Robert Burns. Vol. 1, La Vie
[Note 634: Ch. Rogers. Scotland Social and Domestic, p.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
36.]
[Note 635: R. Chambers. Traditions of Edinburgh, p. 153.]
[Note 636: Henry Erskine and his Times, by lieut.-col.
Alex. Fergusson, p. 162.]
Chose étrange! Beaucoup de ces hommes étaient si solides et d’une telle résistance que leur santé n’était pas affectée par ces excès quotidiens, et que la lucidité de leur intelligence restait entière, au milieu des plus accablantes débauches[637]. Le célèbre avocat Hay estimait qu’il était plus propre à élucider une affaire quand il avait pris ses six bouteilles de claret, et un de ses clercs racontait qu’il lui avait dicté le meilleur de ses mémoires un jour qu’il les avait bues[638]. De lord Harmand, quelqu’un qui l’avait bien connu disait «qu’aucune orgie n’avait jamais ébranlé sa santé, car il ne fut jamais malade, ni diminué son goût pour la famille et la tranquillité, ni embrouillé sa tête; il n’en dormait que plus profondément, et s’en levait plus tôt et plus calme[639]». Après ces nuits terribles, la plupart rentraient chez eux, se baignaient la tête dans l’eau froide, secouaient l’ivresse comme un reste de sommeil, et s’en retournaient à leurs occupations très sûrs et très calmes[640]. Il fallait pour cela des constitutions d’une incroyable solidité, des constitutions indestructibles, telles qu’en fournit une race neuve, rude, récente du sol et pleine encore de la force des chênes et des rocs. Elle s’affaiblit maintenant et les plus robustes buveurs se plaignent que les coupes de leurs pères et de leurs oncles soient trop profondes pour eux. Mais, même alors, pour les natures protégées par une santé moins épaisse, ou dans laquelle il y avait un point faible, ce régime était fatal. Il l’était surtout pour les natures excitables, qui se dépensaient de plusieurs façons, et puisaient, dans des excès de boisson, de la fièvre pour des excès de travail ou de plaisir. Combien furent ainsi usés ou brisés prématurément!
[Note 637: Id.]
[Note 638: R. Chambers. Traditions of Edinburgh, p. 154.]
[Note 639: Lord Cockburn. Memorials, p. 118.]
[Note 640: R. Chambers. Traditions of Edinburgh p.
157.—Voir aussi Dean Ramsay, Reminiscences, p. 52.]
*
Burns fut bientôt lancé dans cette vie nocturne de tavernes où l’attendaient des excès de tous genres. Il y était poussé par la recherche du plaisir, naturelle en un homme de son âge; mais aussi par des causes plus intéressantes. Il y était accueilli et attiré par une classe d’hommes avec lesquels il se trouvait plus en sympathie et plus à l’aise. Ils n’étaient pas illustres comme ceux des hauts salons; ils leur cédaient par l’éducation, par un certain affinement de goût et de manières, et aussi par le ton moral ordinaire; mais ils leur étaient à peine inférieurs en savoir et en puissance intellectuelle. Il y avait des juges, des avocats, des professeurs, des écrivains, un peu au-dessous des premiers par la tenue et la conduite de la vie, plutôt que par le rang de l’esprit. N’étant pas contenue par le souci de la position, leur conversation avait peut-être plus de hardiesse, d’imprévu et d’originalité. Ils étaient moins cosmopolites, plus foncièrement écossais; ils avaient plus la saveur du terroir; ils étaient plus faits pour être charmés par Burns et pour lui plaire. Lui, de son côté, se trouvait plus à l’aise au milieu d’eux. Il y rencontrait une cordialité plus franche, des façons moins compliquées. Il était débarrassé de la convenance des salons qui lui était une contrainte. Peu à peu, il se sentit porté vers eux.
Il ne tarda pas à être un des habitués d’une des tavernes les plus connues de la ville, tenue par un certain Dawney Douglas. C’était un gaël très paisible, à qui on faisait chanter une chanson plaintive et superstitieuse des Hautes-Terres: la femme de Colin était morte et elle revenait traire les vaches au crépuscule. La chanson s’appelait Cra-Chalieis c’est-à-dire les bêtes à Colin. Vers l’époque où l’Écosse était agitée par l’établissement d’une milice et où se formaient de tous côtés des régiments de miliciens, la taverne était fréquentée par une réunion de bons vivants qui avaient pris le titre de Crochallan fencibles, comme s’ils avaient dit: les volontaires des vaches à Colin. C’était une société de rudes buveurs, tous hommes intelligents, mais plus rugueux et plus âpres, d’une jovialité parfois grossière. C’étaient Charles Hay, un des premiers avocats de son temps; Alexandre Cunningham, écrivain au signet qui devint plus tard bijoutier; William Dunbar, écrivain au signet; Smellie, l’imprimeur de Burns, auteur d’une Philosophie de l’Histoire naturelle, un esprit original et fort, une de ces têtes écossaises, si solides, hérissées de cheveux grisonnants; William Nicol, professeur de latin à la High School, un homme qui, en vigueur d’intelligence, en impétuosité de passion à la fois déréglée et généreuse, ressemblait à Burns, et qui, pour son habileté et sa facilité en composition latine, était peut-être sans rival en Europe, mais dont les vertus et le génie furent obscurcis par des habitudes d’excès bachiques. Il y avait aussi un des collègues de Nicol nommé Cruikshank. Burns fut enrôlé parmi les Crochallans. Presque tous devinrent ses amis et, de toutes ses connaissances d’Édimbourg, les noms qui reparaissent le plus souvent et persistent le plus longtemps dans sa correspondance sont ceux des habitués de la taverne de Dawney Douglas.
C’était une bonne fortune aux Crochallans quand Burns y apparaissait, et plus d’un soir, en sortant des salons, il dut venir s’y reposer de leur contrainte. On accueillait son entrée d’applaudissements, on lui faisait place, on s’apprêtait à l’écouter. Ces murs enfumés eurent assurément le meilleur du génie qu’il dépensa à Édimbourg. Il fut là plus spirituel et plus éloquent qu’ailleurs. Sa verve y était plus libre et plus fougueuse; son esprit se déployait plus franchement, s’échauffait, s’enflammait. Ses auditeurs le comprenaient mieux, le fêtaient, riaient plus bruyamment de ses mots, n’étaient pas offensés par une idée hardie ou par une expression leste. Au contraire, les rires augmentaient avec la vivacité des images et des termes. Il se grisait de ce bruit; chacune de ses saillies partait de l’endroit où ils avaient applaudi la dernière et allait plus loin. Le choc des verres, les chansons, les refrains repris en choeur, les bravos, l’excitaient; une pointe d’ivresse venait. Les dernières heures de la soirée passaient rapidement et celles de la nuit passaient inaperçues. Parfois même, lorsqu’on sortait, l’ombre était encore au pied des maisons et dans les ruelles, mais déjà «le matin de ses jolis sourires pourpres baisait le coq aérien de St.-Giles.»
