Robert Burns. Vol. 1, La Vie
Un peu de temps
Nous rendra aussi savants que vous et aussi muets.
Je suis si lâche dans la vie, si fatigué du service, que, comme
l’Adam de Milton, il n’y a presque pas de moment où je ne
souhaite «me coucher avec joie dans le giron de ma mère et être
en paix.»
Mais une femme et des enfants m’obligent à lutter avec le
courant, jusqu’à ce que quelque rafale soudaine renverse la
pauvre barque, ou que, dans l’indifférent retour des années, sa
propre caducité la réduise à n’être qu’une épave[941].
[Note 941: Extract from the Author’s Journal, 15th June
1788.]
La vie qu’il allait mener pendant quelques mois n’était pas pour chasser ces sombres humeurs. Afin de surveiller les travaux, il avait voulu se loger près de sa future ferme. Il n’avait trouvé qu’une misérable chaumière enfumée et délabrée. «Je me souviens bien de la maison, dit Allan Cunningham, le plancher était d’argile, les chevrons couverts de suie; la fumée du foyer sortait épaisse par la porte et la fenêtre, tandis que le soleil, qui faisait effort pour pénétrer par ces ouvertures, produisait une sorte de crépuscule. C’est là que tous ceux qui avaient la curiosité ou le goût de le voir, le trouvaient avec une table, des livres, des plans devant lui, tantôt en train d’écrire des lettres sur la contrée et les gens, parmi lesquels il était tombé comme une pierre lancée par une fronde; tantôt donnant audience aux ouvriers qui étaient occupés à creuser les fossés ou les fondations; et quelquefois aussi en train de donner un coup de brosse à une vieille chanson[942].» «La cabane où je m’abrite, écrivait-il lui-même, est ouverte à toutes les rafales qui soufflent et à toutes les averses qui tombent; je ne puis m’y défendre de mourir de froid qu’en étant suffoqué de fumée[943].»
[Note 942: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 81.]
[Note 943: To Miss Chalmers, 16th Sept. 1788.]
Les journées passaient encore, prises par les occupations. Comme il arrive pour ces petits travaux exécutés par des maçons et des charpentiers de village, Burns devait être son propre architecte; tout le soin de la surveillance et de la direction lui revenait. Pendant ces besognes, sa faculté de causerie et sa familiarité trouvaient à s’exercer; le mouvement l’occupait. Mais quand, à la nuit tombante, les ouvriers s’éloignaient, un sentiment de solitude et de tristesse le reprenait. Les soirées étaient longues et sombres dans la chaumière; il avait la sensation d’être exilé, bien loin, hors de la vie.
Dans cette terre étrangère, ce pays sauvage,
Terre inconnue à la prose et aux vers,
Où les mots n’ont jamais été étirés sur le peigne de la Muse,
Ni sautillé dans les entraves de la poésie;
Une terre que la Prose n’a jamais visitée,
Sauf quand il lui arrive d’y trébucher, les jours où elle est soûle;
Ici donc, embusqué dans un côté de la cheminée,
Caché dans une atmosphère de fumée,
J’entends un rouet bruire dans le coin,
Je l’entends.—car c’est en vain que je regarde.
La tourbe rouge luit, noyau de flamme
Dans une cosse de brouillard infernal:
Ici, au lieu de mes ravissements poétiques,
Me voici assis à compter mes péchés par chapitres;
Au lieu d’être vivant et vif comme les autres chrétiens,
Je suis recroquevillé, réduit à exister simplement,
Sans société que les indigènes du Galloway,
Sans figure de connaissance que Jenny Geddes;
Jenny, mon orgueil, mon Pégase!
Toute morne, elle trotte le long de la Nith,
Et sans cesse elle tourne ses yeux du côté de l’ouest,
Tandis que des larmes coulent sur ses vieux naseaux bruns!
Était-ce pour ceci, qu’avec tant de soin,
Tu as porté le Barde à travers maint comté?
