Robert Burns. Vol. 1, La Vie
Accepte ce tribut du Barde
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Que tu as retiré des plus noires ténèbres de la Fortune.
«Dans le vallon bas et nu de la Pauvreté,
D’épais brouillards obscurs m’enveloppaient;
Quoique je levasse souvent un oeil anxieux,
Aucun rayon de renommée n’apparaissait;
Tu m’as trouvé comme le soleil matinal
Qui fond les brouillards en air limpide;
Le Barde sans ami et sa chanson rustique
Devinrent tous deux ton cher souci.
«Ô! pourquoi la vertu a-t-elle des jours si courts,
Tandis que les gredins ont du temps pour mûrir, devenir gris?
Faut-il que toi le noble, le généreux, le grand,
Tu tombes dans la forte fleur de la hardie virilité!
Pourquoi ai-je vécu pour voir ce jour-là,
Un jour pour moi plein de détresse?
Ô! que n’ai-je rencontré la flèche mortelle
Qui a abattu mon bienfaiteur!
«Le fiancé peut oublier la fiancée
Dont il a fait hier son épouse, sa femme;
Le monarque peut oublier la couronne
Qui est sur son front depuis une heure;
La mère peut oublier l’enfant
Qui sourit si doucement sur ses genoux;
Mais je me souviendrai de toi, Glencairn,
Et de tout ce que tu as fait pour moi.»
Toute la pièce est belle; il y règne un indicible accent de douleur inconsolable; surtout la dernière strophe est admirable de simplicité et d’émotion. C’est un chagrin qui avait vraiment pénétré au plus profond de sa vie. Il disait:
«Le deuil, que je me suis fait à moi-même l’honneur de porter en
mémoire de sa seigneurie, n’a pas été «une contrefaçon de
douleur». Et ma gratitude ne périra pas avec moi! Si parmi mes
enfants, j’ai un fils qui ait du coeur, il transmettra à son
enfant, comme une fierté de famille et une dette de famille, que
je dois ce qui m’a été le plus cher dans l’existence à la noble
maison de Glencairn[1113].»
[Note 1113: To lady Elisabeth Cunningham, March 1791.]
Près de quatre ans après, lorsqu’il lui vint un fils, il lui donna le nom de James Glencairn.
*
Sa générosité, qui était un des traits, disons mieux, un des éléments de son caractère, était toujours en éveil, toujours prête et prompte à agir, sans une seconde d’hésitation, par élan prime-sautier. Un délicat poète écossais, Michael Bruce, était mort à vingt-et-un ans[1114]. Ses amis résolurent de publier ses oeuvres, au bénéfice de sa vieille mère qui était dans la pauvreté. L’un d’eux, un jeune clergyman nommé Baird, qui devint professeur de langues orientales à l’Université d’Édimbourg et plus tard principal de l’Université, demanda à Burns l’appui de son nom et de sa plume. «Puis-je vous demander si vous voudrez prendre la peine de parcourir les manuscrits non publiés de Bruce qui sont en ma possession, de donner votre opinion et de suggérer les coupures, les changements ou les modifications qui vous sembleraient désirables? Et voulez-vous nous permettre de faire savoir que quelques lignes de vous seront ajoutées au volume?[1115]» Voici la lettre qu’il reçut en réponse:
[Note 1114: The Works of Michael Bruce, edited with memoir
by Alex. Grosart.]
[Note 1115: Cité par Scott Douglas, tom. V, p. 347.]
Pourquoi m’avez-vous, cher Monsieur, écrit ces termes si
hésitants à propos de l’affaire du pauvre Bruce? Ne connais-je
pas et n’ai-je pas éprouvé les maux nombreux, les maux
particuliers, qui sont le patrimoine de toute chair poétique?
Vous pourrez faire votre choix de tous les poèmes inédits que je
possède; et si votre lettre m’avait été adressée de façon à
m’arriver plus tôt (je viens de la recevoir il y a un moment), je
vous aurais aussitôt délivré de toute incertitude à ce sujet. Je
vous demande seulement que quelque avertissement, dans la préface
du livre, aussi bien que les feuilles de souscription, porte que
la publication est uniquement pour le bénéfice de la mère de
Bruce. Je ne veux pas que l’ignorance puisse supposer, ou la
malignité insinuer que je me suis dévoué à cette oeuvre pour des
motifs mercenaires. Et vous ne devez pas, pour ma participation à
cette affaire, me faire honneur d’aucune générosité remarquable.
J’ai une telle armée de peccadilles, de fautes, de folies et de
chutes (tout autre que moi pourrait donner à quelques-unes
d’entre elles un nom plus sévère), qu’afin de rétablir un peu,
quoique bien légèrement, la balance pour mon compte, je suis
disposé à faire envers un semblable tout bien qui se trouve en
mon très humble pouvoir, rien que dans le but égoïste d’éclaircir
un peu la perspective du passé[1116].
[Note 1116: To the Rev. G. H. Baird, Feb. 1791.]
Cette lettre à elle seule eût fait l’ornement du volume. Mais Burns offrait bien plus; il présentait à pleines mains tout ce qu’il possédait, et là dedans est son Tam de Shanter qu’il venait d’achever. C’était tous ses trésors; il les donnait sans une pensée pour lui-même. Nous comprenons la phrase qui termine cette lettre; noue savons quel aveu elle contient et à quelle faute il est probable qu’elle s’adressait. Elle est ici à sa vraie place, à côté de ce qui la rectifie. Les sentiments où elle est enclavée rétablissent l’équilibre; l’occasion même qui la fit écrire montre combien de qualités se mêlaient aux faiblesses de l’écrivain.
