Robert Burns. Vol. 1, La Vie
Ainsi tu verras et entendras
Les formes belles et les sons intelligibles de cet éternel langage que ton Dieu
Profère, qui, depuis toute éternité, enseigne
Lui-même en tout, et toutes choses en lui-même[1096].
[Note 1096: Frost at Midnight.]
C’est la poésie et le roman des pères.
*
À côté de ces fiertés on voit passer les tortures dont les maladies des enfants font trembler l’âme des parents.
«J’attends chaque jour le docteur qui doit inoculer la petite
vérole à votre petit filleul. Elle règne beaucoup cette année et
je tremble pour sa vie…[1097]
[Note 1097: To Mrs Dunlop. 25th Jan. 1790.]
Le pauvre petit Frank est maintenant au plus fort de la petite
vérole. Je l’ai fait inoculer et j’espère qu’elle est en bonne
voie[1098].»
[Note 1098: To William Burns. 10th Feb. 1790.]
Il connaissait les angoisses dont, même dans des circonstances favorables, un esprit réfléchi doit souffrir, lorsqu’il prévoit les épreuves réservées à ces chers êtres ignorants. Quel père n’a pas essayé de pénétrer les temps qui arrivent, et même de démêler les événements historiques, les guerres, les fluctuations sociales qui se préparent, le front penché sur un berceau? Lequel, faisant retour sur lui-même, n’a redouté les périls, les embûches, les chocs, dont il lui semble que seule sa bonne étoile l’a sauvé? Ces pensées-là sont la rançon des joies paternelles.
De petits enfants qui attendent de vous une protection paternelle
sont une lourde charge. J’ai déjà deux beaux gaillards, bien
venants et forts; je voudrais les mettre en bonne lumière. J’ai
mille rêveries et mille plans à propos d’eux et de leur destinée
future. Ce n’est pas que je sois un utopiste dans mes projets en
ces matières; je suis résolu à ne jamais destiner un de mes fils
aux professions libérales. Je connais la valeur de
l’indépendance; puisque je ne puis donner à mes fils une fortune
indépendante, je leur donnerai sûrement une ligne de vie
indépendante. Quel chaos de tumulte, de hasard et de vicissitudes
est ce monde, lorsqu’on se met à y réfléchir sérieusement! Pour
un père qui connaît lui-même le monde, la pensée des fils qu’il
aura à y laisser doit le remplir de crainte; mais s’il a des
filles, cette perspective, dans ces moments pensifs, est capable
de le frapper d’épouvante[1099].
[Note 1099: To William Dunbar. 14th Jan. 1790.]
Ces angoisses étaient pour lui plus vives que pour la plupart. Sa vie et celle des siens l’avaient rendu défiant; l’avenir était un sol maigre et désolé. Il y avait, entre ses chétives ressources et les ambitions que sa richesse cérébrale devait naturellement lui inspirer pour ses fils, une telle distance! C’est un plus lourd chagrin pour un homme distingué d’esprit de penser que l’éducation de ses enfants sera insuffisante que de savoir qu’ils seront pauvres.
Malgré tout, grâce au ciel, je puis vivre et rimer tel que je
suis; quant à mes garçons, pauvres petits gars! puisque je ne
puis les placer à un degré aussi élevé de la vie que je voudrais,
je les établirai, si l’ordonnateur des événements m’accorde la
faveur de voir cette époque-là, sur une base aussi large et aussi
indépendante que possible. Parmi les nombreux sages proverbes qui
ont été recueillis par nos ancêtres écossais, un des meilleurs
est celui-ci: «_Mieux vaut la tête de la roture que la queue de
la gentry_»[1100].
[Note 1100: To Dr Moore. 27th Feb. 1791.]
