Robert Burns. Vol. 1, La Vie
Ni les attentions des rois
Ne peuvent donner un bonheur qui surpasse le tien,
Ô poète rustique.
Les dernières strophes sont admirables. D’un bond de pensée la Muse monte plus haut et arrive au sommet où l’on voit les origines communes et les rapports réciproques de l’esprit et du caractère. Ce n’est plus le poète local qu’elle rassure, c’est l’homme tout entier qu’elle exhorte; elle joint à ses encouragements un avertissement de noble morale, comme si elle considérait que, sinon l’innocence de la vie, du moins la noblesse des intentions est l’appui du talent, et comme si elle le prévenait que, en laissant détériorer son âme, il laisserait obscurcir son inspiration.
Pour te donner mes conseils en un seul,
Entretiens toujours avec soin ta flamme harmonieuse,
Sauvegarde en toi la dignité de l’Homme,
D’une âme toujours droite;
Et aie confiance que le Plan Universel
Protégera tout le monde.
Et, porte désormais ceci—dit-elle avec solennité,
Et elle noua le houx autour de mon front;
Les feuilles luisantes et les baies rouges
Frémirent bruissantes;
Et, comme une pensée passagère, s’envolant,
Elle disparut dans la lumière.
Si elle était arrivée comme une jeune paysanne revêtue par hasard d’un manteau magnifique, comme elle est transformée! elle s’éloigne vraiment déesse. Par un art subtil, cette Vision, qui pour sembler vraisemblable avait dû faire une entrée familière, s’est transfigurée en une lumineuse et bienfaisante protectrice. Le pauvre paysan qui s’est tout à l’heure laissé choir sur un escabeau, harassé de labeurs, de regrets et de soucis, est maintenant consolé, raffermi. Malgré tout, en dépit de tes fautes, pauvre Robert Burns, tu as bien fait! tu as choisi le vrai chemin! tu as abandonné la fortune pour la gloire. Et encore que tu aies fait saigner quelques coeurs—en quoi tu as failli surtout—rassure-toi même sur cela; tant de coeurs que tu consoleras plus tard feront que tu seras pardonné. Lève-toi donc et mène ta vie! Elle sera ce qu’elle voudra, elle n’aura pas été en vain. La déesse ne t’a pas trompé. Lève-toi donc, va, laboure, sème, fauche sous les grésils, les vents et les soleils, sois malheureux et quelquefois coupable; tu as désormais au front un rameau invisible.
III.
LES ORAGES DU COEUR. — JANE ARMOUR. — MARY CAMPBELL.
Cette puissante explosion contre la rigueur du clergé et l’hypocrisie de certains dévots, sa production littéraire, la conscience de son génie qui s’éveillait en lui, la fierté et l’ambition qui, à sa suite, entraient dans son âme et l’emplissaient de rayons, ne sont qu’une partie de son histoire pendant ces années qui foisonnent d’événements. Les aventures du coeur toujours tiennent une grande place dans sa vie; celles qui se sont succédé pendant son séjour à Mossgiel ont eu une telle influence sur sa destinée, et elles sont si étroitement liées à la naissance de plusieurs de ses plus belles pièces, que son sort resterait incompris et quelques-unes de ses oeuvres inexplicables, si on n’étudiait avec détails ce curieux passage de l’histoire de ce coeur, pourtant si pleine de surprises.
Il est certain qu’il eut là comme ailleurs plusieurs de ces sous-intrigues d’amour dont parlait Gilbert. On en retrouve la trace dans ses vers: que ce soient des attendrissements de quelques jours ou de quelques heures comme dans les pièces à la jeune Peggy, la Fille de Ballochmyle; ou des rapports plus étroits et plus prolongés comme dans la pièce à Elisa. Il continuait son jeu de séducteur; il en indique lui-même la méthode et le danger dans des vers bien précis:
Ô laissez là les romans, jolies filles de Mauchline,
Vous êtes plus en sûreté à votre rouet;
Ces livres séduisants sont des appâts et des hameçons
Pour des vauriens roués comme Rob Mossgiel;
Vos beaux Tom Jones et vos Graudisson
Font tourner vos jeunes têtes;
Ils allument vos cerveaux, enflamment vos veines,
Et alors vous êtes une proie pour Rob Mossgiel.
Méfiez-vous d’une langue douce et bien pendue,
D’un coeur qui semble ressentir ardemment;
Ce coeur sensible ne fait que jouer un rôle;
C’est un art roué chez Rob Mossgiel,
L’abord ouvert, les douces caresses
Sont pires que des dards d’acier empoisonnés;
L’abord ouvert, les douces caresses
Ne sont que finesse chez Rob Mossgiel.
Mais ces épisodes secondaires reculent et s’effacent devant une aventure qui prit pendant quelque temps l’aspect d’un drame, et qui modifia toute son existence. Les courses de chevaux étaient depuis longtemps un plaisir favori en Écosse[253]; elles avaient réussi surtout dans l’Ayrshire. Il y avait des courses annuelles à Mauchline; elles avaient lieu vers la fin d’Avril. Le soir, il y avait des bals: les uns, pour les gentilshommes et les dames; d’autres plus humbles, pour les rustiques. C’était, comme dans les villages, une pauvre salle probablement décorée de branchages, où jouait un violon. On invitait les filles dans la rue et on donnait un penny par danse au musicien. Dans un de ces bals, en 1785, pendant que Burns dansait, son chien de berger pénétra dans la salle et troubla les figures en suivant son maître. Burns en riant dit qu’il voudrait bien avoir une fille qui l’aimât autant que son chien. Quelque temps après, il passait par le pré communal de Mauchline où une jeune fille mettait du linge blanchir. Son chien, en courant, s’en approchant trop près, elle lui dit de le rappeler à lui. Il en fallait moins à Burns pour entrer en conversation. Tout en devisant, elle lui demanda s’il avait trouvé quelqu’un qui l’aimât autant que son chien, se moquant un peu de ce qu’elle lui avait entendu dire au bal. Ce fut la première rencontre de Burns avec celle qui après de singulières péripéties devait devenir sa femme[254]. Elle s’appelait Jane et était la fille d’un maître maçon nommé William Armour, homme dur, fier de sa petite importance et appartenant au parti de la Vieille Lumière, autant de raisons, dont il convient de se souvenir, pour qu’il n’aimât point Burns. Les Armour demeuraient près de l’église, dans une ruelle sur laquelle donnait le derrière d’une auberge, où Burns, à partir de ce moment, alla se poster plus d’une fois[255].