Pour tous ceux qui avaient recours à lui, il était prodigue de son temps, de ses démarches, toujours prêt à écrire, à mettre sa puissante rhétorique au service d’un pauvre diable dans l’embarras. La moindre injustice dont il voyait souffrir quelqu’un autour de lui le révoltait, le mettait en état d’éloquence. Un maître d’école de ses connaissances, de Moffat, nommé Clarke, avait eu des démêlés avec ses supérieurs. On lui faisait, semble-t-il, des reproches injustes. Aussitôt Burns rédige pour lui un plaidoyer habile et digne, adressé au lord prévost d’Édimbourg. Il écrit à un personnage influent pour le prier d’intervenir, en faveur de son protégé, auprès des magistrats et du conseil municipal de la cité, qui avaient en mains le patronage de l’école de Moffat. Sa recommandation est ardente.
Il est vrai, Monsieur, et je sens la force de cette observation,
qu’un homme dans ma situation humble et chétive se méprend
beaucoup sur lui-même et se méprend beaucoup sur les voies du
monde, lorsqu’il a la présomption d’offrir son influence auprès
d’un corps aussi hautement respectable que les patrons que j’ai
mentionnés. À cela… que pouvais-je faire? Un homme de
capacités, un homme de talent, un homme de vertu et mon ami…
plutôt que de me tenir tranquille et silencieux et de le voir
périr ainsi, je serais allé sur mes genoux vers les rochers et
les montagnes pour les implorer de tomber sur ses persécuteurs et
de les écraser, eux et leur méchanceté, dans une destruction
méritée. Croyez-moi, Monsieur, c’est un homme envers qui on est
grandement injuste[1117].
[Note 1117: To the Rev. William Moodie, vers Juin 1791.]
Son désir d’être utile ne se confinait pas à ses relations particulières. Il avait une bonne volonté plus générale. Elle s’était traduite par une entreprise bien curieuse pour cette époque. Avec un propriétaire voisin, le capitaine Riddell, l’héritier du sifflet, il avait créé, en pleine campagne et il y a cent ans, ce qui commence seulement à fonctionner chez nous: une bibliothèque populaire circulante[1118]. Il s’y était donné tout entier et il en était la cheville ouvrière. «Mr Burns a été assez bon pour prendre sur lui toute la charge de cette petite affaire. Il était le trésorier, le bibliothécaire et le censeur de cette petite société qui conservera longtemps le souvenir reconnaissant de son dévoûment public et de ses efforts pour ses progrès et son instruction[1119].» Lorsque sir John Sinclair entreprit son grand travail du Statistical Account of Scotland, Burns lui-même lui envoya un compte rendu de cette louable tentative. Il en ressort nettement que l’idée de la bibliothèque était inconnue et qu’il s’agissait bien d’une innovation. C’est d’ailleurs une belle lettre, claire, pratique, et par endroits éloquente. La haute intelligence de Burns avait anticipé un des moyens les plus actifs de l’éducation populaire; il en expose les avantages, sans déclamation, dans des termes dont la modération et la justesse ne sont pas moins remarquables que la hauteur. Sûrement, on ne dit pas mieux aujourd’hui sur ce sujet.
[Note 1118: To Peter Hill, 2nd April 1789.]
[Note 1119: Lettre de Robert Riddell à sir John Sinclair,
publiée dans le Statistical Account of Scotland.]
Monsieur, la circonstance suivante a, je crois, été omise dans
l’exposé statistique qui vous a été transmis de la paroisse de
Dunscore en Nithsdale. Je vous demande la permission de vous
l’envoyer, parce qu’elle est nouvelle et parce qu’elle peut être
utile. Jusqu’à quel point elle mérite une place dans votre
patriotique publication, vous en êtes le meilleur juge.
Garnir les esprits des classes inférieures de connaissances
utiles est certainement d’une très grande importance, à la fois
pour les individus qui les constituent et pour la société
entière. Leur donner un goût pour la lecture et la réflexion,
c’est leur donner une source d’amusement innocent et louable; et
c’est en outre les élever à un degré de dignité plus haut dans
l’échelle des êtres raisonnables. Frappé de cette idée, un
gentleman de cette paroisse, Robert Riddell Esq. de Glenriddell,
a établi une sorte de bibliothèque circulante, sur un plan si
simple qu’il est pratiquable dans n’importe quel coin du pays, et
si utile qu’il mérite l’intérêt de tout gentleman de campagne qui
pense que l’amélioration de cette portion de son espèce, que le
hasard a placée à l’humble rang de paysan et d’artisan, est un
objet digne d’attention.
Mr Riddell persuada à un certain nombre de ses propres tenanciers
et de fermiers voisins de former entre eux une société, dans le
but d’avoir une bibliothèque commune. Ils prirent un engagement
légal d’y rester pendant trois années, avec une ou deux clauses
de résiliation, en cas d’éloignement ou de mort. Chaque membre, à
son entrée, payait cinq shellings; et à chacune des réunions, qui
avaient lieu le quatrième samedi de chaque mois, on ajoutait une
somme de six pence. Avec cette première mise de fonds et le
crédit qu’ils obtinrent, sous la garantie de leurs fonds futurs,
ils établirent dès le début une provision fort passable de
livres. Les auteurs qu’on devait acheter étaient toujours décidés
par la majorité. À chaque réunion, tous les livres, sous peine
d’amende ou de déchéance, en guise de sanction, devaient être
produits. Les membres avaient choix, des volumes selon un
roulement: celui dont le nom était le premier sur la liste, pour
ce soir-là, pouvait choisir le volume qu’il voulait dans toute la
collection; le second choisissait après le premier; le troisième
après le second et ainsi de suite, jusqu’au dernier. À la réunion
suivante, celui dont le nom avait été le premier sur la liste à
la séance précédente, était le dernier; celui qui avait été le
second était le premier, et ainsi successivement pendant les
trois années. À l’expiration de l’engagement, les livres furent
vendus aux enchères, mais seulement entre les membres de la
société, et chacun d’eux eut sa part du fonds commun, en argent
ou en livres, selon qu’il lui plut d’être acheteur ou non.
