Robert Burns. Vol. 1, La Vie
longue vie, longue jeunesse, long plaisir et un ami.
vous accorde
longue vie, longue jeunesse, long plaisir et un ami.
Demain soir, selon votre indication, je guetterai la fenêtre:
c’est l’étoile qui me guide vers le paradis. La plus grande
saveur de tout est que l’Honneur, que l’Innocence, que la
Religion sont les témoins et les protecteurs de notre bonheur.
«Le Seigneur Dieu sait» et peut-être «Israël connaîtra» mon amour
et votre mérite. Adieu, Clarinda! Je vais me souvenir de vous
dans mes prières.
Même dans cette déclaration suprême, le caractère littéraire de son amour reparaît dans l’offre de cet envoi hebdomadaire ou bi-mensuel d’une revue, qui transforme une maîtresse en lectrice et fait d’une correspondance d’amour une sorte d’abonnement à un magazine. Clarinda sans doute aurait mieux aimé une parole de tendresse pour elle que des feuilles de remarques sur le monde.
L’entrevue fixée dans la lettre eut lieu le 22 mars, dans la maison de Clarinda. Ce fut probablement la dernière rencontre des deux amants, «Il faut en croire le poète, dit ironiquement Scott Douglas[907], quand il dit que l’Honneur, l’Innocence et la Religion furent les témoins et les protecteurs de leur bonheur». L’ironie est injuste. Il est étonnant que ce chercheur si soigneux et si sagace ne se soit pas rappelé le passage d’une lettre qu’on verra plus tard, écrite par Burns à Clarinda, et qui prouve que celle-ci sut imposer jusqu’au dernier moment, à cet homme emporté, la réserve et le respect[908]. Ces adieux remuèrent profondément Burns. «Pendant ces huit derniers jours, écrivait-il le lendemain de son départ, j’ai eu positivement la tête égarée[909]». Malgré d’éloquentes promesses de constance, cet éloignement était triste parce qu’il était difficile qu’il ne fût pas définitif. Au milieu de leur volonté et de leur espérance de rester l’un à l’autre, les deux amants pouvaient-ils ne pas sentir que la vie les reprenait, les séparait, les entraînait loin l’un de l’autre?
[Note 907: Scott Douglas, tom. V, p. 110.]
[Note 908: Voir la lettre plus loin, p. 403.]
[Note 909: To Richard Brown, 26th March 1788.]
On est ici au point pour juger cette étrange correspondance qui n’aura plus que quelques lettres. À dire vrai, celle de Burns est de la pure déclamation. La forme constamment oratoire, les apostrophes incessantes à Dieu et à la nature, la phrase pompeuse, l’enflure du ton, la rendent insupportable. Ces lettres ont l’air de péroraisons. Lui dont les autres productions doivent d’être si fortes à la réalité dont elles sont pleines, est ici en dehors de la réalité; les faits n’apparaissent presque pas, à peine comme prétexte à des variations ou à des lieux communs. Sans doute il y a des passages mouvementés, lancés par une main robuste, et c’est peut-être par eux qu’on peut le mieux entrevoir l’orateur qu’il y avait en lui. Mais ce sont des traces de talent égarées dans la prétention et l’emphase. Et comment en arriva-t-il là? Mr Hately Waddell, dont l’admiration pour cette correspondance nous semble excessive, a une remarque qui va au vrai des choses. Il dit qu’elle est faite de rivalité et il en explique l’exagération par l’emportement de gens qui jouent l’un contre l’autre et s’animent[910]. Cela est vrai pour Burns. Il y a de sa part un effort pour éblouir sa correspondante, pour avoir le dessus dans un exercice littéraire. Il se mit dès le premier jour dans le faux en faisant d’une affaire d’amour une question d’amour-propre. Aussi ne réussit-il pas. La correspondance de Clarinda est de beaucoup supérieure à la sienne. Si on la débarrasse de quelques développements à la mode, dont quelques-uns sont après tout fort jolis, elle reste autrement naturelle et sincère. Autant les lettres de Burns sont vagues et monotones, autant celles-ci sont précises, variées, pleines de ceux qui s’écrivent, pleines de ces petits faits qui sont la vie et ne semblent pas méprisables à ceux qui les vivent. C’est par elles qu’on peut suivre les péripéties et pénétrer dans les seconds plans de cette aventure. Elles ont la variété naturelle d’une conversation. À chaque instant, il s’y rencontre de fines remarques, des coins délicats de coquetterie ou de sensibilité féminines; parfois aussi de sages et prudents conseils, tout solides de bon sens. Il y a surtout de la sincérité et des passages véritablement dramatiques où l’on sent bien le trouble et le tumulte d’une âme qui, somme toute, n’était pas vulgaire. Il y a bien un peu d’affectation littéraire, généralement au début des lettres, mais qui ne dure pas, qui ne tient pas, et fond, dès que le sentiment vrai se montre, comme le givre répandu sur le bord matinal du jour disparaît au premier soleil. La correspondance de Burns ne vaut pas mieux que la plupart des lettres d’amour écrites par des hommes; celle de Clarinda aura sa place dans la collection charmante de lettres écrites par les femmes, sous la dictée de leur coeur.