[Note 253: Chambers, Domestic Annals, tom. III, p. 454.]
[Note 254: Chambers, tom. I, p. 97,—et aussi les _Souvenirs
de Mrs Burns à Mr John Mac Diarmid_, dans Hately Waddell,
avec quelques divergences de détail peu importantes.]
[Note 255: Voir Burns at Mossgiel, p. 50, et le petit plan
de l’ancien Mauchline qui s’y trouve.]
Chose singulière chez Burns, en qui le sentiment du moment s’échappait sous une forme poétique presque instantanée et qui a fait tant de vers pour des liaisons moins sérieuses, il n’y a pas, de lui, à cette époque, une seule chanson dédiée à Jane Armour. Son nom, quand il monte des profondeurs du coeur, apparaît dans des poésies qui ne sont pas faites pour elle. On le trouve mentionné pour la première fois dans un impromptu sur les belles de Mauchline où l’auteur déclare que pour lui, la fille d’Armour est «le joyau d’elles toutes[256]». Le passage le plus important qu’il y ait sur elle se trouve dans la première Épître à Davie, écrite au mois de Janvier 1785. Ce qui montre que les relations étaient déjà établies entre les deux amants. C’est un passage assez vif, mais plutôt ardent qu’ému.
[Note 256: The Belles of Mauchline.]
Cette vie a des joies pour vous et moi,
Des joies que la richesse ne peut acheter,
Des joies, de toutes les meilleures;
11 y a tous les plaisirs du coeur,
Ceux de l’amant et de l’ami:
Vous avez votre Meg, votre très chérie,
Et moi ma Jane adorée.
Cela m’échauffe, cela me charme,
Rien que de dire son nom;
Cela m’embrase, cela m’allume,
Et me met tout en flamme[257].
[Note 257: Epistle to Davie.]
Juste un an après, dans la Vision qui est de Janvier 1786, il compare la jambe de la muse à celle de sa Jane, ce qui indique des progrès dans la liaison, et dans l’Adresse au Diable, il parle encore d’elle.
Il y a longtemps, dans la scène heureuse de l’Eden,
Quand les jours du jeune Adam étaient verdoyants,
Et qu’Ève était comme ma jolie Jane,
Ma très chère âme,
Une dansante, douce, jeune, belle fille,
D’un coeur innocent[258].
[Note 258: Address to The Deil.]
Ces quelques allusions et ces quelques strophes sont en somme peu de chose. Plus tard Burns composa pour Jane, devenue sa femme, quelques-unes de ses plus exquises et de ses plus caressantes chansons. Mais, dans ses commencements, cet amour fut peu fécond en poésie; comme un arbre tardif, il devait avoir sa vraie floraison dans l’arrière-saison.
En dépit de la défense et de la vigilance des parents Armour, les rapports entre les deux amoureux continuèrent, avec des regards échangés entre les fenêtres de l’auberge et celles de la maisonnette, avec des entrevues furtives et dangereuses. Ces relations duraient depuis un peu plus d’une année. Le 17 février 1786, Burns écrivait à son ami John Richmond, à Édimbourg: «J’ai quelques très importantes nouvelles en ce qui me concerne, pas des plus agréables; ce sont des nouvelles que sûrement vous ne pouvez pas deviner; je vous en donnerai des détails une autre fois[259]». C’est le premier indice des tribulations et des orages qui allaient éclater. Jane était enceinte. C’était un coup terrible! C’était la ruine; c’était bien pis encore! La ruine, elle était déjà venue; la récolte de 1785 avait été manquée et les deux frères, à bout de ressources, avaient compris et s’étaient dit qu’ils ne pouvaient aller beaucoup plus longtemps. Mais ce nouveau coup c’était la ruine dans la ruine, le naufrage, la perdition. Brusquement les conséquences se déroulaient autour des deux amoureux; ils étaient debout dans l’âpre moisson de leur faute. C’était une nouvelle tristesse à apporter au foyer de Mossgiel. Qu’allait devenir Jane quand il faudrait faire cet aveu chez elle, à son père surtout? Et derrière ces scènes cruelles, quand leur malheur, déjà trahi par leurs visages troublés, courrait le pays dans quelques semaines, c’était la masse confuse du scandale, des reproches, des ironies, des affronts, des humiliations, qui allait éclater. Ils pouvaient déjà en entendre le flot derrière cette muraille de quelques jours. Et ces avanies se chargeraient de toute la rancune des dévots. C’étaient toutes les angoisses et les affres, tout le drame des grossesses de filles, qui fait passer les égarements dans l’esprit et obtient des mères qu’elles tuent leur enfant.
[Note 259: To John Richmond, 17 February 1786.]
Dans l’âme excessive et surexcitée de Burns, ces prévisions se déchaînèrent en un véritable affolement. Il ne songea plus qu’à quitter le pays, à fuir tout droit devant lui, comme un boeuf taonné. De quels reproches, de quelles récriminations, de quelle querelle entre les deux amants ce désespoir se compliqua-t-il? Il n’en reste de trace qu’un lambeau de lettre déchirée, incomplet mais douloureusement cruel. «Contre deux choses je suis aussi décidé que le destin: rester dans le pays et la reconnaître pour ma femme! La première chose, par le ciel, je ne la ferai pas:—la seconde, par l’enfer, je ne la ferai jamais. Un bon Dieu vous protège et vous rende aussi heureux que le désire ardemment en pleurant l’amitié qui s’éloigne. Si vous voyez Jane, dites-lui que je la rencontrerai, ainsi m’aide Dieu en mon heure de besoin[260]». C’est la dernière amertume quand, au fond d’une faute commune, un homme et une femme, au lieu de trouver une tristesse partagée et une tendresse accrue par un besoin et une pensée de soutien mutuel, rencontrent l’acrimonie et la discorde.
[Note 260: To James Smith, Mauchline.]