Lors de la dissolution de cette petite société, qui s’était
formée sons le patronage de Mr Riddell, soit par les dons de
livres qu’on avait reçus de lui, soit par les achats, on avait
rassemblé plus de 150 volumes. On pense bien qu’on avait acheté
pas mal de choses sans valeur. Cependant parmi les livres de
cette petite bibliothèque se trouvaient: Les Sermons de Blair,
l’Histoire d’Écosse de Robertson, l’Histoire des Stuarts de
Hume, Le Spectateur, L’Oisif, L’Aventurier, Le Miroir,
Le Flâneur, L’Observateur, L’Homme sensible, _L’Homme du
Monde_, Chrysal, Don Quichotte, Joseph Andrews, etc. Un
paysan qui peut lire et goûter de pareils livres est certainement
un être au-dessus de son voisin qui chemine à côté de son
attelage, très peu différent, si ce n’est pour la forme, des
brutes qu’il conduit.
Souhaitant à vos efforts patriotiques le succès qu’ils méritent
si bien, je suis, Monsieur, votre humble serviteur.
Un Paysan.[1120]
[Note 1120: To Sir John Sinclair, 1791.]
La portée d’intelligence dont cette lettre fait preuve n’est pas ce qui nous intéresse le plus en ce moment. Ce qu’il importe de retenir c’est qu’elle représente trois années d’actes louables, d’activité, d’assiduité, de surveillance, en un mot de dévoûment, mis au service d’une oeuvre qu’il estimait utile. Elle lui fait honneur aussi à cause de sa simplicité et de sa modestie. Qui imaginerait que l’anonyme qui parlait ainsi du mérite des autres était celui qui avait le plus contribué de son temps et de ses démarches à établir ce fragment de progrès?
Enfin, il y avait en lui de grandes ressources de bienveillance pour tous, un désir sincère et sans cesse en émoi que le malheur dont est pétrie la condition humaine diminuât, un état toujours ardent de souhait qu’un peu plus de bonheur fût répandu.
«Dieu sait que je ne suis pas un saint; j’ai une armée de folies
et de péchés dont j’aurai à répondre; mais si je pouvais (et je
crois que je le fais autant que je le peux), je voudrais «essuyer
les larmes sur tous les yeux». Même les gredins qui m’ont fait
tort, je voudrais les obliger; quoique, pour dire la vérité, ce
serait plutôt par vengeance, pour leur montrer que je suis
indépendant d’eux et au-dessus d’eux, plus que par un trop plein
de bienveillance[1121].»
[Note 1121: To Peter Hill, 2nd March 1790.]
Sans doute, ces sentiments n’ont rien d’extraordinaire. Tout homme les éprouve; ils sont le pain quotidien de la vie. Mais ce pain est fait ici d’un froment riche et savoureux. Sans doute encore, ces actions n’ont rien d’héroïque; elles sont de bonne humanité courante. Mais elles ont ici une énergie et une chaleur singulières, une force de contagion. Il est indéniable que tout cela constitue les éléments d’une brave vie, respirant la droiture, animée de cordialité, accomplissant toutes ses fonctions familiales ou sociales, avec une franchise d’attaque et un bon vouloir constants. Et il convient de ne pas oublier que quelques passages de lettres ne sont que des révélations éparses et accidentelles d’un long déroulement.
Ne sont-ce pas là des déchirures par lesquelles se découvre toute une profondeur d’existence faite d’aspirations et d’actes méritoires? Il y pénètre un rayon de lumière qui, pendant une minute, en révèle la réelle substance, l’état continu et normal. Les fautes qui la tachent sont à coup sûr haïssables, puisqu’elles furent des sources de souffrance pour autrui; socialement, elles sont inexorables, chargées de reproches, de remords, de suites cruelles. Il est juste de les noter, d’abord parce qu’elles existent, et à cause de leurs dégâts. Mais il est équitable également de se rappeler qu’un instant suffit à une faiblesse, que celles-ci peuvent apparaître dans une nature saine et noble par ailleurs, et qu’il y avait en Burns un fonds et une permanence de bon travail et d’oeuvre utile, sur lesquels les fautes et, si l’on y tient, les scandales de sa vie ne sont rien davantage que des flocons d’écume passagers. C’est à cette condition seulement que notre jugement sera impartial, parce qu’il aura du moins fait un effort pour être complet.
*
Ce qu’il y a de merveilleux, c’est qu’à travers ces labeurs et ces tourments, qui auraient usé ou amorti tout ressort dans la plupart des hommes, son activité et sa fraîcheur intellectuelles restaient intactes. Il trouvait du temps pour des lectures nombreuses et sérieuses. On le voit lire Smollett, Otway, Ben Jonson, Molière, Corneille, Racine et «Voltaire aussi[1122]». Il lit et relit le livre d’Adam Smith[1123]; les philosophes: Dugald Steward, Reid Alison[1124].
[Note 1122: To Peter Hill, 2nd March 1790.]
[Note 1123: To Robert Graham of Fintry, 9th Dec. 1789.]
[Note 1124: To the Rev. Archibald Alison, 14 Feb. 1791.]
Je vous envoie ici, par Johnnie Simpson,
Deux sages philosophes à parcourir!
Smith, avec sa sympathie de sentiment,
Et Reid qui en appelle au sens commun.
Les Philosophes ont lutté et combattu,
Écrasé beaucoup de Latin et de Grec,
Jusqu’à ce que fatigués de leur jargon de logique
Et embourbés dans la profondeur de leur science,
Ils en appellent maintenant au sens commun,
À ce que les femmes et les tisserands voient et sentent.