[Note 910: Hately Waddell, Life of Burns, p. XXXIII.]
C’est qu’au fond Burns n’aima pas Clarinda et qu’elle l’aima; ou plutôt ils s’aimèrent de façon différente. Lui fut attiré vers elle par l’élégance extérieure, par un raffinement auquel il n’était pas habitué, et qui lui sembla délicieux. Il n’aima d’elle que la culture, le brillant du dehors, les ornements et, pour ainsi dire, la toilette de l’âme. Il ne pénétra pas jusqu’à cette âme elle-même, qui était saine, heureuse et constante. Clarinda, au contraire, par une de ces intuitions pénétrantes dont son sexe est capable, laissant de côté toutes les conditions extérieures, alla jusqu’au fond même de sa nature et l’aima pour ce qu’il avait en lui de génie, de flamme et de générosité. Quelles que fussent les différences de rang et de façons, elle vit que cet homme était plus grand que les autres, fait d’une plus forte étoffe. Elle conçut un sentiment profond qui ne se démentit pas et qui malgré les déboires, l’absence et les années d’une longue vieillesse resta entier. Ce ne fut dans la vie de Burns qu’un épisode qui ne lui fait pas honneur; ce fut dans l’existence de Clarinda un événement unique, souverain, qui la domina à partir de ce jour. Ce ne fut pour lui qu’un souvenir; ce fut pour elle pendant longtemps une tristesse, et, quand l’âge eut mis en elle sa sérénité, un culte.
*
Le 24 mars 1788, Burns quitta Édimbourg définitivement. Il s’éloignait sans que son départ fût remarqué, désabusé, des lieux où, dix-huit mois auparavant, il était arrivé le coeur jeune, bondissant d’espérance et où il avait été accueilli par un tel enthousiasme. Il n’avait pas lieu d’être reconnaissant à la grande ville. Elle n’avait pas tenu ses promesses. Elle lui avait versé pendant quelques mois l’admiration et les flatteries, comme une ivresse. Mais cela était fini depuis longtemps; la faveur, la vogue étaient tombées, comme des voiles un instant gonflées par le vent; l’attention même avait disparu. Il ne restait rien que la fatigue et l’irritation de cette représentation inutile. S’il avait, en ce moment, une claire conscience de lui-même, il pouvait même en vouloir à la cité. Ce séjour l’avait plus vieilli que plusieurs années de travail ingrat. Cette ville l’avait détérioré. Par en haut, elle lui avait imprudemment montré une existence brillante, inaccessible pour lui; elle lui avait fait prendre goût à ce qu’elle ne pouvait lui donner, plus encore! à ce qu’il ne pouvait atteindre; elle lui avait fait connaître, non pas l’admiration brève des amis qui se mélange à l’effort et l’aiguillonne, mais l’admiration des salons qui le suit, le gêne et l’entrave. Il en emportait le mécontentement de sa destinée, une colère sourde contre les répartitions de la fortune et du rang, de la rancune contre ces classes élégantes où il était resté dépaysé. Par en bas, elle lui avait communiqué des habitudes de taverne, de boissonnements quotidiens et de bamboches nocturnes qui l’avaient fatigué. Chose plus grave! elle lui avait fait perdre l’habitude du travail, elle l’avait immobilisé dans un désoeuvrement physique et intellectuel qui avait amolli son corps et son esprit. Il le savait bien. «J’ai pris un si vicieux pli de paresse, qu’il faudra un effort peu ordinaire pour amener convenablement mon esprit à la routine des affaires[911].» Et ailleurs «comme jusqu’à ces dix-huit derniers mois, ma richesse n’a jamais été jusqu’à posséder dix guinées, j’ai à apprendre la connaissance des affaires; ajoutez à cela que mes scènes récentes de paresse et de dissipation ont énervé mon esprit à un degré alarmant[912]». Il sentait bien le mal que lui avait fait Édimbourg. Il partait de là, avec quelques centaines de livres dans sa poche, un peu moins pauvre que lorsqu’il était arrivé, mais aussi indécis, aussi incertain de l’avenir et moins propre à l’aborder. Il s’éloignait le coeur alourdi de lassitude, de soucis. Il était entré dans cette ville avec la confiance, il en sortait avec la défiance de la vie. Où était-il le refrain de la vieille chanson?