Cette fuite, cet abandon de Jane eût été une lâcheté. Cette pensée d’ailleurs ne semble avoir été qu’un mauvais éclair. Lockhart raconte que, ainsi que les derniers mots de la lettre le montrent, Burns eut avec sa maîtresse une entrevue. Les prières et les larmes de la pauvre fille vainquirent le serment fait par l’Enfer. «Le résultat de cette entrevue fut ce qu’on pouvait attendre de la tendresse et de la virilité des sentiments de Burns. Toute crainte de tribulations personnelles céda aussitôt aux pleurs de la femme qu’il aimait[261]». Pour réparer autant qu’il était possible la faute commise et détourner la tempête prévue, il lui donna par écrit une sorte de déclaration de mariage, qui suffit, selon la loi écossaise[262], pour constituer un mariage irrégulier, mais parfaitement valide. Avec ce papier, Jane et lui étaient considérés comme mariés; tout s’arrangeait. Un accident de ce genre était alors trop ordinaire dans les villages de l’Écosse pour qu’on s’en inquiétât beaucoup: pourvu que le mariage fût au bout de la grossesse, les choses étaient réputées régulières[262].
[Note 261: Lockhart, Life of Burns, p. 82.]
[Note 262: R. Chambers, tom. I, p. 237.]
Mais le drame ne faisait que se compliquer au moment où on pouvait le croire terminé. L’obstacle vint d’où on ne l’aurait sûrement pas attendu. William Armour refusa de reconnaître cet engagement et préféra voir sa fille déshonorée plutôt que mariée à celui qui l’avait séduite. Il n’avait jamais aimé Burns et il le voyait de nouveau sur le bord de la misère, sans avenir[263]. Burns reconnut qu’il était dénué de ressources. Il offrit d’aller à la Jamaïque chercher à s’en créer, et de revenir dans quelques années reprendre Jane; les arrangements de cette sorte ne sont pas aussi rares en Angleterre qu’ils peuvent nous le paraître[264]. Si on n’acceptait pas cette proposition, il offrit de travailler comme un simple ouvrier pour nourrir sa femme et l’enfant attendu. Il ne semble pas qu’il ait songé aux étonnantes poésies entassées dans le tiroir de la petite table de Mossgiel. William Armour fut inflexible. Sa conduite a été jugée dure, étroite et précipitée. Peut-être n’est-elle pas sans excuses, ni sans explication. Burns était un gendre fait pour dérouter et effaroucher maint homme plus intelligent que le maître maçon de Mauchline. Il devait lui apparaître comme un mauvais garnement impie, misérable, destiné à toujours l’être et à entraîner sa fille dans son indigence et dans son immoralité.
[Note 263: Walker. Life of Burns, p. LVII.]
[Note 264: Lockhart. Life of Burns, p. 83.]
La décision suprême était suspendue aux lèvres de Jane. Après tout, elle était maîtresse de son choix. Si, avec la profonde tendresse féminine, avec la foi en l’homme qu’elle devait connaître mieux que son père, et la vaillance que l’amour inspire en face des avenirs nébuleux, elle avait voulu être la femme de Burns, elle le pouvait. Sans doute son père violenta sa réponse; sans doute elle ressentit ces défaillances d’énergie que donne la confusion d’une faute; peut-être la réponse de sa voix fut-elle loin du souhait de son coeur. Elle céda pourtant, livra le papier sur lequel leurs deux noms réunissaient leurs deux existences[265]. L’engagement fut remis par William Armour à M. Aiken. Celui-ci le détruisit-il réellement? Il suffit que Burns l’ait cru. La destruction matérielle du contrat signifiait pour lui la rupture de la foi jurée, et que Jane se reprenait de lui, à ce qu’il croyait alors, pour jamais.
[Note 265: Lockhart. Life of Burns, p. 83.]
Pendant ces quelques semaines, Burns souffrit beaucoup. Cependant, tant que le papier n’était pas détruit, il y avait un lien entre Jane et lui. Quand il apprit qu’on avait découpé leurs deux noms du contrat, il en reçut un coup terrible. Il écrivait le lendemain du jour où il en fut informé: «À propos, le vieux Mr Armour a persuadé à Mr Aiken de mutiler ce malheureux papier, hier. Le croiriez-vous? Bien que je n’eusse ni un espoir, ni même un désir de la faire mienne après sa conduite, cependant, quand il me dit que les noms étaient coupés du papier, mon coeur mourut en moi; il me coupa les veines avec cette nouvelle. Que la perdition saisisse la fausseté de cette femme[266]». Une scène cruelle[267]: le vieux maçon, dur et vindicatif, annonçant lui-même à Burns qu’on a mutilé le contrat, lui donnant des détails, qui sait? les inventant, mentant peut-être; et Burns, chez lequel les palpitations et les bonds du coeur étaient désordonnés, effrayants, bouleversé, défaillant, et, avec son orgueil, essayant de cacher sa torture. À partir de ce moment, il changea sa signature; cette lettre est paraphée: «Burns» au lieu de Burness; comme s’il voulait laisser à jamais derrière lui ce nom qu’on avait pris en vain. Il ne le reprit plus[268]. En même temps, pour rendre la séparation des amoureux plus définitive et éviter les scènes qui auraient pu amener une entente, le père Armour envoya sa fille à Paisley, chez un oncle, charpentier là-bas[269]. Toutes ces émotions, les scènes entre les deux amants, l’engagement, l’aveu de Jane chez elle, la rupture, le départ sont contenus dans quelques semaines, depuis la fin de février jusqu’à la fin de mars 1786.
[Note 266: To John Ballantine, April 1786.]
[Note 267: R. Chambers, tom. I, p. 237-38.]
[Note 268: R. Chambers, vol. I, p. 140.—Scott Douglas, tom.
I, p. 293.]
[Note 269: Chambers, vol. I, p. 259.]
Le mois d’avril 1786 est dans l’histoire de Burns un mois de torture et de démence. Lorsqu’il apprit l’abandon et la faiblesse de Jane, sa peine fut d’une véhémence inouïe, comme on pouvait l’attendre d’un homme chez lequel les moindres émotions étaient extrêmes. Ce fut d’abord de la stupeur, un engourdissement de la souffrance par la force du coup qui l’assénait. Mais c’était une nature trop puissante pour que cet accablement durât. Ce fut alors une tempête de désespoir et d’affliction qui l’emporta jusqu’aux rivages de la folie. Chaque fois qu’il a parlé de cette cruelle période de sa vie, il ne l’a jamais fait sans qu’un frisson de l’ancienne angoisse n’ait ressaisi son coeur; il en a gardé un souvenir analogue à celui que les marins gardent des heures où ils ont failli sombrer. Les images qui lui viennent sont toutes empruntées aux fureurs de l’Océan et suggèrent l’idée d’une barque en péril et sans boussole. Évidemment, il avait conservé la sensation d’une âme désemparée, affolée, à la merci des convulsions d’une formidable souffrance.