Mais écoutez, ami, je vous en prie strictement,
Parcourez-les et renvoyez-les vitement[1125].
[Note 1125: Epistle to James Tennant of Glenconner.]
N’est-ce pas là une jolie et pénétrante définition de l’école écossaise? Sa correspondance était devenue très étendue. Il y mettait beaucoup de soin. Elle prenait parfois le ton et l’importance de véritables consultations, de critique, car de tous côtés on lui soumettait des poèmes, on lui demandait son avis.
Mais surtout sa production poétique demeure légère et vive. Il y avait en lui une alouette qui chantait bien au-dessus des sillons, des soucis et des souillures. Cependant sa direction poétique, pendant un instant, courut des dangers, et, sur quelques points, subit des modifications dont il convient de signaler les causes et la portée.
Édimbourg faillit avoir sur lui une aussi pernicieuse influence au point de vue littéraire qu’au point de vue moral. Ce long contact avec des esprits abstraits et généralisateurs, avec des oeuvres distinguées mais presque toutes froides et correctes, purs efforts d’intelligence dépouillée d’imagination et de passion, semble lui avoir fait concevoir un idéal littéraire situé à l’opposé de celui qu’impliquaient ses premières productions. Lui qui était si original, si concret, et qui n’avait eu d’autre maître que l’observation directe et la nature, il fut gagné et comme intimidé, par le bel appareil régulier et classique en faveur dans cette société de professeurs et de théologiens. Il se sentait porté vers l’imitation de ces ordonnances méthodiques.
D’autre part, il était éloigné de sa première manière par des considérations un peu futiles. Son éblouissant succès avait fait naître une quantité d’imitations inférieures. Il n’était rimeur de bourgade ou de village qui ne se mît en tête qu’il était un Burns. Ce fut probablement pour beaucoup d’eux leur plus bel effort d’imagination. De toutes parts, des listes de souscription circulaient annonçant des poèmes en dialecte écossais: il s’était imaginé que ce nom était en discrédit auprès du public.
Mon succès a encouragé un tel banc de mauvais fretin, de
monstres, à se produire devant l’attention publique sous le titre
de poètes écossais, que le seul terme de poésie écossaise touche
au ridicule[1126].
[Note 1126: To Mrs Dunlop, 4th March 1789.]
Il en était tellement convaincu qu’il conseillait aux amis d’un pauvre poète écossais nommé Mylne, qui avaient entrepris de publier ses oeuvres, d’éviter de donner des poèmes en dialecte écossais.
Mon succès, où il entrait peut-être autant d’accident que de
mérite, a amené une inondation de sottise sous le nom de Poésie
écossaise. Les listes de souscription pour des poèmes écossais
ont tellement assommé et ne cessent journellement de tant
assommer le public, que le nom est en danger de mépris. Pour ces
raisons, s’il est opportun de publier quelques-uns des poèmes de
M. Mylne dans un magazine, ce ne doit pas, dans mon opinion, être
un poème écossais[1127].
[Note 1127: To the Rev. Peter Carfrae, March 6th 1790.]
Il répudiait presque ce qui l’avait fait célèbre. Il y a là sans doute une explication partielle de son éloignement momentané de la poésie de son premier volume. Il oubliait qu’un artiste crée souvent le goût public, et que c’était lui-même qui avait enfanté cette passion pour la poésie écossaise dont il trouvait qu’on abusait maintenant.
C’était en lui une autre idée fausse, provenant des mêmes parages, que s’il donnait des oeuvres analogues à ses premières, elles seraient moins bien reçues.
Je sais bien que, lors même que je donnerais au monde des oeuvres
supérieures à mes premiers ouvrages, si elles étaient du même
genre que ceux-là, la comparaison des deux accueils me
mortifierait[1128].
[Note 1128: To lady Glencairn, Dec. 1789.]
Il était certain qu’un nouveau volume de poèmes par Burns ne produirait plus, ne pouvait plus produire le coup d’étonnement du premier, et que l’acclamation, qui avait salué la publication de Kilmarnock, ne se renouvellerait pas. C’était cependant là, il faut le dire, une préoccupation infime, indigne du poète. Il ne s’occupait pas de la réception que le public ferait à ses vers, le jour où il écrivait ses strophes à la Souris, ou la Sainte Foire, ou la Vision. Il écrivait pour lui-même, par besoin d’exprimer un sentiment; ces jours-là il avait vécu, si on peut le dire, des heures d’admirable égoïsme. Ce souci du public est un des dangers du succès. Ce qu’on risque de perdre gêne la production.
Enfin, il était impossible que les changements moraux et intellectuels, produits par l’entrée dans l’âge mûr, n’eussent point de retentissement dans sa production. Là était peut-être le danger le plus réel, parce qu’il tenait à l’être lui-même. Burns pénétrait dans une période de vie moins spontanée, plus réfléchie, où l’on ressent moins, où l’on examine et analyse davantage. Il laissait moins travailler en lui l’inconscient. Cette belle production de Mauchline, si rapide qu’il l’oubliait presque, tendait à faire place à un labeur plus méthodique, à une préparation, à une possession plus consciente des moyens. Lui qui devait dire avec justesse de lui-même: «J’ai, deux ou trois fois dans ma vie, composé par volonté plutôt que par impulsion, mais je n’ai jamais réussi à faire rien de bon[1129]», il parlait de travail, d’application.
[Note 1129: To Alex. Cunningham, 11th March 1791.]
Je n’ai pas grande foi dans les prétentions vaniteuses à une
justesse par intuition et à une élégance sans travail. Les
matériaux frustes du talent d’écrire sont certainement le don du
génie, mais je crois aussi fermement que l’habileté est due à
l’effort réuni du travail, de l’attention et d’essais
répétés[1130].
[Note 1130: To the Hon. Henry Erskine, 22nd Jan. 1789.]