Il était également bon frère. On a vu qu’il avait partagé avec Gilbert les profits de son volume. Carlyle l’en loue beaucoup. Ce qu’on n’a pas assez indiqué c’est que ce sacrifice fut probablement la cause de son entrée dans l’Excise. Cet argent lui aurait permis de franchir les premières mauvaises années, les années des vaches maigres, et d’attendre que le vent tournât. Ce serait lui faire injure que de croire un instant qu’il fut capable de songer à le réclamer.
J’aurais pu avoir de l’argent pour suppléer au déficit de ces
années maigres, mais j’ai, dans une ferme en Ayrshire, un frère
plus jeune et trois soeurs. Tout le surplus de ce que j’estimais
nécessaire pour mon capital de fermage a été pris pour sauver,
d’une ruine imminente, non seulement le confort mais l’existence
même de ce foyer. Ceci était fait avant que je prisse cette
ferme-ci; plutôt que d’enlever mon argent à mon frère—ce qui le
ruinerait—j’abandonnerai ma ferme et j’entrerai immédiatement au
service de vos Honneurs[1101].
[Note 1101: To Robert Graham of Fintry. 10th Sept. 1788.]
Son plus jeune frère, Williams Burns, découragé sans doute de se faire fermier, par l’exemple de ses deux aînés, avait appris le métier de sellier. Il s’était mis en route pour trouver du travail. Cela ne semble pas avoir été chose facile. Après avoir erré en plusieurs endroits, il s’était installé à Newcastle. Pendant toutes ses pérégrinations, Robert le suit avec une sollicitude paternelle; il lui donne des conseils, lui écrit des lettres pleines de sages avis pratiques, l’encourage, le soutient. Tout cela en paroles cordiales et dignes.
Si mes conseils peuvent vous être utiles (c’est-à-dire si vous
pouvez vous résoudre à prendre l’habitude non seulement
d’examiner votre conduite, vos façons, etc., mais aussi celle de
mettre en pratique les résolutions que cet examen fera naître
d’améliorer vos défauts), mes petites connaissances et mon
expérience du monde sont cordialement à votre service. J’avais
l’intention de vous écrire plein une feuille de conseils, mais
quelque affaire m’en a empêché. En un mot, apprenez la
Taciturnité. Que cela soit votre devise. Quand vous auriez la
sagesse de Newton ou l’esprit de Swift, le bavardage vous
rabaisserait aux yeux de vos semblables[1102].
[Note 1102: To William Burns. 2nd March 1789.]
Toutes ses lettres contiennent des conseils bien choisis:
Vous êtes au moment de la vie où l’on prend des habitudes; vous
ne pouvez éviter cela, quand vous le voudriez, et ces habitudes
vous demeureront attachées jusqu’à la fin de votre sablier. Plus
tard, même lorsqu’on est aussi peu avancé en années que moi, on
peut avoir une vue très pénétrante de ses défauts et de ses
faiblesses habituelles, mais les arracher ou même les amender est
tout autre chose. Acquis d’abord par accident, ils commencent
bientôt à devenir commodes, et avec le temps ils deviennent une
portion nécessaire de notre existence[1103].
[Note 1103: To William Burns. March 10th, 1789.]
Il lui envoie de l’argent:
Je mets deux billets d’une guinée de la banque d’Écosse qui,
j’espère, viendront à propos. Il ne m’est pas tout à fait aussi
commode que naguère de distraire un peu d’argent, mais je connais
votre situation et, je puis le dire, à quelques égards votre
mérite[1104].
[Note 1104: To William Burns. 14th Aug. 1789.]
Il lui répète sans cesse de ne pas se décourager et s’il ne réussit pas, de songer au toit de son frère.
Si vous ne réussissez pas dans vos pérégrinations, ne vous
découragez pas, ne faites pas de coup de tête, revenez vers nous
en ce cas et nous attendrons une meilleure humeur de la Fortune.
Rappelez-vous ceci, je vous en prie[1105].
[Note 1105: To William Burns. 25th March 1789.]