[Note 911: To Richard Brown, 7th March 1788.]
[Note 912: To William Dunbar, 7th April 1788.]
En passant près de Glenap,
Je vis une vieille femme;
Elle me dit: «Prends courage,
Tes meilleurs jours vont venir.»
Hélas! peut-être étaient-ils passés! ceux qu’il apercevait devant lui étaient indécis et obscurs. À tout prendre, il aurait mieux valu continuer à Mossgiel cette vie où le travail était aux prises avec la pauvreté, mais où éclataient des moments d’allégresse intérieure et qu’illuminaient les visites de la Vision. C’était là peut-être qu’étaient les meilleurs jours.
*
De graves difficultés l’attendaient, tellement graves qu’elles allaient brusquement changer le cours de sa vie. Quand il rentra à Mauchline, il trouva Jane Armour dans le déchirement de sa maternité, dans le deuil de ces deux petites vies tombées mortes d’elle, dans le désespoir de l’abandon des siens, dans l’isolement et le scandale de sa faute. Et c’était là son ouvrage, l’ouvrage de quelques mauvaises heures de désir ou de revanche! Qu’allait-il faire maintenant? Abandonnerait-il cette fille qu’il avait arrachée à la maison paternelle, à la possibilité d’un mariage, pour l’amener dans cette chambre d’auberge, sur ce lit? Mais que deviendrait-elle? Où irait-elle? Comment vivrait-elle? Elle n’avait de ressource que de se faire servante ou de mendier. À quel degré de misère serait-elle réduite, à quel degré d’abaissement la misère la réduirait-elle? Cette vie entière dépendait de lui. S’il la laissait tomber, où roulerait-elle? «J’avais entre mes mains le bonheur ou la misère d’une créature humaine que j’avais longtemps et beaucoup aimée, et qui oserait jouer avec un tel dépôt[913]?» S’il passait outre, quelle durée de remords il se préparait! La pensée, intolérable, persistant jusque dans les dernières lueurs de la mémoire et les empoisonnant, d’avoir disgracié, dégradé, détruit une existence. «Vous avez raison, la condition de célibataire m’aurait assuré plus d’amis, mais, pour une cause que vous devinerez facilement, une conscience tranquille dans la jouissance de mon propre esprit, une confiance assurée pour l’heure où je comparaîtrai devant Dieu, auraient rarement été du nombre[914].» Non! Il ne pouvait pas l’abandonner.
[Note 913: Cette expression revient, presque dans les mêmes
termes, dans une demi-douzaine de lettres, voir entre
autres: To Johnson, 25th May 1788; To Mrs Dunlop, 10th
June 1788; To Alex. Cunningham, 17th July 1788; _To Rev.
Dr John Geddes_, 3rd Feb. 1789; To James Burness, 9th Feb.
1789, etc.]
[Note 914: To Mrs Dunlop, 10th June 1788.]
Mais alors, c’était le sacrifice de tout un avenir, juste entrevu pour être regretté! C’était perdre la femme élégante, spirituelle, instruite, qui lui avait fait comprendre le charme et le bienfait d’une existence vraiment partagée, celle qu’il croyait aimer, qu’il aimait peut-être et qui avait encore tout le mystère de la non-possession. C’était déchirer le plus brillant rêve qu’il eût fait, mettre en lambeaux une vague et indéfinie évocation de bonheur. C’était entraver l’indépendance d’allures, la fantaisie de travail, les changements de résidence, l’humeur capricieuse, utiles à la production; c’était passer le licol à sa liberté, attacher sa vie pour toujours, dans le même pré, au même poteau. Il fallait redescendre au lot commun, reprendre une fille ignorante, dénuée de la grâce et des raffinements dont il était désormais épris, une fille qu’il avait possédée, qui l’avait délaissé, qu’il avait frappée de reproches et d’outrages; il fallait rentrer dans ce commerce vulgaire et borné et, à cause de ce fardeau, s’emprisonner dans l’inexorable et irrévocable labeur de la glèbe. Une fatalité sortie de lui, quelque chose qui n’aurait pas existé s’il ne l’avait voulu, lui fermait la porte par laquelle il pensait pénétrer dans une existence nouvelle, et brutalement le repoussait dans le sort ancien, si sombre, si lourd.
