.]

Chose remarquable! Là encore, ce paysan sans culture, perdu dans des fonctions infimes, au fond de l’Écosse, était à l’unisson avec les plus hauts esprits de son époque. Il avait le don suprême des poètes de sentir où est la parcelle de justice éternelle qui roule dans le désordre humain. Il l’avait deviné, comme ses frères en poésie, l’ardent Coleridge et le noble Wordsworth. Eux aussi avaient eu l’âme déchirée de ce conflit entre leur amour pour la contrée natale et leur enthousiasme pour la cause de l’humanité. Ils avaient eux aussi sacrifié le moindre de ces sentiments au plus grand. À ce moment, Coleridge, malgré ses amitiés et ses jeunes amours qui étaient du côté patriotique, prédisait la défaite à tous ceux qui bravaient la lance destructrice des tyrans, et bénissait «les pæans de la France délivrée», en courbant la tête et en pleurant au seul nom de l’Angleterre[1246]. À ce même moment, lorsqu’il entrait dans une église où l’on offrait des prières ou des actions de grâces pour les victoires de son pays, Wordsworth restait silencieux, «comme un hôte qu’on n’a pas invité»; et quand, sur le rivage paisible, à l’heure où le soleil descend dans la tranquillité de la nature, il voyait la flotte orgueilleuse «qui porte le pavillon à croix rouge et entendait le canon du soir», son coeur était plein de chagrin pour le genre humain[1247].

 

[Note 1246: Coleridge. France, an Ode.]

 

[Note 1247: Wordsworth. The Prelude, Book X.]

Chez Burns, cette souffrance ne pouvait pas prendre une forme purement intellectuelle, s’accumuler en profonde tristesse méditative comme chez Wordsworth, ou s’exhaler en emportement lyrique comme chez Coleridge. Les gens cultivés se font de leur esprit un sanctuaire reculé dont les joies et les colères sont plus loin de la vie, où ils se retirent parfois pour goûter leurs fiertés ou cacher leurs dégoûts. Burns n’avait pas ce refuge. La vie réelle était trop près de son esprit, il ne pouvait s’en éloigner et ses idées passaient aussitôt dans ses actes. Ce conflit ne produisit pas en lui, comme dans Wordsworth, un ébranlement moral, douloureux sans doute, mais qui restait restreint dans la vue spéculative des choses. Il causa en lui une irritabilité de chaque jour. Il avait pris en haine les officiers au point qu’il ne pouvait en supporter la présence. Il écrivait à Mrs Riddell qu’il avait vue la veille au théâtre: «J’avais l’intention de vous faire visite hier soir, mais, en approchant de la porte de votre loge, le premier objet qui frappa ma vue fut un de ces faquins habillés en homards, assis et gardant, comme un autre dragon, le fruit du jardin des Hespérides[1248].» Rencontrant un jour Mrs Basil Montague, qui lui demande de l’accompagner: «Volontiers, Madame, dit-il, mais je ne descendrai pas par le trottoir, de peur d’avoir à partager votre société avec un de ces faquins à épaulettes dont la rue est pleine[1249].» Cette antipathie s’étendait aux nobles et aux riches. Dans une excursion de quelques jours qu’il fit avec un de ses compagnons de l’Excise, il regardait, avec une sorte d’humeur farouche, le charmant paysage de l’Isle de Saint-Mary, parce que c’était la propriété d’un lord, et ce lord était le père de lord Daer, le libéral[1250]. Il est probable que son mécontentement politique, la sensation pénible d’être toujours surveillé, l’effort encore plus pénible pour lui de se contenir, l’espèce d’humiliation qu’il en ressentait, avaient aigri son caractère. Il était devenu plus sombre, plus amer. Il avait toujours dans ses vers revendiqué l’égalité des hommes, mais, maintenant il y apportait de l’âpreté et une sorte de dureté farouche. On verra ailleurs avec plus de détails quels furent ses sentiments vis-à-vis de la Révolution française. Il suffisait de les noter ici, en tant qu’ils eurent une influence matérielle ou morale sur sa vie.

 

[Note 1248: To Mrs Riddell. Nov. 1793.]

