Robert Burns. Vol. 1, La Vie
Jamais les gars avec
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Les galettes d’orge,
Les galettes de farine d’orge.
Qui, dans ses jours malheureux,
Fut loyal à Charlie?
Qui, sinon les gars avec
Les galettes d’orge,
Les galettes de farine d’orge[786]!
[Note 786: Bannocks o’ bearmeal.]
Quelquefois les souvenirs de fidélité remontaient plus haut, prenaient un air historique comme dans cette complainte très belle:
Près du mur de ce château, quand le jour se clôt,
J’ai entendu un homme chanter, bien que sa tête fût grise;
Et, comme il chantait, ses larmes tombaient:
Il n’y aura jamais de paix jusqu’à ce que Jacques revienne.
L’Église est en ruines, l’État est en discorde,
Tromperies, oppressions et guerres meurtrières,
Nous n’osons pas le dire, mais nous savons qui est à blâmer:
Il n’y aura jamais de paix jusqu’à ce que Jacques revienne.
Mes sept beaux garçons pour Jacques ont tiré l’épée,
Maintenant je pleure autour de leurs lits verts dans le cimetière,
J’ai brisé le doux coeur de ma fidèle vieille femme:
Il n’y aura jamais de paix jusqu’à ce que Jacques revienne.
Maintenant la vie est un fardeau qui me courbe,
Car j’ai perdu mes fils et lui a perdu sa couronne;
Mais jusqu’à mes derniers moments mes mots sont les mêmes:
Il n’y aura pas de paix jusqu’à ce que Jacques revienne[787].
[Note 787: _There’ll never be Peace till Jamie comes
hame._]
Encore une fois, toutes ces pièces n’éclatèrent pas sur les lieux mêmes; mais les impressions d’où elles naquirent, y furent ressenties. Elles tombèrent alors dans l’âme du poète, puis, comme si le temps n’existait pas dans certaines profondeurs intellectuelles, frémirent un jour aussi vives, et trouvèrent, dans l’esprit du moment, des paroles et un rhythme. Des heures comme celles qu’il passa sur les pentes de Bannockburn et, à un moindre degré, sur la bruyère de Culloden, peuvent prendre place avec l’après-midi où il écrasa le nid de souris. En ces instants-là, dans l’âme ouverte par l’influence des souvenirs, de la nature, ou de la compassion humaine, une main divine jette des germes inaperçus qui seront un jour la richesse d’une vie et les fleurs d’un génie. Il avait raison de dire: «Mon voyage à travers les Hautes-Terres m’a véritablement inspiré et j’espère avoir amassé une bonne provision d’idées poétiques nouvelles[788]».
[Note 788: To Patrick Miller, 28th Sept. 1787.]
Toute cette partie historique du voyage fut pour Burns féconde et bienfaisante. Il vécut hors de lui-même et il en avait besoin. Même la compagnie de Nichol, jacobite enragé, ne lui fut pas ici mauvaise; elle entretint en lui un loyalisme un peu factice, et s’il eut à s’en repentir plus tard, il n’importe. Il fut remué par des émotions, dont quelques-unes étaient nobles et ajoutèrent leur noblesse à son âme.
*
Si les impressions de nature avaient été aussi abondantes et aussi riches que les impressions historiques, ce voyage eût été fécond de tous points. Il ne paraît pas que cela fût impossible. Par ses formes plus vastes, ses mouvements plus marqués, ses accidents de terrain plus variés et plus dramatiques, la contrée des Hautes-Terres est mieux faite pour frapper le voyageur qui la traverse que les régions moyennes des Borders. Elle peut plutôt prendre par surprise et transporter du premier coup. Et justement la route que suivait Burns est une de celles où se manifestent le mieux les caractères différents du pays.
Il suffit d’aller de Crieff à Kenmore, par l’hôtellerie d’Amulrie, en traversant l’admirable glen Almond et en remontant la rude Glen Quoich par le lac Frenchie, pour avoir une des plus parfaites vues de vallées que renferment les Highlands. «Certainement, dit Geikie, la plus large région du plus sauvage paysage qui soit dans la Grande-Bretagne, est comprise dans les cent milles carrés de montagnes et de ravins désolés compris entre Glen Feshie et Gleen Quoich[789].» On est au bord de ce district, à l’endroit où de la grâce se mêle à la grandeur. On suit la base de montagnes d’un dessin imposant et tranquille, d’une couleur grave, riche et tendre. Elles sont recouvertes, à la saison où Burns les parcourait, de bruyères violettes et de mousses roussies ou bronzées. Une lumière fine qui les baigne, adoucit tellement les teintes que ces nobles montagnes ont l’air de traîner des manteaux de vieux velours usé, pourpres et mordorés. Elles sont, ainsi revêtues, pleines de douceur et de majesté. En même temps elles ont une mélancolie si large et si attirante. Ce n’est pas une mélancolie immobile. Toujours le paysage vit et continuellement se passionne en grands mouvements de lumière, qui parfois ressemblent à des élans. Et je ne veux pas parler des changements de ciel, des orages, mais d’incessantes et délicates émotions de couleur, qui font palpiter le paysage et ne sont possibles qu’avec les nuances particulières aux pentes écossaises. Quand nous y passâmes, par un jour pur où erraient quelques nuages, lorsque le soleil donnait, des taches vertes et gaies s’éveillaient, de toutes parts et tout riait; lorsqu’une ombre passait, elles s’éteignaient, et soudain tous les rochers gris ressortaient et s’emparaient de la montagne morose; elle était tout en mouvement comme un coeur partagé entre l’espoir et le chagrin.
[Note 789: A. Geikie, Scenery of Scotland, p. 218.]