C’était une vie qui n’allait pas sans ses détériorations et ses dangers, car les choses n’en restaient pas toujours là. Parfois l’ivresse devenait plus lourde et plus épaisse. Au lieu de s’arrêter de ce côté-ci de la gaîté, du côté léger et vif, elle la traversait, allait jusqu’à l’autre bord, où commencent la pesanteur et la brutalité. Comme Burns faisait tout avec emportement et une sorte de bravade, comme il s’y dépensait de mille manières, ces soirées devaient être très préjudiciables à sa santé physique. D’autres dangers, qui se tiennent à l’écart de l’homme de sang-froid mais assaillent l’homme échauffé et troublé par la boisson, l’attendaient au sortir de la taverne. Les tentations et les vices ne manquaient pas à Édimbourg, qui était comme toutes les grandes villes. Fergusson nous a montré, sous les réverbères, ces femmes aux yeux alourdis et au visage triste qui connurent la beauté, fredonnant aux passants des refrains vicieux et les lettres de Théophrastus se plaignent du nombre des maisons «d’accommodation civile[641]». Quelque grossières que fussent ces tentations, quelque hideuses même qu’elles apparaissent parfois quand le jour et la raison ont retrouvé leur clarté, dans la lueur douteuse de la nuit et de l’ivresse, elles sont toujours assez efficaces. Burns y fut conduit et s’y laissa prendre. L’ardeur de son tempérament et un peu aussi l’attrait, que l’éclat voyant et brutal dont se pare le vice exerce sur l’oeil novice d’un campagnard, l’entraînement, l’exemple agirent sur lui. Heron, qui le connut très bien pendant cette période, a fortement marqué ces dessous de sa vie d’Édimbourg:
[Note 641: Theophrastus’ Letters. Letter II.]
Malheureusement il arriva ce qui était naturel dans les
circonstances extraordinaires où Burns se trouva placé. Il ne sut
pas assumer assez de froideur pour rejeter la familiarité de tous
ceux qui, sans attachement sérieux pour lui, l’entouraient
d’importunités, pour obtenir sa connaissance et son intimité. Il
fut insensiblement conduit à s’associer, moins avec les hommes
savants, austères et d’une tempérance rigoureuse, qu’avec les
jeunes, avec les sectateurs de joies intempérantes, avec des
personnes près de qui sa principale recommandation était son
esprit licencieux, et qu’il ne pouvait fréquenter longtemps sans
partager les excès de leurs débauches…. Les attraits du plaisir
trop souvent énervent nos résolutions vertueuses, même pendant
que nous avons l’air de les repousser d’un front sévère; nous
résistons, nous résistons, nous résistons encore; mais, à la fin,
nous nous retournons tout d’un coup et nous embrassons
passionnément l’enchanteresse. Les élégants d’Édimbourg
accomplirent, par rapport à Burns, ce que les rustres d’Ayrshire
n’avaient pas pu faire. Après quelques mois de séjour à
Édimbourg, il commença à s’éloigner non pas entièrement, mais
dans une certaine mesure, de la société de ses amis plus graves.
Trop de ses heures furent passées à la table d’hommes qui
aimaient à pousser la convivialité jusqu’à l’ivresse—à la
taverne ou au bordel. Il se laissa entourer par une race d’êtres
méprisables, qui étaient fiers de dire qu’ils avaient été dans la
compagnie de Burns et avaient vu Burns aussi pris et aussi assolé
qu’eux-mêmes. Il n’était pas encore irréparablement perdu pour la
Tempérance et la Modération, mais déjà il était presque trop
captivé par ces folles orgies, pour jamais revenir à un
attachement fidèle pour les charmes de la sobriété[642].»
[Note 642: R. Heron. Life of Burns, p. 435.]
Ses biographes récents, dont quelques-uns sont clergymen, laissent volontiers dans l’ombre ces aspects de sa vie, sans lesquels elle est incomplète. Ils finiraient par la fausser, par en altérer le caractère en n’en représentant qu’une partie, et par dégager de la réalité, où les défauts sont souvent de vigoureuses touches de nature, un Burns atténué. C’étaient là des écarts bien excusables et presque inévitables chez un jeune homme avide de vie et fougueux. Il n’y a aucun blâme à y attacher. Le seul sentiment qui puisse venir est un sentiment de regret pour ces dissipations inutiles et ces folles prodigalités de temps, de jeunesse et de santé.
Un autre inconvénient résulta de ces soirées à la taverne: l’habitude de trôner, d’être le maître de la conversation, de ne pas avoir de contradicteurs. Il y prit un ton hautain, impatient de toute opposition, quelque chose de brusque et de péremptoire, qu’il ne parvenait qu’avec peine à dominer dans d’autres lieux. C’était une disposition naturelle que les circonstances exagéraient en lui. Avec des réserves, tous ceux qui l’ont connu alors en parlent; on devine que ce dut être son défaut le plus visible, l’endroit faible de sa conduite, si solide d’ailleurs.
Il commença à contracter un peu d’arrogance nouvelle dans la
conversation. Accoutumé à être, parmi ses compagnons favoris, ce
qu’on appelle vulgairement mais avec expression «le coq de la
société», il avait peine à refréner une liberté habituelle et un
ton de conversation décidé et dictatorial, même au milieu de
personnes moins disposées à endurer sa présomption avec
patience[643].
[Note 643: R. Heron. Life of Burns, p. 436.]
Ce n’étaient là, bien entendu, que des germes de mal. Ils existaient cependant. Les circonstances ne les laissèrent pas dormants. Il faut cependant la connaissance de ce qu’ils sont devenus, pour leur donner dès à présent leur importance. Ils étaient, pour le moment, à peine visibles et cachés à la prévision de tous. Ce qu’il y a de certain, c’est que ce séjour à Édimbourg était en train de produire sur Burns une insensible et lente détérioration.