On a publié récemment, pour la première fois, une lettre où il retrace les phases de cette épreuve. Elle commence par une raillerie découragée de lui-même et de sa destinée, et par un récit de son amour enveloppé dans une plaisanterie brutale, presque grossière et douloureuse. Peu à peu cependant, il laisse tomber son rire; le style monte, grandit dans un mouvement où l’ironie passe encore mais comme emportée dans un tourbillon de colère; et la lettre se termine par de puissantes images de bouleversement et de chaos.
Tristes et douloureuses, Monsieur, ont été mes tribulations en
ces temps derniers, et nombreux et perçants mes chagrins. Si ce
n’avait été pour la perte que ce monde aurait faite en perdant un
si grand poète, il y a longtemps que j’aurais imité un homme
beaucoup plus sage que moi, le fameux Achitophel de prévoyante
mémoire, quand «il s’en retourna chez lui et mit sa maison en
ordre[270]». J’ai perdu, Monsieur, le plus cher des trésors
terrestres, le plus grand bonheur ici-bas, le dernier, le
meilleur don qui compléta la félicité d’Adam dans le jardin béni,
j’ai perdu—j’ai perdu—ma main tremblante refuse son office,
l’encre épouvantée remonte dans la plume—ne l’annoncez point
dans Gath[271]—j’ai perdu—une—une—une femme!
[Note 270: Samuel, liv. I, chap. XVII, 28.]
[Note 271: Samuel, liv. II, chap. I, 20.]
La plus belle des créatures de Dieu, la dernière et la meilleure!
Maintenant tu es perdue.
Vous avez sans doute, Monsieur, entendu parler de mon histoire
avec toutes ses exagérations—mais comme mes actions et mes
motifs d’action sont particulièrement comme moi, et comme ce moi
est particulièrement différent de tous les autres, je vous
demande de m’accorder un moment de loisir et une larme inoccupée
pour que je vous raconte mon histoire à ma façon.
J’ai été toute ma vie, Monsieur, un des fils du désappointement,
gens à l’air triste, à la longue face. Une étoile maudite a
toujours occupé mon zénith et versé sa funeste influence, selon
l’énergique malédiction du prophète. «Et vois, tout ce qu’il
tentera ne prospérera pas[272]». J’atteins rarement où je vise,
et si j’ai besoin de quelque chose, je suis à peu près sûr de ne
pas le trouver là où je le cherche. Par exemple, si j’ai besoin
de mon couteau, je tire de ma poche vingt objets: un coin à
charrue, un clou de fer à cheval, une ancienne lettre, un lambeau
de rimes, bref tout, sauf mon couteau, et celui-ci, à la fin,
après une recherche pénible et inutile, je le trouverai dans le
coin insoupçonné d’une poche insoupçonnée, comme si on l’avait
mis à l’écart exprès. Malgré tout, Monsieur, depuis longtemps je
tournais un regard de convoitise vers ce bonheur inestimable: une
femme. L’eau me venait délicieusement à la bouche de voir un
jeune gars, après quelques contes niais et quelques lieux communs
débités par un Monsieur en noir, s’en aller coucher avec une
jeune fille, sans que personne osât y trouver à redire; tandis
que moi, juste pour avoir fait la même chose, sauf cette
cérémonie, je suis devenu l’objet de la risée de tout le
Dimanche, et je suis insulté comme un pick-pocket. Je n’ignorais
pas cependant que, si ma fortune à mauvaise étoile avait le vent
de mon désir matrimonial, mes projets s’en iraient au néant. Pour
empêcher cela, je résolus de prendre mes mesures avec tant de
caution et de précaution que toutes les planètes malignes de
l’Hémisphère ne pourraient pas ruiner mes projets[273].
[Note 272: Nous n’avons pas trouvé cette citation exacte
dans la Cruden’s Concordance; il y a d’ailleurs dans la
Bible des expressions analogues qui reviennent à plusieurs
reprisés. Deut. 28, 29, Ps. I, 3.]
[Note 273: To John Arnot of Dalquatswood, April 1786.]
Puis, avec une grande crudité de termes et toutes sortes de comparaisons à double entente et d’un goût douteux sur les escarpes, les contre-escarpes, les bastions et tous les détails d’un siège et d’un assaut de citadelle, il raconte qu’il avait pris ses précautions pour déjouer le mauvais vouloir de sa mauvaise fortune et rendre son mariage inévitable. Il laisse entendre qu’il n’a pas eu, tout le temps, d’autre chose en vue. On le prend ici sur le fait d’une de ces mille faiblesses secondaires qu’une première faute amène avec elle, et qui en sont les menues branches. Ce qu’il dit là est faux. Il cédait au besoin d’expliquer et de pallier son aventure. En réalité il n’avait jamais eu la pensée d’épouser Jane et le serment fait plus haut le prouve suffisamment. C’est le résultat fatal d’une de ces défaillances, qu’on est obligé de défendre contre elle le reste de sa vie et de la combattre, dans l’esprit de ceux surtout qui vous estiment, par des explications ou des atténuations qui déforment la vérité. Quand on fait un plaidoyer pour soi-même, on est exposé à tous les défauts de l’avocat et on perd les excuses qu’il a. Toute cette partie de lettre est mêlée d’un ricanement pénible et presque grossier. La seconde partie, où il parle de ce qu’il a éprouvé quand sa promesse fut rejetée, est vraiment, en dépit de ses comparaisons trop poussées, une terrible peinture de désespoir.
«Comment j’ai supporté tout cela? On peut seulement l’imaginer.