Il suffit d’aller de Kenmore à Blair Athole, de visiter les chûtes d’Aberfeldy, le parc de Killiecrankie, les cascades de Bruar et du Tummel, pour voir rassemblés les accidents et les dislocations les plus violents, les sites déchirés, les aspects torturés du pays écossais; pour contempler l’étreinte des rochers et des torrents, et leur fureur éternelle. On a, dans toute sa variété, avec ses efforts, ses rages, ses souffrances, ses sanglots désespérés, ses hurlements furieux, le combat de l’eau et de la montagne. On peut assister, dans des rencontres particulières, aux prises des deux adversaires. On a là une suite d’épisodes détachés, circonscrits, individuels, pour ainsi dire, plus frappants, à première vue, que les paysages d’ensemble, mais moins profonds. On peut y rencontrer ces secousses d’étonnement et d’épouvante, qui touchent certaines âmes fermées aux impressions plus élevées et d’un sens plus large que contiennent les étendues harmoniques.
Et surtout il suffit d’aller de Blair Athole à Kingussie, de traverser le dos des Grampiens, pour éprouver ce que l’Écosse peut inspirer de plus grandiose, si l’on excepte peut-être la poésie redoutable des îles de la côte ouest. On est sur un plateau, au niveau des hauts sommets, au milieu d’un océan de vastes croupes arrondies et douces, toutes d’égale hauteur, qui s’en vont dans tous les sens, innombrables. Cet épanchement colossal semble sans direction et sans bornes; on est n’importe où d’un monde de solitude. Comme les cimes sont semblables de forme et d’élévation, l’oeil n’en choisit aucune et l’effet se répand sur toute la masse. Le calme des ondulations donne à ce spectacle quelque chose de définitif, qui est plus près de l’éternité que l’effort violent des montagnes escarpées. Le silence et l’abandon sont absolus. De temps en temps, un torrent qui mugit, un lac aux bords inhabités qui ne luit que pour le ciel, resserrant l’attention sur des objets séparés, donnent, pendant un instant, des proportions humaines à ce sentiment immense, indéterminé, amorphe de solitude cosmique. Mais bientôt ces détails disparaissent; l’on est perdu de nouveau dans les vagues illimitées de cette mer couverte d’une écume de bruyères et de rochers, spectacle d’une grandeur, d’une tristesse, d’une solennité inexprimables. C’est d’une sublimité paisible. À cause de la lenteur des lignes, il n’y a rien d’âpre, de menaçant, mais plutôt une douceur majestueuse. On dirait la rêverie affligée d’un dieu très bon. Tandis que les vallées sont encore faites pour les chagrins humains, c’est ici comme une mélancolie primitive, démesurée, uniforme, vague, élémentaire, qui n’a pas encore pris la variété et la précision de la vie plus récente. Souvent, quand le soleil embrase l’ouest, le ciel cramoisi, la pourpre illimitée des bruyères enflammées jusqu’au fond des horizons, et les rochers eux-mêmes devenus ardents, forment une scène d’une splendeur et d’un deuil surhumains; on ne sait quelle pompe immense et sépulcrale, comme pour les funérailles de Saturne, antique père des Dieux et des Hommes.
Sans doute ces aspects du paysage écossais changent chaque jour et on ne les retrouve pas deux fois les mêmes. Mais leurs variations se modulent sur un fond permanent, et chaque voyageur qui passe y peut entendre une phrase différente de la même symphonie austère et puissante. Or, Burns a été de Crieff à Kenmore; il a été de Kenmore à Blair Athole, et de Blair Athole à Inverness, sans qu’aucune émotion de nature, semble l’avoir touché, sans qu’aucune, du moins, apparaisse dans son journal de voyage ou dans ses poésies. La grandiose procession de montagnes s’est déroulée devant lui sans lui rien inspirer. Les seuls vers qui s’y rapportent sont un fragment, écrit en apercevant le village et le château de Kenmore dans le district de Breadalbane. La pièce a de jolis traits et la description est exacte. Mais il est facile de sentir que ce petit tableau d’un coin de pays habité, et la déclamation vague qui le suit, sont bien loin des grandes scènes de nature et de leurs pensées profondes.
Admirant la nature dans sa grâce la plus inculte,
Je parcours, d’un pas lassé, ces scènes du nord;
Par mainte vallée sinueuse, mainte pente ardue,
Séjours des nichées de grouse et des moutons craintifs,
Je poursuis, curieux, mon voyage solitaire.
Tout à coup, le fameux Breadalbane s’ouvre à ma vue,
Les escarpements qui se touchent sont séparés par de profondes gorges,
Les bois, sauvagement épars, revêtent leurs vastes flancs;
Le lac qui s’élargit au sein de collines
Remplit mes yeux de surprise et d’émerveillement;
La Tay doucement sinueuse dans son orgueil enfantin,
Le palais qui s’élève sur sa rive verdoyante,
Les pelouses frangées de bois, selon le goût natif de la nature,
Les monticules qu’elle a semés en hâte et sans soin,
Les arches du pont qui franchit la jeune rivière,
Le village scintillant dans le rayon d’après midi…
Des ardeurs poétiques gonflent mon sein,
Quand j’erre près de la hutte moussue de l’ermite,
Dans un vaste théâtre de bois suspendus,
Au rugissement incessant de ruisseaux qui trébuchent follement…
Ici la Poésie peut éveiller sa lyre célestement inspirée,
Et, avec une ardeur créatrice, regarder dans la nature;
Ici, à moitié réconcilié avec les injustices du sort,
Le Malheur, d’un pas plus léger, peut errer sauvagement,
Et la Désillusion, dans ces limites solitaires,
Trouver un baume qui adoucisse ses amères blessures;
Ici le Chagrin, frappé au coeur, peut vers le ciel tourner ses yeux,
Et la Vertu calomniée oublier et pardonner aux hommes[790].