Le caractère et l’emploi de poète étaient jadis mon plaisir, mais
ils sont maintenant mon orgueil. Je sais qu’une grande part de
mon éclat de naguère était dû à la singularité de ma situation et
à un honorable préjugé des Écossais; mais, malgré tout, comme je
l’ai dit dans la préface de ma première édition, je me considère
comme tenant de la nature quelques prétentions au titre de poète.
Je ne doute pas que le don, l’aptitude à apprendre le métier des
muses ne soit un présent de celui qui «forme les secrets
penchants de l’âme», mais je crois tout aussi fermement que
l’excellence dans la profession est le fruit de l’activité, du
travail, de l’attention, de la peine. Du moins je suis résolu à
soumettre ma doctrine à l’épreuve de l’expérience. Je diffère une
seconde apparition imprimée jusqu’à un jour très lointain, un
jour qui peut ne jamais arriver. Mais je suis déterminé à
poursuivre la poésie de toute ma vigueur[1131].
[Note 1131: To Dr Moore, 4th Jan. 1789.]
Ces considérations sont justes. Il n’y a rien à y reprendre, sinon qu’elles indiquent un état d’esprit plus critique, l’introduction de plus de sang-froid dans le travail, une façon plus raisonnée et plus volontaire de produire.
Toutes ces choses conspiraient à éloigner Burns de sa manière native et naturelle; elles le poussaient à l’imitation anglaise. Si, du moins, il s’était tourné vers les fruits récents. Déjà, depuis dix ans, Cowper avait émancipé la poésie, reconquis le naturel, donné des modèles délicieux de sincérité dans le sentiment et de liberté dans le vers. Burns le connaissait et c’est même un trait assez touchant que ce grand poète hésitant, faute de quelques shellings, à acheter les oeuvres du poète anglais. «J’oublie le prix des poèmes de Cowper, mais je crois qu’il faut que je les aie[1132].» À la rigueur, il aurait pu trouver de ce côté une forme souple, compatible avec son génie. Mais c’était un provincial. Il retardait et de presque un demi-siècle. On est étonné de le voir, passant pardessus les efforts de Goldsmith et de Gray, remonter jusqu’à Pope, jusqu’à ce qu’il y a de plus froidement, de plus ingénieusement compassé dans la littérature anglaise. Naturellement cette imitation entraînait l’abandon de son dialecte natal, si savoureux, si preste, si pittoresque et plein d’effets inattendus. Il lui faut écrire en anglais pur, en anglais classique du XVIIIe siècle, pas celui de Fielding ou de Smollett, mais l’anglais le plus roide, le plus symétrique, le plus factice. Il lui faut aller tout droit aux défauts exactement opposés aux qualités qu’il possédait. On découvre là tout un nid de pièces dans le plus pur goût de 1740: Épître à Robert Graham, Sappho Rediviva, l’Esquisse en vers dédiée à Fox, les Prologues pour le théâtre de Dumfries, l’Épître d’Ésope à Maria, et jusqu’à un sonnet et une Ode sur le Bill de Régence, à propos de la maladie du roi. «J’ai fini une pièce dans la manière des Épîtres morales, de Pope», disait-il en parlant de son épître à Robert Graham[1133]. Il avait l’intention d’en écrire d’autres. «La pièce adressée à M. Graham est mon premier essai dans ce genre épistolaire et didactique[1134]». Et encore: «J’ai récemment, c’est-à-dire depuis que la moisson a commencé, écrit un poème non pas en imitation mais dans la manière des Épîtres morales de Pope. Ce n’est qu’un court essai, juste pour essayer la force des ailes de ma muse dans cette direction[1135]». Imagine-t-on l’auteur des épîtres de Mossgiel, ces petits chefs-d’oeuvre bondissants de vivacité, de vie et de fantaisie, s’emprisonnant dans les roides brancards du lent et pompeux carrosse de Pope? Cette aberration menaçait de pénétrer bien loin et de gâter ses inspirations les plus intéressantes. Il avait projeté un poème autobiographique intitulé The Poet’s Progress. On se représente sans peine quelle admirable confession, quel récit touchant, audacieux et comique, quel tableau de la vie écossaise, quelle galerie de portraits d’hommes et de femmes, eût été ce poème écrit comme ses premières oeuvres. C’eût été un livre unique, plus curieux encore peut-être et à coup sûr plus varié que le Prélude de Wordsworth. Malheureusement il s’était mis dans l’esprit de l’écrire dans le même style que l’Épître à Robert Graham. «Ce poème est une espèce de composition nouvelle pour moi, mais je n’ai pas l’intention que ce soit mon dernier essai de ce genre, comme vous le verrez par le Poet’s Progress. Ces fragments, si mon projet réussit, ne sont qu’une petite partie du tout projeté. Ce sera, dans ma pensée, l’oeuvre de mes plus grands efforts mûris par les années[1136]». On a quelques fragments de ce poème. Ce sont principalement deux portraits de Creech et de Smellie. Ils ressemblent aux portraits semés dans les oeuvres satiriques de Dryden et de Pope. Hormis l’intérêt biographique, on regrette peu que ce poème n’ait pas été achevé.
[Note 1132: To Peter Hill, 18th July 1788.]
[Note 1133: To Dr Blacklock, 15th Nov. 1788.]
[Note 1134: To the Hon. Henry Erskine, 22nd Jan. 1789.]
[Note 1135: To Miss Chalmers, 16th Sept. 1788.]
[Note 1136: To Dugald Stewart, 20th Jan. 1789.]