Avec tout ce souci et tout ce chagrin,
Et peu, bien peu d’espoir de soulagement,
Et rien que de la fumée de tourbe dans ma tête,
Comment puis-je écrire quelque chose que vous puissiez lire[944]?
[Note 944: Epistle to Hugh Parker.]
La construction de sa ferme ne tarda pas à l’absorber. Il en fit lui-même les plans et il en traça les fondations. Lorsqu’il posa la première pierre, il se découvrit, et pria que la maison qui devait abriter ses jours futurs fût bénie[945]. Peut-être des visions de contentement et de paix domestiques s’offrirent-elles à lui, et rêva-t-il, pour le foyer qui allait s’édifier, des samedis soirs pareils à celui qu’il avait chanté. Il surveilla lui-même les travaux, aidant à rassembler les pierres, à chercher le sable, à voiturer la chaux, donnant parfois un coup de main ou un coup d’épaule aux ouvriers. «Quand il voyait que nous ne pouvions pas venir à bout d’une grosse pierre, disait l’un d’eux, il criait: «Attendez un peu!» et il accourait. Nous nous apercevions bientôt qu’il était là. Je n’ai jamais vu son pareil pour soulever un poids[945].» La maison arrivée à hauteur des fenêtres, il envoya à Dumfries chercher du bois pour les linteaux. Tous les charpentiers se pressèrent autour du messager pour voir l’écriture du poète. «C’est par de pareilles touches, dit Allan Cunningham, que se traduit l’admiration d’un pays[945].»
[Note 945: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 82.]
*
En s’engageant dans cet avenir nouveau, il s’évertuait à prendre de bonnes résolutions. Il faisait projet d’assagir sa vie, de lui donner l’assiette des vies bien établies. Il était à un de ces changements matériels qui rendent plus facile d’abandonner le passé, parce qu’ils en interrompent les habitudes. D’ailleurs, il avait de nouveaux devoirs, une responsabilité. Ses résolutions étaient ferventes. Il laissait à jamais derrière lui le fardeau de ses fautes et de ses folies; comme un homme soulagé d’avoir jeté le sac où il porterait toutes les pierres qui l’ont fait trébucher, il reprenait sa route plus droit et plus preste.
Adieu maintenant à ces folies étourdies, ces vices vernis qui,
bien qu’à moitié sanctifiés par la légèreté charmante de l’esprit
et de la gaîté, ne sont après tout qu’une façon de dissiper
vainement le précieux courant de l’existence, que dis-je? de
l’empoisonner tout entière, en sorte que, comme dans les plaines
de Jéricho, «les eaux y sont très mauvaises et la terre stérile»
et qu’il faudrait les dons surnaturels d’Élisée pour guérir le
mal[946].
[Note 946: Extract from the Author’s Journal, 15th June
1788.]
Et en même temps il écrivait à un ami:
J’ai, jusqu’à présent, dans le guerroyement de la vie, été formé
aux armes, dans la cavalerie légère et les éclaireurs de la
fantaisie: une manière de hussards et de highlanders de la
cervelle. Mais j’ai pris la ferme résolution de céder mon grade
dans ces bataillons d’étourdis, qui n’ont d’autre idée d’une
bataille que de rencontrer l’ennemi, et d’autre idée d’un siège
que de donner l’assaut à la ville. Il en coûtera ce qu’il voudra;
je suis déterminé à entrer dans les graves escadrons, lourdement
armés, de la Prudence et dans le corps d’artillerie de
l’artificieuse Opiniâtreté[947].
[Note 947: To Robert Ainslie, June 15th 1788.]
Il n’est pas possible d’avoir de meilleures intentions. Il y entrait avec tant d’impétuosité qu’il allait un peu vite. Il avait pour son propre passé, qui lui tenait encore aux épaules, des réprobations indignées; il en parlait avec une admirable sévérité; il le fustigeait avec une bonne foi amusante.