Et ailleurs encore:
Ma maison sera la maison où vous serez le bienvenu et comme je
connais votre prudence (plût au ciel que votre résolution fût
égale à votre prudence) si, quelque part loin de vos amis, vous
étiez en besoin d’argent, vous avez mon adresse par la
poste[1106].
[Note 1106: To William Burns. 15th April 1789.]
Williams semble avoir été un garçon timide et doux; ses lettres à son frère, fort bien écrites du reste, sont touchantes par quelque chose de triste et de modeste. Il n’avait pas la virilité de ses deux aînés. Cependant il se hasarda à pousser jusqu’à Londres, espérant y trouver du travail. Au moment où il va partir, Robert lui donne de ces clairs avis qu’un père ne doit pas hésiter de donner à son fils, lorsque celui-ci va se risquer dans la fournaise d’une grande ville. Et il ajoute:
Écrivez-moi avant de quitter Newcastle et aussitôt que vous
arriverez à Londres. En un mot, si jamais vous vous trouvez,
comme peut-être vous pourrez l’être, en peine pour un peu
d’argent, vous savez où je suis. Il ne sera pas dit que je vous
verrai vaincu, tant que vous lutterez comme un homme. Adieu! Dieu
vous bénisse![1107]
[Note 1107: To William Burns. 18th Feb. 1790.]
En même temps, il écrivit à son vieil ami Murdoch, qui était établi à Londres, pour lui recommander son frère. Le pauvre Williams commença dans la grande ville l’existence d’un ouvrier qui cherche de la besogne et obtient, tantôt ici, tantôt là, quelques jours d’occupation. On le voit errant d’atelier en atelier. Il le raconte à son frère sur le ton doux et résigné qui lui est propre.
J’ai trouvé du travail le vendredi après mon arrivée dans la
ville; je n’y ai travaillé que huit jours, leur entreprise étant
terminée. J’ai retrouvé du travail dans une boutique du Strand,
le lendemain du jour où j’ai quitté mon premier maître. Ce n’est
qu’une place temporaire, mais j’espère être bientôt fixé dans une
boutique à mon gré, bien que ce soit une affaire plus difficile
que je ne l’imaginais, car il y a de tels essaims de nouveaux
ouvriers arrivés récemment de la campagne que la ville en est
remplie, et que, je le crains, à moins d’être particulièrement un
bon ouvrier, (ce que vous savez je ne suis pas et ne serai
jamais), il est dur de trouver une place. Cependant je ne
désespère pas de redresser ma dérive et de pincer le vent.
L’encouragement ici n’est pas ce que j’attendais, les gages étant
fort bas en proportion des dépenses de la vie. Cependant, si je
mets de côté l’argent que les autres dépensent en dissipation et
en débauche, j’espère bientôt vous renvoyer celui que je vous ai
emprunté et vivre en outre confortablement[1108].
[Note 1108: William Burns to Robert Burns, 21st March
1790.]
Le brave garçon ne devait pas lutter longtemps. Il fut pris, quatre mois après son arrivée à Londres, d’une fièvre maligne et, seul dans l’immense foule, pensant peut-être à la ferme d’Ayrshire, mourut le 24 juillet 1790, sans que Murdoch fût prévenu[1109]. Robert prit pour lui les frais des funérailles. Il avait dignement remplacé le vieux père.
[Note 1109: Voir la lettre de Murdoch à Robert Burns, datée
du 14th Sep. 1790.]
*
D’autres sentiments de noble race circulaient constamment dans sa vie: l’amitié, la reconnaissance. Un de ses premiers protecteurs à Édimbourg avait été le comte de Glencairn. C’est de tous les hommes celui qu’il paraît avoir le plus vénéré. Il l’admirait sans réserve, et il fallait qu’un caractère fût vraiment d’or fin pour résister à la pierre de touche de sa perspicacité. «Mon attachement reconnaissant était en vérité si fort qu’il remplissait toute mon âme et était tressé avec le fil de mon existence.[1110]» Le comte mourut à la fin de janvier 1791, dans sa 42e année, au retour d’un séjour d’hiver à Lisbonne. Ce fut pour Burns une douleur immense, il prit le deuil[1111]. Il écrivit à la mémoire de son protecteur une élégie qu’il envoya à un des amis de Glencairn avec les vers suivants:
[Note 1110: To Dr Moore, 27th Feb. 1791.]