 

[Note 1249: R. Chambers, tom. IV, p. 47.]

 

[Note 1250: Récit d’un voyage dans le Galloway fait avec

Burns et communiqué par Mr John Syme à Currie. _Life of

Burns_, p. 47.]

Il est hors de doute que cette fièvre de discussions, de petites nouvelles, par lesquelles les grands aspects des faits sont cachés, de récriminations, de déclarations vaines, que cette folie de colères, de querelles, de haine, qui énervait et exaspérait toute l’Angleterre et sévissait fortement à Dumfries, furent pour le poète de mauvaises conditions de vie et de travail. Il eût mieux valu ressentir les nobles souffles qui passaient sur le monde dans le calme de la campagne et les recevoir purifiés de la paille et de la poussière des acrimonies humaines.

 

*

 

À travers toutes ces péripéties, il continuait son métier d’exciseman. Il le faisait sans goût, mais avec exactitude. Si on excepte l’admonestation relative à ses déclarations politiques, laquelle est tout à fait à part, on ne trouve, dans sa correspondance et dans le minutieux journal de son surveillant Findlater, que trois ou quatre allusions à des observations pour des faits de service. Elles portent sur des négligences futiles et, selon les expressions mêmes du rapport, sur des «inadvertances triviales[1251]». Dans les cas où on a ses explications, celles-ci paraissent probantes[1252]. Deux lettres, en forme de mémoire, adressées, l’une à David Staig[1253], prévost de Dumfries, l’autre à Mr Graham de Fintry[1254], dans lesquelles il propose des améliorations qui doivent conduire à une perception plus exacte de l’impôt ou à des économies, montrent qu’il s’occupait de son administration, en dehors de la routine de son service, et qu’il en connaissait bien le fonctionnement. Ce sont des exposés très courts mais très nets et, il semble, très justes, de points de détails. Ils marquent le jugement qu’il y avait en lui, et ce qu’il aurait pu faire, si sa position avait été plus élevée. Au point de vue strictement professionnel, il est certain que l’Excise ne devait pas compter beaucoup d’employés tels que lui, aussi actifs, aussi intelligents, aussi capables de tact et de fermeté. Il avait d’autant plus de mérite à apporter dans ses fonctions une régularité qui n’était pas dans sa nature, qu’elles lui étaient pénibles et odieuses. De temps en temps, quelques paroles échappées indiquent qu’il continuait à les subir, à son corps défendant, et laissent deviner la discordance qu’il y avait entre cette vie et ses désirs.

 

[Note 1251: Voir, dans Hately Waddell, Life of Burns, les

renseignements et documents donnés dans l’appendice: Burns

as an Excise officer.]

 

[Note 1252: Voir la lettre _to Alex. Findlater superviser of

the Excise_. June 1791.]

 

[Note 1253: To David Staig, provost of Dumfries.]

 

[Note 1254: To Robert Graham of Fintry. Jan. 1794.]

 

«Dimanche clôt une période de notre maudite affaire du revenu. Il

se peut que je sois tenu, occupé à écrire, jusqu’à midi. Jolie

occupation pour la plume d’un poète! Il y a une partie du genre

humain que j’appelle la classe des chevaux de manège. Quels

animaux enviables ce sont! Ils tournent, ils tournent et ils

tournent—le boeuf de Mundell, qui fait aller son moulin à coton,

est leur prototype exact—sans une idée ou un désir au-delà de

leur cercle, gras, luisants, stupides, patients, tranquilles et

satisfaits; tandis que me voici assis tout novembreux, damné

mélange de mauvaise humeur et de mélancolie, sans assez de la

première pour m’emporter jusqu’à la colère, ni de la seconde pour

me reposer dans la torpeur; mon âme se démenant et voletant

autour de sa prison, comme un bouvreuil attrapé pendant les

horreurs de l’hiver et nouvellement enfermé dans une cage. Je

suis persuadé que c’est de moi que le sage Hébreu a prophétisé

quand il a dit: «Et voyez, quelque chose à quoi cet homme

applique son désir, elle ne prospérera pas.» Si mon ressentiment

est éveillé, il est certain que c’est d’un côté où il n’ose pas

piailler; et si…. Priez que la Sagesse et le Bonheur soient de

plus fréquents visiteurs de R. B[1255].»