Encore s’il ne s’était agi que de lui, si la ruine de ses propres souhaits avaient suffi à satisfaire le passé! Mais il fallait faire saigner un coeur qui s’était attaché à lui; il fallait désabuser cette femme, encore émue et heureuse, lui dire que les promesses où elle se reposait était vaines, vides, vulgaires, déjà violées et évanouies, frapper d’une douleur nouvelle cette âme tant endolorie, changer cet amour en amertume, cette tendresse en détresse, faire de ces espérances qui commençaient à la consoler un désespoir plus accablant que tous ses chagrins passés! Et pourtant il fallait prendre un parti: ou désoler une âme ou détruire une existence! Quelle situation! Il était pris entre deux mauvaises actions. Il était dans un de ces moments où un homme, ayant agi dans des sens différents, comme s’il était plusieurs hommes, ses actes grandis le réclament de côtés opposés, se disputent sa vie. Ils essayent tous de s’emparer de lui, et chacun d’eux assailli, mutilé par les autres, le jonche de débris. Celui qui finit par être le maître sort maltraité de cette lutte, reste entamé, affaibli. Il remplace mal alors un seul acte qui se serait droitement développé et aurait porté ses fruits paisiblement. Ainsi les actes inconsidérés de Burns revendiquaient sa vie. Quelle que fût la décision qu’il prît, elle resterait ébranlée par l’effort de la décision contraire, et, dans le choix qu’il ferait, vivrait l’appel et les doléances d’un autre choix qu’il aurait pu et peut-être dû faire.
Le débat fut vif en lui. Outre ce qui, dans sa poitrine, criait d’être sacrifié, ses anciens ressentiments parlaient contre Jane. Il ne pouvait lui pardonner son abandon; il lui en gardait encore rancune, et c’est ce qui rend probable qu’il y avait de la revanche dans la reprise de ses relations avec elle.
«Quoique l’Orgueil et une Justice apparente fussent un terrible
Ministère Public, cependant l’Humanité, la Générosité et le
Pardon furent, d’autre part, des avocats si puissants et si
irrésistibles, qu’un jury de toutes les Tendresses et de nouveaux
Attachements rendit unanimement le verdict: «Non coupable». Qu’il
soit donc connu de tous ceux que cela concerne, que le Prévenu
est installé et établi dans tous les droits, privilèges,
immunités, franchises, services et paraphernaux qui, pour le
présent, appartiennent et, dans l’avenir, peuvent appartenir, au
nom, titre et désignation[915].»
[Note 915: To Johnson, 25th May 1788.]
Le tableau qu’il traçait eût été plus exact s’il s’était agi de reprendre Jane après la rupture causée par elle. À présent, c’était trop représenter les circonstances à son avantage. Il avait lui-même renversé les situations. En réalité, c’était lui l’accusé, qui comparaissait devant les conséquences de son acte. Il n’avait qu’à écouter sa sentence. Matériellement, il pouvait y échapper et devenir contumace. Moralement, il ne le pouvait pas. C’était un devoir inflexible qu’il s’était forgé pour lui-même. La nécessité le tenait. Nos actes louches sont comme des sbires que nous pensons avoir laissés derrière nous, qui prennent au court et nous attendent embusqués plus loin. Ils nous sautent à la gorge et nous entraînent hors du chemin que nous voulions suivre. Nous sommes leurs prisonniers parfois pour la vie. Ces quelques heures du retour à Mossgiel mettaient la main sur Burns et l’emmenaient.
Il est certain aussi que les côtés bons et droits de sa nature se mêlèrent de cette affaire. C’eût été une lâcheté que d’abandonner cette fille, et il en était incapable. Sans doute encore se mêla-t-il, à ces raisonnements et à ces injonctions de sa conscience, des mouvements de pitié pour une fille vaincue maintenant, ce coup de tendresse profonde et instinctive qui remue l’homme quand il regarde, brisée, la femme mère par lui, cette commisération et cette reconnaissance qui font défaillir les plus dures résolutions. La vue de la pâleur et des larmes et celle, plus émouvante encore, d’une expression silencieuse de désespoir ou de supplication, établie comme à demeure sur un visage altéré, sont puissantes à ébranler des coeurs bons et impulsifs comme celui de Burns. Il avait sous les yeux le mal qu’il avait fait et, presque aussi clairement, le mal qu’il allait faire encore s’il abandonnait cette malheureuse. Non! il ne pouvait se désintéresser d’elle. Il fut vaincu. Coûte que coûte, il prendrait sur lui le fardeau de cette vie! Chassant tous les rêves, assumant sa destinée en quelques jours, peut-être en quelques heures, il décida qu’il épouserait Jane Armour.