Outre ces imitations de poésie didactique, il y a, de ci de là, des traces d’autres influences purement littéraires: ses lignes sur l’Hermitage de Friar’s Carse se rattachent à l’Hermite de Parnell, à l’Edwin et Angelina de Goldsmith, et aux vers sur l’Hermite de Beattie. Ses strophes au Hibou tiennent de la même origine. Dans bien des pièces, où l’on trouve des ruines, des apparitions fantastiques, des décors démodés, on sent le faux romantisme du XVIIIe siècle, et cela contraste avec le vigoureux réalisme de ses premières oeuvres. Parfois il pousse des tentatives assez hardies dans d’autres directions: ses vers sur Les ruines de l’abbaye de Lincluden vues le soir, ne sont pas déjà si loin du célèbre morceau de Walter Scott sur les ruines de l’abbaye de Melrose.
Il y eut donc un moment où son génie hésita entre deux directions et où l’on aurait pu craindre qu’il ne prît une fausse voie.
Sans doute, il était trop foncièrement sincère pour s’accommoder longtemps de cette contrainte. Sa personnalité était trop forte pour que la condition subalterne qu’impliqué l’imitation fût durable. Un jour ou l’autre cette écorce devait craquer et tomber. C’est ce qui arriva en effet. Cependant il conserva de cette crise un emploi plus fréquent de l’anglais pur. Beaucoup de ses pièces qui, pour l’inspiration, le sujet, les images, sont écossaises et se rapprochent de ses anciennes productions, sont écrites en langue littéraire. De ce nombre sont: la Lamentation de Marie, reine d’Écosse; l’Élégie sur miss Burnet, la charmante fille de lord Monboddo morte de phthisie, la Lamentation sur son protecteur James Glencairn, ses vers à Marie dans le ciel. Son maniement de l’anglais est parfait et quelques-uns de ses morceaux sont des chefs-d’oeuvre. Cependant si l’on veut voir ce que sa pensée perd quelquefois à abandonner sa langue natale, on peut comparer sa pièce sur Un Lièvre blessé, écrite en anglais, avec la pièce À la Souris. Malgré la beauté de certaines strophes de la première, il y a plus d’accent et de détail de vie dans la seconde.
Heureusement une circonstance le maintint dans l’emploi de sa langue maternelle. Pendant son séjour à Édimbourg, il avait fait la connaissance d’un graveur nommé James Johnson. Celui-ci avait formé le projet de publier une collection des chansons écossaises, en y joignant les airs avec accompagnement sur le piano. Burns, dévoué à l’ancienne poésie de son pays, lui promit son aide, soit pour réunir les chansons, soit pour les modifier de façon à les rendre présentables, soit pour en fournir de lui-même. Il se passionna pour cette entreprise et s’y donna tout entier, à ce point que le recueil de Johnson, dont les volumes paraissaient à intervalles éloignés, ne comprend pas moins de 180 chansons composées ou retouchées par lui. Jamais—et c’était une des formes les plus fières de son désintéressement—il ne voulut entendre parler de rémunération pécuniaire. Il se contenta de demander quelques exemplaires de chaque volume pour offrir à ses amis. Pendant son séjour à Ellisland, il est à chaque instant occupé à envoyer des chansons à Johnson. Elles comprennent quelques-unes de ses plus fameuses: Le Temps jadis, John Andersen, Eppie Adair, tout un groupe de chansons patriotiques et historiques comme la Bataille de Sherramuir, les Hauteurs de Killiecrankie, et une quantité considérable de chansons populaires, familières, narquoises, moitié comiques, moitié attendries, où il versa désormais, par gouttelettes, son humour et son observation de la vie. Cette contribution au recueil de Johnson marque un changement complet dans la production de Burns. On a vu que le volume de Kilmarnock ne comprenait, pour ainsi dire, que de petits poèmes populaires et pas de chansons. Désormais, Burns n’écrira plus guère que des chansons; elles seront presque exclusivement le produit de la seconde moitié de sa vie.
Il y eut pourtant à Ellisland, une exception, un moment qui rappelle ceux de Mossgiel, qui, en réalité, est un des moments de Mossgiel vécu en arrière. Ce fut celui où il composa son inimitable Tam de Shanter, son plus puissant éclat de rire, son chef-d’oeuvre au gré de tant de bons juges. C’était dans l’automne de 1790. Il passa une partie de la journée à se promener de long en large sur son sentier favori au bord de la rivière. Sa femme l’observait de loin: il gesticulait, il semblait se murmurer des paroles, il était pris par instants d’accès de fou rire[1137]. Il rentra le soir avec son étonnant poème, mais en réalité il venait de revivre une de ses journées d’Ayrshire: le sujet, les personnages, le paysage, tout était de là-bas.
[Note 1137: Lockhart. Life of Burns, p. 208.]
C’est qu’en réalité la terre d’Ellisland n’a jamais complètement pris Burns. Il n’a rien tiré d’elle directement: ni le paysage d’alentour, ni la vie rurale de cet endroit ne lui ont rien inspiré de bien considérable, de bien savoureux. Elle lui a été utile parce qu’elle l’a remis en face de la nature et dans son élément de production. Mais ce qu’il y a produit de plus fort était le fruit du terroir natal: Tam de Shanter est un moment de Mossgiel transplanté. Ellisland a donné à sa poésie un regain d’activité, elle ne lui a pas fait porter ses propres dons. Il ressemblait à un arbre dont la sève est déjà condensée en boutons et en fleurs, déjà nouée en fruits; un nouveau sol lui fournit ce qu’il faut de nourriture et d’air pour faire sortir ces fruits cachés; mais ils viennent de là-bas, ils ont la saveur du sol ancien.
V.
LE DÉPART DE LA FERME.