Une importante et récente décision dans ma vie m’a mis hors de la
voie de ces disgracieuses iniquités qui, bien que la licence à la
mode ferme les yeux sur elles, et que les phrases à la mode les
couvrent d’un vernis, ne sont en réalité que des nuances plus ou
moins légères ou sombres de scélératesse[948].
[Note 948: To Miss Chalmers, Sept. 16th, 1788.]
Il souligne lui-même ce gros mot qui retombe sur un passé à peine détaché de lui. Il avait cet oubli des fautes de la veille, et ce défaut d’appréhension de celles du lendemain, qu’ont souvent les femmes et les poètes, pour ne pas ajouter quelques orateurs, et qui leur permet une indignation véritable, non pas contre eux-mêmes, mais contre des erreurs déposées pour un instant. Ils n’abjurent pas leurs faiblesses, ils les dénoncent; et là où on attendrait de l’humilité et de la contrition, on trouve, avec étonnement, l’assurance et une colère de moraliste. Il semblait à Burns que cette scélératesse, qu’il stigmatisait, était à grande distance de lui. Il eût peut-être été moins dur pour elle s’il avait su qu’elle l’attendait non loin de là.
Mais il n’y avait pas uniquement là une modification de conduite; il y avait, jusqu’à un certain degré, une transformation dans la manière d’envisager la vie. Et ce changement sortait d’une altération de l’homme lui-même, effet de l’imperceptible mais irrésistible travail de l’âge. Burns arrivait à ce point de la trentaine, où les pieds commencent à tenir davantage au sol. Les espoirs sont moins frémissants, pour avoir été souvent déçus; et les désirs le sont moins, pour avoir été quelquefois satisfaits. Il se fait une mue où bien des plumes brillantes de la fantaisie tombent; l’oiseau a les ailes écourtées, le plumage plus sombre et le vol plus bas. Un assagissement, un assoupissement entre dans le sang. On commence à introduire de la mesure et du calcul dans ses actes; on est disposé à faire une part plus grande à la pratique, à compter avec les nécessités et les conditions matérielles, le bien-être, la considération. On ne rompt plus en visière à la vie; on confère plus humblement avec elle, on en vient à des termes et à une transaction. C’est généralement à cette époque que meurent dans les hommes les révoltes et les intransigeances contre les formes sociales, et que s’entame une lente capitulation qui aboutit à un modus vivendi avec l’existence. C’est souvent une crise douloureuse. Les plus terre à terre ne sentent pas sans un certain malaise périr en eux leur parcelle idéale; et d’autres, en qui plus d’eux-mêmes meurt, en éprouvent une affliction. C’est ainsi qu’on s’achemine vers le scepticisme ou la résignation. Quelques-uns sont seuls exempts de cette transformation et se maintiennent; soit à cause d’une grande vitalité d’idéalisme, qu’ils possèdent en don spécial; soit par le dédain des intérêts, vers quoi la vie veut les plier; soit par une insouciance de conduite ou une impétuosité de passions, qui les rendent indifférents au lendemain ou incapables de se contraindre. C’était ce changement qui se produisait dans l’esprit de Burns. Il faisait des concessions, il reconnaissait plus de prix à ce dont il avait longtemps fait peu de cas.
J’ai toute la révérence possible pour le monde d’outre-tombe dont
on parle tant, et je souhaite que ce que la piété croit et la
pitié mérite, existe réellement. Mais, dans les choses qui
appartiennent à cette scène actuelle de l’existence et qui s’y
terminent, l’homme a des intérêts sérieux et immédiats. De savoir
si un homme sera accueilli par des mains tendues, dans une
situation élevée, distinguée et respectable, ou se dérobera au
mépris dans un coin abject d’une vie obscure; de savoir s’il
s’épanouira sous les tropiques de l’abondance, s’il se réjouira
tout au moins sous les latitudes confortables d’une aisance
convenable, ou s’il souffrira de la faim dans le cercle arctique
de la noire pauvreté; de savoir s’il s’élèvera dans la conscience
virile d’un esprit satisfait de lui-même, ou s’il s’affaissera
sous un douloureux fardeau de regret et de remords; ce sont là
des alternatives de la dernière importance[949].