Toutes les ressources de la description restent loin, loin en
arrière. Il y a, en tout temps, une bonne part de folie dans la
composition d’un poète, mais, dans cette occasion, j’étais sur
dix parties, neuf parties et neuf dixièmes fou à lier. D’abord je
demeurai figé dans une stupeur insensible, silencieux, sombre,
comme la femme de Loth, changée en sel dans la plaine de
Gomorrhe. Mais c’est surtout mon second paroxysme qui rend pauvre
toute description. La débâcle de l’Océan arctique quand le retour
du soleil dissout les chaînes de l’hiver et, détachant des
montagnes de glace longuement accumulée, bouleverse avec des
craquements affreux l’abîme écumant; des images comme celle-là
donnent une faible idée de ce qu’était la situation de mon âme.
Mes facultés enchaînées, tout d’un coup lâchées, mes passions
affolantes s’élevant à une décuple fureur, passèrent par dessus
leurs rives, avec une force impétueuse, irrésistible, balayant
devant elles tous les obstacles et tous les principes. La
Prudence était un appel inaperçu dans l’ouragan qui passe; la
Raison un élan bramant dans les tourbillons du Maelström, la
Religion un castor se débattant faiblement dans les chûtes
rugissantes du Niagara. Je reniai le premier moment de mon
existence; j’exécrai la faiblesse et la folie d’Adam pour ce
présent, agréable à l’oeil, mais exhalant le poison, qui l’avait
ruiné et m’avait perdu; je suppliai les flancs de la nuit
inanimée de se refermer sur moi et tous mes chagrins.
Une tempête naturellement se dissipe en soufflant. Mes passions
épuisées retombèrent graduellement en un calme blafard et, par
degrés, je suis rentré dans le chagrin assoupi par le temps d’un
homme veuf qui, essuyant les pleurs décents, relève ses yeux usés
par le chagrin pour chercher—une autre femme.
Tel est l’état de l’homme; aujourd’hui bourgeonnent sur lui
Les tendres feuilles de son espérance; demain, il fleurit
Et il porte sa parure empourprée, abondante, sur lui;
Le troisième jour arrive une gelée, une gelée meurtrière
Qui mord sa racine et alors il tombe comme moi[274].
[Note 274: Ce sont les vers fameux de Wolsey. Shakspeare,
Henri VIII, acte III, scène II.]
Telle est, Monsieur, cette ère fatale de ma vie. «Et il arriva
que comme j’attendais la douceur, voici l’amertume; et comme
j’attendais la lumière, voici les ténèbres[275]».
[Note 275: Job, XXX, 26. Les citations de Burns ne sont
pas toujours très fidèles. La phrase qui se trouve dans son
texte est «And it came to pass that when I looked for sweet
behold darkness». Le texte de la traduction anglaise est
«When I looked for good, then evil came unto me, and when
I waited for light, there came darkness».]
Mais ce n’est pas tout. Déjà les bassets saints, la meute à
fornication, commencent à quêter la voie et je m’attends à chaque
instant à les voir lâchés et à les entendre derrière moi donner
de la voix. Mais comme je suis un vieux renard je leur donnerai
des détours et des ruses et, bientôt, j’ai l’intention d’aller me
terrer dans les montagnes de la Jamaïque.
C’est qu’effectivement la Kirk-Session avait déjà vent de toute l’aventure. Rien ne donne la sensation directe de la rapidité d’information et de l’inquisition de ces singuliers tribunaux comme les procès-verbaux où sont enregistrées les diverses phrases de l’histoire de Burns et de Jane Armour. Ce fut notre bonne fortune d’arriver à Mauchline au moment où le ministre de la paroisse, le Révérend Edgard, préparait ses études sur la vie religieuse en Écosse; et c’est un de nos bons souvenirs que le soir où, après avoir entendu une de ses substantielles conférences sur tout ce vieux monde disparu, nous découvrîmes, en feuilletant avec lui ces cahiers jaunis, ces souvenirs qui, à notre connaissance, paraissent pour la première fois dans une biographie du poète. Voici le début et les premiers indices:
Avril, le 2.—La session étant informée qu’on dit que Jane
Armour, femme non mariée, est enceinte, et qu’elle a disparu de
l’endroit où elle demeurait récemment pour aller résider
ailleurs, la session pense qu’il est de son devoir de faire une
enquête sur la vérité on la fausseté de cette rumeur.
Dans l’intervalle, elle charge deux de ses membres, à savoir
James Lamie et William Fisher, d’aller entretenir, à ce sujet,
les parents qui, elle l’espère, seront disposés à prêter leur
concours à la session, comme cela est le devoir et comme il sied,
et feront leur déclaration.
*
«Avril, le 9.—James Lamie expose qu’il a parlé à Mary Smith,
mère de Jane Armour, qui lui a dit qu’elle ne soupçonnait pas sa
fille d’être enceinte, que celle-ci était allée à Paisley pour
voir ses parents et qu’elle ne tarderait pas à rentrer».
Il n’est pas inutile de remarquer qu’un des deux membres chargés de cette délicate mission était le fameux Holy Willie, lui-même, l’homme à la prière. Le digne homme put avoir de bien douces dégustations de fiel en pensant à cette nouvelle imprudence de son ennemi. Au moment de la satire, on n’avait pas pu atteindre ce méchant gars, mais voici qu’il s’offrait de lui-même. «Malheureusement pour moi, dit Burns au moment où il se félicite d’avoir échappé à l’artillerie de la session, malheureusement pour moi mes sottes escapades m’amenèrent, par un autre côté, juste en face et à portée de leurs plus lourds projectiles[276]». Nous aurons, dans les mêmes extraits, la suite de cette histoire. En attendant on voit que rien ne manquait aux tribulations de Burns, et que les anxiétés l’assaillaient au dehors comme au dedans.
[Note 276: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
Cette période de sa vie fut vraiment en proie à un chagrin indicible, qui ne se ramassait pas en quelques heures douloureuses, mais qui se répandait dans tous les instants. Dans ses lettres les plus insignifiantes, il affleure à la surface entre les formules les plus banales. «Rappelez-vous un pauvre poète luttant, dans vos prières. Il attend, avec crainte et tremblement, ce moment important pour lui, qui peut-être frappera la médaille de l’empreinte d’une disgrâce éternelle pour votre humble, affligé, tourmenté, Robert Burns[277]». Et dans une autre lettre: «Ce sont les sentiments plaintifs, naturels à un coeur que, ainsi que l’élégant et touchant Gray le dit, la mélancolie a marqué pour un des siens[278]». Cette tristesse était devenue chez lui une idée fixe qui se saisissait des moindres faits et leur donnait l’aspect inquiétant d’un présage funeste ou d’une affligeante leçon. En labourant un champ, si sa charrue bouleverse un pied de pâquerettes, aussitôt le rapprochement s’offre à des yeux fixés toujours sur la même pensée.