Cependant il était depuis longtemps évident aux yeux de Burns qu’il était urgent de se débarrasser de cette ferme malheureuse. Dès le mois de septembre 1790, il écrivait qu’il voulait en sortir à tout prix:
Je vais ou renoncer à ma ferme ou la sous-louer, le plus vite
possible. Je n’ai pas le droit de la sous-louer; mais si mon
propriétaire consent à me l’accorder, j’ai l’intention de la
céder, aux termes où je la tiens moi-même, à un homme courageux,
un de mes proches parents. Le fermage, dans le pays où je suis,
serait juste un moyen de gagner sa vie pour un homme qui
trimerait lui et sa famille; ce n’est donc pas la peine. Et vivre
ici m’empêche d’acquérir ces connaissances dans l’Excise qu’il
est absolument nécessaire pour moi de posséder[1138].
[Note 1138: To Robert Graham of Fintry, 4th Sept. 1790.]
Par bonheur il put s’entendre avec son propriétaire, M. Miller. En effet celui-ci trouva un acquéreur qui lui offrit 2000 livres pour ces terres dont Burns avait peine à retirer ses 70 livres de loyer[1139]. Il fut décidé qu’il ne ferait pas la moisson des semailles de 1791. Le personnel de la ferme fut renvoyé. Jane Armour s’en alla avec ses enfants passer en Ayrshire, peut-être à Mossgiel, peut-être chez son père, une partie de l’été[1140]. Burns resta seul dans la maison abandonnée et triste. Le rite du bol de sel et la Bible n’avait pas porté bonheur aux premiers habitants; ces cérémonies-là ne réussissent que si nous y mettons un peu du nôtre. Lorsque les grains furent mûris, dans la dernière semaine d’août 1791, Burns vendit ses moissons sur pied, aux enchères. Une lettre de lui donne le tableau de la fin de cette journée, qui ajoute encore à ce qu’on a vu des moeurs de ce temps. Cette vente fut suivie d’une soûlerie générale qui dégénéra en bagarre.
[Note 1139: R. Chambers, tom. III, p. 201.—Scott Douglas,
tom. V, p. 405.]
[Note 1140: To Thomas Sloan, 1st Sept. 1791.]
J’ai vendu ma récolte, il y a en aujourd’hui une semaine et je
l’ai bien vendue: une guinée l’acre, en moyenne, au-dessus de la
valeur. Mais cette contrée n’avait guère jamais vu une pareille
scène d’ivrognerie. Après que la vente fut terminée, environ
trente individus se mirent à se battre, chacun pour soi, et ils
se battirent pendant trois heures. La scène dans l’intérieur de
la maison ne valait guère mieux. Pas de bataille, il est vrai,
mais des gens étendus ivres sur le plancher et vomissant, si bien
que nos chiens se grisèrent tellement en circulant parmi eux
qu’ils ne pouvaient plus se tenir. Vous devinez aisément comment
j’ai goûté la scène; car je n’étais pas plus parti que vous
n’aviez l’habitude de me voir[1141].
[Note 1141: To Thomas Sloan, 1st Sept. 1791.]
Un peu plus tard, à la Saint-Martin, eut lieu la vente à la criée des outils et du matériel de la ferme. Dans son voyage des Borders, il avait assisté à un de ces encans qui sont le naufrage d’une famille, où les objets, arrachés à leur travail, ont un air désastreux d’épaves. Ce spectacle lui avait produit une telle impression qu’il l’avait notée: «Vais avec M. Hood, voir la vente d’un malheureux fermier. Préservez-moi, rigide économie et respectable activité, préservez-moi d’être le principal dramatis persona dans une telle scène d’horreur[1142].» Voici qu’un jour pareil était venu pour lui. Sans doute il avait refuge dans un autre état: mais, tout de même, c’était son vieux métier de fermier qui était brisé, dont les débris gisaient épars. Un profond chagrin dut saisir tout ce qui, en lui, venait du passé, quand il vit dans la cour ses instruments, sa charrue, la compagne de tant de rêveries, les faulx, ses vaillantes faulx qui menaient si rudement la moisson, le fléau qui rompait ses bras mais laissait son esprit alerte;
Le fléau monotone du batteur
pendant toute la journée m’avait fatigué,
[Note 1142: Journal of the Border Tour, Friday 25th May
1787.]
avait-il dit en rentrant le soir où il composa la Vision. Ils étaient exposés, oisifs, ayant déjà perdu leur bon air de familiarité avec la main humaine, de collaboration, qu’ont les outils en train. Et ses bêtes auxquelles il était attaché, ses chevaux, ses brebis, ses vaches, celles que lui avait données Mrs Dunlop pour son mariage, ces animaux auxquels il parlait comme à des personnes; étonnés, effarés de ce remuement insolite, ils suivaient leur maître ou le cherchaient du regard[1143]. Comme on les aimait et qu’ils étaient bien traités, ils rapportèrent un bon prix, «Les vaches étaient belles et se vendirent très cher à la vente» racontait Mrs Burns[1144]. Mais que sont quelques pièces d’or à côté de la peine de perdre ces braves bêtes, de l’inquiétude de savoir entre quelles mains elles vont s’en aller? Il y avait pour la charrue un attelage de deux chevaux habitués l’un à l’autre. Ce fut un chagrin dans la famille de penser que ces deux compagnons allaient être séparés. Lui, qui avait écrit les vers à la pauvre Mailie et à la vieille Jument, ne put à coup sûr les voir partir, sans quelque chose dans ses yeux qui ressemblait à des larmes.
[Note 1143: Voir ce qu’il dit sur sa brebis Mailie (_The
Death and Dying words of Poor Mailie_):
Through a’ the toun she trotted by him;
A lang half-mile she could descry him.]
[Note 1144: _Memoranda by Mr Mac Diarmid from Mrs Burns
dictation._ Hately Waddell, p. XXI.]