[Note 1111: To Alex. Dalziel, March 19, 1791, et _To lady
Elisabeth Cunningham_, March 1791.]
Je t’adresse cette offrande votive,
Le tribut de larmes d’un coeur brisé,
Tu estimais l’ami; moi, j’aimais le bienfaiteur;
Son mérite, son honneur étaient de tous loués;
Nous le pleurerons, jusqu’à ce que nous partions comme il est parti,
Et que nous suivions le sentier spectral vers ce sombre monde inconnu[1112].
[Note 1112: Lines to Sir John Whitefoord.]
Cette élégie est d’un accent déchirant. Elle mérite de prendre place parmi la belle suite de poèmes que les plus grands des poètes anglais ont écrits à la mémoire d’amis disparus. On peut même dire que ni le Lycidas de Milton, ni l’Astrophel de Spencer, ni l’Adonaïs de Shelley n’ont le sanglot qui secoue ces strophes.
Le vent soufflait rauque des collines,
Par intervalles, le rayon mourant du soleil
Jetait un regard sur les bois jaunes et flétris
Qui ondulaient au-dessus du cours sinueux du Lugar:
Sous un escarpement rocheux, un Barde,
Chargé d’années et de lourde peine,
En haute lamentation, pleurait son seigneur
Que le Trépas avait pris bien avant l’heure.
Il s’était appuyé contre un chêne antique,
Dont le tronc s’effritait par les ans;
Ses cheveux étaient blanchis par le temps,
Sa joue ridée était mouillée de larmes;
Et comme il touchait sa harpe tremblante,
Et comme il chantait son chant douloureux,
Les vents, se lamentant dans leurs cavernes,
Vers l’Écho en emportaient les notes:
«Vous, oiseaux dispersés qui chantez faiblement,
Débris du choeur printanier!
Vous, bois qui répandez à tous les vents
Les ornements de l’année déclinante!
Quelques brefs mois et, joyeux et gais,
Vous charmerez de nouveau l’oreille et le regard;
Mais rien dans les cycles du temps
Ne peut à moi me ramener la joie.
«Je suis un vieil arbre courbé,
Qui longtemps résista au vent et à la pluie;
Mais maintenant est venu une cruelle rafale,
Et c’en est fait de ma dernière attache à la terre;
Mes feuilles ne salueront plus le printemps,
Le soleil d’été n’exaltera plus ma floraison;
Il faut que je gise devant l’orage
Et que d’autres poussent à ma place.
«J’ai vu mainte année changeante,
Je suis devenu un étranger sur terre;
J’erre au hasard dans les chemins des hommes,
Je ne les connais plus, je leur suis inconnu;
Sans écho, sans pitié, sans secours,
Je porte seul mon fardeau de soucis,
Car silencieux, bien bas, sur des lits de poussière,
Dorment tous ceux qui partageraient mes chagrins.
«Enfin (comble de toutes mes douleurs!)
Mon noble maître est couché dans l’argile;
La fleur de tous nos hardis barons,
L’orgueil de sa contrée, le soutien de sa contrée!
Je languis maintenant dans une lasse existence,
Car toute la vie de la vie est morte,
Et l’espérance a fui mon regard vieilli,
Sur ses ailes rapides à jamais envolée.
«Éveille, pour la dernière fois, ta triste voix, ma harpe,
Une voix de détresse et de farouche désespoir;
Éveille-toi, fais résonner ton dernier lai,
Puis dors dans le silence pour toujours;
Et toi, mon dernier, mon meilleur, mon seul ami,
Qui remplis une tombe prématurée,