*
Ce qui avait contribué à entretenir un certain malaise dans l’esprit de Burns, c’était l’incertitude de ce qu’il allait faire. Il était arrivé à Édimbourg, sans idée bien arrêtée, surpris par son succès et peut-être grisé de mille espérances vagues. Cette ivresse commençait à se dissiper. Au mois de janvier, il écrit «qu’il est aussi ténébreux que l’était le chaos» en ce qui concerne l’avenir. Un de ses patrons, Mr Miller, lui a parlé d’une ferme située sur un domaine, qu’il vient d’acheter dans les environs de Dumfries. C’est la première fois qu’apparaît dans son histoire ce nom qui y reviendra souvent et qui doit la clore. Il est disposé à aller s’établir n’importe où, pourvu que ce soit ailleurs que dans son ancien voisinage. Mais Mr Miller n’est guère bon juge de la terre et, dit-il avec une sorte d’appréhension prophétique, «il peut m’offrir un marché avantageux dans son opinion, qui sera ma ruine[644]». Il se propose, en revenant à Mauchline, de passer par Dumfries, vers le mois de mai, pour y rencontrer Mr Miller et examiner la ferme. De temps en temps, il parle dans ses lettres de retourner à son humble condition, aux ombres de la vie[645] et à sa vieille connaissance, la charrue.
[Note 644: To John Ballantine, 14th Jan. 1787.]
[Note 645: To the Earl of Glencairn, Feb. 1787.]
Cependant, au commencement de février, on voit apparaître une autre préoccupation. Le comte de Buchan, frère de Henry Erskine, lui avait conseillé de parcourir l’Écosse pour y recueillir des sujets de poésies nationales. Il semble que cet avis ait éveillé en lui un désir déjà formé:
«Votre Seigneurie touche la corde favorite de mon coeur, lorsque
vous me conseillez d’enflammer ma muse à l’histoire écossaise et
aux scènes écossaises. Il n’y a rien que je souhaite plus que de
faire un tranquille pélerinage à travers ma patrie, de m’asseoir
et de rêver dans ces champs jadis durement disputés, où la
Calédonie triomphante vit son lion sanglant porté, à travers des
rangs brisés, jusqu’à la victoire et à la gloire, d’y trouver
l’inspiration et de répandre dans des chants ces noms
immortels[646].
[Note 646: To the Earl of Buchan, 3rd Feb. 1787.]
Mais il ajoute que, au milieu de ces délicieuses et enthousiastes rêveries, un fantôme au visage long et sec, à l’air très moral, s’est mis en travers de son imagination et, avec l’air glacial d’un prédicateur, lui rappelle combien il a déjà dédaigné de salutaires avis. Il l’avertit de ne pas suivre ces météores et ces feux-follets de la fantaisie et du caprice qui l’amèneront une fois de plus au bord de la ruine.
Toutefois, le rêve est mal chassé. Deux mois plus tard, à la fin de mars, il reparaît plus attrayant. Il faut plus d’efforts et des motifs moins personnels pour le repousser.
«Vous vous intéressez avec bienveillance à mes vues et à mes
projets d’avenir. De ce côté, il m’est impossible de vous donner
aucune lumière:
Tout est sombre, comme était le chaos avant que le jeune soleil
Fût ramassé en un globe et eût essayé ses rayons,
À travers l’obscurité profonde.
L’appellation de poète écossais est de beaucoup mon plus haut
orgueil. Continuer à la mériter est ma plus haute ambition. Les
scènes écossaises et l’histoire écossaise sont des thèmes que je
désirerais célébrer. Je n’ai pas de désir plus cher que de
pouvoir, débarrassé de la routine des affaires, pour lesquelles
le ciel sait que je suis bien impropre, faire des pèlerinages
tranquilles à travers la Calédonie, m’asseoir sur ses champs de
bataille, errer sur les rives romantiques de ses rivières et
songer près des tours majestueuses ou des ruines vénérables,
jadis séjours honorés de ses héros.
Mais ce sont là des pensées chimériques. J’ai joué assez
longtemps avec la vie. J’ai une chère, une vieille mère à qui
pourvoir, et d’autres liens du coeur, peut-être aussi tendres.
Quand l’individu seul souffre des conséquences de sa propre
étourderie, indolence ou folie, il peut être excusable. Il y a
plus: de brillants talents et quelques-unes des plus nobles
vertus peuvent à moitié sanctifier un caractère insouciant. Mais
quand Dieu et la nature ont confié à ses soins le bien-être des
autres, quand le dépôt est sacré et que les liens sont chers,
l’homme (que ces liens ne pousseraient pas au travail) doit être
enfoncé bien avant dans l’égoïsme, ou étrangement égaré loin de
la réflexion[647].»
[Note 647: To Mrs Dunlop, 22nd March 1787.]
On voit d’après cela qu’il vivait toujours dans l’indécision. Il nourrissait vaguement le désir d’être un poète national. Il semble même qu’il s’y glissât en lui une idée d’être délivré de la routine des affaires. Comme il était à prévoir, ce projet plusieurs fois écarté finit par triompher à la fin d’avril. Il annonce au Dr Moore[648] qu’il va faire quelques pèlerinages sur le sol classique de la Calédonie, et, au commencement de mai, il se prépare à retourner en Ayrshire en suivant les Borders. À cet effet, il acheta à Édimbourg une jument qui deviendra une figure familière de son histoire. Il l’appela Jenny Geddes. C’était le nom de la vieille marchande d’herbes, de la vieille virago de St.-Giles. La Jenny Geddes de Burns semble avoir été d’un tempérament moins irascible; elle vécut amicalement avec son maître pendant des années.
[Note 648: To Dr John Moore, 23rd April 1787.]
II.
L’ÉTÉ DE 1787.
LE VOYAGE DES BORDERS.
Il quitta Édimbourg le 5 mai 1787, en compagnie d’un de ses nouveaux amis, Robert Ainslie, dont le père était fermier dans les environs de Dunse. Son intention était de s’en retourner à Mossgiel, en parcourant le pays qui s’étend, de Berwick à Carlisle, le long de la frontière anglaise, et qui est si connu dans la poésie et l’histoire d’Écosse sous le nom de Borders. Il voulait faire, disait-il, «quelques pèlerinages sur le sol classique de la Calédonie». Il se proposait, sans doute, d’y rechercher des inspirations poétiques, des scènes, des souvenirs, dont il pût faire son profit. Il n’est pas sans intérêt, pour l’étude de ses préférences d’esprit et en même temps pour la notation exacte de son état d’âme, de voir ce qu’il a su retirer, pendant ce voyage, soit des aspects de la nature, soit des associations humaines qui y sont mêlées.
