Robert Burns. Vol. 1, La Vie
N’invitent plus l’étranger vers la porte
Tes toits hospitaliers
N’invitent plus l’étranger vers la porte;
Effondrés en ruines fumantes, ils gisent,
Monuments de la cruauté.
Oh! cause funeste, oh! matin fatal
Que les âges à venir maudiront!
Les fils se tenaient contre leur père,
Le père versait le sang de ses enfants.
Cependant, quand la rage de la bataille cessa,
L’âme du vainqueur ne fut pas apaisée;
Les abandonnés, les nus durent sentir
Les flammes dévorantes et l’acier meurtrier.
La pieuse mère, vouée à la mort,
Abandonnée, erre sur la bruyère;
L’aigre vent siffle autour de sa tête;
Ses orphelins sans force pleurent pour avoir du pain;
Dépourvue d’abri, de nourriture, d’amis,
Elle regarde les ombres de la nuit descendre,
Et, étendue sous les cieux incléments,
Sanglote sur ses pauvres bébés et meurt.
Tant que du sang chaud mouillera mes veines,
Et que le souvenir en moi régnera non affaibli,
Le ressentiment du destin de ma patrie
Battra dans ma poitrine filiale;
Et, en dépit de son ennemi insultant,
Mon vers sympathisant coulera:
«Gémis, malheureuse Calédonie, gémis
Sur ta paix bannie et tes lauriers déchirés[781].»
[Note 781: Smollett, The tears of Scotland.]
Lors du passage de Burns dans ces régions, les traces de ces sauvageries n’étaient pas encore recouvertes. Il put apercevoir les ruines de plus d’un château et s’arrêter, dans mainte vallée déserte, devant des décombres de hameaux brûlés. Des coeurs saignaient encore. Il rencontra des visages qui portaient toujours l’expression de ces temps-là. Il connut des veuves, des orphelins, de vieilles filles restées fidèles à un mort ou à un proscrit. Il glana ces douleurs. Avec une résonnance d’âme très belle, il fut ému de ces chagrins. Il sentit vivre encore, dans les allusions, dans les causeries, dans les refrains, l’indestructible dévoûment aux Stuarts; il admira les fidélités indomptables qui s’obstinaient dans ces âmes de granit. Les tenaces bruyères, attachées à leurs rocs, sont ainsi tordues par les rafales et leur résistent. C’est son honneur d’avoir éprouvé ce qui survivait de ces jours de calamité et d’angoisse. Avec moins d’emportement que Smollett, avec plus de poésie et un sentiment plus humain des afflictions particulières, il recueillit les dernières larmes de l’Écosse.
Il y a toute une suite de pièces qui se rassemblent autour de ce sujet. Tantôt c’est un fugitif qui, caché parmi des rochers, attendant de pouvoir passer à l’étranger, écoute l’ouragan gronder et répondre au tumulte de son coeur. Cette pièce s’appelle la Lamentation de Strathallan; elle est placée dans la bouche de James Drummond, vicomte de Strathallan, qui, après la mort de son père tué à Culloden, parvint avec quelques-uns de ses compagnons à fuir en France, où il mourut.
Nuit très épaisse, entoure mon abri,
Tempêtes hurlantes, mugissez sur ma tête,
Torrents troublés, gonflés par l’hiver,
Rugissez près de ma caverne solitaire.
Les ruisseaux de cristal au cours paisible,
Les séjours bruyants du vil genre humain,
Les brises d’ouest au souffle léger,
Ne conviennent pas à mon âme désespérée.
Engagés dans la cause du Droit,
Pour redresser des torts injustes,
Nous avons mené fortement la guerre de l’Honneur,
Mais le ciel nous refusa le succès.
La roue de la ruine a passé sur nous;
Pas un espoir n’ose nous accompagner;
Le vaste monde entier est devant nous,
Mais un monde sans un ami[782].
[Note 782: Strathallan’s Lament.]
Ailleurs ce sont deux amants qui se quittent en se disant adieu. Ils ont pu passer d’Écosse en Irlande, d’où la fuite en France était plus facile. Elle l’a accompagné jusque-là; elle doit le quitter et tout ce drame tient en une petite pièce pleine de mouvement, de vaillance, d’ineffable tristesse, qui a, ce qui est rare chez Burns, l’accent et le tour romanesque des anciennes ballades. Le refrain en est indiciblement mélancolique. Que de coeurs l’avaient confusément senti en tristesse inarticulée!