[Note 949: To Robert Ainslie, June 30th 1788.]
Et un peu plus tard il dira:
Il n’y a pas de doute que la santé, les talents, une bonne
réputation, une aisance décente, des amis respectables, ne soient
des bonheurs réels et substantiels[950].
[Note 950: To Alex. Cunningham, 13th Feb. 1788.]
C’étaient là des paroles qui ne lui seraient pas venues quelques années auparavant. Nous voilà loin des strophes de l’épître à Davie, de la louange de la vie de vagabonds et des sommeils à la belle étoile.
Qu’importe si, comme le peuple des airs,
Nous errons dehors sans savoir où,
Sans maison ni abri?
Qu’importe! les charmes de la nature, les collines et les bois,
Les vallons tortueux et les cours d’eau écumants
Sont ouverts à tous.
Ce n’est pas que tout fût gain dans cette altération obscure dont les indices perçaient ainsi ça et là. C’était en lui, comme chez tant d’autres, le signe d’un tassement intérieur, d’un affaissement de l’imagination, en tant qu’elle est un des facteurs de la vie journalière. Il y a des instants de la jeunesse pendant lesquels, on peut le dire, l’existence réelle est incorporée avec l’existence idéale; elle n’existe pas à part, elle dérive de l’autre son prix et ses peines. Cette période avait été très marquée chez Burns, à Lochlea et à Mauchline. Durant ces années, les plus ferventes et partant les plus fécondes, il avait véritablement vécu en dehors, au-dessus de sa condition extérieure; non pas même en lutte avec elle, car sa vie intime la remplissait, la transformait et en faisait son cadre naturel et son réceptacle. Aussi puisait-il sa poésie dans les faits de chaque jour. C’est cette primauté, cette souveraineté de l’imagination qui semblait s’affaiblir en lui. Il ne remplissait plus, n’envahissait plus les choses extérieures de lui-même; c’est qu’elles commençaient à pénétrer en lui sans se déformer; sa flamme ne les fondait plus; elles restaient indépendantes et intactes, ce qui est le train pour qu’elles deviennent indispensables. C’était une descente vers la terre. Elle n’était pas ressentie, et ne devait jamais l’être, dans les hautes parties de l’entendement, où demeurent les efforts intellectuels et les jugements généraux. Celles-ci sont d’ailleurs les dernières atteintes; la mort arrive souvent plus vite que leur obscurcissement et elles subsistent claires au-dessus des diminutions de l’action. C’était la manière d’être quotidienne qui se modifiait, d’où sortent plus tard les sentiments et les aspirations intellectuelles. On peut encore continuer à mettre en oeuvre les produits de la vie antérieure; mais si on avait toujours mené la vie actuelle, on n’aurait pas les éléments de ce travail. C’est ce qui arrivera pour Burns. Désormais sa vie sortira moins de lui-même. Elle ne lui fournira plus les thèmes de sa poésie. Il sera obligé de les emprunter à son existence passée, comme pour Tam de Shanter; ou à des existences autres, comme pour ses chansons.