Le pays qu’il allait visiter possède un grand charme tranquille et mélancolique[649]. Il n’est pas très puissant ni très mouvementé; c’est une région de collines et de montagnes moyennes, arrondies par l’usure de glaciers disparus. Elle s’étend, avec l’allure des hauts plateaux[650], en calmes ondulations liées les unes aux autres, qui se rencontrent, se coupent ou se marient, en courbes sereines et harmonieuses. Le paysage se prolonge de tous côtés, uniforme, partout semblable à lui-même et cependant partout séduisant; indéfiniment il s’enfuit d’un même rhythme large et noble et, à peu près à égale hauteur, pousse jusqu’au fond du ciel la houle paisible de ses cimes. Ces montagnes souples s’abaissent vers les vallées, en descentes très douces, en inclinaisons molles et coulantes, en fléchissements sans heurt, en plis traînants. La forme de la contrée est très apparente, car rien ne l’interrompt ni ne la recouvre. Un de ses caractères est l’absence de toute haute végétation; les bois sont ramassés dans le fond des vallées plus importantes; ailleurs, peu ou pas d’arbres, sauf quelques bouquets de bouleaux et de mélèzes semés sur les plus basses pentes. On a, dans son ampleur, la beauté des paysages nus, à grandes lignes maîtresses qui se déroulent dans le ciel, y mettant un mouvement lorsqu’il est pur et immuable, y mettant un repos lorsqu’il est rempli de la mobilité des nuées.
[Note 649: Pour le caractère général du paysage des Borders,
nous avons contrôlé et éclairé nos impressions personnelles
par celles d’écrivains qui ont parlé magistralement de ce
pays. Il faut lire,—pour la partie physique, l’admirable
livre de Archibald Geikie: _The Scenery of Scotland, viewed
in Connection with its physical Geology_, où les qualités de
l’écrivain égalent celles du savant;—pour la partie
littéraire et poétique, le très beau livre de John Veitch:
_The History and Poetry of the Scottish Border, their main
features and relations_, où il y a des pages d’un véritable
amant et connaisseur de la nature.—Il y a, dans les
Recollections of a Tour made in Scotland, AD. 1803, de
Dorothy Wordsworth, des pages d’un sentiment exquis.—Relire
en même temps les poèmes écossais de Wordsworth, et, bien
entendu, noter les traits descriptifs des vieilles ballades
qui sont toujours d’une grande justesse et d’une grande
force résumante.]
[Note 650: Voir sur ces traits géologiques, A. Geikie.
Scenery of Scotland, chap. XIII.]
Ce calme des contours est, en outre, soutenu par la monotonie de la coloration. Des bruyères, des fougères, des genêts, une herbe rude et unie, des mousses semblables à des velours bruns ou verts, recouvrent les pentes, de larges teintes adoucies et voisines, qui laissent, selon l’expression de Geikie, toute leur valeur aux modulations du terrain[651]. Les couleurs changent avec les saisons; mais lors même qu’elles sont le plus vives, c’est-à-dire lorsque, vers l’automne, les bruyères s’empourprent, les fougères s’orangent et que les mousses et l’herbe deviennent rousses, ce sont encore des nuances passées, assorties en une richesse sobre et simple. On dirait seulement que le paysage a pris une somptueuse patine. Ainsi rien n’arrête, rien ne trouble l’âme dans ses rêveries, lorsqu’elle se livre à ces montagnes, et qu’elle s’abandonne à suivre ces cimes qui courent en lignes parallèles, se succèdent, montent, coulent, passent doucement de l’une à l’autre, en longues sinuosités belles et graves[652].
[Note 651: A. Geikie. Scenery of Scotland, p. 296.]
[Note 652: J. Veitch. _History and Poetry of the Scottish
Border_, p. 11.]
Mais il faut pénétrer plus avant vers le coeur du pays, pour en découvrir l’attrait souverain. Il réside dans les hautes vallées désertes, où tournoie l’aigle et où songe le héron; son séjour est dans ces silencieux et verts amphithéâtres de pâturages, sur lesquels plane une paix solennelle. Pas une chaumière, une hutte; mais seulement, de toutes parts, des blancheurs paisibles de troupeaux de moutons; on croirait que les vers de Lucrèce, ces vers admirables où est l’âme des solitudes pastorales, ont été écrits dans ces lieux:
«Sæpe in colli, tondentes pabula loeta,
Lanigeræ reptant pecudes, quo quamque vocantes
Invitant herbæ, gemmantes rore recenti;
Et satiati agni ludunt, blandeque coruscant;
Omnia quæ nobis longe confusa videntur,
Et velut in viridi candor consistere colli[653].»
[Note 653: Lucrèce. Liv. II, 318.]
Chacune de ces mille vallées a son cours d’eau dont l’histoire est pareille. Entre des mousses plus vives, un bouillon clair sourd, un ruisseau s’enfuit à travers l’herbe, court et scintille sous les bruyères, se brise et étincelle dans des rochers et plus loin disparaît, dans une gorge, entre des déchirures rougeâtres et des blocs gris, pour aller plus lentement rejoindre les prairies basses. Les vallons latéraux qui débouchent dans ces vallées ont tous aussi leur rivulet qui se divise en filets brillants. On dirait qu’un géant a laissé dans chacun de ces creux un rameau d’argent. Un murmure d’eaux s’exhale de cette solitude sans la troubler car il fait partie d’elle. Par instants, le bêlement des troupeaux se mêle à lui, en une voix partout éparse et plaintive. Et toujours la profondeur du ciel est occupée par les longues ondulations sérieuses des collines, qui deviennent plus légères plus elles sont lointaines et, à l’extrémité de l’horizon, sont tout à fait transparentes et bleues.