 

[Note 1255: To Mrs Riddell. Nov. 1793.]

Ces aveux sont rares. Il supporta jusqu’au bout, en se taisant, cette existence si peu faite pour lui, dans laquelle il voyait le soutien de sa famille.

 

*

 

Ce fut dans ces moments de trouble et d’irritation, vers la fin de l’année 1792, que passa dans son souvenir, pour la dernière fois, la chaste figure de Mary des Hautes-Terres. La même saison, la saison d’automne, l’évoqua encore. Elle semble revenir à intervalles égaux, trois ans après sa dernière apparition à Ellisland. Elle se tient sur le seuil des derniers jours, qui descendent, en s’assombrissant, vers un fond de vie où elle ne peut le suivre. Elle vient lui donner un adieu. On dirait que les nuages s’ouvrent un moment derrière elle, et laissent arriver jusqu’à lui, par cette échappée, le parfum des aubépines de l’Ayr, un rayon de ces dimanches de mai comme les années ne lui en apportent plus, des clartés d’autrefois. Il la salua d’adorables et tendres paroles dans lesquelles revit toute sa douleur. La douce Mary Campbell resta jusqu’au bout la maîtresse de ce coeur tourmenté. «Le sujet de cette chanson, écrivait-il à Thompson en la lui envoyant, est un des plus intéressants passages de mes jeunes jours; j’avoue que je serais heureux de voir les vers adaptés à un air qui leur assurerait la célébrité. Peut-être, après tout, est-ce la passion encore ardente de mon coeur qui jette un lustre emprunté sur les mérites de cette composition[1256].» Il se trompait. La pièce qu’il envoyait était, comme toutes celles que lui inspira Mary Campbell, parmi ses plus parfaites.

 

[Note 1256: To George Thomson. 14th Nov. 1792.]

 

Ô berges, rives et ruisseaux autour

Du château de Montgomery,

Verts soient vos bois, belles vos fleurs,

Et vos ondes jamais troublées.

Que là, l’Été déplie d’abord ses robes,

Que là, il reste plus longtemps,

Car là, je pris mon dernier adieu

De ma douce Mary des Hautes-Terres.

 

Comme doucement fleurissait le bouleau vert et gai,

Comme la floraison d’aubépine était riche,

Quand sous leur ombrage parfumé

Je la serrais sur ma poitrine!

Les heures d’or, sur des ailes d’anges,

Volaient pardessus moi et ma chérie,

Car chère, autant que la lumière et la vie,

M’était ma douce Mary des Hautes-Terres.

 

Avec maints voeux et maints étroits embrassements,

Nos adieux furent pleins de tendresse;

Et nous jurant souvent de nous revoir

Nous nous arrachâmes l’un à l’autre.

Mais hélas, le gel de la mort arriva

Qui tua ma fleur si hâtivement!

Maintenant vert est le gazon et froide l’argile

Qui enveloppent ma Mary des Hautes-Terres.

 

Ô pâles, pâles maintenant, ces lèvres roses,

Que j’embrassai souvent si tendrement!

Et fermé à jamais, ce regard brillant

Qui s’arrêtait sur moi si doucement!

Et retombé maintenant, en poussière silencieuse,

Ce coeur qui m’aimait si chèrement!

Mais toujours au fond de ma poitrine

Vivra ma Mary des Hautes-Terres[1257].

 

[Note 1257: Highland Mary.]