[Note 790: _Verses written with in Pencil over the
chimney-piece, in the Parlour of the Inn at Kenmore,
Taymouth._]
Il n’a donc pas compris les paysages à aspects généraux. Si quelque partie l’a frappé, c’est la partie moyenne de la route, le district tourmenté de Kenmore à Blair Athole, un paysage à accidents séparés, à épisodes bruyants et un peu mélodramatiques, comme les chutes d’eau, les cascades. Et l’on en discerne bien les raisons; son âme n’était pas une de ces âmes à rêveries prolongées, qui se nourrissent de contemplations uniformes; c’était une âme à émotions brusques, à secousses vives, que devaient prendre bien plutôt des sites saisissants. Cette préférence même indique un esprit peu pénétré des influences profondes de la nature. C’est le goût ordinaire des touristes. Mais même sur ce point-là, il est facile de voir quelle appréciation étroite il avait de ce genre de beautés. On a de lui des pièces inspirées par quelques-uns de ces sites. Il suffit d’aller les lire sur les lieux mêmes pour comprendre le peu de rapport qu’elles ont avec eux.
Un des endroits qu’on visite, lorsqu’on descend du loch Tay dans la direction de Dunkeld, sont les fameuses chûtes de Moness ou d’Aberfeldy. Elles tombent par une gorge rocheuse, longue de plus de deux milles. Au fond de hautes parois à pic, bondissent, blanchissent et bruissent les eaux. Mais ce ne sont pas elles qui font la propre beauté de ces lieux; c’est la végétation qui enferme ces chûtes sous une voûte continue et épaisse. Un monde d’arbres et d’arbustes, de sapins, de frênes, de noisetiers, de bouleaux, s’est emparé des deux bords et s’est logé dans toutes les fissures. Ils se penchent, se touchent et se croisent au-dessus de l’abîme, en sorte que les cascades supérieures coulent derrière des voiles de branches. Des mousses, des lierres, des plantes traînantes, tapissent les côtés, y pendent en plis touffus; les parois sont creusées de mille petites grottes, pleines de fins feuillages d’une fraîcheur et d’une délicatesse féeriques. Ce berceau, qui empêche le soleil de pénétrer autrement que par flèches et l’humidité de s’évaporer, entretient une ombre et une tiédeur. Des filets clairs, qui suintent ou jaillissent de tous les rochers, brillent dans les feuillages; une brume d’eau, une poussière d’argent s’élève; toutes les branches, les brins d’herbe scintillent de gouttelettes, et la dentelle des ramures est surbrodée d’une dentelle de cristal qui tremble avec elle et, en tremblant, laisse tomber des perles, aussitôt reformées. Il règne là un crépuscule somptueusement et mystérieusement verdâtre, plus sombre sous les sapins, plus pâle sous les hêtres et les bouleaux, dans les profondeurs duquel éclatent des ors et des émeraudes, souvent en des endroits si reculés qu’on dirait qu’ils s’y allument d’eux-mêmes. C’est un palais tendu de velours vert, où s’alanguit une moiteur voluptueuse, une retraite pleine d’alcôves pour les Oréades. On ne peut s’y attarder sans penser à la rêverie merveilleuse, à la grotte aérienne et irisée, où Shelley eût placé une des pauses de son Alastor; ou mieux encore à la riche apparition forestière, luisante, profonde, frissonnante de lumière, où Keats eût placé un des sommeils de son Endymion.
Lorsqu’après avoir ainsi contemplé ce paysage, on ouvre son Burns, curieux de voir ce qu’il en a saisi, on est tout dépaysé. Il n’y a trouvé qu’un lieu de rendez-vous et matière à une petite chanson:
Jolie fillette, voulez-vous venir
Voulez-vous venir, voulez-vous venir,
Jolie fillette, voulez-vous venir
Vers les bouleaux d’Aberfeldy?
Maintenant l’été brille sur les pentes fleuries,
Et joue sur les ruisselets de cristal;
Venez, allons passer les jours clairs
Sous les bouleaux d’Aberfeldy.
Les petits oiselets chantent joyeusement,
Tandis qu’au-dessus d’eux les noisetiers pendent,
Ou ils volètent légèrement d’une aile folâtre,
Dans les bouleaux d’Aberfeldy.
Les parois se dressent comme de hauts murs,
Le ruisseau écumant, rugissant, profondément tombe,
Sous une voûte de verdures penchées et odorantes,
Sous les bouleaux d’Aberfeldy.
Les âpres escarpements sont couronnés de fleurs,
Tout blanc le ruisseau se verse en cataractes,
Et, remontant mouille, d’averses de brouillard,
Les bouleaux d’Aberfeldy.
Que les dons de la Fortune volent au hasard,
Ils n’obtiendront jamais un souhait de moi;
Suprêmement heureux avec l’amour et toi,
Dans les bouleaux d’Aberfeldy.
Jolie fillette voulez-vous venir,
Voulez-vous venir, voulez-vous venir
Jolie fillette, voulez-vous venir
Vers les bouleaux d’Aberfeldy[791]?
[Note 791: The Birks of Aberfeldy.]
Burns avait l’oeil si juste qu’il ne pouvait pas ne pas saisir quelques-uns des traits constitutifs de ce site. Il a aussi, on le voit, éprouvé que ce séjour étrange semble fait pour des caresses. Mais le fond mystérieux et les larges proportions ont échappé à son esprit précis et moyen. Il n’est pas à l’échelle de la nature, il a tout rapetissé, réduit; et, par là même, laissé en dehors l’expression du paysage.