Au charme mélancolique de la nature celui des souvenirs s’ajoute; et tous deux s’accordent[654]. Dans les vallées basses, le long des rivières, sont les ruines historiques. Là s’étend la ligne fameuse des abbayes de Melrose, de Kelso, de Jedburgh, de Dryburgh; là sont les vieux châteaux comme Roxburgh; les vieilles villes comme Berwick, Coldstream, Kelso, Jedburgh, Melrose, Selkirk, Peebles, célèbres dans l’histoire et dans la poésie écossaises. Mais surtout le pays est plein de la mémoire des luttes des Borders. Un des traits du paysage sont ces hautes tours carrées, désignées par le nom de peels, qui servaient de refuge et de repaire aux barons maraudeurs de cette frontière. Avec leur air menaçant, leurs murs massifs et nus, leurs étroites ouvertures, leurs meurtrières, leurs mâchicoulis, leur corbeille de fer fixée tout en haut du toit, dans laquelle on entassait de la tourbe et de la poix pour allumer la flamme d’alarme, le bale-fire, qui parcourait toute la contrée en une nuit,
Un drap de flamme, de la tour haute,
Flottait sur le ciel comme un drapeau sanglant,
Tout flamboyant et déchiré[655],
les unes toujours intactes et fières, les autres fendues, croulantes, encore marquées de la trace noire des incendies, elles se dressent de toutes parts. Elles se sont emparées de tous les points propices. Il n’y a pas une crête, un promontoire de colline dans les vallées, un passage de route ou de sentier, qu’elles ne s’y soient installées; quelques-unes sont juchées sur des pics sans accès; d’autres cramponnées au bord des précipices, au-dessus de torrents; d’autres dissimulées dans des bois, ou sinistrement isolées au centre de marécages et de fondrières. Ces forteresses étaient habitées par d’étranges maîtres, en partie brigands, en partie soldats, en partie seigneurs. C’étaient les Elliots, les Armstrongs, les Turnbulls, les Rutherfords, les Scotts, les Homes, les Kerrs, race d’hommes désespérés, hardis, toujours en guerre avec les Anglais ou entre eux, toujours en coups de force, en alarmes. Leurs exploits étaient de partir le soir, de passer la frontière inaperçus, et de tomber, à dix, quinze lieues de là, sur une ferme, un hameau, dont ils enlevaient les bestiaux. La nuit était leur complice; c’est pourquoi la plupart avaient dans leurs armes des étoiles et la lune[656]. Quand le butin était fini et qu’il n’y avait plus rien au logis, un beau soir, en découvrant le plat, on y trouvait une paire d’éperons. On savait ce que cela voulait dire et on repartait en expédition. Ces hommes durs, presque aussi cruels que des Peaux-Rouges[657], vivaient dans la continuelle tension d’énergie, dans la force, la hâte et l’exigence impérieuse de sentiments, et aussi dans la suprématie d’âme, que développe, après tout, le risque même grossier mais continuel de la vie. C’étaient des existences sans poésie, mais où il y avait des heures intenses et poétiques. On voit ce qu’une pareille condition entraîne d’aventures, de traits de courage, de dangers, de querelles, de luttes entre familles, de vengeances longtemps poursuivies. Ces querelles, qui tenaient du duel, de l’escarmouche et de l’assassinat, n’étaient pas assez importantes pour créer un événement historique. Mais, de temps en temps, il sortait d’elles une de ces tragédies mémorables qui vont au fond des coeurs les plus durs y remuer la pitié.
[Note 654: Pour les souvenirs historiques ou légendaires et
pour les moeurs violentes des Borders voir l’Introduction
de Walter Scott: Minstrelsy of the Scottish Border.—Les
passages sur les Borders, dans les _Notices and Anecdotes
illustrative of Sir Walter Scott’s novels_.—Le petit
opuscule intitulé: An Account of the Borders dans le
Chambers’s Miscellany.—Le chapitre IX du livre de Veitch:
Features of Border Life and Character.—Un article de
l’Edinburgh Review, de Juillet 1887: _Ettrick Forest and
the Yarrow_.—Gunnyon: _Scottish Life and History in Song
and Ballad_. Chap. IV.—J. Clark Murray: _The Ballads and
Songs of Scotland, in view of their influence on the
Character of the People._ Chap. IV: _The Border
Feuds._—Mais rien ne vaut l’impression produite par la
lecture des Ballades elles-mêmes, avec les notes historiques
qui indiquent les événements qu’elles rappellent.]
[Note 655: The Lay of the Last Minstrel. Canto III.]
[Note 656: Chambers. Account of the Border, p. 21.]
[Note 657: Prescott. _Essais de Biographie et de Critique,
les chants de l’Écosse_, tom. II, p. 64.]
Aussi une quantité incroyable de poésie est née de ces horizons pensifs et de ces événements romanesques. C’est le district poétique de l’Écosse, à un titre bien plus vrai que le district des lacs ne l’est pour l’Angleterre. Car ici c’est une profusion de poésie anonyme, autochtone, sortie des entrailles mêmes de la terre. Elle a été créée par des centaines de poètes inconnus, enrichie par des milliers de récitations. Elle est vraiment populaire et collective, car, par cette séculaire et innombrable collaboration, elle contient l’émotion accumulée de ceux qui l’ont écrite et de ceux qui l’ont chantée. Sur tout le pays, elle est répandue. On a dit qu’il n’y a pas, dans cette partie de l’Écosse, un ruisseau ou une colline qui n’ait sa ballade ou sa chanson; et cela est vrai à la lettre. Toutes ces rivières, la Tweed, la Gala, la Teviot, la Jed, l’Ettrick, la Yarrow, dont le bruit clair emplit le pays, chantent également dans cette poésie. Chaque vallée, avec son caractère propre, possède sa poésie particulière: la molle et verte vallée de la Tweed a les chansons d’amour caressantes, doucement pastorales et pures; les gorges sauvages autour des sources de la Teviot et de la Reed, les sombres solitudes moussues de la Tarras et de la Liddell sont la scène des plus puissantes et des plus terribles ballades historiques; les retraites rêveuses de la vallée d’Ettrick ont des chants mystérieux et surnaturels[658]. Mais la poésie de toutes ces vallées semble se réunir dans la plus poétique d’elles toutes, dans l’harmonieuse, la triste, la douce, la tendre, la sévère Yarrow. Elle est le sanctuaire de cette région. Et qu’elle est digne de l’être! Elle a toutes les beautés, le charme méditatif de ses plus faibles pentes, l’austérité de ses deux lacs solitaires, où le ciel et les collines se reflètent comme en un métal poli[659], la terreur des hautes passes qui la séparent de la vallée de la Moffat, où «la queue de la jument grise», tombant perpendiculairement de plus de trois cents pieds, se brise, gronde et gémit dans un enfer de rocs. Elle est pleine d’une poésie pathétique et tragique[660]. Il n’y a presque pas une pierre, pas un tertre qui n’en ait reçu une sorte de consécration. Le gai Faucon, Murray l’outlaw, Willie est rare et Willie est beau, la Tragédie de Douglas, les Tristes vallons de Yarrow, la Lamentation de la veuve des Borders, à ne prendre que les pièces capitales, ont leur scène dans ce petit val, sans parler de moindres chansons et d’imitations sans nombre. D’autres vallées sont presque aussi riches. On se rend compte de ce qu’il a dû fleurir, disparaître, renaître de poésie dans cet extraordinaire district, lorsqu’on a parcouru la Minstrelsy des Borders Écossais; surtout si l’on réfléchit que ce recueil a laissé à glaner, qu’il a été fait bien tard, que plusieurs de ces chansons ou ballades et des plus belles, lorsqu’elles furent trouvées, ne palpitaient plus que pour peu de jours sur les lèvres de quelque vieille femme cassée, toutes prêtes à mourir avec elle. Combien ont disparu de la sorte, avec la dernière âme qu’elles avaient charmée!