Il est en effet certain que cette résolution fut prise subitement et que Burns n’y pensait pas en quittant Édimbourg. «C’est un acte dont je n’avais pas l’idée quand vous et moi nous trouvâmes ensemble[916]», écrivait-il à Alexander Cunningham. Cependant, lorsqu’il était parti d’Édimbourg, il connaissait la situation, il pouvait en prévoir les conséquences et les devoirs. Il faut donc qu’immédiatement après son retour à Mauchline, il soit intervenu des faits nouveaux et ignorés; ou bien qu’il se soit produit en lui une révulsion de sentiments. Avait-il supposé jusqu’au dernier moment que le vieil Armour reprendrait sa fille et le trouva-t-il inflexible? Il est plus probable que le spectacle du chagrin de Jane, peut-être des conseils et des exhortations d’amis, changèrent sa volonté. Peut-être aussi s’ajouta-t-il des considérations pratiques, qui prenaient de la force à mesure qu’il approchait du moment de s’établir. Il ne pouvait espérer qu’une femme d’éducation élevée l’aiderait dans son travail ou même consentirait à partager sa condition. Il fallait une fermière à la ferme qu’il venait de prendre. Clarinda fut sacrifiée.
[Note 916: To Alex. Cunningham, 27th July 1788.]
*
Avant la fin du mois d’avril, Burns s’était irrévocablement engagé à Jane Armour. «Cela n’implique pas la cérémonie du mariage, mais seulement tout au plus cette reconnaissance verbale, quelque privée qu’elle soit, par laquelle on reconnaît une femme comme épouse, et qui en Écosse lie l’homme à la femme, pour toutes fins légales[917].» Burns tint pendant quelque temps cet engagement secret. Le 28 avril, il écrit à son vieil ami James Smith, qui s’était établi marchand, de lui envoyer un châle pour sa femme. «J’ai l’intention d’offrir à Mrs Burns un châle imprimé: c’est un article dont vous devez sûrement avoir un grand choix. C’est le premier cadeau que je lui fais depuis que je l’ai appelée mienne irrévocablement, et j’ai une sorte de fantaisie et de désir que ce premier cadeau me vienne d’un vieil ami estimé.» Et il ajoute: «Mrs Burns (c’est seulement sa désignation privée), me charge de vous faire ses meilleurs compliments.» On se souvient que James Smith était à Mauchline au moment des premières amours et était au courant de toute l’ancienne histoire. La fille aînée de Gavin Hamilton se rappelait la première fois où Burns avait révélé sa situation nouvelle[917]. C’était chez son père, au déjeuner, auquel prenait part John Aiken. Mrs Hamilton ayant exprimé le regret de ne pouvoir servir un oeuf à Aiken, le poète dit que si elle voulait envoyer de l’autre côté de la route chez Mrs Burns, celle-ci en aurait peut-être. Au mois de mai, il signa chez Gavin Hamilton une formule légale[918] qui donna à Jane Armour le droit de porter publiquement son nom. Mais le mariage régulier ne se fit qu’un peu plus tard.
[Note 917: Chambers, tom. II, p. 258.]
[Note 918: Scott Douglas, tom. II, p. 158.]
En même temps et comme pour se mettre en règle de tous côtés, il partagea avec Gilbert ce qui lui restait de son édition d’Édimbourg. Gilbert luttait désespérément contre la ruine. «Je m’interposai entre mon frère et le sort qui le menaçait[919].» Il lui donna une somme de 180 livres. C’était, dit Chambers[920], «à peu près la moitié du capital qu’il possédait lui-même et que, selon toute vraisemblance, il devait jamais posséder.» Il fit cela simplement et franchement. «Je ne m’en fais aucun mérite, car c’était pur égoïsme de ma part. J’avais conscience que le mauvais plateau de la balance était lourdement chargé, et je pensais que mettre dans l’autre plateau, en ma faveur, un peu de piété filiale et d’affection fraternelle pourrait aider à arranger les choses le jour de la grande reddition de comptes[921].» Il fut entendu que c’était un prêt sans intérêt, qui équivalait à un don. Et en effet la somme ne fut remboursée par Gilbert aux enfants de son frère que vingt-quatre ans après la mort du poète[922].
[Note 919: To Dr Moore, 4th Jan. 89.]
[Note 920: R. Chambers, tom. II, p. 258.]
[Note 921: To Dr Moore, 4th Jan. 89.]
[Note 922: R. Chambers, tom. IV, p. 228.]