Toutefois, en dépit de leur sincérité, ces répudiations du passé et ces projets de réforme n’étaient chez lui que superficiels. Ces résolutions, faites de bonne volonté et d’une légère décroissance d’idéalité, n’avaient pas de racines. Il les croyait durables, elle ne l’étaient pas. Elles indiquaient qu’il était arrivé au moment de la vie où généralement les hommes deviennent sages et plus empiriques; mais ce moment ne devait pas se développer en lui. Elles ressemblaient à ces organes atrophiés qui font quelques tentatives pour exister et qui, incapables de remplir leur fonction, en marquent seulement le moment et le besoin. Il arrivait à Burns ce qui arrive à certains organismes où des phases importantes de l’évolution n’apparaissent qu’à l’état embryonnaire. La phase de sagesse devait rester chez lui indécise et mal ébauchée. Son imagination et son tempérament, ses qualités et ses défauts, devaient l’empêcher d’y prendre assiette et l’entraîner. D’ailleurs, eût-il possédé les conditions intérieures d’une véritable transformation, les circonstances extérieures les auraient rendues vaines. Pour que des décisions de ce genre, si malaisées à fixer, soient solides, il faut qu’elles s’établissent sur un fondement de confiance dans le lendemain. Celles-ci se formaient sur un fond mouvant d’incertitudes et de craintes, suffisantes par elles-mêmes pour ébranler une volonté assurée et décourager une volonté moyenne. Un esprit persévérant en eût été éprouvé. Celui de Burns n’y pouvait résister. Cela fit que cette réforme, comme beaucoup de ses sentiments, beaucoup de ses résolutions, devait rester imaginaire. C’était un côté de sa vie qu’il devait vivre en rêve, ainsi qu’il arrive à beaucoup de poètes: c’est ce qui leur permet d’avoir des conduites si folles et des têtes si sages.
*
Dès que sa maison fut en train, il partagea son temps entre Ellisland et Mauchline, passant alternativement huit ou dix jours dans chaque endroit. Jane Armour était alors à Mossgiel, chez la mère de Burns, dont elle s’était faite l’apprentie pour la laiterie et les autres occupations rustiques. La route était longue de «sa ferme à sa femme», car d’Ellisland en Nithsdale à Mauchline en Kyle, il y a 45 milles[951], et les chemins d’alors la rendaient rude. Parfois il la faisait d’une traite, sellant à trois heures du matin, sa vieille jument, Jenny Geddes, et partant dans l’obscurité. Parfois il coupait la route eu deux et passait la nuit dans une auberge[952]. D’après Currie, ces voyages auraient eu une influence considérable et pernicieuse sur sa vie, parce que, dans ces arrêts, il rencontrait de la compagnie avec laquelle il oubliait ses résolutions de sobriété[952]. C’est exagérer. Il eût été sans doute désirable qu’il s’installât dès son arrivée dans sa nouvelle existence, car les bonnes résolutions demandent à être appliquées aussitôt; il faut les mettre au travail tout de suite; elles s’affaiblissent si on leur laisse le temps de flâner. Il y aurait surtout gagné d’éviter six mois de solitude et de découragement. Mais le cours ultérieur de sa vie fut dirigé par des causes plus profondes que quelques soirées passées autour du bol à whiskey, même si ces soirées empruntaient quelque chose au lendemain.
[Note 951: To Peter Hill, 18th July 1788.]
[Note 952: Currie. Life of Burns, p. 45.]
Ces semaines de Mauchline étaient les seules éclaircies dans l’assombrissement de sa vie. Lorsqu’il était de retour à Ellisland, dans sa chaumière provisoire, il prétendait que Jenny Geddes avait toujours l’oeil tourné à l’ouest, vers le pays qu’ils venaient de quitter. Quant à lui, sa pensée y aspirait sans cesse, et il l’envoyait à sa jeune femme toute rhythmée et rimée, toute prête pour sa voix «aux claires notes agrestes».
De tous les points d’où le vent peut souffler,
J’aime chèrement l’ouest;
Car c’est là que la jolie fillette vit,
La fillette que j’aime le mieux;
Des bois sauvages croissent, des rivières coulent,
Mainte colline est entre nous deux;
Mais, jour et nuit, ma pensée envolée
Est sans cesse avec ma Jane.
Je la vois dans les fleurs fraîches de rosée,
Je la vois douce et belle;
Je l’entends dans la chanson des oiseaux,
Je l’entends charmer l’air.
Il n’y a pas une jolie fleur qui pousse,
Près d’une fontaine, d’un bois ou d’une pelouse;
Il n’y a pas un joli oiseau qui chante,
Qui ne me fasse penser à ma Jane[953].
[Note 953: Of a’ the Airts the Wind can blaw.]