La souffrance est aussi récente que dans les vers composés trois ans auparavant; ceux-ci ont une tristesse de plus. Il semble que la pensée d’une existence future se soit éloignée; la dissolution est l’idée maîtresse de cette pièce comme la survivance l’était de la précédente. Ce n’est plus à la Mary veillant dans le ciel qu’il s’adresse; mais à la Mary disparue sous la terre, pour jamais. Le sentiment de la séparation définitive a remplacé celui d’une réunion attendue; ses yeux ne la cherchent plus du côté des étoiles. Du reste, ce rêve d’une rencontre avec les êtres aimés, qui avait été pendant quelque temps sa croyance, ne reparaît plus dans sa correspondance. Pas même aux derniers moments, lorsque la pensée de la mort prochaine lui reviendra souvent, il ne s’en ressouviendra. Il y a une autre réflexion mélancolique dont il est impossible de se défendre en relisant ces vers. Certes l’homme qui les a écrits est aussi capable de poésie que jamais. Cependant c’est de plus en plus à des souvenirs que son génie s’applique; la vie présente ne lui fournit plus de ces émotions; il retravaille à celles du passé; il retourne à ce qu’il a ressenti. Quelle amertume ont ces divins moments d’autrefois, quand ils reviennent dans une âme qui ne saurait plus les éprouver et qui, peut-être, en a conscience!

 

III.

LES EXCÈS AUGMENTENT. — MAUVAIS RENOM.

Dans cette vie de discussions âpres et de déclamations de cabaret, dans la routine d’un métier haï, dans le commerce de gentilshommes viveurs ou de bourgeois godailleurs, ses excès de boisson se rapprochent et s’alourdissent. Jusque-là ils avaient été intermittents et ils avaient eu comme contrepoids le travail corporel et le grand air de la campagne. Maintenant le danger devient quotidien et plus grave. Il était assailli constamment et de tous côtés. «À Dumfries, dit Heron, sa dissipation devint plus profonde et plus habituelle; il était plus exposé que dans la campagne à ce qu’on le sollicitât de partager la débauche des dissolus et des oisifs; de sots jeunes gens, tels que des clercs d’hommes de loi, de jeunes médecins, des commis de marchands et ses confrères de l’Excise, se pressaient avidement autour de lui et de temps en temps le poussaient à boire avec eux, afin de pouvoir jouir de son audacieux esprit»[1258]. D’un autre côté, lorsque les «Hunts» se réunissaient à Dumfries, «le poète était invité à partager leurs réunions et il n’hésitait pas à accepter l’invitation»[1259]. La flânerie des heures inoccupées par ses fonctions, le besoin de bavardage dont on tue le désoeuvrement d’une petite ville, les rencontres sur la place ou le long du quai, produisaient des occasions continuelles. La colère et l’emportement que la politique déchaînait en lui, comme chez les hommes du peuple qui n’ont pas appris de l’histoire à être calmes envers leur temps, les inquiétudes et les rages d’être observé ou réprimandé, étaient des excitations à boire et rendaient plus âpres les fumées de la boisson. Une vie sédentaire, mauvaise pour lui, empêchait sa constitution de se débarrasser de ces ivresses et les y accumulait lentement. Avec un peu de soin on assiste à l’envahissement et aux progrès de cette funeste faiblesse. On peut la suivre comme un mauvais filon dans sa correspondance.

 

[Note 1258: Heron. Life of Burns, p. 441.]

 

[Note 1259: Id., p. 442.]

Vers la fin de 1792, on entrevoit un coin de cette existence fiévreuse. Il s’excuse à Cunningham de ne lui avoir pas répondu.

 

Non! je ne tenterai pas de m’excuser! Au milieu de la bousculade

de mon métier, écraser les visages des cabaretiers et des

pécheurs sur les roues impitoyables de l’Excise, faire des

ballades, puis boire et les chanter en buvant… j’aurais pu

trouver cinq minutes à consacrer à un des premiers parmi mes amis

et de mes semblables. J’aurais pu faire ce que je fais à présent,

prendre une heure sur le bord «du temps ensorcelé de la nuit» et

griffonner une page ou deux…. Eh bien donc voici à votre bonne

santé! car j’ai mis une pinte de grog près de moi, en guise de

charme pour tenir écarté le grand diable ou ses suppôts

subalternes qui peuvent être en train de faire leurs rondes

nocturnes[1260].

 

[Note 1260: To Alex. Cunningham, 10th Sept. 1792.]

Et plus loin, après deux pages de déclamations assez vagues:

 

Mais, un instant. (Voici encore à votre santé!) Ce rhum est du

diablement bon Antigua, il ne faut donc pas le faire servir à

délier la langue pour des médisances[1260].