Il en est de même pour la pièce écrite sur les cascades de Bruar. Celles-ci ont un caractère tout opposé aux chutes d’Aberfeldy. Une montagne de granit fendue en deux; dans cette cassure, un torrent déroule. Tout est nu; pas d’arbres, pas un arbuste, rien que des rocs gris et rouges, des cascades, et du ciel. C’est une stérilité puissante; on dirait la désolation inexorable et définitive d’un cataclysme qui a, sur ce point, vaincu à jamais la vie. Le paysage, déchiré par un spasme gigantesque, âpre, farouche, brûlé, ressemble à un champ de bataille de Titans; un chaos de pierres, des entassements, des écroulements de rocs, entre de monstrueux escarpements tourmentés, hérissés de brisures et de saillies qui semblent, tant elles sont violentes et incohérentes, produites par un craquement subit. Elles ont l’air d’un arrêt dans un effondrement. Une lutte affreuse se poursuit; les rocs sont rongés et tordus par l’eau qu’ils brisent et tordent à leur tour, une convulsion démesurée continue à rouler dans ce paysage tourmenté par tant de convulsions. La clameur du torrent, que rien ne brise ou n’assourdit, monte des gouffres, rauque et brutale. Les chutes puissantes s’étagent en une suite de gradins énormes et disloqués. De vieux ponts de pierre, qui traversent le ciel, tout en haut, semblent faire partie de la montagne et y mettent une sorte de chemin dantesque. En été, il n’y a sur ce sol d’autres ombres que les ombres raides, inanimées et noires des rochers; leurs cassures brusques, leurs pans durement déchiquetés et leur couleur sombre bouleversent encore davantage ce sol désordonné. On se demande entre les mains de quel poète cette puissante révélation aurait toute sa force. On pense à un Byron d’une étreinte plus précise, ou plutôt encore à un Milton qui aurait cherché sur la terre les places de malédiction.
Qu’y a découvert Burns? Ici encore il a trouvé un coin de vérité. Il a bien senti que l’impression dominante de ce lieu était la disparition ou l’impossibilité de la vie. Mais, au lieu de laisser ce sentiment dans le paysage en conservant à celui-ci sa grandeur, il l’en a extrait, l’a encore rapetissé en l’appliquant à un détail. Il imagine que ces cascades de Bruar, fâchées d’être appauvries par le soleil, demandent à leur propriétaire, le duc d’Athole, de planter leurs rives d’arbres, afin que les poissons ne meurent pas sur les pierres desséchées, que les oiseaux y trouvent un abri, le lièvre une cachette, les amoureux de l’ombre et le poète un endroit où il puisse rêver.
My lord, je le sais, votre noble oreille
Ne résiste pas à la souffrance;
Enhardi ainsi, je vous prie d’écouter
La plainte de votre humble serviteur:
Comment les rayons brûlants du hardi Phébus,
Flamboyants d’orgueil estival;
Séchant, flétrissant tout, épuisent mes ruisseaux écumants,
Et boivent mon flot de cristal…
Hier je pleurai presque de dépit et de rage
Quand le poète Burns arriva,
De ce que je me faisais voir à un barde
Avec mon canal à demi sec;
Je le sais, un panégyrique en rimes
Me fut promis, tel que j’étais;
Mais, si j’avais été dans ma splendeur,
C’est à genoux qu’il m’eût adoré.
Ici, écumant, tombant de rocs fendus,
Je cours en détours puissants;
Là, mon torrent bouillonnant jette une haute fumée,
Mugissant sauvagement en une cascade;
Quand je reçois toutes les sources et les fontaines
Telles que la Nature me les a données,
Je vaux, bien que je le dise moi-même,
La peine qu’on fasse un mille pour me venir voir.
Si donc mon noble maître voulait
Combler mes plus hauts souhaits,
Il ombragerait mes rives de hauts arbres,
Et de jolis buissons épandus.
Alors, avec un double plaisir, my lord,
Vous errerez sur mes rives,
Et écouterez maint oiseau reconnaissant
Vous dire des chansons de gratitude.
La grise alouette, gazouillant follement,
S’élèvera vers les cieux;
Le chardonneret, le plus gai des enfants de la musique,
Se joindra doucement au choeur,
Au merle fort, à la grive claire,
Au mauvis doux et moelleux;
Le rouge-gorge égayera l’Automne pensif
Sous sa chevelure jaune.
Ceci aussi leur assurera un abri,
Pour les protéger contre l’orage;
Et le timide lièvre dormira en sûreté,
Aplati dans son gîte herbeux;
Ici le berger viendra s’asseoir,
Pour tresser sa couronne de fleurs,
Ou trouver une retraite, un abri sûr
Contre les averses vite descendues.
Et ici, se glissant doucement, tendrement,
Le couple amoureux se rejoindra,
Méprisant les mondes avec toute leur richesse,
Comme un soin vide et vain.
Les fleurs donneront à l’envi leurs charmes,
Pour embellir l’heure céleste,
Et les bouleaux étendront leurs bras embaumés,
Pour cacher les tendres embrassements.
Peut-être ici aussi, au printemps, à l’aurore,
Un barde pensif pourra errer,
Et voir l’herbe fumante, humide de rosée,
Et la montagne grise de brouillard;
Ou bien, vers la moisson, sous les rayons nocturnes
Doucement parsemés dans les arbres,
Délirer en face de mon flot sombre et rapide,
Dont la voix rauque s’enfle avec la brise.
Que les hauts sapins, les frênes frais,
Recouvrent mes bords plus bas,
Et voient, penchés sur les bassins,
Leur ombre dans un lit humide;
Que les bouleaux parfumés, parés de chèvrefeuilles,
Ornent mes hauteurs rocheuses,
Et que, pour le nid du petit chanteur,
L’épine offre un abri bien fermé[792]!