«C’était pour notre roi légitime
Que nous avons quitté la grève de la douce Écosse;
C’était pour notre roi légitime
Que nous avons vu la terre irlandaise, ma chérie,
Que nous avons vu la terre irlandaise.
Maintenant tout ce qu’on pouvait humainement a été fait,
Et tout a été fait en vain;
Mon amour et ma terre natale, adieu,
Car il me faut traverser la mer, ma chérie,
Car il me faut traverser la mer.»
Il se détourna, il se détourna,
Sur la rive irlandaise;
Il donna aux rênes de sa bride une secousse,
Avec: «Adieu pour jamais, ma chérie,
Et adieu pour jamais.»
Le soldat revient des guerres,
Le matelot de la mer,
Mais moi j’ai quitté mon bien-aimé
Pour ne jamais nous revoir, mon chéri,
Pour ne jamais nous revoir.
Quand le jour est parti et la nuit venue,
Et que tout le monde est captif du sommeil;
Je pense à celui qui est au loin,
Pendant toute la nuit et je pleure, mon chéri,
Pendant toute la nuit, et je pleure[783].
[Note 783: It was a’ for our rightfu’ King.]
Ailleurs c’est la voix d’un banni qui arrive de par delà les mers, elle dit les douleurs de l’exil qui décolorent les cieux les plus brillants, et cette pensée de retour et de vengeance qui met des flammes dans les yeux des proscrits et entretient leur vie par la haine.
Loin des amis et de la terre que j’aime,
Chassé par la cruelle haine de la fortune,
Loin de ma bien-aimée, j’erre;
Jamais plus je ne goûterai le bonheur,
Jamais plus je ne dois espérer trouver
Aise à mon labeur, confort à mon souci;
Quand le souvenir torture l’esprit,
Les plaisirs ne font que lever le voile du désespoir.
Les plus brillants climats me paraîtront mornes,
Les rivages fleuris me paraîtront déserts,
Jusqu’à ce que les destins, cessant d’être sévères,
Rendent l’Amitié, l’Amour et la Paix.
Jusqu’à ce que la Vengeance, au front lauré,
Ramène les proscrits au pays;
Et que chaque gars loyal et brave
Traverse les mers et retrouvé sa bien-aimée[784].
[Note 784: Frae the Friend and Land I love.]
Parfois ce sont des notes plus légères mais presque aussi touchantes et aussi justes. On y sent ces souvenirs royalistes, qui persistèrent si longtemps et la façon dont ils persistaient. Ils se montraient dans des chansons légères, un peu railleuses, le plus souvent chantées par les femmes. Personne n’égale celles-ci pour faire entendre dans des refrains, où vont leurs espoirs, au moyen de finesses, de sourires, d’allusions qui sont toutes dans la voix et insaisissables. Qu’on imagine cette jolie chanson si pimpante, si provocante, chantée par une jolie et vaillante fille, à la barbe d’un officier hanovrien. Comment essayer sans ridicule de mettre le doigt sur l’impertinence et là charmante fidélité qui s’y jouent?
C’était un lundi matin,
Et très tôt dans l’année,
Que Charlie entra dans notre ville,
Le jeune chevalier.
Et Charlie est mon préféré,
Mon préféré, mon préféré,
Charlie est mon préféré,
Le jeune chevalier.
Comme il montait à pied la rue
Pour examiner la cité,
Oh! il aperçut une jolie fille
Qui regardait par la fenêtre.
Légèrement, il monta d’un bond l’escalier,
Et frappa à la porte,
Et la jolie fille se trouva toute prête
À laisser entrer le gars.
Il mit sa Jenny sur son genou,
Dans son costume des Hautes-Terres,
Car fièrement il savait la façon
De plaire à une jolie fille.
C’est sur cette montagne couverte de bruyères,
Et dans cette vallée pleine de taillis,
Nous n’osons pas aller traire les vaches
À cause de Charlie et de ses hommes.
Et Charlie est mon préféré,
Mon préféré, mon préféré,
Charlie est mon préféré,
Le jeune chevalier[785].
[Note 785: Charlie, he’s my darling.]
Ou celle-ci encore, un peu plus populaire:
Galettes de farine d’orge,
Galettes d’orge,
À la santé, ô gars des Hautes-Terres,
Des galettes d’orge.
Qui le premier dans un combat
Criera le premier «pourparler»?