[Note 658: Voir sur les inspirations différentes selon le
caractère des vallées, le chap. XII du livre de Veitch,
particulièrement les pages 423-33.]
[Note 659: Voir une jolie description du lac St.-Mary, dans
l’Introduction au Chant II de Marmion.]
[Note 660: Voir, sur les charmes différents, un délicat et
juste passage dans les _Notices and Anecdotes illustrative
of Sir Walter Scott_, p. 151.—Veitch, p. 425-26.—La
lecture de Principal Shairp The Three Yarrows dans ses
Aspects of Poetry—et l’exquis poème de Wordsworth,
Yarrow visited, qui pénètre plus que tout ce qui a été
écrit sur la Yarrow.]
Sans doute cette poésie n’avait pas encore reçu sa large consécration littéraire; elle n’avait pas pris rang dans les bibliothèques comme une des plus originales anthologies populaires qu’il y ait. Elle était cependant bien connue en Écosse; et même elle était à la mode. La preuve en est dans les nombreuses imitations que le XVIIIe siècle en avait faites, bien avant le moment où Burns voyageait dans les Borders. Allan Ramsay avait donné l’exemple de ces imitations, bien que les siennes fussent froides et maniérées. Toute une série de menus poètes, Robert Crawford, Hamilton de Bangour, Julius Mickle, John Logan, avaient retrouvé, parfois dans quelques pièces seulement, parfois dans une seule, l’accent et la mélodie des vieilles ballades[661]. Ne sait-on pas que deux versions célèbres d’une ancienne ballade, les Fleurs de la Forêt, sont dues à deux jeunes filles, l’une Miss Jane Elliot et l’autre Miss Alison Rutherford, plus tard Mrs Cockburn, que nous avons vue, déjà âgée, accueillir Burns à Édimbourg? Elles avaient toutes deux, sans s’en douter, émues un jour par un refrain plaintif, donné deux chefs-d’oeuvre de sentiment simple, et enrichi de deux perles la poésie de leur pays[662]. Elles ne composèrent jamais rien d’autre. Ces deux charmantes pièces avaient, en réalité, été produites par le pur procédé de collaboration populaire: l’émotion de chanteurs successifs s’ajoutant à l’inspiration de l’auteur primitif. La seule différence est qu’ici le résultat fut imprimé au lieu d’être chanté, et que les collaborateurs furent découverts par la seule curiosité littéraire des temps, car Miss Rutherford et Miss Elliot avaient essayé de s’en cacher. Enfin la célèbre tragédie de Douglas de John Home, que Burns, comme tous les Écossais, connaissait bien, était fondée sur une de ces ballades[663]. Cette poésie était donc répandue et appréciée. Bien plus, elle était si active, si pleine de sève, si maîtresse des imaginations que, parmi des milliers d’autres, elle était en train de former, à ce moment précis, trois âmes qui devaient être entre les plus robustes et les plus riches de leur contrée.
[Note 661: Lire dans le chapitre XIII de Veitch: _Border
Poetry, Eighteenth Century_, le travail d’imitation des
anciennes ballades qui s’est fait pendant le siècle
dernier.]
[Note 662: Voir dans quelles circonstances ces chansons
furent composées: Songstresses of Scotland; tom. I: pour
Mrs Cockburn, p. 70-71, pour Miss Jane Eliot, p. 205-07.]
[Note 663: Alex. Carlyle. Autobiography, p. 233.]
C’est par la poésie et le paysage des Borders que ce grand garçon, déjà savant, à qui Burns avait prédit un avenir d’homme, avait senti s’éveiller en lui le goût des choses d’autrefois. Il avait été élevé au pied d’un de ces vieux peels romantiques, bercé par les vieilles ballades. Et lui-même a raconté l’influence de ces spectacles et de ces récits sur son âme, dans des vers tout bondissants d’émotions enfantines.
Oui, l’impulsion poétique me fut donnée
Par la colline verte et le clair ciel bleu.
C’était une scène nue et sauvage,
Où des escarpements nus étaient empilés rudement;
Mais, ici et là, dans les intervalles,
Reposaient des touffes veloutées d’un vert adorable;
Et l’enfant solitaire connaissait bien
Les retraites où le murailler poussait,
Où le chèvrefeuille aimait à ramper
Sur le rocher bas et le mur ruiné.
Je pensais que ces recoins étaient le plus doux abri
Que le soleil vit dans tout son cours[664].
[Note 664: Walter Scott, Marmion. Introduction to Canto
III, to William Erskine.]
Et en même temps il retrace les premières émotions que ce vieux peel, avec tous ses souvenirs guerriers, faisait naître en lui et qui peut-être ont déterminé le tour historique et romanesque de son génie.
Sans cesse, je considérais cette tour démantelée
Comme le plus puissant ouvrage de la force humaine,
Et je m’émerveillais, quand le vieux paysan
Enchantait mon esprit, par quelque conte
De maraudeurs qui, au grand galop,
Sortant du château éperonnaient leurs chevaux,
Pour renouveler dans le sud leurs rapines,
Bien loin, dans les lointaines Cheviot bleues.