[Note 792: _The humble Petition of Bruar Water to the noble
Duke of Athole._]
[Note 793: Recollections of a Tour made in Scotland, by
Dorothy Wordsworth, p. 201.]
Le duc d’Athole fit droit à la pétition présentée par Burns et couvrit la montagne de plantations. Elles commençaient à grandir quand Wordsworth visita les chutes. «Nous marchâmes en remontant au moins pendant trois quarts d’heure, sous un soleil ardent, avec le ruisseau à notre droite, dont les deux bords sont plantés de sapins et de mélèzes mélangés—fils de la chanson du pauvre Burns[793].» Après un siècle, ces arbres étaient devenus une véritable forêt qui cachait la montagne et abritait le torrent. Par un singulier hasard, il nous a été donné de voir ce site tel qu’il avait apparu à Burns. Un formidable ouragan avait dévasté l’Écosse de part en part, abattant sur son passage des forêts comme des champs de blé; il avait d’un coup renversé tous ces bois et dénudé la montagne qui reparaissait dans son ancienne âpreté.
Ce que Burns a écrit pendant ce voyage qui se rapproche le plus du caractère du site est le fragment sur les fameuses chutes de Foyers, près d’Inverness. C’est encore, remarquons-le, une vue particulière et dramatique. Cette cataracte de Foyers est d’une grandeur redoutable, elle se précipite perpendiculairement, d’une hauteur de deux cents pieds, dans un bassin de rochers énormes, avec un grondement d’orage, en envoyant en l’air une telle colonne de buée et de poussière d’eau qu’on l’a appelée la «chute de la fumée».
Parmi des collines vêtues de bruyères et d’âpres bois,
La rugissante Foyers verse ses flots aux bords moussus;
Jusqu’à ce qu’elle se lance sur les amas de rocs,
Où, à travers une brèche informe, son cours retentit.
Haut en l’air, forçant leur chemin, les torrents tombent,
En bas, se creusant d’une profondeur égale, une houle écume,
La nappe blanchissante descend rapide sur le roc,
Et déchire l’oreille étonnée de l’Écho invisible.
Obscurément aperçue, à travers un brouillard qui monte et d’incessantes averses,
La hideuse caverne assombrit son vaste cercle;
Et toujours, à travers la brèche, la rivière peine douloureusement,
Et toujours, au-dessous, bouillonne le chaudron horrible…
Bien qu’il y ait une certaine énergie descriptive dans ces vers, elle ne rend pas la formidable puissance de cette cataracte. Il est vrai que rien n’est plus impossible à peindre que ces déluges. Ils se composent de tant de choses de vision et de bruit, et si rapides; ils consistent si essentiellement en une succession vertigineuse d’éclairs, de lueurs et de tonnerres simultanés, que le tableau, s’il veut être exact, est trop étendu et est trop lent. Il ne représente que des fragments et des instants séparés d’un ensemble dont la force est d’être un amalgame, un tourbillon, aussitôt disparu, de tout cela. Même la prose n’y suffit pas. Les descriptions des grandes chutes d’eau par les plus robustes maîtres, celle du Niagara par Chateaubriand[794], celles de la chute du Rhin par Ruskin ou Victor Hugo[795], sont inefficaces. Les mots ne peuvent exprimer cette stupeur qui intimide la pensée et retient toute la vie en une sorte d’épouvante immobile.
[Note 794: Chateaubriand. Atala.]
[Note 795: Ruskin. Modern Painters I, part. II, sect. 5,
chap. II.—Victor Hugo. Le Rhin.]
À tout prendre, on peut affirmer que Burns n’a pas été ému par le spectacle de cette nature comme on aurait pu s’y attendre, et que ses impressions de paysage ont été bien inférieures à ses impressions historiques. C’est l’avis de ceux qui ont voyagé avec lui. Le Dr Adair, qui eut l’occasion de faire, peu de semaines après, un tour de quelques jours avec lui, dit: «Pendant une résidence d’environ dix jours à Harvieston, nous fîmes des excursions pour visiter différentes parties du paysage environnant, qui n’est inférieur à aucun autre en Écosse, en beauté, en sublimité et en intérêt romanesque, particulièrement le château de Campbell, ancienne résidence de la famille Argyle, la fameuse cataracte du Devon, appelée le bassin du Chaudron, et le Pont grondant, une seule arche large, jetée par le diable, si on en croit la tradition, à travers la rivière à environ cent pieds au-dessus de son lit. Je suis surpris qu’aucune de ces scènes n’ait évoqué un effort de la muse de Burns. Mais je doute qu’il ait eu un grand goût pour le pittoresque. Je me rappelle bien que les dames d’Harvieston, qui nous accompagnèrent dans cette promenade, montrèrent leur désappointement de ce qu’il n’ait pas exprimé en langage plus ardent et plus brillant ses impressions de la scène du bassin du Chaudron qui certainement est hautement sublime et presque terrible[796].» On peut à la vérité, opposer à cette déposition un passage de Walker qui a l’air de le contredire. «J’avais souvent, comme d’autres, éprouvé les plaisirs qui naissent d’un paysage sublime ou élégant, mais je n’avais jamais vu ces sentiments aussi intenses que chez Burns. Quand nous atteignîmes une hutte rustique sur la rivière de la Tilt, là où celle-ci est surplombée par un escarpement boisé d’où tombe une belle cascade, il se jeta sur un talus de bruyère et s’abandonna à un enthousiasme d’imagination tendre, perdu et voluptueux. Je ne puis m’empêcher de penser que c’est là peut-être qu’il a conçu l’idée des lignes suivantes, qu’il plaça plus tard dans son poème sur les Chutes de Bruar, lorsqu’il imaginait une combinaison d’objets semblable à celle qu’il avait maintenant sous les yeux.