Et quelle tristesse suprême quand il chargea sur une charrette son pauvre mobilier, qu’il fallut s’éloigner de la maison qui lui avait donné la sensation d’un foyer, où il avait pensé être heureux! Il ne se peut que ce moment n’ait été pour lui d’une mélancolie presque solennelle. Il disait pour toujours adieu à la terre. Elle avait été dure pour lui: depuis son enfance, elle avait pris sa sueur pour une maigre récompense; elle lui avait accordé des gerbes chétives et un pain gagné péniblement; elle avait été pour lui et les siens fertile en épines et en ronces, en soucis, en peines, en détresses de toute sorte. Mais elle lui avait versé prodiguement des dons plus magnifiques: la senteur de ses blés verts, l’éclat de ses moissons plus précieux que les moissons elles-mêmes, ses mille spectacles, ses clartés; elle avait nourri son esprit de rêveries, de beauté, de mélancolie; elle lui avait inspiré ses moments les plus hauts de contemplation, de pitié, de tendresse, d’enthousiasme; elle lui avait donné rien que dans une petite fleur brisée plus que des récoltes qui eussent fait plier ses greniers. Adieu donc, ô Terre, non point marâtre mais maternelle et bienfaisante, douce parente des solitudes où l’âme s’élargit, et s’élève et s’épure, qui tiens dans ton giron les salubres endurances, les efforts salutaires et les gaîtés robustes! Ton fils, le poète que plus que tout autre tu as formé, ton fils te quitte pour aller vers les mesquines demeures des hommes. Il tourne son visage aux cités. Il va trouver là-bas une vie qui ne se présente plus par les aspects universels, mais par des fièvres changeantes, les petitesses, les vilenies humaines. Tandis qu’il s’éloigne, peut-être à son coeur confusément alarmé reviennent ces strophes d’autrefois qui lui disent toute sa perte:
Ô Nature! tous tes aspects, tes formes,
Pour les coeurs sensibles, pensifs, ont des charmes!
Soit que le bon été réchauffe tout
De vie et de lumière,
Ou que l’hiver hurle en rafales orageuses,
Toute la longue et sombre nuit.
La Muse, nul poète ne la trouva jamais,
Tant qu’il n’apprit pas à errer seul,
Le long des méandres d’un ruisseau trottant,
Sans trouver longues les heures;
Oh! il est doux de vaguer, de rêver, de méditer
Une chanson que le coeur ressent![1145]
[Note 1145: Epistle to William Simpson.]
CHAPITRE VI.
DUMFRIES.
DÉCEMBRE 1791—JUILLET 1796.
Dumfries est située sur la rive gauche de la Nith, à huit milles au-dessus de l’endroit où cette rivière se jette dans le Solway-Frith. Elle est dans une plaine ovale, qui s’étend dans un amphithéâtre de collines boisées, derrière lesquelles se dressent plus au loin des montagnes. Ses constructions en grès rougeâtre se marient heureusement aux riches verdures dont elle est entourée et par endroits envahie. Un grand nombre de châteaux et de maisons de campagne parsèment ses alentours. Si l’on efface quelques améliorations; si l’on enlève quelques rues, deux ponts nouveaux, on peut se représenter ce qu’elle était au dernier siècle.
C’était une petite ville provinciale assez bien bâtie, pittoresquement étalée le long de sa rivière, avec son vieux pont unique de neuf arches «si large que deux carrosses peuvent y avancer de front[1146]». Elle en était fière parce qu’il a été construit par Devorgilla, mère de John Baliol, le fondateur de Baliol Collège à Oxford. Malgré qu’il ait été fait de belle pierre, il commençait cependant à être décrépit; on commençait à en bâtir un second, qui fut inauguré en 1795[1147]. Elle comptait environ cinq mille âmes, et elle avait un air d’aisance et de propreté que tous les voyageurs ne manquaient pas de remarquer. «Nous arrivons à Dumfries, dit Pennant, ville élégante et bien bâtie[1148].»
[Note 1146: _A tour through the Island of Great Britain,
originally begun by the celebrated Daniel de Foe_, etc.,
tom. IV, p. 103.]
[Note 1147: The Visitor’s Guide to Dumfries, by W. Mac
Dowall, p. 60—et History of Dumfries, par le même, p.
583.]
[Note 1148: Pennant. _First Tour in Scotland Performed in
the year 1769._]
C’est qu’elle était vivante. Comme elle est située à l’endroit où la Nith commence à être navigable, elle avait son mouvement de navires. Les chemins de fer, en permettant de transporter facilement par tout le pays, les arrivages des contrées étrangères, ne les avaient pas encore centralisés dans quelques immenses métropoles de débarquement. Il fallait amener les denrées et les matériaux d’outre-mer le plus près des endroits où ils devaient être employés. Les arrivées se reparaissaient le long des côtes; les petits ports d’embouchure desservaient pour l’entrée et la sortie toute la région environnante. Oisifs et délaissés aujourd’hui, ils avaient alors leur activité. Dumfries avait la sienne. Il lui venait des navires d’Amérique, des Antilles, non pas en grand nombre, mais suffisants pour entretenir un peu de trafic. Elle avait, en outre, une fois par semaine, un important marché de bestiaux. «Ses marchés hebdomadaires de bétail noir sont d’un grand avantage»[1149], dit Pennant. Pendant longtemps il avait eu lieu le lundi. En 1659, pour empêcher le scandale d’y amener les bêtes le jour du sabbat, un acte du Parlement l’avait transféré au mercredi. Il y descendait surtout le bétail de Galloway, qui partait ensuite pour le Sud. Ce jour attirait une grande affluence de monde. «Arrivés à Dumfries, vers neuf heures, dit Dorothée Wordsworth, jour de marché, rencontré des foules de gens sur la route…. Nous fûmes heureux de quitter Dumfries, ce qui n’est guère un endroit agréable pour ceux qui n’aiment pas le bruit d’une ville, qui semble prospérer et devenir riche[1150].»