On se rappelle qu’au moment où Burns avait publié ses poèmes, il avait été question parmi ses amis de Mauchline de lui trouver une situation dans l’Excise. Pendant ses incertitudes d’avenir à Édimbourg, cette idée s’était peu à peu établie dans son esprit. Ne sachant s’il trouverait une ferme, il avait formé une demande pour être admis dans cette administration. Au mois de janvier, il écrivait au comte de Glencairn: «Je désire entrer dans l’Excise: on me dit que l’influence de votre Seigneurie me procurerait facilement une nomination des commissaires. La protection et la bonté de votre Seigneurie qui m’ont déjà sauvé de l’obscurité, de la misère et de l’exil, m’encouragent à demander cet appui[923].» Et à quelques jours de là, on a une autre lettre de lui à Robert Graham de Fintry, un des commissaires de l’Excise. «Vous savez que j’ai récemment adressé une demande à votre Conseil, pour être admis comme employé de l’Excise. J’ai, selon la règle, été examiné par un Inspecteur et aujourd’hui j’envoie son certificat, avec une demande à l’effet d’être autorisé à recevoir mes instructions. J’ai bien peur, si je réussis dans cette affaire, d’avoir besoin de la protection d’un ami. Je ne crains pas de promettre la bienséance de conduite comme homme, la fidélité et l’attention comme employé, mais en fait d’affaires, en dehors du travail manuel, je ne sais rien[924].» C’est probablement à propos de l’examen dont il parle qu’il avait été question de l’inscription sur la fenêtre de Stirling. Néanmoins, grâce à la protection de ses patrons et du chirurgien Mr Wood, qui soignait son genou, il avait été inscrit sur la liste des surnuméraires, de ceux à qui on donnait l’instruction nécessaire, et qui attendaient ensuite leur nomination à un poste. Lorsque son bail avec Mr Miller l’eut engagé dans une autre voie, il ne renonça pas pour cela à toute idée d’entrer dans l’Excise, ou tout au moins de se mettre en état d’y entrer, s’il ne réussissait pas dans sa ferme. Il résolut donc de prendre ses instructions. Le 31 mars, l’employé d’Excise de Tarbolton reçut l’ordre «d’instruire le porteur, Mr Robert Burns, dans l’art de jauger, et de le mettre en état de contrôler les marchands de vivres, distillateurs, fabricants de chandelles, tanneurs, mégissiers, malteurs, etc.» Cette éducation durait six semaines. Elle lui donnait le droit d’être nommé employé dans l’Excise. Il n’avait pas pour le moment l’intention d’exercer. Il avait, pour ainsi dire, sa nomination en poche; il se réservait de la retirer si jamais le besoin en venait, à la façon de ceux qui passent un examen et obtiennent un diplôme comme une ressource contre les mauvais jours[925].
[Note 923: To the Earl of Glencairn, Jan. 1788.]
[Note 924: To Robert Graham of Fintry, Jan. 1788.]
[Note 925: To James Smith, 28th April 1788.]
En même temps, il s’occupait de son installation et cherchait des domestiques. «J’ai couru par tout le pays, louant des domestiques et préparant tout[926].» «J’ai pris une ferme sur les bords de la Nith, et à l’exemple des vieux patriarches, je me procure des serviteurs, hommes et femmes, des troupeaux de bétail, petit et gros[927].» Enfin le moment de prendre possession de sa ferme arriva. Le 25 mai, il écrivait: «Demain je commence mon métier de fermier. Dieu protège la charrue![928]»
[Note 926: To William Dunbar, 7th April 1788.]
[Note 927: To Samuel Brown, 4th May 1788.]
[Note 928: To James Johnson, 25th May 1788.]
CHAPITRE V.
ELLISLAND.
JUIN 1788—NOVEMBRE 1791.