[Note 796: Currie. Life of Burns, p. 40.]
Où, vers la moisson, sous les rayons nocturnes
Doucement parsemés à travers les arbres,
Il viendra délirer devant mon flot sombre et rapide
Dont le cri rauque s’enfle avec la brise.
C’est avec peine que je parvins à lui faire quitter cet endroit et à l’emmener en temps pour le souper[797].» Mais si l’on se rappelle que les vers cités sont parmi les plus expressifs de la pièce sur la chute de Bruar, on n’a pas de peine à constater que l’enthousiasme de Burns, excité peut-être par le paysage, ne s’appliquait pas au paysage lui-même et poursuivait quelque sentiment particulier. Ce n’est pas à dire qu’il ne ressentait pas la nature. On a pu voir le contraire. Il ne ressentait pas la nature gigantesque, qui écrase l’homme; son âme toujours en passion humaine ne s’ouvrait pas à ces vastes impressions; il ne pouvait que choisir, dans cet ensemble qu’il était incapable d’embrasser, un détail dans lequel il mettait une anecdote. Son âme n’était pas faite pour la majestueuse épopée des montagnes. Si l’on veut voir avec quelles aptitudes diverses des âmes différentes abordent les mêmes objets, on n’a qu’à lire, après le journal de Burns, celui que Keats a écrit pendant un court voyage dans les Hautes-Terres. Ce fut chez lui, du premier coup d’oeil, une merveilleuse intelligence de ce que cette contrée a de plus haute poésie.
[Note 797: Currie. Life of Burns, p. 42. Extrait d’une
lettre de Walker à Currie.]
Il faut dire cependant que ce voyage de Burns fut fait dans les conditions les plus défavorables. Ce n’est pas une façon de visiter les Highlands que de les traverser au galop, enfermé, en compagnie de Nicol, dans une chaise de poste, qui ne laisse voir qu’un carré de paysage toujours fuyant. Si Burns avait parcouru le pays à pied ou sur Jenny Geddes, s’il avait eu la tête en plein paysage, le regard libre, et ces arrêts faciles qu’on fait en s’appuyant sur son bâton, ou en retenant la bride de son cheval, s’il avait eu de ces journées entières où il semble qu’en marchant on emporte avec soi des horizons, l’influence morale d’un paysage, qui souvent commence par une sensation physique d’air frais ou de lumière, serait peut-être entrée en lui. Mais il voyagea dans une boîte avec un butor.
*
Ce fâcheux compagnon lui fut une entrave de plus d’une manière. La réception de Burns pendant ce tour ne ressemblait en rien à celle qu’il avait eue pendant son tour des Borders. Dans ces pays incultes, on ne rencontrait plus la classe de gros fermiers qui habite les Basses-Terres. Il n’y avait, surtout alors, que des seigneurs et des paysans, des châteaux et de pauvres chaumières[798]. Burns fut accueilli comme un personnage célèbre dans toutes ces grandes demeures; dès qu’il arrivait on l’invitait. Nicol, trop bourru pour se montrer, restait à l’auberge et rageait. À Blair Athole, où Burns fut reçu par le duc d’Athole, Walker fit prendre patience au malotru en lui donnant des cannes à pêche et en l’envoyant pêcher à la ligne. À la suite de cette visite, on désirait garder le poète un peu plus longtemps, mais Nicol dépité voulut partir absolument. Les dames envoyèrent un domestique à l’auberge pour corrompre le postillon et lui faire enlever un fer à un des chevaux. Ce postillon se trouva incorruptible. Il fallut se remettre en route[799]. Ce fut peut-être un malheur pour Burns; on attendait comme hôte M. Dundas, dont le patronage était tout puissant et qui était le grand distributeur de faveurs pour l’Écosse. Cette rencontre aurait pu changer l’avenir de Burns. Cette scène se renouvela plus loin. Il fut invité au château de Gordon par le duc et la duchesse que nous avons vue reine de la société d’Édimbourg. Comme on le pressait de rester il s’en défendit en disant qu’il avait un compagnon, «son hôte offrit d’envoyer un domestique pour ramener M. Nicol au château; Burns voulut s’acquitter lui-même de cette commission. Toutefois, un gentleman, ami particulier du duc, l’accompagna, qui transmit l’invitation avec toutes les formes de la politesse. L’invitation arrivait trop tard; l’orgueil de Nicol s’était enflammé jusqu’à un haut degré de colère, par suite de la négligence dont il croyait être victime. Il avait ordonné qu’on mît les chevaux à la voiture, résolu à continuer le voyage tout seul, et ils le trouvèrent paradant dans les rues de Forchabers, devant la porte de l’auberge, exhalant sa colère contre le postillon, pour la lenteur avec laquelle il accomplissait ses ordres. Aucune explication, aucune prière ne purent changer sa décision. Notre poète fut réduit à la nécessité de se séparer de lui tout à fait, ou de continuer incontinent son voyage. Il choisit cette dernière alternative et, prenant place à côté de Nicol dans la chaise de poste, avec dépit et regret, il tourna le dos au château de Gordon où il s’était promis de passer quelques jours heureux[800].» Aussi Walker est-il très sévère pour Nicol. «Pendant ces visites, dit-il, Burns fut amené à découvrir qu’il avait fait un choix peu judicieux dans son compagnon de voyage, dont la présence le gênait et le harassait. Le mauvais caractère et les mauvaises manières de M. Nicol empêchaient Burns de l’introduire dans des cercles où la délicatesse et le tact étaient nécessaires.» Et parlant des visites écourtées de Burns il ajoute: «Ceci n’était pas seulement un ennui et un désappointement, ce fut, selon toute probabilité, un sérieux malheur pour Burns, car une résidence plus longue avec des personnes d’une telle influence aurait pu engendrer une intimité durable, et de leur part, un intérêt actif pour son avancement futur[801].»
[Note 798: Voir, sur l’état des villages des Hautes-Terres,
à cette époque et presque à cette année, _The Cottagers of
Glenburnie_, par Élizabeth Hamilton.]
[Note 799: R. Chambers, tom. II, p. 131, d’après Walker.]
[Note 800: Currie. Life of Burns, p. 43.]
[Note 801: Walker. Life of Burns, p. LXXVIII.]
Une fois Burns arrivé à Inverness, il considéra son voyage poétique comme terminé. Il redescendit rapidement par Aberdeen, Montrose et la côte Est, sans beaucoup regarder autour de lui. «Le reste de mes étapes ne vaut pas la peine d’être raconté; tout récemment sorti d’avoir visité le pays d’Ossian, où j’avais vu sa tombe, que m’importaient des villes de pêcheurs et des champs fertiles.» Il vit Montrose et, dans les environs, les parents de son père, «tantes Jane et Isabel toujours vivantes, de solides vieilles femmes»; et John Caird, probablement un camarade d’enfance de William Burns, «bien que né la même année que notre père, il marche aussi vigoureusement que moi[802].» Il redescendit par Perth et Queensferry, et rentra à Édimbourg le 16 septembre.
[Note 802: To Gilbert Burns, 17th Sep. 1787.]
Au cours du voyage il avait fait visite à Harvieston, à des parents de son ami Gavin Hamilton de Mauchline. Il y avait rencontré une jeune fille, aimable et intelligente, nommée Margaret Chalmers, avec laquelle il entretint pendant quelque temps une correspondance amicale. Mais le sentiment qui aurait pu naître de ces rapports n’aboutit point et Miss Chalmers ne reste dans l’histoire de Burns que comme un des correspondants à qui il a adressé quelques-unes de ses lettres les plus intéressantes.
III.
L’HIVER DE 1787-1788.
INCERTITUDES. — L’ÉPISODE DE CLARINDA. — DÉPART DÉFINITIF D’ÉDIMBOURG. — LE MARIAGE.
Au commencement d’octobre, Burns comptait ne plus rester à Édimbourg que fort peu de temps. Il pensait régler ses comptes avec son libraire Creech, et s’éloigner d’une ville où il n’avait plus rien à faire. Il prévoyait bien que ce règlement présenterait quelques difficultés. «Je suis déterminé à ne pas quitter Édimbourg jusqu’à ce que j’aie terminé mes affaires avec Mr Creech, ce qui, j’en ai peur, sera une chose ennuyeuse[803].» Mais il ne pensait pas être retenu au delà de quelques semaines. Dans les lettres qu’il écrit, il marque la première partie de novembre comme la date de son départ[804].
[Note 803: To Patrick Miller, 28th Sep. 1787.]
[Note 804: To Rev. J. Skinner, 25th Oct. 1787.]
Cependant il ne semble nullement fixé sur le lendemain. Cette question devait le préoccuper avant tout. Lorsqu’il aurait touché les quelques centaines de livres sur lesquelles il pouvait compter, qu’allait-il faire? Il fallait trouver à vivre. Son intention très sage, étant données toutes circonstances, était de se remettre fermier. Mais où trouver une ferme? Il songeait bien à celles que Mr Miller lui avait offertes et qu’il avait vues près de Dumfries. Le pays lui plaisait; c’était une grande considération pour lui. Il s’imaginait une jolie existence de fermier poète, qui après tout ne semble pas irréalisable. Il en parlait avec beaucoup de bonne grâce et de raison. Ce qu’il demandait ne semble pas excessif et on aime à se figurer qu’il eût pu l’obtenir.
Je désire vous expliquer mon idée d’être votre tenancier. Je
désire être fermier, dans une petite ferme qui occupe à peu près
une charrue, dans un pays agréable, sous les auspices d’an bon
propriétaire. Je n’ai aucunement la sotte idée d’être locataire à
meilleurs termes qu’un autre. Trouver une ferme où l’on puisse
vivre à peu près n’est pas facile. Je veux dire vivre simplement,
en toute sobriété, comme un fermier du vieux style, en employant
mon travail personnel. Les rives de la Nith sont un pays aussi
doux et aussi poétique qu’aucun que j’aie jamais vu, et en outre,
Monsieur, c’est simplement satisfaire les sentiments de mon
propre coeur et l’opinion de mes meilleurs amis de dire que je
voudrais vous appeler mon propriétaire de préférence à tout autre
gentleman terrien de ma connaissance. Voilà mes vues et mes
voeux, et, de quelque façon que vous jugiez convenable de
disposer de vos fermes, je serai heureux d’en prendre une à
bail[805].
[Note 805: To Patrick Miller, 20th Oct. 1787.]
Mais les négociations avec Mr Miller n’avançaient pas vite. Celui-ci ne semblait pas savoir très bien ce qu’il voulait, s’il désirait louer ses fermes et à quelles conditions. «On me dit, lui écrit Burns le 28 septembre, que vous ne reviendrez pas en ville avant un mois; pendant ce temps j’irai sûrement vous voir, car je suppose que d’ici là, vous aurez arrêté vos projets par rapport à vos fermes[806].» Un mois après, il court à Dumfries comme il l’a annoncé à son futur propriétaire. Il en revient sans rien de décidé. Tout, au contraire, semble remis en question. Il forme aussitôt un autre rêve de vie; c’est de retourner près de Gilbert, de prendre ensemble une autre ferme et de vivre à deux, un peu plus largement, un peu plus heureusement, comme ils ont vécu à Mossgiel.
[Note 806: To Patrick Miller, 28th Sep. 1787.]