Ils me semblait que les trompettes, les pas des chevaux
Faisaient encore retentir les arches brisées de l’entrée,
Que des visages farouches, cousus de cicatrices,
Regardaient par les barreaux rouilles des fenêtres;
Et sans cesse, au foyer d’hiver,
J’écoutais de vieilles histoires de joie et de peine,
Les détours des amants, la beauté des dames,
Les charmes des sorcières, les armes des guerriers[665].
[Note 665: Walter Scott, Marmion. Introduction to Canto
III.]
L’enfant qui écoutait toutes ces choses était, on le sait, Walter Scott, et on comprend pourquoi il devait surtout rendre le côté historique et dramatique de cette poésie, dans ses longs poèmes, qui sont comme des ballades amplifiées et tournées au récit.
Au moment même où Burns passait dans la vallée d’Ettrick, il y avait, parmi les bergers qui y gardaient les troupeaux, un garçon de dix-sept ans, aux yeux bleus clairs scandinaves, aux longs cheveux, gauche, rêveur, sauvage, presque farouche, en qui opérait également le charme de ces mêmes montagnes et de ces mêmes chansons. Sa vie, moins variée que celle de Burns, est peut-être plus étrange. Il n’avait été à l’école que jusqu’à apprendre à lire et à écrire en grosses lettres d’un demi-pouce, qui étaient plutôt de lourds dessins; mais il avait entendu raconter des aventures de fées, de lutins et d’elfes. Toute une mythologie légère avait pris demeure en sa tête, pendant ses longs isolements de pasteur. Les nuits immenses, tantôt calmes et mystérieusement bleuâtres, tantôt pleines des hurlements de l’orage et de la danse des éclairs; les crépuscules du matin et du soir, dans ce pays où les brouillards mêlés de lumières dissolvent le paysage, le font ondoyer et, au moindre coup de vent, le remuent, le déplacent, le rapprochent ou l’éloignent, le transforment, en changent les lignes, les nuances, en font un nuage féerique, une vision impalpable, un rêve; tout avait donné à ces histoires un royaume fait pour elles. Et dans cette atmosphère rêvait et se formait celui qui allait être le plus grand poète paysan que l’Écosse ait produit, après Burns. Car lui aussi a avoué qu’il devait sa poésie à cette influence.
Ô aimez le savoir mystique et sublime
Des histoires féeriques des anciens temps!
Je les ai apprises dans la glen solitaire,
Aux demeures les plus reculées des hommes,
Où jamais ne passait un étranger,
Par les nuits d’été et les jours d’hiver.
Pas un paysan, pas une chaumine;
Nous n’avions causerie qu’avec le ciel,
Avec les voix qui chantaient à travers les nuages,
Et les orages naissants autour de nous suspendus.
Oh, lady! Jugez si vous le pouvez,
Combien austère et vaste était le pouvoir
De thèmes comme ceux-là, quand les ténèbres tombaient,
Et que les vieillards à cheveux gris disaient leurs contes,
Quand les portes étaient barrées, que la vieille femme
S’occupait auprès de la flamme,
Qui, dans la fumée et l’obscurité, brillait
Sur des visages obscurs et perdus dans l’ombre.
Le bêlement de la chèvre de montagne, là-bas,
Qui tremblotant arrivait des rochers,
Les échos du roc, le ruisseau fougueux,
La cataracte gonflée, le bois gémissant,
Le murmure vague et mêlé,
Voix du désert qui n’est jamais muette,
Tout cela a laissé dans ce coeur
Un sentiment que la langue ne peut rendre,
Une flamme étrange et non terrestre,
Quelque chose qui n’a pas de nom[666].
[Note 666: James Hogg. The Queen’s Wake.]
Ce jeune berger, à qui Burns aurait pu parler, était James Hogg, le berger d’Ettrick. Et on comprend également pourquoi celui-ci devait rendre mieux qu’aucun autre poète, avec une grâce, une force de vue fantastique tout à fait supérieures, la partie magique et merveilleuse de cette poésie. Sa Veillée de la Reine, avec ses exquises histoires de Kilmeny, de la Sorcière de Fife, de l’Abbé de Mac Kinnon sont aux ballades surnaturelles des Borders ce que les poèmes de Walter Scott sont aux ballades romanesques.
En même temps, dans une petite paroisse de la vallée de la Teviot, un gamin d’une douzaine d’années ressentait la beauté de ce pays. C’était John Leyden, l’ami de Walter Scott, un esprit puissant et singulier qui absorbait toutes les sciences, et qui devait mourir à Java, à l’âge de trente-six ans, au moment où il devenait un grand orientaliste. «Cet homme extraordinaire, né dans une chaumine de berger, dans une des plus sauvages vallées du Roxburgshire et, bien entendu, presque entièrement instruit par lui-même, avait, avant d’avoir atteint sa dix-neuvième année, confondu les docteurs d’Édimbourg par son épouvantable masse de savoir dans presque tous les départements de la science. Il se moquait de la plus extrême pénurie ou plutôt il n’avait jamais eu conscience qu’elle pût être un obstacle; car du pain et de l’eau, l’accès aux livres et aux cours, comprenaient tout ce que renfermaient ses souhaits; et ainsi, il travaillait et frappait aux portes d’une science après une autre, jusqu’à ce que son indomptable persévérance emportât tout devant lui. Et cependant avec cette sobriété monacale, cette dureté de fer du vouloir, tout en déroutant ceux qui l’entouraient par des façons et des habitudes dont il était difficile de dire si elles étaient celles d’un maraudeur de frontière ou d’un écolier du temps jadis, il avait le coeur d’un poète[667]». Et ce coeur de poète s’était formé au commerce de ces vallons et des vallées. Lui-même le dit dans un passage d’une délicatesse achevée, tout tremblant d’une brise de poésie gracieuse, comme un des peupliers dont il parle.
[Note 667: Lockhart. Life of Sir Walter Scott, chap. X:
John Leyden.—Voir aussi le Memoir of John Leyden par
Walter Scott.]
Vous aimables vallées, qui avez eu mes premiers regards!
Comme votre sourire était doux quand les charmes de la nature renaissaient,
Vert était son vêtement, brillant, frais et tiède…
Quand je songe, ma première vie me revient,
La première ardeur de la jeunesse bat dans mon sein.
Comme une musique fondue dans un rêve d’amant,
J’entends la chanson murmurante de la rivière Teviot;
Les rayons plissés étendus sur les eaux
Peignent une lune plus pâle, un ciel plus faible;
Tandis qu’à travers les rameaux renversés des aunes
Scintillantes les étoiles brillent d’un éclat verdâtre.