[Note 277: To Mr Mac Whinnie, 17th April, 1786.]
[Note 278: To Mr John Kennedy, 20 April 1786. L’expression
se trouve à la fin de l’_Elegy written in a Country
Churchyard_.]
Petite modeste fleur, cerclée de cramoisi,
Tu m’as rencontré dans une heure mauvaise,
Il a fallu que j’écrase dans la poussière
Ta tige mince:
T’épargner maintenant n’est plus en mon pouvoir,
Toi jolie perle.
Toi-même, toi qui gémis sur le destin de la pâquerette,
Ce destin est le tien, à une date prochaine,
Le soc de l’âpre Ruine arrive droit
En plein sur ta jeunesse,
Bientôt, être écrasé sous le poids du sillon
Sera ta destinée[279].
[Note 279: To a Mountain Daisy.]
Mais cette image, d’une mélancolie gracieuse, ne lui suffit pas; il y en a une seule qui rend ce qu’il y a de démesuré et de tourmenté dans son chagrin: c’est la plus complète image de l’impuissance de l’homme, toujours la même, celle qui est empruntée aux tempêtes de mer. Il s’est détourné de la donnée de la pièce et de la suite naturelle des comparaisons, pour introduire, de force, hors de sa place, l’image qu’il porte partout avec lui et dont il ne peut se débarrasser:
Tel est le destin de l’humble barde,
Sur le rude Océan de la vie, sous une mauvaise étoile,
Il est inhabile à consulter la carte
Du savoir prudent,
Jusqu’à ce que les houles l’emportent,
Que les rafales soufflent dur,
Et qu’il succombe[279].
Cet état d’esprit produisit toute une série de poèmes d’une teinte funèbre et dont les titres suffisent à indiquer les sujets: à la Ruine, Désespoir, Lamentation. Ils sont tous éloquents. La plupart sont très personnels et, comme il arrive souvent chez Burns, pleins de détails fournis par les circonstances dans lesquelles ils ont été écrits. On y reconnaît le milieu et la saison. Dans une de ces pièces, c’est le printemps dans les champs, avec ses gaîtés de fleurs et d’oiseaux et son réveil d’occupations rustiques. La nature réjouie voit sa robe reprendre ses couleurs vernales et sa chevelure de feuillage ondule dans la brise, toute fraîche de rosée. Une fête est partout; la violette et la primevère fleurissent; le merle et le linot chantent; le laboureur excite gaiement son attelage et la joie est avec le semeur attentif qui fait de grands pas. Mais le pauvre poète blessé glisse à travers ces scènes comme un fantôme épuisé de douleur, et pour lui la vie est un songe fatigant, le songe d’un homme qui ne s’éveille jamais:
Viens, Hiver, avec ton hurlement courroucé,
Et, furieux, ploie l’arbre dénudé;
Tes ténèbres calmeront mon âme désolée,
Quand la nature entière sera triste comme moi[280].
[Note 280: Song, composed in Spring.]
Parfois, comme dans la Lamentation, c’est la nuit; tandis que les mortels dorment soulagés de leurs soucis, errant dans la campagne il cherche, dans la solitude et la vue des endroits familiers, cette recrudescence déchirante et étrangement poursuivie dont nous aimons à sentir nos regrets s’aviver. La pâle lune luit silencieusement et, sous sa blême et froide clarté, il vient se lamenter de ce que la vie et l’amour ne soient qu’un songe. Il raconte ses nuits sans sommeil et harassées de chagrin, et ses matins où il voit s’allonger la file des heures pénibles et lentes; jusqu’à ce que l’image des heures amoureuses lui revienne et que le souvenir des moments heureux le ressaisisse[281].
[Note 281: _The Lament, occasioned by the unfortunate issue
of a friend’s Amour._]
Ô toi, orbe pâle, qui brilles silencieux,
Tandis que sommeillent les mortels délivrés de leurs soucis,
Tu vois un malheureux qui languit intérieurement
Et erre ici pour gémir et pleurer!
Chaque nuit, je tiens veillée avec la Douleur,
Sous tes rayons blêmes, sans chaleur;
Et je me plains, en lamentations profondes,
Que la vie et l’amour ne sont qu’un songe.
Oh! se peut-il qu’elle ait un coeur si bas,
Si perdu à l’honneur, si perdu à la foi,
Qu’elle abandonne l’amant le plus épris,
L’époux à qui sa jeunesse s’est liée?
Hélas! le sentier de la vie peut être rude!
Sa route peut la conduire à travers d’âpres détresses!
Qui alors adoucira ses angoisses et ses peines,
Qui partagera ses chagrins pour les diminuer?
Le matin, qui annonce l’approche du jour,
M’éveille pour le labeur et la douleur;
Je vois, en longue série, les heures
Où je dois souffrir, se traîner lentement;
Mainte angoisse, mainte torture,
Cortège affreux du souvenir,
Tordront mon âme, avant que Phoebus s’abaissant
Ne baise au loin la mer occidentale.
Et quand, la nuit, je me jette sur ma couche,
Meurtri, harassé de soucis et de chagrin,
Mes nerfs brisés de fatigue, mes yeux usés de larmes
Veillent comme les voleurs nocturnes:
Ou si je sommeille, l’imagination, maîtresse,
Règne, farouche, hagarde, folle d’épouvante:
Même le jour, malgré ses amertumes, est un soulagement
Après ces nuits qui respirent l’horreur.
Dans le Désespoir, pièce composée peut-être après les autres, en un de ces moments où la douleur tend à se généraliser en réflexions et s’infiltre, pour ainsi dire, dans les idées, la souffrance devient une vue pessimiste de la vie humaine.
Accablé de chagrin, accablé de souci,
Fardeau plus lourd que je ne puis porter,
Je m’assieds à terre et je soupire:
«Ô vie, tu es une charge douloureuse,
Sur une route âpre et fatigante,
Pour des malheureux tels que moi!