Au mois de janvier de 1793, on trouve un autre aveu du même genre dans une lettre à Mrs Dunlop. On a là aussi un coup d’oeil attristant dans la vie qu’il menait.

 

Quant à moi, je suis mieux, bien que pas tout à fait délivré de

ma maladie. Il ne faut pas penser, comme vous semblez l’insinuer,

que dans ma façon de vivre je manque d’exercice. J’en ai bien

assez. Mais ce qui, par moments, est le diable pour moi, c’est de

boire trop dur. J’ai contre ce défaut mainte et mainte fois

tourné ma résolution, et j’ai en grande partie réussi. J’ai

complètement abandonné les cabarets; ce sont les réunions

particulières, en famille, parmi les gentilshommes de ce pays-ci,

rudes buveurs, qui me font le plus de mal,—mais même cela, j’y

ai plus qu’à moitié renoncé[1261].

 

[Note 1261: To Mrs Dunlop, Jan. 2, 1794.]

C’étaient des résolutions et des espérances qui ne pouvaient pas tenir. Il y a, probablement à l’occasion des réunions dont il parle, un mot bien triste de lui, rapporté par Robert Bloomfield, le poète. À une dame qui lui faisait des remontrances sur le danger qui résultait de la boisson et des habitudes des gens qu’il fréquentait, il répondit: «Madame, ils ne me sauraient pas gré de ma compagnie, si je ne buvais pas avec eux. Il faut que je leur donne une tranche de ma constitution»[1262]. Il semble que, pendant l’année 1793, ce défaut ait redoutablement augmenté chez lui. À la fin de cette année et au commencement de la suivante, on trouve dans l’espace de moins de deux mois, une série de lettres qui sont une des choses les plus affligeantes qu’on puisse lire. Chacune d’elles commence par l’aveu d’excès de la veille et est écrite pour réparer quelque parole inconsidérée, prononcée dans l’inconscience de l’ivresse. Le 5 décembre, il écrivait:

 

[Note 1262: D’après une lettre de Bloomfield, le poète, au

duc de Buchan, citée par Cromek. Reliques of Burns, p.

138. Bloomfield tenait le récit de la dame elle-même à qui

Burns avait répondu.]

 

«Monsieur, échauffé par le vin comme je l’étais hier soir, j’ai

pu paraître importun dans mon vif désir d’avoir l’honneur de

votre connaissance. Vous me pardonnerez: c’était sous l’impulsion

d’un respect sincère[1263].»

 

[Note 1263: To Captain ***. 5th Dec. 1793.]

Au mois de janvier 1794, il y a une autre lettre qui commence par ces mots:

 

«Mon cher Monsieur, je me rappelle quelque chose d’une promesse

d’homme gris, faite hier soir, de déjeuner avec vous ce matin.

J’ai grand regret que cela soit impossible. Je me souviens aussi

que vous avez eu l’obligeance de me dire quelque chose sur votre

intimité avec M. Corbet, notre Inspecteur général. Quelques-uns

des membres du Conseil de l’Excise à Édimbourg avaient et ont

peut-être encore une opinion défavorable sur moi, comme sur un

individu adonné à l’ivresse et à la dissipation. Je pourrais être

tout cela, vous le savez, et cependant être un honnête homme;

mais vous savez que je suis un honnête homme et ne suis rien de

tout cela[1264].

 

[Note 1264: To Samuel Clarke Junr. Jan. 1794.]

Cette lettre contient la preuve qu’il commençait à se faire autour de lui une réputation de buveur et même de quelque chose d’autre. Mais, c’est là peu de chose encore. Chez lui, l’ivresse devait entraîner des violences de parole ou d’action, en face desquelles il se retrouvait le lendemain avec un sentiment d’humiliation. Il y a des scènes qui sont réellement pénibles à retracer. Un soir, dans une compagnie où se trouvait un officier, un certain capitaine Dods, Burns, emporté par la boisson, lance le toast suivant dont le sens était facile à dégager, étant connues ses opinions, et dont sa voix devait accentuer le sarcasme: «Puisse notre succès dans la guerre être égal à la justice de notre cause.» C’étaient ses sentiments sur la Révolution française qui éclataient. Le capitaine Dods qui, peut-être, était ivre aussi, releva ces paroles comme une insulte; et il était en effet dur pour un officier de les entendre en face. Il s’ensuivit des mots trop vifs. Et le lendemain Burns, on peut deviner avec quel frémissement de honte et de colère, était obligé d’écrire la lettre qui suit:

 

«Cher Monsieur, j’étais, je le sais, ivre hier soir; mais je suis

sobre ce matin. Après les expressions dont le capitaine Dods

s’est servi envers moi, si je n’avais le souci de personne que de

moi-même, nous en serions certainement venus, selon les règles du

monde, à la nécessité de nous tuer pour cette affaire. Ces mots

étaient de ceux qui, je crois, se terminent généralement par une

paire de pistolets; mais j’ai la satisfaction de penser que je

n’ai pas détruit la paix et le bien-être de ma femme et de ma

famille d’enfants dans une bagarre de boisson. Vous savez, de

plus, que des rapports qui m’attribuaient certaines opinions

politiques m’ont une fois déjà conduit au bord de la ruine. Je

crains que l’affaire de la nuit dernière ne puisse être mal

représentée de la même façon. Je vous prie de prendre le soin de

l’empêcher. Je m’adresse à votre désir de voir Mrs Burns

heureuse, pour vous faire accepter la tâche d’aller voir,

aussitôt que possible, chacun des messieurs qui étaient présents.

Vous leur expliquerez ceci, ou si vous le désirez, vous leur

montrerez cette lettre. Qu’était-ce, après tout, que ce toast si

blâmable? «Puisse notre succès dans la guerre être égal a la

justice de notre cause». C’est un toast auquel le loyalisme le

plus rigoureux et le plus fanatique ne peut rien objecter. Je

vous demande et vous prie de vouloir bien ce matin voir les

personnes qui étaient présentes à cette sotte querelle.

J’ajouterai seulement que je suis fâché qu’un homme que

j’estimais aussi hautement que M. Dods m’ait traité de la façon

dont je suppose qu’il l’a fait la nuit dernière.[1265]»

 

[Note 1265: To Samuel Clarke Junr, Sunday morning 1794.]

Cette lettre est de janvier 1794; avant que le mois fût achevé, une aventure plus pénible encore lui était arrivée. On peut refaire le tableau, car il est caractéristique des moeurs de l’époque. C’était chez M. Walter Riddell, un gentilhomme du voisinage, frère du capitaine Robert Riddell, à un de ces dîners écossais du XVIIIe siècle qui s’achevaient dans une ivresse générale. On croirait à peine avec quelle régularité fonctionnait un système implacable et compliqué de santés et de toasts, qui devait être un supplice pour les faibles et venir à bout des plus solides. Pendant le dîner, on ne pouvait boire un verre de vin à soi seul; il fallait désigner à haute voix une des personnes de la table, à la santé de qui on buvait et qui buvait à la vôtre. Après toutes ces gracieusetés particulières, quand la table était déblayée, l’hôte portait une santé à chacun des convives, et chacun de ceux-ci à chacun des autres convives et à l’hôte; «en sorte que là où il y avait dix personnes, il y avait quatre-vingt-dix santés de bues»[1266]. Ce supplice du dîner était déjà horrible; ce n’était rien auprès de ce qui suivait. Après le dîner et avant que les dames se retirassent, venaient «les rounds» de toasts, et les «sentiments». Dans les premiers, chaque gentleman nommait une dame absente et chaque dame, un gentleman absent[1266]. C’est à cette coutume que Burns fait allusion quand il écrit à Clarinda, dans la dernière et singulière lettre qui soit allée de lui à elle: «que chaque fois qu’on lui demandait la santé d’une dame mariée, il proposait Mrs Mac.» Les verres devaient être vidés et retournés en signe d’enthousiasme. Les «sentiments» étaient de courtes phrases épigrammatiques, des sortes de devises, qui exprimaient des sentiments moraux ou quelque pensée élégante. Les verres remplis, on demandait à un des convives un «sentiment»[1267]. Les sentiments favoris étaient dans le genre de ceux-ci: «Puissent les plaisirs du soir supporter les réflexions du matin» ou: «Puissent les amis de notre jeunesse être les compagnons de notre vieillesse» ou: «Délicats plaisirs aux âmes susceptibles». Personne n’échappait à l’obligation de donner son sentiment; et c’est ainsi qu’un pauvre pasteur, tout empêtré, ne sachant que dire, ayant beaucoup réfléchi, proposa un jour: «Le reflet de la lune sur la calme surface du lac»[1268]. On vendait des collections de «sentiments» tout faits; mais les gens d’esprit en improvisaient d’adaptés aux circonstances[1269]. On peut croire que ce devait être là un des succès de Burns, et que, malheureusement, on devait trop souvent lui en demander. Encore tout cela se passait-il quand les dames étaient là. Après qu’elles s’étaient retirées, les santés et les conversations continuaient. On voit où les choses en arrivaient. «La situation des dames, remarque le doyen Ramsay, devait fréquemment être très désagréable lorsque, par exemple, les messieurs remontaient dans un état peu fait pour une société féminine[1270].» À la fin du dîner, chez M. Riddell, une scène de ce genre se passa. Les hommes, excités par l’ivresse, firent irruption dans le salon où étaient les dames[1271], et, croyant faire une heureuse plaisanterie, donnèrent une représentation de l’enlèvement des Sabines. Burns saisit Mrs Riddell et l’embrassa. Il ne semble pas qu’il fut plus coupable que les autres; peut-être, emporté par son tempérament, alla-t-il plus loin encore. On devine l’effet produit par ce scandale. Le lendemain, le pauvre Burns écrivait encore une lettre d’excuses désespérée.

 

[Note 1266: Lord Cockburn, Memorials, p. 32.]

 

[Note 1267: Id. p 32.]

 

[Note 1268: Id. p. 33.]

 

[Note 1269: Voir une collection de ces «Sentiments» dans

Dean Ramsay, Reminiscences of Scottish Life and Character,

p. 59, et aussi des détails sur les livres ou les recueils

où les gens sans imagination pouvaient puiser.]

 

[Note 1270: Dean Ramsay, id., page 48.]

 

[Note 1271: R. Chambers, IV, page 49.]

 

«Madame, j’ose dire que cette lettre est la première que vous

ayiez jamais reçue du monde souterrain. Je vous écris des régions

de l’enfer, parmi les horreurs des damnés. Quand et comment j’ai

quitté votre terre, je ne le sais pas exactement, car je suis

parti dans la chaleur d’une fièvre d’ivresse, contractée à votre

trop hospitalière maison. Mais, en arrivant ici, j’ai été

justement jugé et condamné à souffrir les tortures expiatoires de

ce séjour infernal pendant l’espace de 99 ans 11 mois et 29

jours; tout cela à cause de l’inconvenance de ma conduite, hier

soir, sous votre toit. Me voici étendu sur un lit d’impitoyables

genêts, ma tête endolorie appuyée sur un oreiller de perçantes

épines, tandis qu’un bourreau infernal, ridé et vieux et cruel,

je crois que c’est le Souvenir, avec un fouet de scorpions,

empêche la paix et le repos d’approcher de moi et tient mon

angoisse sans cesse éveillée. Cependant, Madame, si je pouvais,

en quelque mesure, reprendre ma place dans la bonne opinion du

cercle aimable que ma conduite a tellement outragé, la nuit

dernière, je crois que ce serait un soulagement à mes peines.

C’est pour cette raison que je vous importune de cette lettre.

Aux hommes de la société, je n’ai pas d’excuses à faire. Votre

mari, qui a insisté pour me faire boire plus que je ne le

voulais, n’a pas le droit de me blâmer, et les autres ont pris

part à ma culpabilité. Mais à vous, Madame, j’ai beaucoup

d’excuses à faire. J’estimais votre bonne opinion comme une des

choses les plus précieuses que j’eusse sur la terre, et je fus

vraiment une brute de la perdre. Il y avait aussi Miss J., une

personne d’un délicat esprit, de douces et simples manières. Je

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