Sur ces belles rives, tes anciens bardes,
Ô enchanteresse rivière! ne versent plus leurs chants émus;
Mais leurs harpes invisibles, suspendues aux peupliers,
Soupirent encore les doux airs qu’elles apprirent jadis,
Et celui qui foule d’un pied religieux le sol,
Vers minuit solitaire, entend leur son argentin,
Quand les brises de la rivière agitent leurs ailes cotonneuses
Et éventent légèrement leurs cordes sauvages et enchantées.
Celui qui d’une main terrestre aspire, confiant et hardi,
À tenir la harpe aérienne des anciens bardes,
À couronner son front de la couronne sacrée de lierre,
Et à mener le choeur plaintif des morts,
Que celui-là, au pied des peupliers, éparpille chaque nuit
Les feuilles pointues du saule d’un glauque pâle,
Qu’il évite de lever les yeux, obstinément détournés,
Quand autour de lui s’épaississent les soupirs de fantômes invisibles
Et que sur sa tête solitaire, comme des abeilles en été,
Les feuilles mues d’elles-mêmes tremblent sur les arbres.
Quand les premiers rais du matin tombent tremblants sur la rive,
Alors c’est le moment d’étendre sa main audacieuse,
Et d’arracher au pâle peuplier incliné
La harpe magique de l’ancienne vallée de la Teviot[668].
[Note 668: John Leyden. Scenes of Infancy, part. I.]
Avant de partir pour les Indes, il publia un volume de vers, Scènes d’Enfance, consacré à ce pays des Borders. Il avait surtout été frappé par le paysage, là où il est plus souriant et plus plaisant; sa note particulière est de l’avoir rendu, dans une suite de tableaux, avec un mélange d’exactitude familière et d’anoblissement, qui fait penser en même temps à Cowper et à Thomson.
Ainsi, au moment même où Burns visitait les Borders, il y avait là une masse de poésie agissante, vivante, non seulement capable de réjouir, de consoler des milliers d’âmes simples et de mettre des instants de beauté ou de pitié dans des bergers, des filles de ferme, des gardeurs de vaches, des laboureurs, mais encore elle était occupée à former la chaîne et la trame d’âmes d’élite, qui déclarèrent ensuite qu’elles n’avaient rien en elles de meilleur que ces premiers souvenirs. Cette poésie personne encore ne l’avait recueillie. Une douzaine d’années plus tard, on allait voir un homme infatigable, tantôt à cheval, tantôt dans un phaéton construit exprès pour pénétrer dans des endroits qui n’avaient jamais vu de voiture[669], on allait voir cet étrange voyageur parcourir le pays en tous sens, s’enfoncer au fond des vallées invisitées, faire chanter les fermiers à la fin de repas où il leur tenait tête, demander aux vieilles gens décrépites un effort de mémoire et de faire revivre un instant les chansons qui les avaient bercées jadis, aller trouver les bergers, réunir de tous côtés des strophes, des fragments, des ballades, des chansons, et faire un trésor de cette poésie répandue et anonyme. C’était Walter Scott. Les deux premiers volumes de la Poésie populaire des Borders furent publiés en 1802.
[Note 669: Lockhart. Life of Sir Walter Scott, chap. X.]
Burns était parti en disant qu’il allait faire «un pélerinage au sol classique» de la poésie écossaise. Ces mots pouvaient faire croire qu’il allait pénétrer dans cette région, sinon préparé à en ressentir tout le charme pittoresque, du moins désireux de le découvrir et disposé à en étudier les souvenirs poétiques. Dès qu’on ouvre le journal qu’il a tenu de son voyage, la déception est grande. Il semble que le paysage qui devait fournir à Wordsworth de si profondes et si divines contemplations n’ait pas été aperçu. À peine quelques notations fugitives et sommaires, qui ne dépassent pas les impressions d’un voyageur quelconque[670]. «Les collines de Lammermoor misérablement désolées, mais par moments très pittoresques[671]».—«Superbe rivière la Tweed, claire et majestueuse, beau pont[672]». Il remonte jusqu’à Selkirk, cette rêveuse et attirante vallée de l’Ettrick où James Hogg se formait dans des visions de paysage féeriques; et ces rives, sur lesquelles soupire l’âme même des Borders, ne lui inspirent que ces mots: «toute la contrée aux alentours, sur la Tweed comme sur l’Ettrick, remarquablement pierreuse[673].» Tant de vieilles villes, si jolies de situation, si pittoresquement étalées au bout de leur pont, autour de ruines si vénérablement historiques: Kelso, au pied de sa vieille tour, Berwick avec son air de forteresse, Melrose où la vallée de la Tweed s’élargit, et Jedburgh sur sa basse éminence dominée par sa tour conventuelle, passent presque inaperçues. «Déjeuné à Kelso, charmante situation de Kelso, beau pont sur la Tweed, vue et perspectives enchanteresses des deux côtés de la rivière, particulièrement du côté écossais[674]».—«Charmante situation romantique de Jedburgh, avec des jardins, des vergers, mélangés aux maisons, belles vieilles ruines, une cathédrale jadis magnifique et un château-fort. Toutes les villes ici ont une apparence de vieille et rude grandeur, mais les habitants sont extrêmement paresseux[675].» Ce passage est de beaucoup le plus explicite et il a de la justesse de coup d’oeil. On sent que le souci d’observer et l’attention seuls ont fait défaut. À quelques milles de là, il visite ce coin renommé de pays où, dans des paysages éclatants alors des frondaisons de mai, se trouvent les vieilles abbayes du roi David; la massive abbaye de Dryburgh, si calme dans sa péninsule boisée, et cette merveilleuse abbaye de Melrose, si exquise, si fine, si parfaite et d’un travail si achevé dans sa pierre d’un rouge pâle. C’est elle qui devait, à quelques années de là, faire écrire à Walter Scott ses plus beaux vers[676]. Voici tout ce que ces nobles architectures inspirent à Burns: «visité Dryburgh, une ancienne belle abbaye ruinée, traversé la Leader et remonté la Tweed jusqu’à Melrose, y dîne et visite cette ruine glorieuse et au loin renommée[677]». Les endroits rendus célèbres par les ballades et les chansons ne ressortent guère davantage. Rien de ce qui est spécial à cette région, rien du charme des sites ou des souvenirs n’y apparaît.