Quand je jette mon regard dans le sombre passé,
Quelles scènes pénibles apparaissent!
Quelles peines nouvelles peuvent me percer?
J’ai trop lieu de les redouter!
Toujours soucieux, désespérant,
Tel est mon sort amer:
Mes douleurs ici-bas ne se fermeront
Que lorsque se fermera ma tombe.
Ô jours enviables, jours de jeunesse,
Vous qui dansiez insouciants dans le labyrinthe du plaisir,
Ignorant le souci et le mal!
Pourquoi vous échanger contre des moments plus mûrs,
Pour sentir les folies et les crimes
Des autres ou les miens propres!
Et vous, petits enfants, qui innocemment jouez
Comme des linots dans les buissons,
Vous ne savez pas quels maux vous demandez
Quand vous désirez être des hommes;
Les pertes, les peines,
Qui saisissent l’homme mûr;
Rien que des alarmes, rien que des larmes
Pour la vieillesse obscurcie[282]!»
[Note 282: Despondency, an ode.]
Cette désespérance atteint son apogée dans un appel à la mort, au-delà duquel il n’y a plus que le suicide.
«Et toi, puissance hideuse, abhorrée par la vie,
Tant que la vie a un plaisir à offrir,
Oh! écoute la prière d’un misérable!
Je ne recule plus épouvanté, je n’ai plus peur;
Je brigue, je mendie ton aide amicale,
Pour clore cette scène de souci!
Quand donc mon âme, dans une paix silencieuse,
Terminera-t-elle le jour attristé de la vie?
Quand mon coeur lassé cessera-t-il ses battements,
Refroidi, pourrissant dans l’argile?
Plus de crainte, plus de larmes,
Pour souiller mon visage inanimé,
Embrassé et serré
Dans ton étreinte glaciale![283]
[Note 283: To Ruin.]
Toutes ces pièces et la lettre que nous citions plus haut sont d’avril et de mai 1786. Ces productions véritablement désespérées sont serrées les unes contre les autres dans le court espace de quelques semaines. Il n’y avait évidemment pas de repos pour l’esprit misérable de Burns dans l’intervalle de l’une à l’autre; sa douleur ne prit pas haleine une seule fois. À la surface, il resta gai; sa fierté et son excitabilité sociale le soutenaient. Il chercha à oublier ou tout au moins à s’étourdir, et probablement cette maudite époque de sa vie est responsable de l’habitude de boire qui lui devint plus tard funeste. En effet Gilbert dit que, ni pendant le séjour à Tarbolton, ni pendant le séjour à Mauchline jusqu’au moment où il devint auteur, il ne le vit pas une seule fois en état d’ivresse, et il attribue le changement survenu dans sa conduite à ce que, devenant célèbre, il fut plus recherché[284]. Ce motif est à peine plausible. Burns était depuis longtemps aimé dans son entourage, assez connu dans les villages voisins, assez fêté de toutes parts pour qu’il n’y eût de réunion sans qu’il y fût et sans qu’il en devînt aussitôt le roi. Il y avait beaux jours que les occasions l’assaillaient, et s’il avait résisté à celles qu’il avait rencontrées, il pouvait résister à toutes. Assurément, il ne faisait pas fi d’un gobelet de whiskey, «l’âme des jeux et des caprices[285]», et il aimait John Barleycorn le roi des grains. Mais c’était dans la mesure où, depuis qu’en faisant fermenter le raisin ou l’orge l’homme a trouvé le moyen de faire aussi fermenter sa pensée, il semble qu’il soit permis, tant cela est universel et naturel, de surexciter son imagination et de tendre, au-dessus des tristesses de la vie, un léger arc-en-ciel de joie factice. C’était dans la mesure où boire avec un compagnon noue plus rapidement les connaissances et fait plus rapidement mûrir l’amitié.
[Note 284: Gilbert’s Narrative.]
[Note 285: Scotch Drink.]
Nous ferons résonner la mesure de quatre,
«Nous la baptiserons avec de l’eau fumante,
Et puis, nous nous asseoirons et nous boirons notre coup
Pour nous réjouir le coeur;
Et ma foi, nous aurons fait meilleure connaissance
Avant que nous nous quittions[286].»
[Note 286: Second Epistle to John Lapraik.]
Mais il n’avait jamais outrepassé les limites et n’avait cherché, dans les cabarets de village que la compagnie d’amis, et dans la boisson qu’un pétillement de verve. C’est pendant ces semaines mauvaises qu’il semble qu’il se soit mis, pour la première fois, à boire lourdement, qu’il ait cherché dans l’ivresse non plus la surexcitation mais la stupeur. Afin de trouver l’oubli, il a été jusqu’au point où s’engourdissent du même coup la pensée et la souffrance. Il s’est jeté dans des orgies plus épaisses, avec une sorte de fureur et de bravade farouche. Il a apporté dans la boisson, ce besoin de défi qui pousse les amoureux; il a parié de boire plus que les autres; il a fait toutes les extravagances de tant de pauvres coeurs qui ont cru s’étourdir. Il le dit lui-même: «J’ai essayé souvent de l’oublier, je me suis plongé dans toutes sortes de désordres et d’orgies: réunions maçonniques, assauts de boissons et autres folies pour la chasser de ma tête, mais tout a été vain![287]» Ce n’est plus la légère excitation faite presque entière de rire, de paroles et de verve bruyante, dans laquelle sa nature exubérante se plaisait; c’est la vraie ivresse, celle qui va jusqu’au bout et continue à outrance, jusqu’à ce que la raison, la parole, l’être entier chancelle et que le dernier mot appartienne à la boisson. Gilbert avait raison en disant que son frère n’avait connu cette dégradation qu’au moment où il devint auteur. Il se trompe sur les causes qui l’y ont poussé. Burns, hélas! n’est pas le seul des poètes que «les voeux brisés d’une femme sans foi[288]» aient poussé dans cette voie fatale, où maints ont laissé leur santé, et quelques-uns leur génie.
[Note 287: To Mr David Brice, 12th June, 1786.]
[Note 288: The Lament.]
*
En voyant les ravages que cet amour a faits dans le coeur de Burns et en songeant à la place qu’il a tenue dans la suite de sa vie, il est impossible de ne pas se demander ce que fut cette passion si cruellement despotique, ce qu’était la femme qui l’a inspirée. Elle ne semble pas avoir été belle. Brune, avec des cheveux noirs épais et des yeux noirs brillants, ce qui frappe en elle c’est quelque chose de bien pris et de net dans les formes du corps, d’alerte et de ferme dans l’allure, la grâce qui ressort de mouvements souples, d’un pas libre et décidé. Burns faisait allusion à cette élégance de tournure quand, en parlant de la Nymphe de la Vision, il disait:
«Sa robe—en tartan brillant—coulait, descendait,
Laissant voir simplement la moitié de sa jambe;
Et quelle jambe! ma jolie Jane
Seule aurait la pareille,
Si droite, si effilée, si bien prise, si nette;
Aucune autre n’en approchait[289].»
[Note 289: The Vision.]
Elle conserva jusqu’avant dans la vie la jeunesse de démarche et l’activité qui avaient été son grand attrait. Il est probable cependant qu’elle avait dans les manières quelque chose de vif et de séduisant, et cette gaîté de caractère dont le charme est grand. Son esprit était ordinaire et on pourrait croire, si l’on s’en tenait à ses premières relations avec Burns, que son coeur l’était encore davantage.
Et cet amour lui-même, quelle place occupe-t-il dans la nomenclature des amours de Burns? Violent, véhément, sincère, il le fut sans doute; mais ce sont là des caractères qui peuvent être communs à bien des passions dont l’essence est différente. Si on regarde d’un peu plus près celui-ci, on ne tarde pas à voir qu’il relevait presque exclusivement des sens. Ce qui frappe dans les pièces qui s’y rattachent, c’est le ton voluptueux qui y domine. Elles sont faites uniquement de sensations physiques, contenues dans des expressions brûlantes.
Ce ne sont pas des pensées poétiques, feintes et vaines,
Qui réclament mes tristes lamentations délaissées de l’amour;
Ce n’est pas un pipeau de berger, des chants d’Arcadie,
Ni des tortures imaginaires, bizarres et faibles;
La foi échangée, la flamme mutuelle,
Les pouvoirs célestes souvent attestés,
Le tendre nom de père qui m’était promis,
C’étaient là les gages de mon amour.
Quand ses bras étreignants m’encerclaient,
Comme les instants extasiés s’envolaient!
Combien j’ai souhaité les charmes de la fortune
Pour l’amour de ma chérie, de ma seule chérie!
Et faut-il que je le pense! est-elle partie
La fierté secrète de mon coeur joyeux,
Et entend-elle, insouciante, mes plaintes,
Et est-elle à jamais, à jamais perdue?[290]
[Note 290: The Lament.]
Les souvenirs auxquels se complaisent ces «pensées qu’il rassemble comme un trésor[290]», ont parfois une infinie douceur de caresse, parfois un emportement de lascivité; ils sont tout matériels. La poésie en est merveilleuse, toutes ces strophes sont encore ardentes et comme enveloppées d’une chaude atmosphère pourpre, toute de baisers. Depuis les sonnets de Shakspeare, il ne s’était rien vu dans la littérature anglaise qui eût cette sincérité et cette splendeur de sensualité:
Ô toi, reine brillante, qui, au-dessus de la plaine,
Règnes maintenant dans le ciel, d’un empire illimité!
Souvent, ton regard, qui suit silencieusement,
Nous a vus nous égarer, errant amoureusement;
Le temps, inaperçu, s’enfuyait,
Tandis que le pouls voluptueux de l’amour battait fortement,
Quand sous tes rayons aux clartés d’argent
Nous voyions nos yeux s’enflammer mutuellement.
Ô scènes, fixées en un puissant souvenir!
Scènes qui jamais, jamais ne reviendront!
Scènes, qui, si j’oublie parfois dans la stupeur,
Dès que je les ressens de nouveau, m’embrasent de nouveau!
Arraché à toutes les joies et à tous les plaisirs,
À travers le vallon désolé de la vie, j’erre;
Et sans espoir, sans secours, je lamenterai
Les voeux brisés d’une femme infidèle[291].
[Note 291: The Lament.]
Dans ses lettres aussi, n’est-ce pas toujours le côté sensuel de cet amour qui reparaît? Il n’en parle jamais sans que le trait dominant ne soit un détail physique. «Ma pauvre chère infortunée Jane, comme j’ai été heureux dans tes bras![292]» Et plus tard il s’écrie dans une expression où la sensation de la possession est fortement rendue et dont la sensualité est presque intraduisible: «_I don’t think I shall ever meet with so delicious an armful again._ Je ne retrouverai jamais une si délicieuse embrassée[293]». On verra que cet amour conservera toujours le même caractère.
[Note 292: To Mr David Brice. 12th June, 1786.]
[Note 293: To Gavin Hamilton. 7th Jan, 1787.]
*
Cette même aventure allait exercer sur la vie de Burns une influence toute différente et non moins importante. À la suite de la rupture, son départ pour la Jamaïque, qui n’avait été qu’une offre, devint une résolution[294]. Désireux de s’expatrier à tout prix, il s’entendit avec un Dr Douglas pour aller être quelque chose comme un teneur de livres ou un gérant de propriétés[295]. Telle était la pénurie de Burns qu’il songea à s’engager comme matelot pour pouvoir faire le passage. Son ami et fidèle protecteur, Gavin Hamilton, lui donna le conseil, afin de se procurer l’argent nécessaire pour le voyage, de publier ses poésies par souscription. C’était un mode de publication fréquent au XVIIIe siècle. Il lui dit que son nom lui assurait assez de souscripteurs pour garantir le placement d’un nombre de volumes suffisant à laisser un petit profit. Ce serait pour payer son passage à bord d’un navire et se mettre en train là-bas, de l’autre côté des mers[296]. On a vu que Burns avait assez pris conscience de sa valeur pour qu’une proposition de ce genre ne l’étonnât pas. Il accepta et se mit sur le champ à distribuer à ses amis des circulaires de souscription. Il le fit avec beaucoup d’activité et, pendant tout ce lamentable mois d’avril, on le voit occupé à envoyer de droite et de gauche une petite feuille imprimée qui portait:
[Note 294: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
[Note 295: Scott Douglas, vol. IV, p. 141.]
[Note 296: Gilbert’s Narrative.]