C’est qu’en effet, avec sa versatilité de poète, il s’était repris d’amour pour elle. Ce qui pourrait sembler incroyable après tant de choses passées, ce mariage avait sa lune de miel. C’était du reste un regain de l’ancienne passion, à laquelle rien de nouveau, rien de plus profond ne s’était ajouté; il avait le même caractère purement extérieur et presque lascif. Ce qui frappe Burns dans celle qu’il a prise pour compagne irrévocablement, c’est toujours un corps bien tourné, une démarche souple et l’oeil noir et vif qui jadis l’avait atteint. Les pièces qu’il lui adresse ont un riche coloris de désir, et, pour ainsi parler, de luxure conjugale; mais il n’y a pas un mot de sentiments plus graves, et les heures d’intimité sérieuse que suppose l’union complète de deux êtres n’y sont point représentées.
Oh! si j’étais sur les collines du Parnasse,
Si je pouvais puiser à l’Hélicon,
Afin d’atteindre l’habileté poétique
Pour chanter combien chèrement je t’aime!
Mais il faut que la Nith soit la fontaine de ma Muse,
Il faut que ma Muse soit ton joli toi-même,
Sur le Corsicon le regard perdu, je chanterai,
Et j’écrirai combien chèrement je t’aime.
Viens donc, douce Muse, inspire ma chanson!
Car pendant tout un long jour d’été
Je ne pourrais chanter, je ne pourrais dire
Combien, combien chèrement je t’aime.
Je te vois danser sur la pelouse!
Ta taille si souple, tes membres si bien pris,
Tes lèvres tentantes, les yeux fripons,
Par le ciel et la terre—je t’aime!
Le jour, la nuit, aux champs, à la maison,
Ta pensée enflamme ma poitrine,
Et sans cesse je redis et chante ton nom,
Je vis seulement pour t’aimer.
Quand je serais condamné à errer
Au delà de la mer et du soleil couchant,
Jusqu’à ce que mon dernier sable soit écoulé,
Jusqu’alors, alors même, je t’aimerais![954]
[Note 954: Oh, were I on Parnassus’ Hill.]
Ce sont là de brûlantes paroles. Mais, après cette gerbe de chansons amoureuses, on ne trouve plus de vers pour Jane Armour. À l’exception d’une petite pièce de fantaisie, dont les termes plutôt que le sentiment s’opposent à cette supposition, si on ne la connaissait que d’après l’oeuvre de son mari, on la prendrait pour une maîtresse plutôt que pour l’épouse. Pas une seule fois, elle n’apparaît dans son cadre véritable: la famille; elle ne lui a pas inspiré le pendant de la pièce où il a représenté le ménage de son père et de sa mère. Des affections successives que traverse la vie à deux et qui aboutissent à la touchante tendresse des vieux époux, qu’il a si délicieusement rendue dans John Anderson, il semble qu’il n’en ait ressenti aucune. Entre Jane et lui, il n’y eut jamais de communauté intellectuelle; ils vécurent ensemble, mais à part. La distance était trop grande. Mais, de quelque façon qu’il s’y fût pris, c’est un malheur auquel il ne pouvait échapper. La disproportion qui existait entre sa position et sa valeur intellectuelle devait le poursuivre dans le mariage. S’il avait choisi, comme il le disait très bien à Mrs Dunlop, une femme «qui eût pu entrer dans ses études favorites et apprécier ses auteurs favoris[955]»; elle n’aurait pu s’abaisser à son genre de vie. S’il prenait une femme capable de vivre en fermière, il était probable qu’elle ne saurait se hausser à son esprit.
[Note 955: To M Dunlop, 10th June 1788.]