«M. Burns, vous avez fait un choix de poète et non de fermier», lui dit le père d’Allan Cunningham, en apprenant qu’il s’était décidé pour Ellisland, la plus jolie et la plus ingrate des trois fermes qui lui avaient été offertes[929]. Ellisland est, en effet, dans une position charmante sur la côte méridionale de la Nith. «La ferme, disait Burns lui-même, est admirablement située sur les bords de la Nith, large cours d’eau qui passe par Dumfries et se jette dans le Solway-Frith[930].» À cet endroit, la Nith est une sinueuse rivière, limpide et rapide, dont l’épaisseur ne suffît pas à recouvrir les bancs de galets qui la coupent, et sur lesquels sa frêle nappe claire se plisse et se déchire en maintes longues rayures obliques. Ce fond de galets produit un joli murmure incessant, où se mêlent celui plus léger et inconstant des feuillages et, de temps en temps, des bêlements ou des beuglements lointains. À cause de ses détours, la rivière semble, en amont et en aval, sortir de dessous des verdures. La rive gauche, comprise dans une large boucle de la Nith et bordée d’un lais gris de cailloux, est basse et plate. Elle se prolonge en prairies humides et grasses, parfois inondées par les crues; des groupes de grands arbres séculaires, aux dômes ronds et réguliers, leur donnent un air de parc. La rive droite, creusée par une échancrure qui correspond à la convexité de l’autre bord, est escarpée. C’est là qu’est placée la ferme, sur une sorte de petite falaise à pic, ouverte par une déchirure de terre rougeâtre. À quelques pas de la ferme, un affaissement du terrain mène doucement à une petite anse où la rivière coule à fleur de rive. Le soir, les vaches y viennent boire, dans l’eau jusqu’à mi-jambe, au milieu de leurs reflets, et font un joli tableau rustique. Plus loin que cette crique, la berge, se redressant un peu, présente, entre les champs qui s’élèvent en talus au-dessus d’elle et la rivière qui coule au-dessous, une plate-forme sablonneuse, d’un gazon très fin, bordée du côté de l’eau par un rideau d’arbustes, et longée par un sentier. C’était la promenade favorite de Burns; c’est ici qu’il venait quand il désirait être seul; c’est ici que, tout en marchant de long en large, il composa en une après-midi son célèbre Tam de Shanter. De son temps, tout le pays était envahi de genêts. «Je sortis, dit-il, et allai me promener sur les bords couverts de genêts de la Nith[931]». «On a arraché tant d’ajoncs et de genêts, dit Dorothée Wordsworth, qu’on se demande pourquoi tout n’a pas disparu, et cependant il semble qu’il y ait presque autant d’ajoncs et de genêts que de blé; ils poussent l’un parmi l’autre, on ne comprend pas comment[932].» Maintenant encore des plaques d’or clair éclatent et luisent de toutes parts.
[Note 929: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 80.]
[Note 930: To James Burness, 9th Feb. 1789.]
[Note 931: To Mrs Dunlop, November 1790.]
[Note 932: Recollections of a Tour Made in Scotland, by
Dorothy Wordsworth, p. 7.]
La vue n’est pas très étendue: des deux côtés de la rivière, elle est bornée par les collines uniformes qui renferment la vallée, et elle est arrêtée, dans le sens de la longueur, par les sinuosités des rives. C’est un endroit qui est loin d’avoir la grande et puissante allure de Mont-Oliphant ou de Mossgiel; il n’a pas le caractère dur mais énergique de Lochlea. C’est un site gracieux, paisible et discret, un lieu d’ombrages et de murmures, de sensations plutôt que de spectacles, pensif sans aller jusqu’à la tristesse. Il ne possède aucun de ces points de vue d’où l’oeil s’élance dans un monde de ciel et d’horizons, mais des recoins qu’on croirait artificiels et arrangés. Il a un charme plus anglais qu’écossais. C’est un peu un paysage de vignette.
Combien aimables, ô Nith, tes fertiles vallées,
Où les aubépines épandues fleurissent gaîment.
Combien doucement sinuent tes vallons en pente,
Où les agnelets jouent dans les genêts[933].
[Note 933: The Banks of Nith.]
Ce n’est pas un paysage d’envolées d’âme, mais de retour sur soi-même ou de séjour en soi-même. Il est fait à souhait pour les rêveries douces et tranquilles, les méditations du déclin de la vie, quand les passions sont apaisées et que les voyages de l’esprit ne se mesurent plus aux horizons des espoirs, mais à des souvenirs. C’est une jolie retraite de solitude et de loisirs studieux, un abri dans le goût du romantisme un peu passé du XVIIIe siècle; on y lirait volontiers du Gray ou du Collins. C’eût été parfait pour Burns, s’il eût pu se consacrer uniquement à la poésie.
Malheureusement il était fermier, et ce site qui l’avait séduit lui ménageait des déboires. Le sol, surtout à cette époque de mauvaise culture, était maigre et difficile. L’exploitation consistait, partie en terres qui s’étendent entre une rivière et les collines et que les Écossais appellent holms, et partie en terres de qualité supérieure qu’ils nomment croft land, et qu’ils fatiguaient alors par des moissons uniformes, sans les réconforter d’engrais ou de fumiers qu’à de longs intervalles. Les premières étaient de marne profonde et donnant du blé; les secondes, de marne et de pierre sur un fond de gravier[934]. Les améliorations successives par lesquelles l’agriculture s’est transformée, les grands travaux de drainage, ont modifié ces terres. Le fermier actuel paie 230 livres là où Burns en payait 50[935]. Mais tout, alors, était à faire. Le propriétaire disait plus tard: «Quand j’achetai ces terres il y a vingt-cinq ans, je ne les avais pas vues. Elles étaient dans le plus misérable état d’épuisement et tous les locataires étaient dans la pauvreté. Vous jugerez du premier de ces faits quand je vous dirai que les avoines, prêtes à couper, étaient vendues 25 shellings l’acre sur les holms. Quand je vins voir mon achat, j’en fus tellement dégoûté pendant huit ou dix jours que j’avais fait le projet de ne plus revenir dans le pays[936].» Burns, lui-même, un jour que la pluie avait lavé un champ d’orge nouvellement semé et passé au rouleau, le comparait à une rue pavée[937].
[Note 934: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 80.]
[Note 935: Rambles through the Land of Burns, par A.
Adamson, p. 234, en note.]
[Note 936: Chambers, tom. II, p. 244, d’après une lettre de
M. Miller, insérée dans la _General Review of the
Agriculture of Dumfriesshire_, Edinburgh, 1812.]
[Note 937: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 80.]
I.
INSTALLATION À ELLISLAND. — BONNES RÉSOLUTIONS.
Comme les bâtiments tombaient en ruines, il fut convenu qu’on en construirait de nouveaux. Burns obtenait de M. Miller, 300 livres, pour bâtir une ferme complète, consistant en un corps d’habitation, une grange, une étable pour les vaches, une écurie et des hangars[938]. Ces constructions prendraient la fin de l’année. Le résultat de cette situation était qu’il devait s’établir seul dans le pays, en attendant que la demeure fût prête pour y amener Jane. Celle-ci restait à Mossgiel, chez la mère de Burns, où elle apprenait son futur métier de fermière.
[Note 938: D’après une note de l’Edinburgh Magazine, Juin
1799, citée dans l’édition de Currie de 1838, p. 44.]
Il apportait au commencement de sa nouvelle entreprise, une âme pleine d’appréhension et de lassitude. Il était cependant encore dans toute sa vigueur et capable de battre, à qui soulèverait le poids le plus lourd, tous les ouvriers qui travaillaient pour lui[939]. Mais son visage assombri, marqué d’une mélancolie profonde, le faisait paraître de dix ans plus âgé qu’il ne l’était. Comme Byron, il eut de bonne heure l’air vieilli. L’amitié et l’éloquence avaient encore le pouvoir de transfigurer merveilleusement ses traits fatigués: il était méconnaissable quand ses regards s’enflammaient et qu’il s’illuminait d’enthousiasme. Mais une expression soucieuse et triste était définitivement sur cette face; la gaîté, même factice, devait y faire de plus rares visites; et la mort, l’absence ou les froissements devaient rendre plus clairsemées les rencontres de l’amitié.
[Note 939: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 80.]
Devant cette vie à recommencer tout entière, avec de nouvelles responsabilités, il se sentait découragé et défiant. Le lendemain même de son arrivée dans le pays, il écrivait à Mrs Dunlop:
«Voici le second jour, mon honorée amie, que je suis sur ma
ferme. Je suis l’habitant solitaire d’une vieille chambre
enfumée, loin de tout ce que j’aime et qui m’aime; sans
connaissance qui date de plus loin qu’hier, excepté Jenny Geddes,
la vieille jument sur laquelle je chevauche. En même temps, des
préoccupations inaccoutumées et des plans nouveaux font à chaque
instant honte à ma grande ignorance et à mon inexpérience. Aux
heures soucieuses, il y a une atmosphère de brume qui est
naturelle à mon âme; par suite de laquelle les objets attristants
semblent plus grands que nature. Une sensibilité excessive,
qu’une série de malheurs et de déboires a irritée et portée à
voir le côté sombre des choses, à cette période où l’âme embarque
sa cargaison d’idées pour le voyage de la vie, est, je le crois,
la cause principale de cette malheureuse disposition
d’esprit[940].
[Note 940: To Mrs Dunlop, 14th June 1788.]
Et le troisième jour, il jetait sur son journal ces lignes où sa pensée, dans toute sa sincérité intime, s’exhale comme un soupir de lassitude, et, par instants, comme un soupir de regret.
«Voici le troisième jour que je suis dans ce pays. «Seigneur!
qu’est-ce que l’homme?» Quel petit faisceau affairé de passions,
d’appétits, d’idées et de fantaisies! Et quel fantasque genre
d’existence il a ici-bas!… Il y a, à la vérité, un ailleurs,
où, comme le dit Thomson, «la vertu seule survit.»
Dites-nous, ô morts,
Aucun de vous ne voudra-t-il, par pitié, nous révéler le secret
De ce que vous êtes et ce que nous serons bientôt!