J’ai été à Dumfries, et après une seconde visite, je serai décidé
au sujet d’une ferme dans ce pays. Je n’ai pas beaucoup d’espoir,
mais comme mon frère est un excellent fermier et est en outre un
homme excessivement prudent et calme (qualités qui dans notre
famille ne sont le partage que du frère cadet), je suis
déterminé, si mon affaire de Dumfries échoue, à retourner en
société avec lui et, en choisissant notre temps, à prendre une
autre ferme dans le voisinage. Je vous assure que je m’attends à
de grands compliments pour ce très prudent exemple de mon
insondable, incompréhensible sagesse[807].»
[Note 807: To Miss Chalmers, Nov. 18, 1787.]
Il est vraisemblable que cet arrangement eût été la chose la plus heureuse pour lui. Matériellement, la direction de la ferme eût gagné à être entre les mains d’un homme doué des qualités de vigilance et d’assiduité qui faisaient défaut à Burns. Et ce qui est plus important encore, celui-ci aurait eu près de lui un soutien moral et un exemple. Il aurait retrouvé dans Gilbert le frère des jeunes années, l’ami, le confident, le conseiller grave et cher, dont le silence devait être parfois un reproche et dont le dévouement était une force. Quelque chose de l’ancienne vie, de ces glorieuses années de Mossgiel, aurait survécu dans cette association des deux frères. Il y avait tant de liens et de tendresse entre ces deux coeurs si différents, l’ardeur de l’un eût été tempérée par la sagesse de l’autre. Gilbert prenant la responsabilité, Robert aurait donné son travail et gardé sa liberté d’esprit. On aurait peut-être revu des mois comme ces mois extraordinaires de la fin de 1785. Malheureusement la combinaison de Dumfries ne devait pas échouer.
*
Ces incertitudes allaient et venaient sur un mauvais état d’esprit, qu’elles contribuaient à entretenir. Il semble que les succès et les triomphes de l’année précédente ne se soient pas renouvelés. La curiosité était satisfaite, l’intérêt amorti, l’enthousiasme tombé. On n’entend plus parler de réceptions, d’invitations, de salons. Une froideur, un éloignement sont intervenus entre le poète et la haute société. Il ne fréquente guère plus que des hommes de position sociale moyenne comme Nicol, Ainslie, Cruikshank un collègue de Nicol. Où est le temps où il faisait tourner toutes les têtes et augmenter le prix des bonnets de gaze? On peut tenir pour certain que son amour-propre souffrit de cet abandon. On sent percer cette blessure a la façon dont il parle de la difficulté qu’il y a pour les grands à rester les amis d’hommes d’un rang plus humble.
«Il faut un rare effort de bon sens et de philosophie, chez les
personnes d’un rang élevé, pour conserver vivante une amitié avec
un homme qui est de beaucoup leur inférieur. Les dehors, des
choses tout à fait étrangères à l’homme, pénètrent lentement dans
les coeurs et les jugements de presque tous les hommes, sinon de
tous. Je ne connais qu’un seul exemple d’un homme qui pleinement
et vraiment regarde «tout le monde comme un théâtre, et tous les
hommes et les femmes comme de simples acteurs[808],» et qui, (en
mettant de côté les saluts du cours de danse), n’estime ces
acteurs, les dramatis personæ, qu’ils bâtissent des cités ou
plantent des haies, qu’ils gouvernent des provinces ou dirigent
un troupeau, qu’en tant qu’ils remplissent leurs rôles. Pour
l’honneur de l’Ayrshire, cet homme est le Professeur Dugald
Stewart de Catrine[809].»
[Note 808: Shakspeare, As you Like it. Act. II, sc. 5.]
[Note 809: To Mrs Dunlop, 4th Nov. 1787.]
Lorsqu’elle vient s’ajouter à l’incertitude de la vie matérielle, rien n’est plus propre que cette sensation d’abandon, pour engendrer la défiance de soi, la méfiance de l’avenir, une détresse qui pénètre tout l’être. Cette souffrance se complique lorsqu’un homme poursuit, comme Burns, deux existences presque contradictoires. Celui qui resserre ses efforts à maîtriser les conditions matérielles de la vie peut se sentir hardi; il applique un vouloir unique à un but unique; il peut espérer les joies du travail et du succès s’activant l’une l’autre; s’il a de la volonté et de la santé, il a toutes chances, plus ou moins brillamment, de gagner la partie. Mais lorsqu’un homme veut vivre de deux vies superposées, lorsqu’il a dessein de n’établir la vie ordinaire que pour mener en dehors et au-dessus d’elle une vie désintéressée, lorsqu’il estime sa réussite, non d’après ce que la première lui donnera mais d’après ce qu’il obtiendra de la seconde, celui-là peut bien être troublé. La chose qu’il entreprend est difficile, presque irréalisable. D’abord, parce qu’il est peu probable qu’il soit doué pour deux genres d’effort si différents. Puis, le temps et l’énergie qu’il portera d’un côté, il souffrira de l’enlever à l’autre; la victoire même ne tardera pas à lui sembler vaine et achetée trop chèrement. Ou bien il sera négligent ouvrier de la vie pratique; la misère arrivera, les ronces et l’herbe envahiront sa maison, tandis qu’il cultivera ses lis; ou bien, s’il construit solidement son existence, il s’apercevra qu’il s’est dépensé à une besogne inférieure, et que, comme un fondeur imprudent, il a usé son feu et son bronze pour un piédestal tandis qu’il n’en reste plus pour la statue. Burns sentait confusément qu’il entreprenait une chose impossible, car il n’y a guère de besogne qui ne demande les deux mains. Il comprenait ce qu’il y avait d’incompatible entre ses deux désirs; ce manque de décision faisait naître l’inquiétude, et il en souffrait, se sentant très seul.