Pendant un de ses séjours à Mauchline, Burns se réconcilia avec l’Église. Son mariage avec Jane Armour avait été purement civil. Les formalités religieuses n’avaient pas été remplies: les annonces, selon l’expression calviniste, n’avaient pas été proclamées, pendant trois dimanches consécutifs, dans les deux paroisses où vivaient les futurs; le ministre ne leur avait pas fait joindre les mains, et la promesse simple et grave du mariage écossais n’avait pas été prononcée d’être l’un pour l’autre un époux aimant et fidèle et une épouse aimante, fidèle et soumise, «jusqu’à ce que Dieu nous sépare par la mort[956].» La situation du jeune ménage était donc irrégulière, vis-à-vis de l’Église. Cependant la communion annuelle, qui était administrée à Mauchline, au commencement d’Août, approchait. C’est dans les paroisses écossaises un événement entouré de solennité. Quelque temps auparavant, le ministre, en chaire, donne notice à la congrégation que «le souper du Seigneur» sera administré tel jour. Durant la semaine qui précède, le Consistoire se réunit et dresse une liste de tous les communiants de la paroisse, conformément au livre d’exercices du ministre et au témoignage des anciens et des diacres. D’après cette liste, des billets sont remis aux anciens pour les distribuer aux fidèles. Le jour de la Cène, en face des tables recouvertes d’une nappe blanche et portant les deux espèces, le vin dans le calice et le pain dans la corbeille, le ministre défend aux indignes d’approcher. Les communiants ne peuvent prendre place aux sièges déposés de chaque côté des tables qu’en présentant les billets délivrés par les anciens. Il y a là un moyen efficace de discipline et qui sert de sanction aux arrêts du Consistoire, car être exclu de la participation au sacrement emporte une idée de déconsidération et de scandale. Aussi, un peu avant l’époque de cette cérémonie, les registres des paroisses sont-ils remplis de notices de gens qui font amende honorable. Burns fit comme les autres, plus sans doute pour sa jeune femme et sa famille que pour lui-même. On trouve dans les registres de Mauchline, le passage suivant:
[Note 956: Voir pour les mariages écossais Chamberlayne,
Magnæ Britanniæ notitia;—C. W. Sprott, _The Worship and
Offices of the Church of Scotland_;—et pour les détails de
coutumes Ch. Rogers, Scotland social and Domestic, p. 116
et suivantes.—W. Gunnyon, _Illustrations of Scottish,
History, Life and superstitions from Song and Ballad_, p.
208.]
1788.—Août 5.—Ont comparu Robert Burns, avec Jane Armour, son
épouse prétendue. Ils reconnaissent tous deux leur mariage
irrégulier, leur chagrin de cette irrégularité, et leur désir que
la session prenne les mesures qui lui sembleront nécessaires en
vue de la confirmation solennelle du dit mariage. La session,
prenant cette affaire en considération, décide qu’ils seront tous
deux blâmés pour l’irrégularité qu’ils reconnaissent, et qu’ils
seront solennellement engagés à rester fidèlement unis à l’un à
l’autre, comme mari et femme, tous les jours de leur vie.
La session a, par loi, droit à une amende en faveur des pauvres,
elle s’en rapporte à la générosité de M. Burns.
La sentence précitée a été conformément exécutée et la session
absout les deux personnes susdites de tout scandale de ce
chef[957].
[Note 957: R. Chambers, tom. II, p. 280.]
À la suite, vient la signature du ministre et celle de Burns. Celui-ci avait aussi signé pour sa femme, ce qui porte à croire ou qu’elle était trop émue pour tenir une plume ou que, à cette époque, elle ne savait pas encore écrire. Au-dessous se trouve cette ligne: «M. Burns a donné un billet d’une guinée pour les pauvres.» C’était la fin de la fameuse lutte de Burns contre l’Église.
*
Cette union enfin conclue, on se demande ce qu’elle était, et surtout ce qu’elle allait être. Pour le moment, elle vivait d’un besoin de repos et d’un reste de passion. Mais cela ne peut aller bien loin; ce sont comme ces premières provisions avec lesquelles on se met en ménage, et qui permettent d’attendre le pain de tous les jours. Comment la vie commune allait-elle définitivement s’établir? Les deux êtres qu’elle réunissait avaient connu les ivresses, les délaissements, les colères, les déchirements, les rapiècements et, pour employer l’expression de Montaigne, «l’herbe, les fleurs, le fruit[958]» et le regain de l’amour. Ils se hasardaient maintenant à être paisiblement heureux ensemble. Ne leur serait-il pas plus difficile de l’être l’un avec l’autre qu’avec n’importe qui? Pouvaient-ils passer de leur liaison tourmentée au commerce uni et reposant que veut le ménage?
[Note 958: Montaigne. Essais, livre III, chap. II, _Du
Repentir_.]
Pour Jane Armour, il semble que cette transition fût facile. Dans les aventures du passé sa part avait été plutôt de faiblesse et de laisser aller. Il paraît clair qu’elle était heureuse de trouver le repos, de retrouver l’amitié des siens; elle était fière d’être la femme de Robert Burns, d’une fierté mal démêlée et bornée, qui ne comprenait pas toute la valeur de son mari; elle était disposée à se trouver bien partagée, à espérer, comme un gros bonheur, une ferme prospère et une vie de petite aisance.
Mais lui où en était-il? Que pensait-il? ou plutôt que ressentait-il, non pas sur le devant mais dans l’arrière-chambre de son âme, en remuements confus de pensées et en vagues retours sur soi-même? Il avait été mené à ce mariage, brusquement saisi par une de ses propres fautes, et lié à une destinée qu’il ne prévoyait pas. Maintenant qu’il se remettait, comment jugeait-il sa condition nouvelle?
Il était impossible qu’il trouvât, impossible qu’il ait cru trouver dans ce mariage la haute union de deux esprits, la joie de deux natures associées par leurs qualités intellectuelles les plus élevées, en une communion d’intelligence. Avec Clarinda, avec Margaret Chalmers, il eût peut-être pu goûter cette douceur suprême de la vie; avec Jane Armour, il devait y renoncer. La plus rare partie de lui-même n’aurait jamais de foyer; il serait obligé, sur ce point, de vivre avec des étrangers ou de vivre dans sa solitude. Il le disait bien lui-même dans un passage où il s’efforce un peu trop de chasser ce voeu d’une femme intelligente et instruite.
«Dans les circonstances où je suis, je n’aurais jamais pu avoir
de compagne pour la vie, capable de pénétrer dans mes études
favorites, de goûter mes auteurs favoris, etc, sans qu’elle
m’imposât en même temps une vie coûteuse, des fantaisies
capricieuses, peut-être des singeries de l’affectation, avec tous
ces beaux talents de pensionnat, qui (_pardonnez-moi,
Madame_[959]) se rencontrent quelquefois parmi les femmes de haut
rang, et qui pénètrent presque universellement les demoiselles
des classes qui ont des prétentions à la Gentry[960].»
[Note 959: En français.]
[Note 960: To Mrs Dunlop, 10th June 1788.]
À défaut de cette félicité, si rarement accordée du reste aux hommes supérieurs, parce que leur supériorité même les place hors des chances d’appariement, ne pouvait-il pas du moins rencontrer le bonheur qui vient juste au-dessous, un bonheur moyen, fait d’habitudes et de bon accueil, de repos intime sous un toit qui devient plus cher, de tendresse active et vigilante autour des choses pratiques, et du déploiement de la famille dans une âme paternelle? Ne pouvait-il connaître ce refuge où les ennuis et les tribulations ne pénètrent pas, qui garde un coin de lumière argentée et paisible même aux jours sombres? Il entre beaucoup de bien-être d’âme et de corps dans ce bonheur-là. Il est plus terrestre que le premier, mais il est bien humain. C’est par lui que se disent heureux la plupart des quelques-uns qui se félicitent d’être nés. Burns ne pouvait-il le goûter? Pendant quelques mois, il crut en toute sincérité qu’il le possédait; bien plus, il crut qu’il s’en contenterait. On eût dit qu’il avait guéri ses voeux et ses rêves de leur inquiétude, qu’il leur avait enseigné à se borner au même arpent de terre et de tendresse. Il semblait qu’il eût pris pour lui le contentement modique et constant dont son frère, le poète latin, a donné la jolie formule: