Robert Burns. Vol. 1, La Vie
Et rugit entre ses rives
Oiseaux et bêtes restent à couvert
Et passent le jour maussade.
La rafale balayante, le ciel assombri,
Le jour d’hiver attristé,
Que d’autres les redoutent; pour moi ils sont plus chers
Que toute la pompe de Mai.
Le hurlement de la tempête apaise mon âme,
Il semble s’unir à mes douleurs;
Les arbres sans feuilles plaisent à ma pensée,
Leur destin ressemble au mien[113].
[Note 113: Winter, a Dirge.]
Ces derniers vers sont de l’Ossian tout pur. C’en est la note mélancolique et orageuse. «Les hommes se succèdent comme les flots de l’océan ou comme les feuilles des bois de Morven. Desséchées elles volent au souffle des vents[114].» C’est presque le cri de René, le cri si étrange, si nouveau pour nos pères, qu’il bouleversa leurs coeurs: «Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d’une autre vie! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté et comme poussé par le démon de mon coeur[115].» Et c’est, plus près de nous encore, le soupir de l’Isolement.
[Note 114: Ossian.]
[Note 115: Chateaubriand. René.]
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons;
Et moi je suis semblable à la feuille flétrie,
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons[116]!
[Note 116: Lamartine.]
On est tout étonné de trouver dans Burns cette ressemblance avec les romantiques mélancoliques. Il faut vite ajouter que le mélange de sublimité ossianique et de grandeur biblique, qui paraît dans le morceau de prose cité plus haut, fut passager chez lui. Elles n’étaient pas en accordance avec sa nature qui était pondérée, et violente, mais dans la région moyenne des sentiments. Les nuages n’étaient point son fait. Il aimait à sentir la terre sous ses pieds. Il ne tarda pas à abandonner ce grandiose surhumain, qui moralise plutôt sur la vanité de la vie qu’il n’en dépeint les actes. Cependant toutes traces de l’influence ossianique ne disparurent pas de son oeuvre. On la retrouve, plus tard, très sensible dans des pièces comme l’Élégie de Sir James Hunter Blair, celle sur la mort de Robert Dundas (1787), celle sur le comte de Glencairn (1791). Quant à l’influence plus large et plus mélangée des lectures de cette époque, elle persista dans ses lettres, où la familiarité et le sans-façon n’apparaissent presque jamais.
Heureusement, dans un autre coin de sa cervelle, une autre partie de lui-même était également à l’ouvrage. On voit paraître pour la première fois, avec conscience, un des côtés de son esprit, beaucoup plus réel et plus solide: le goût de l’observation directe, sans commentaires, sans morale, appliquée nettement à la vie. Ce goût pour l’étude des hommes avait déjà paru, comme un trait rapide, dans son séjour à Kirkoswald, tout à fait à la sortie de son adolescence. Burns ne l’avait pas perdu à coup sûr. Mais cette préoccupation se manifeste ici et se proclame clairement. «Il me semble que je suis quelqu’un envoyé dans le monde pour voir et observer; et je m’arrange très aisément avec le coquin qui m’escroque mon argent, s’il y a en lui quelque chose d’original qui me montre la nature humaine dans une lumière différente de ce que j’ai vu auparavant. Bref, la joie de mon coeur est «d’étudier les hommes, leurs moeurs et leurs façons», et pour ce cher objet je sacrifie joyeusement toute autre considération[117].» Cette formation-ci appartient bien plus définitivement à sa vie; elle en est un des éléments permanents et solides, et on ne tardera pas à voir ce que devait donner cette observation. C’était le contrepoids des enthousiasmes et des sublimités un peu factices.
[Note 117: To Murdoch, Lochlie, January 15, 1783.]
Cette réaction fut aidée par une influence littéraire très différente des autres. Le bonheur fit qu’en ces conjonctures les oeuvres de Fergusson, très écossaises, très réelles et d’une grande saveur de terroir, tombèrent sous la main de Burns. Ce fut pour lui comme un coup de fouet. «J’avais abandonné la rime, dit-il, mais rencontrant les poésies écossaises de Fergusson, j’accordai de nouveau ma lyre rustique, aux sons incultes, dans la vigueur de l’émulation[118].» Pauvre Fergusson, délicat, doux, violent aux plaisirs, si malheureux, mourant à l’hospice, à vingt-quatre ans, en se plaignant du froid! Burns conserva pour lui une sorte de reconnaissance et une tendresse touchante. Il en parle plus souvent que de Ramsay. Il l’appelle son frère:
[Note 118: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
Mon frère aîné en infortune,
Et de beaucoup mon frère aîné en poésie[119].
[Note 119: Verses under the Portrait of Fergusson.]
Une des premières choses qu’il fit en arrivant à Édimbourg fut de faire mettre une pierre sur la tombe négligée du poète. Le frêle et plaintif souvenir de Fergusson restera attaché à sa gloire. C’est évidemment sous cette influence qu’il produisit alors son premier poème écossais et sa première oeuvre assez longue. L’Élégie sur la mort de la pauvre Mailie, une brebis favorite.
Ces tiraillements, ces combats de tendances se mélangeaient à une arrière-pensée, à des rêveries qui dépassaient certainement les limites de la vie actuelle de Burns. La preuve en est dans un singulier document, un Journal, qu’il se mit à tenir au commencement de 1783, un an juste après son retour d’Irvine. Les modifications qui viennent d’être indiquées y sont exprimées, ce qui montre que leur travail était déjà accompli. Le début vaut d’être lu avec soin. Il indique clairement que Burns prêtait dès lors une certaine importance à ses sentiments, qu’il avait l’idée très vague, très naïve, que ses confidences ou ses confessions pourraient avoir un jour un intérêt pour d’autres que pour lui. Il y a même la pensée, implicitement contenue dans les motifs de ce Journal, qu’il sera lu un jour. Par qui? c’est confus encore. Mais il aura des lecteurs, sans quoi la principale raison que son auteur se donne de le tenir, disparaîtrait.
Observations, Notes, Chansons, Fragments de Poésie, etc., par
Robert Burness, an homme qui avait peu l’art de faire de l’argent
et encore moins celui de le garder; mais qui était, nonobstant,
un homme de quelque bon sens, de beaucoup d’honnêteté, et d’une
bienveillance illimitée envers toutes les créatures raisonnables
ou non. Comme il doit peu à l’éducation des écoles et qu’il a été
élevé au bout d’une charrue, ses oeuvres doivent être fortement
teintées de sa façon de vivre rude et rustique. Mais comme elles
sont, à ce que je crois, véritablement siennes, ce peut être une
distraction, pour un observateur curieux de la nature humaine, de
voir comment un Laboureur pense et sent sous le poids de l’amour,
de l’ambition, de l’anxiété, du chagrin et des autres soucis et
passions qui, bien que diversifiées par les modes et les façons
de vivre, opèrent à peu près de même, je le crois, dans toute la
race[120].
À la suite de ce préambule déjà bien caractéristique il avait ajouté un extrait de Shenstone dont il s’appropriait et dont il s’appliquait le sens:
Il y a beaucoup d’hommes dans le monde, à qui pour faire bonne
figure il manque beaucoup moins l’intelligence nécessaire que
l’opinion de leurs propres capacités, qui leur permettrait de
relater leurs propres observations et de leur accorder la même
importance qu’à celles qui paraissent imprimées[120].
[Note 120: Common-place Book. Le début.]
Burns a mis de tout dans ce journal: des confessions personnelles, des réflexions morales, des pièces de vers, des critiques de ses propres productions où il les discute strophe à strophe et vers à vers, des réflexions sur les chansons écossaises, très perspicaces, des projets d’imitation, des études de caractères. On sent qu’il est tout à fait au bord de la production et qu’à la première occasion son génie va s’envoler.
*
Tandis que toutes ces choses s’élaboraient en lui, il s’était, comme on peut le deviner, rejeté dans les aventures amoureuses avec plus d’entrain que jamais. On n’aurait pas l’idée de la légèreté avec laquelle il s’engageait dans ces intrigues, ni de sa facilité à s’exalter, ni surtout de sa curieuse façon de souffler sur le moindre caprice jusqu’à le chauffer au rouge et le changer en un amour brûlant, si l’on n’avait sous les yeux un des fragments de son journal. Il y a là quelques lignes qui en disent beaucoup sur ses habitudes de coeur. La confession est d’ailleurs dépouillée de toute hésitation et de tout artifice: «Ma Peggy de Montgomery fut ma divinité pendant six ou huit mois. Elle avait été élevée dans un genre de vie plutôt élégant. Mais, comme Vanbrugh le dit dans une de ses comédies, «ma maudite étoile me découvrit» là comme ailleurs. Car j’avais commencé l’affaire simplement de gaîté de coeur; ou plutôt, pour dire la vérité, qui peut sembler à peine croyable, c’était la vanité de montrer mon habileté à faire ma cour et particulièrement mon talent en Billets doux, dont je me suis toujours piqué, qui m’avait fait ouvrir le siège devant elle. Lorsque—ainsi que cela m’arrive toujours dans mes folles galanteries—je me fus donné une très ardente affection pour elle, elle me dit un jour, sous le drapeau d’une trêve, que sa forteresse était depuis quelque temps la légitime propriété d’un autre; mais avec la plus grande amitié et politesse elle m’offrit toute espèce d’alliance hormis la vraie possession. Je découvris plus tard que ce qu’elle m’avait dit d’un engagement antérieur était véritable, mais il m’en coûta quelques peines de coeur pour me débarrasser de cette affaire[121].» Il faut ajouter, pour donner à cette petite histoire tout son sel, qu’ils s’étaient connus parce qu’ils étaient assis au même banc à l’église[122]. Ce n’était là bien entendu qu’un épisode, relevé seulement parce qu’il donne le ton de bien d’autres. Ceux-ci étaient sans nombre et il a bien fallu que les biographes les plus minutieux de Burns renonçassent à les énumérer ou à les identifier.
[Note 121: Common-place Book. Sept. 1785.]
[Note 122: R. Chambers dit que ce détail a été donné par Mrs
Begg. Tome I, p. 70.]
Quelques-unes de ses plus jolies chansons: Mary Morison, Peggy de Montgomery sont restées de ces nombreuses intrigues inconnues. Mais le ton de ces déclarations lyriques a changé; il est plus chaud et plus voluptueux. Ce ne sont plus de purs élans du coeur, des adorations platoniques et des rêves lointains de vie commune. Ce sont des désirs plus proches ou des souvenirs plus précis, où frémit l’agitation des sens. La pièce suivante qui s’exhale comme un soupir brûlant, au sein d’un paysage de champs de blés et d’orge, endormis dans le silence d’une nuit lumineuse, est caractéristique du changement survenu. Elle n’aurait pu être écrite avant le séjour à Irvine.
C’était la nuit du premier août,
Quand les sillons de blé sont beaux;
Sous la lumière pure de la lune,
Je m’en allai vers Annie;
Le temps s’envola à notre insu,
Si bien qu’entre le tard et le tôt,
En la pressant un peu, elle consentit
À m’accompagner à travers les orges.
Le ciel était bleu, le vent paisible,
La lune clairement brillait;
Je la fis asseoir, elle le voulut bien,
Parmi les sillons d’orge.
Je savais que son coeur était à moi,
Et moi, je l’aimais sincèrement;
Je l’embrassai mainte et mainte fois,
Parmi les sillons d’orge.
Je l’emprisonnai dans une étreinte passionnée.
Comme son coeur battait!
Béni soit cet heureux endroit
Parmi les sillons d’orge!
Mais, par la lune et les étoiles si belles,
Qui si clairement brillaient sur cette heure,
Elle bénira toujours cette nuit heureuse
Parmi les sillons d’orge.
J’ai été gai avec de chers camarades,
J’ai été joyeux en buvant,
J’ai été content en amassant du bien,
J’ai été heureux en songeant;
Mais, tous les plaisirs que j’ai jamais vus,
Quand on les doublerait trois fois,
Cette heureuse nuit les valait tous
Parmi les sillons d’orge[123].
[Note 123: The Rigs of Barley.]
Et, après chaque strophe, le refrain reprend et court à travers la pièce comme un frémissement d’épis.
Les sillons de blé et les sillons d’orge,
Les sillons de blé sont beaux;
Je n’oublierai pas cette nuit heureuse
Avec Annie, parmi les sillons!
À ce jeu dangereux, ce qui devait arriver, arriva. Une des servantes de la ferme devint enceinte. Elle tomba, éblouie par ces yeux noirs si puissants, et séduite par cette voix aux accents d’une éloquence étrange. Ce qu’il ressentit, quand la malheureuse éperdue vint lui confier le terrible secret dut être affreux. Le père allait se mourant, ce serait un coup sûrement mortel que cette faute de son fils, si grande. Ses derniers jours en seraient affligés. Et les larmes dans les yeux de la mère, la désolation dans toute la maison! En même temps quel remords d’avoir perdu cette enfant! Quel châtiment que la vue de cette figure chaque jour plus attristée et plus pâle! Ce fut un temps de cruelles réflexions. Il les a dépeintes lui-même, en quelques vers écrits à la hâte dans le journal intime qu’il tenait à cette époque, et où éclate un cri douloureux de repentir.
De tous les maux nombreux qui blessent notre paix,
Qui pressent l’âme ou tordent l’esprit d’angoisses,
Sans comparaison, les pires sont ceux
Que nous devons à nos folies ou à nos crimes.
Dans toutes les autres circonstances, l’esprit
Peut dire ceci: «Ce ne fut pas ma faute.»
Mais quand à la souffrance du malheur
S’ajoute cet aiguillon: «Blâme ta propre folie!»
Quand, ce qui est pire encore, s’ajoutent les morsures du remords,
La conscience qui vous torture et vous ronge d’avoir fait une faute,
Une faute peut-être où nous avons attiré les autres,
Les jeunes, les innocents qui vous ont trop aimés;
Que dis-je? Quand leur amour même a été la cause de leur ruine,
Ô Enfer brûlant! dans tout ton arsenal de tourments
Il n’y a pas une lanière plus déchirante[124]!
[Note 124: Remorse, a fragment.]
C’était le remords poignant d’une première séduction. Il n’avait pas encore pris son parti de faire souffrir par l’amour celles qui l’aimaient. Plus ou moins vite, les séducteurs y arrivent et s’accoutument à meurtrir les coeurs, comme les chasseurs se font à étouffer dans leurs mains les oiseaux sanglants. Mais les cris des premières victimes font mal et troublent l’âme. Burns avait ressenti cette amertume. Cependant, avec la lâche adresse du coeur humain à forger des excuses à ses fautes, il ne tarda pas bientôt à atténuer à ses propres yeux le mal qu’il causait et sa responsabilité. C’étaient de ces réflexions générales, au moyen desquelles on essaye de se consoler d’avoir, par passion ou faiblesse, méchamment agi. Qu’on compare aux vigoureux reproches dont il se flagellait lui-même, cette sorte d’indulgence universelle réclamée pour tous, afin d’en profiter soi-même.
J’ai souvent observé, dans le cours de mon expérience de la vie
humaine, que chaque homme, même le plus mauvais, a en lui quelque
chose de bon; bien que ce ne soit souvent qu’une disposition de
constitution qui l’incline vers telle ou telle vertu: c’est de
cette disposition que dépendent également un grand nombre de nos
vices; personne ne saurait dire combien. C’est pourquoi aucun
homme ne peut dire à quel point un autre homme que lui-même peut,
en stricte justice, être appelé méchant. Que celui d’entre nous
qui est le plus noté pour la stricte régularité de sa conduite
examine impartialement combien de ses vertus il doit à sa
constitution et à son éducation, et de combien de vices il a été
exempt, non par suite de soins, de vigilance, mais par manque
d’occasions ou parce qu’une circonstance accidentelle est
intervenue; qu’il examine à combien de faiblesses humaines il a
échappé, parce qu’il n’était pas sur le chemin de ces tentations;
qu’il considère ce qui souvent, sinon toujours, pèse plus que
tout le reste, combien il doit de la bonne opinion du monde, à ce
que le monde ne le connaît pas tout entier; je dis que celui qui
réfléchirait à tout cela, regarderait les faiblesses, que dis-je!
les fautes et les crimes de tous les hommes qui l’entourent, avec
l’oeil d’un frère[125].
[Note 125: Common place Book, March 1784.]
Voilà bien des défaillances excusées ou du moins atténuées. Il y a loin de ce plaidoyer à la condamnation de tout à l’heure. Comme les erreurs personnelles se rapetissent quand on les considère de cette façon générale! C’est peut-être le vrai point de vue des choses. Mais le coeur qui invoque ces théories est en train de se réconcilier avec ses fautes; il est en quête d’intermédiaires entre elles et lui; il cherche, avec ces hôtesses importunes et odieuses qu’il avait d’abord chassées dans la première colère de son remords, un modus vivendi, un prétexte à les accueillir; dont il n’est qu’à moitié la dupe. C’est une transaction où l’on perd toujours, et où l’on va sans cesse perdant. On saisit le moment où Burns y accéda, et l’on suit cette espèce d’acclimatement d’un coeur dans sa faute. Dans quelque temps, après avoir trouvé des excuses à ses erreurs, il en tirera vanité.
*
Cependant William Burnes approchait de sa fin. Sa constitution affaiblie par les privations, usée par le travail, minée par les inquiétudes, était à bout de résistance. La phtisie y avait pénétré. De derniers chagrins l’achevaient. Il est possible qu’il soit mort sans avoir connaissance de la faute que son fils avait commise sous son toit, et que ce calice lui ait été épargné. Avec sa rigidité religieuse, c’eût été vraiment pour lui la suprême amertume. Mais, depuis longtemps, les angoisses s’amoncelaient et s’assombrissaient de tous côtés. Il se débattait, avec des forces chaque jour plus faibles, contre des difficultés chaque jour plus lourdes, et il était facile de prévoir le moment où il serait écrasé. Il avait pris la ferme de Lochlea sur une convention orale, sans contrat écrit. Pendant quatre ans, les choses allèrent bien; mais, au bout de ce temps, un malentendu s’éleva entre lui et son propriétaire. Les discussions, les difficultés, les luttes commencèrent. Elles durèrent trois ans, amenant leurs irritations, leurs incertitudes, la fièvre consumante des procès. Elles se terminèrent par une décision qui ruinait complètement William Burnes, et le lançait, lui et sa famille, dans le dénûment, dans un gouffre de dettes[126]. C’en était trop. Cela acheva de le briser. De quelle tristesse il a fallu que cette période de leur vie fût remplie, pour que Burns ait pu écrire ces terribles paroles et savoir gré à la mort de lui avoir ravi son père. «Après avoir été ballotté et entraîné pendant trois ans dans le gouffre des procès, mon père fut sauvé de la prison par une phthisie qui, après deux années de promesses, entra avec bonté et l’emporta la où les impies cessent d’exciter des tumultes et où trouvent le repos ceux dont les forces sont usées[127].»
[Note 126: Gilbert Burns, Narrative, et Robert Burns,
Autobiographical Letter to Dr Moore.]
[Note 127: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
Bien qu’épuisé de souffrances et assailli de tourments, le père resta pareil à lui-même, calme, bon, un peu plus sombre, un peu plus silencieux peut-être, préoccupé jusqu’au bout de l’instruction de ses enfants. Les fils étaient maintenant des hommes; mais la seconde fille était encore toute jeune. Elle avait pour occupation de faire paître le bétail peu nombreux de la ferme. Il allait la rejoindre et s’asseyant près d’elle, car il était épuisé par la moindre marche, il lui disait les noms des herbes et des fleurs sauvages qui poussaient alentour[128]. À travers les souvenirs attendris de ses enfants, on a la vision mélancolique de cet homme, portant l’air morne et absorbé des paysans moribonds qu’on voit parfois dans les champs, les yeux fixés sur le sol que le seul attrait et la joie puissante de leur vie a été de remuer. Quand leurs bras amaigris les trahissent, ils sont envahis d’un profond chagrin. Leurs dernières sorties, pleines de longues et taciturnes contemplations, ont une tristesse indicible. À ce lent et douloureux détachement de la terre, où les campagnards tiennent par les racines de tout leur être, s’ajoutait pour William Burnes l’angoisse du lendemain pour les siens. Dans quelles affres cette âme puissante à souffrir et stoïque dut se consumer durant ces derniers mois! Heureusement, ce noble paysan avait pour appui une foi solide et la confiance qu’elle donne. Quand ses yeux étaient trop lassés des misères sombres et troublées d’ici-bas, il savait où les lever plus haut, pour les reposer dans une espérance sereine et lumineuse; il savait où sont les rayons qui sèchent les larmes et les attentes qui guérissent des déceptions. La foi religieuse, austère et inébranlable, était le refuge et le roc sur cette mer de troubles qu’avait été sa vie. Dans l’impression poignante et un peu révoltée que causent tant de malheurs immérités, on éprouve une sorte de soulagement à songer que les tristesses suprêmes de cet homme de bien ne furent pas délaissées de toute consolation, et qu’il portait en lui un rêve où pouvaient se réconcilier la pureté et l’affliction de sa vie.
[Note 128: R. Chambers, tome I, p. 80.]
Dès le commencement de 1783, il vit que la mort n’était plus loin. Il s’y prépara courageusement avec une sorte de calme méthodique. Quoique affaibli, il envoya lui-même ses adieux à ses plus proches parents et chargea ses fils de les transmettre pour lui à ceux qui étaient plus éloignés. Cette brave et touchante façon de se mettre en règle avec sa famille et de se tenir prêt, apparaît bien dans une lettre que Robert écrivait à son cousin James Burness, de Montrose, le fils de ce frère que William avait embrassé sur la colline quand ils s’étaient séparés au sortir de la maison paternelle. Elle est datée du 21 juin 1783.
«Mon père a reçu votre honorée du 10 courant, et comme il est
depuis plusieurs mois en très pauvre santé et que, selon sa
propre expression—et à la vérité, selon l’opinion de tous—il
est mourant, il a, avec beaucoup de difficulté, écrit quelques
lignes d’adieu à chacun de ses beaux-frères. C’est pour cette
triste raison que je tiens aujourd’hui la plume pour lui, afin de
vous remercier de votre bonne lettre et vous assurer que ce ne
sera pas ma faute si la correspondance de mon père dans le Nord
meurt avec lui.»
Et elle se termine par ces mélancoliques paroles:
«Mon père vous envoie, probablement pour la dernière fois en ce
monde, ses souhaits les plus ardents pour votre réussite et votre
bonheur[129].»
[Note 129: To James Burness, June 21, 1783.]
Il pensait dès lors mourir bientôt. Cependant il vit l’automne et une dernière fois les moissons rentrer; il passa l’hiver; il alla jusqu’au moment où les blés commencent à montrer leur verdure.
Le jour qui fut son dernier, il était seul dans sa chambre avec sa plus jeune fille en qui vécut le souvenir de la scène, et Robert. La pauvre petite pleurait. Il essaya de parler et ne put que trouver quelques mots de consolation, tels qu’on en dit aux enfants. Ils étaient faibles et comme murmurés avec peine. Il lui conseilla dans un soupir déjà lointain de «marcher dans la voie de la vertu et d’éviter le vice». Après un instant silencieux, il dit qu’il y avait quelqu’un dans la famille sur la conduite future de qui il avait des craintes. Il répéta ces paroles, comme si c’eût été là pour lui une préoccupation suprême. Robert s’approcha du lit et lui demanda: «Mon père, est-ce moi que vous voulez dire?» Le vieillard répondit que c’était lui. Robert se tourna vers la fenêtre, les joues couvertes de larmes et la poitrine tremblante de sanglots qu’il étouffait. Peut-être, avec l’attention vigilante, furtive et si aiguë des malades, son père avait-il saisi quelque indice, deviné quelque chose. Ces paroles se sont plus d’une fois représentées à l’esprit de Burns, avec amertume[130]. William Burnes expira le même jour, le 13 février 1784, dans sa soixante-troisième année. Sa vie avait été dure et inclémente comme un jour d’hiver. Il avait eu pour lot de connaître le labeur sans sa récompense et l’effort sans l’espoir du repos. Il avait tout accepté sans plainte, sans même un murmure. Il avait vécu noblement. Après tant de traverses et si peu de joie, il atteignit le calme.
[Note 130: R. Chambers, tom. I, p. 80.]
On ne voulut pas qu’il dormît dans un cimetière étranger, mais dans le cimetière familier d’Alloway, près du petit cottage d’argile. Les funérailles furent faites selon une vieille coutume. Le cercueil fut suspendu entre deux chevaux qui marchaient l’un derrière l’autre. Les parents et les voisins suivaient à cheval[130]. Il fut couché à l’ombre des murs de l’église, sous le son des cloches qu’il avait connues. Sur l’humble pierre qui recouvrait sa tombe, Robert fit graver quelques vers:
Oh! vous dont la joue se mouille d’une larme,
Approchez-vous avec un pieux respect,
Ici reposent les restes chers d’un époux aimant,
D’un père tendre, d’un ami généreux,
Le coeur charitable qui ressentait toute souffrance humaine,
Le coeur indomptable qui ne craignait aucun orgueil humain,
L’ami de l’homme, du vice seul l’ennemi;
«Car même ses faiblesses penchaient du côté de la vertu[131].»
[Note 131: Epitaph on my ever honoured Father. Le dernier
vers est une citation de Goldsmith.]
Ils ne disent rien au delà de la vérité. Dans ce petit cimetière, autour de sa tombe, le gazon est usé; les pas de ceux qui viennent la visiter ont fait un sentier où l’herbe ne croîtra plus. Il a l’immortalité qui, au coeur des parents, est peut-être la plus douce de toutes, celle qui vient d’un enfant. Il en fut digne parce qu’il fut lui-même admirable. C’est pour des hommes tels que lui qu’a été écrite la belle Élégie de Gray. Il fut, du moins par la noblesse morale, un de ces grands coeurs ignorés qui dorment dans les cimetières de village.
*
Lorsque les fils revinrent de l’enterrement du père, ils trouvèrent la ruine dans la maison. «Quand mon père mourut, tout son avoir s’en alla aux rapaces limiers d’enfer qui grognent dans le chenil de la justice[132].» Il ne restait plus rien absolument. C’est seulement en se portant créanciers de leur père pour les arrérages des gages dus sur leur travail, que les deux fils et les deux filles aînées arrachèrent aux gens de loi de quoi pouvoir aller travailler ailleurs[133]. Mais avant de quitter la maison où William Burnes avait rendu le dernier soupir, Robert écrivit à son cousin une lettre par laquelle on aime à terminer les rapports de ce père et de ce fils.
[Note 132: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
[Note 133: R. Chambers. Tom. I, p. 82.]
Le 13 de ce mois j’ai perdu le meilleur des pères. Quoique
assurément nous fussions depuis longtemps avertis du coup qui
nous menaçait, néanmoins les sentiments de la nature réclament
leur part, et je ne puis me rappeler la chère affection et les
leçons paternelles du meilleur des amis et du plus capable des
maîtres sans ressentir ce que, peut-être, les dictées plus calmes
de la raison condamneraient en partie.
J’espère que les parents de mon père, dans votre pays, ne
laisseront pas leurs rapports avec nous s’éteindre en même temps
que lui. Pour ma part, c’est toujours avec plaisir, avec orgueil,
que je reconnaîtrai ma parenté avec ceux qui étaient unis, par
les liens du sang et de l’amitié, à un homme dont j’honorerai et
révérerai toujours le souvenir[134].
[Note 134: To James Burness. February 17, 1784.]
Ce sont des paroles dignes de celui à qui elles étaient consacrées. Elles expriment bien l’amitié respectueuse qui unissait les fils au père; on y sent bien aussi ce beau rôle d’instituteur, d’éducateur que William Burnes avait, avec tant de clairvoyance, de persévérance et de sagesse, rempli envers ses enfants, depuis les promenades qu’il faisait avec ses deux jeunes garçons dans les champs de Mont-Oliphant, jusqu’aux dernières leçons que, mourant, il donnait encore à sa dernière fillette.
En prévision d’un dénouement inévitable, les deux fils avaient loué par avance une petite ferme située à quelques milles de Lochlea, près de Mauchline[135]. À la Pentecôte de 1784, toute la famille y émigra: Robert et Gilbert, la vieille mère, les trois filles et un jeune garçon de dix-sept ans. Robert venait d’entrer dans sa vingt-sixième année.
[Note 135: Gilbert Burns. Narrative.]
CHAPITRE III.
MOSSGIEL, MAUCHLINE.
MARS 1784 — NOVEMBRE 1786.
Mossgiel! Ce nom, dans sa sonorité claire, chante aux oreilles écossaises comme quelque chose de radieux et de glorieux. C’est là qu’a éclaté une des plus étonnantes floraisons de poésie dont un peuple puisse s’enorgueillir. C’est là que Burns a vécu dans un tourbillon de passion et de gaîté, dans des péripéties de désespoir et d’ivresse, telles qu’il a été donné à peu d’hommes d’en connaître d’égales, et peut-être à aucun de les connaître en un temps si court.
Le site est à souhait pour y installer le logis d’un poète. Quand on y arrive au sortir du fond de Lochlea, il semble qu’on monte vers la lumière. La ferme est sur un plateau qui domine toute la contrée. Derrière, la vue s’étend sur les moors de Galston, au fond desquels se déchire la fente pourprée du matin. Devant, le paysage est immense et admirable. Le regard s’étend sur une pente où des vallées fuyantes et indéfiniment prolongées se perdent entre des ondulations décroissantes, qui les emmènent mourir dans des brumes lointaines. Ce vaste pays est semé de collines, de bois, de champs, de haies et de fermes blanches qui vont diminuant jusqu’à n’être plus que des points. Tout à l’extrémité, par une échappée, on voit la plaine au bord de la mer, puis la mer comme une lame de fer ou d’argent ou d’or et, encore au delà, les montagnes d’Arran perdues dans les nuées. Ce n’est plus le paysage du mont Oliphant solidement renfermé dans un cadre âprement découpé. C’est un paysage d’immense envergure, flottant, aérien, très sensible aux impressions du ciel et continuellement soumis à ses métamorphoses. Rien ne peut rendre la magnificence et la variété des effets qui se déploient et se nuancent devant cette petite porte de ferme, surtout quand des soleils couchants, qui auraient transporté Wordsworth, y épandent leurs couleurs. Lorsque la mélancolie s’empare de ces étendues, ce qui arrive fréquemment, et qu’on est au centre de cet immense cercle de ciel attristé, il semble qu’on tienne à peine plus de place que le nid de souris blotti dans un sillon ou qu’une pâquerette. Et les comparaisons se suggèrent d’elles-mêmes, entre ces pauvres choses et la vie humaine, également chétive et aussi perdue. C’est là qu’il faut lire, pour les comprendre tout à fait, les dernières strophes des pièces à la Pâquerette et à la Souris. En revanche, lorsqu’on descend du plateau vers les lits de l’Ayr ou du Cessnock, on voit que le pays abonde en détails, en coins retirés et intimes qui se retrouvent dans les poésies amoureuses de Burns.
Pour le va-et-vient de la vie humaine, on est loin de l’isolement de Lochlea et de la pauvreté de Tarbolton. Mossgiel est situé à un mille de Mauchline, au bord de la route qui conduit à Kilmarnock. Celle-ci était, dès ce temps, la ville industrielle de la région; on y fabriquait déjà des lainages et des tapis; elle possédait une imprimerie; on y venait de tous côtés[136]. Mauchline, d’autre part, était une jolie bourgade rurale, très vivante autour de sa vieille église à l’aspect de grange. C’était un centre d’activité agricole, un lieu de foires et de réunions religieuses; il s’y tenait un important marché de bestiaux; on y faisait commerce avec la campagne. Ces transactions y avaient fixé un certain nombre de personnes de position et d’éducation supérieures, comme Gavin Hamilton le notaire, et le Dr Mackenzie, le médecin de William Burnes, qui devinrent les amis et les patrons de Burns. Il y avait là du mouvement, des types variés et peut-être plus dans le champ d’observation de Burns que ceux qu’il aurait trouvés à Ayr, par exemple, ville de bourgeois riches et de petite noblesse. Les éléments ne manquaient pas pour cette étude de l’homme à laquelle, depuis quelque temps, il se donnait de propos délibéré[137].
[Note 136: Archibald Mac Kay. History of Kilmarnock,
chapter X.—Voir aussi Rambles round Kilmarnock, par A. R.
Adamson, chap I.]
[Note 137: Sur Mauchline, voir R. Chambers, tom. I, p.
170.—_Robert Burns at Mossgiel_ by William Jolly, chapters
IV, V, VI—Rambles through the Land of Burns, by A. R.
Adamson, chap. XV.]
C’est là que Burns a vécu la période la plus importante de sa vie, la plus dramatique et la plus féconde. Elle fut courte cependant. Bien que la plupart des biographies lui attribuent quatre années, elle n’a duré en réalité que deux ans et quelques mois. Mais ces deux années et demie, qui vont de Mars 1784 à Novembre 1786, sont certainement parmi les plus extraordinaires qui aient jamais été vécues par un homme. Il y a eu rarement, entassé en un temps si étroit, tant d’orages de colère et de passion, tant de vaillance, tant de gaîté, tant de travail, tant de fautes, de folies, de déceptions, et de désespoir. Qu’on ajoute à ce tumulte du coeur et des circonstances une production littéraire, soudaine, éclatante, d’une fougue et d’une variété sans rivales. Et au moment même où tant d’espoir et de génie semblaient écrasés par tant d’erreurs et d’infortunes, passe un coup de vent qui balaye toutes les menaces et laisse resplendir une gloire imprévue et merveilleuse. Les matelots, qu’un ouragan entraîne loin du pauvre havre, plonge dans les abîmes, flagelle aux flancs et aux faîtes des flots, et jette soudain sur une côte enchantée, connaissent seuls d’aussi extrêmes aventures et des péripéties aussi rapprochées.
*
Mais il convient d’abord de retracer le fond d’existence sur lequel ces événements se sont passés. La ferme était une petite construction un peu plus confortable que celles que la famille Burns avait habitées jusqu’alors. Elle était sur le modèle des maisons écossaises, comprenant en bas les deux pièces ordinaires que les écossais appellent but et ben, c’est-à-dire la pièce du devant et la pièce intérieure. Au-dessus, se trouvait une manière d’étage, auquel on arrivait par une échelle de meunier et une trappe, et dont une partie était employée comme grenier, tandis que l’autre formait un galetas où couchaient les deux frères, sur un même lit. Une fenêtre de quatre vitres étroites éclairait cette chambrette; tout le mobilier consistait en une petite table de bois blanc placée sous la fenêtre, dans le tiroir de laquelle Burns rangeait ses papiers et ses poèmes[138]. La ferme était en commun, car tout le monde avait fourni ses économies pour la garnir. «Chaque membre de la famille, dit Gilbert, recevait les gages ordinaires pour le travail qu’il donnait sur la ferme. Les gages de mon frère et les miens étaient de 7 livres (175 frs.) par an, pour chacun. Pendant tout le temps que l’entreprise de la famille dura, c’est-à-dire quatre années, aussi bien que pendant la période précédente à Lochlea, ses dépenses n’excédèrent jamais son maigre revenu[139].» Tous travaillaient. Il n’y avait d’étrangers que trois gamins qui faisaient les commissions, lesquelles consistaient surtout à porter les lettres de Robert, ou qui aidaient aux diverses besognes. La ferme n’était pas très richement montée, ni en bétail ni en instruments. Avec bonne humeur Burns en a laissé l’inventaire complet. Il a quatre chevaux qui sont l’attelage de sa charrue: un bon vieux bidet, une jument rapide, mais à laquelle (Dieu lui pardonne ce péché avec les autres!) il a donné les éparvins un jour qu’il allait faire sa cour, une troisième bonne bête, et la quatrième, un maudit cheval des hautes terres têtu, farouche et fou; avec cela un beau poulain:
[Note 138: Chambers, tom. I, p. 145,—William Jolly, chap.
II.—Adamson, chap. XIV.]
[Note 139: Gilbert Burns. Narrative.]
De plus, un poulain, le roi des poulains
Qui ont jamais couru devant une queue;
S’il vit assez pour devenir une bête,
Il me rapportera quinze livres pour le moins.
De voitures, je n’en ai que peu:
Trois chariots dont deux ne sont guère neufs,
Une vieille brouette, plutôt pour montre;
Elle a une jambe et les deux bras brisés;
J’ai fait un tisonnier avec la barre de fer,
Et ma vieille mère a brûlé la roue.
Comme hommes, j’ai trois garnements de garçons,
Des démons pour le bruit et le vacarme;
L’un mène les chevaux, l’autre bat en grange,
Et le petit Davock garde les vaches à la pâture[140].
[Note 140: The Inventory.]
Le père étant mort, Robert était devenu le chef de la famille. Il s’acquittait de ce devoir avec courage, avec bonté et une familiarité qui n’empêchait pas le respect. C’était lui qui disait à haute voix la prière du soir[141]. Il s’occupait, d’une façon presque touchante, des jeunes gars qui étaient à son service et les interrogeait sur leur catéchisme. Ce devaient être parfois de singulières séances. Mais il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’il ait été un instituteur extraordinaire, et que ses leçons aient eu plus de clarté et d’éloquence que tous les sermons à dix lieues alentour. Il semble qu’il réussît assez bien avec ses élèves:
[Note 141: Chambers, tom. I, p. 160.]
Je les gouverne, comme je le dois, avec mesure,
Et souvent je les secoue de fond en comble;
Et sans faute, le dimanche soir, comme il sied,
Je les retourne dru sur le catéchisme;
Si bien, ma foi! que le petiot Davock est devenu si fort,
Bien qu’à peine plus haut que votre jambe,
Qu’il vous dévidera la Grâce Efficace
Aussi vitement que quiconque dans la maison[142].
[Note 142: The Inventory.]
À défaut d’autres exemples il donnait celui du travail. C’était toujours le laboureur infatigable, le rude manieur de fléau, abattant la besogne de quatre hommes et allégeant de sa gaîté le labeur commun. Il s’était mis à l’oeuvre avec les meilleures intentions du monde. «J’entrai dans cette ferme avec une ferme résolution: allons, mettons-nous-y, je veux être raisonnable. Je lus des livres de fermage, je calculai les moissons, je suivis les marchés—bref, en dépit du démon et du monde et de la chair, je crois que je serais devenu un homme sage, n’était que la première année, par suite de l’achat de mauvaises semences, la seconde, par suite d’une moisson tardive, nous perdîmes la moitié de nos récoltes. Cela renversa toute ma sagesse et je m’en retournai comme le chien à son vomissement, comme la truie qui a été lavée à son vautrement dans la boue[143].» Il semble avoir inspiré aux siens un mélange d’affection, d’admiration et de blâme tendre, un de ces blâmes qu’on ne s’avoue pas, tant les fautes qu’il condamne semblent, à ceux qui en souffrent, faire partie de la supériorité de celui qui les commet. On l’excusait parce que c’était lui et qu’il n’était pas comme les autres. Si Gilbert en avait fait la moitié, il aurait vite vu la différence. On passait tout à Robert. C’était donc, en résumé, une vie de fermier qui n’était pas sans dignité, mais qui déroulait, à travers les saisons, ses labeurs et ses fatigues: le labour, les semailles, le hersage, la moisson, le battage dans la grange. Elle avait aussi ses fêtes, les rentrées de récolte en été, et en hiver les veillées qu’il devait chanter dans sa fameuse pièce de la Toussaint.
[Note 143: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
À ces occupations s’ajoutaient des visites fréquentes à Mauchline, car il était toujours le sel et le pétillement de toutes les réunions; des causeries avec des hommes comme Gavin Hamilton ou le Dr Mackenzie; des descentes à Tarbolton où était la loge maçonnique à laquelle il continuait d’appartenir. Tout cela n’allait pas sans séances prolongées au cabaret, surtout les soirs de Tarbolton. La franc-maçonnerie, même du rite écossais, aimait alors le choc des verres. Gilbert dit que l’initiation de Robert avait été son introduction à la vie de joyeux compagnon[144]. Il ajoute néanmoins que, pendant tout le séjour à Lochlea et presque jusqu’à la fin du séjour à Mauchline, il ne vit jamais son frère pris de boisson. «Malgré ces circonstances et l’éloge qu’il a fait du breuvage écossais,—lequel semble avoir trompé ses historiens—je ne me rappelle pas pendant ces sept années, ni jusqu’à la fin de la période où il commença à devenir auteur, quand sa célébrité grandissante le jeta en de fréquentes sociétés, l’avoir jamais vu en état d’ivresse; il n’était nullement adonné à la boisson[144].» Cette attestation fraternelle est, sans doute, vraie en gros; mais il y a grand espace entre une habitude d’ivrognerie et des excès passagers. Il est difficile, quand on connaît les moeurs des paysans écossais de ce temps, de ne pas admettre que Burns y était entraîné. Si cela ne lui est pas arrivé, ses pièces sur le whiskey seraient une exception unique dans son oeuvre et les seules qui n’auraient pas pour support quelque réalité dans sa vie.
[Note 144: Gilbert Burns. Narrative.]
C’est donc sur cette routine que se sont superposés les événements qui ont marqué le séjour de Burns à Mauchline. Quoiqu’ils s’offrent comme un tout lumineux et orageux à la fois, où les tristesses et les clartés se mêlant éclatent les unes dans les autres, étrange jeu de toutes les humeurs de la destinée, il faut cependant en dégager les divers éléments sans oublier qu’ils agissent simultanément les uns sur les autres. Il sont au nombre de trois: sa lutte contre le clergé local, le développement de sa vocation et de sa production littéraire et une série de drames d’amour dont les conséquences pèseront sur toute sa vie.
I.
LA LUTTE CONTRE LE CLERGÉ.
Pour bien comprendre les causes et les circonstances de la révolte de Burns contre le clergé, il faut se rendre compte de la façon dont la religion était arrivée à s’emparer de toute la vie écossaise, il faut se représenter le contrôle intolérable et l’espèce d’inquisition que le pouvoir ecclésiastique avait fini par exercer sur tous les actes même les plus privés; il faut sentir de quel poids cette organisation pouvait peser sur l’existence quotidienne et comment il se faisait que rien ne lui échappait.
En Angleterre, la Réforme s’était faite par la royauté; elle avait conservé l’autorité des évêques et une hiérarchie qui rattachait le clergé au trône. Mais en Écosse, où la nature du pays rendait l’aristocratie presque indépendante et où la violence de l’histoire avait empêché le développement des villes et la formation d’une bourgeoisie qui pût lui faire contrepoids[145], la royauté n’avait trouvé d’appui contre les nobles que sur le clergé[146]. Quand celui-ci fut attaqué, elle le défendit, et la Réformation se fit contre elle et lui, par l’union des grands et du peuple[147]. Dès le début de la nouvelle église naissante, l’influence de Knox qui, pendant ses visites et son séjour à Genève, s’était pénétré des principes de Calvin, avait contribué à lui donner une forme plus démocratique, comme il apparaît d’après le premier Livre de Discipline de 1560[148]. Ce règlement remettait l’élection des Ministres au peuple, après un examen public, fait par les Ministres et les Anciens, sur les points de controverse entre les Protestants et les Catholiques[149]. Un peu plus tard, la querelle qui survint, à propos des anciens biens ecclésiastiques, entre les nobles qui avaient tout accaparé et le clergé protestant qui en réclamait une partie, sépara le clergé de la noblesse, et le rejeta davantage du côté du peuple[150]. Par ces ruptures, toute la hiérarchie périt successivement, et les liens qui pouvaient rattacher l’organisation religieuse au gouvernement furent brisés. Le clergé fut de plus en plus poussé vers le peuple[151]. Sa pauvreté même contribua à l’y unir plus étroitement. Il devint plus indépendant du pouvoir civil et plus démocratique, jusqu’au point où l’organisation religieuse fut tout à fait en dehors de l’organisation politique, et où tout ce qui pouvait rattacher l’Église à l’État fut aboli. La paroisse devint le seul organisme religieux et un organisme absolument libre. Toutes les paroisses furent égales entre elles; elles n’eurent au-dessus d’elles que des assemblées représentatives émanées d’elles, comme les Presbytères qui étaient une sorte de conseil des paroisses, les Synodes qui étaient formés par la réunion des Presbytères, et enfin l’Assemblée Générale qui se réunissait tous les ans à Édimbourg, véritable parlement ecclésiastique et une des forces du pays[152].
[Note 145: Robertson. History of Scotland, Book I, au
commencement.]
[Note 146: Robertson. History of Scotland, Book I. Voir le
commencement du règne de Jacques V.—Hill Burton. _History
of Scotland_, tom. III, chapitre XXXVIII; _Power of the
Clergy_.—Buckle. History of Civilisation in England, tom.
III, chap. II; les cinquante premières pages.—Merle
d’Aubigné. Histoire de la Réformation en Europe, etc.
Écosse, chapitre I: _Lutte entre la Royauté et la
Noblesse._—Mackintosh. _History of Civilisation in
Scotland_, chap. XIII, sect. II. pag. 60-65.—Mignet. _Marie
Stuart_, tom. I, p. 14 et 15 et 66-67.]
[Note 147: Buckle, tome III, chap. II, p. 58-68.—Hill
Burton, tom. III, chap. XXXVIII, _The Lords of the
Congregation_.—Robertson, Book III. Année 1560.]
[Note 148: Robertson. Book III, année 1560. Bien que
l’histoire de Robertson soit sans doute moins nourrie de
documents que des histoires plus récentes, la vigueur et la
portée philosophique de ce remarquable esprit lui
fournissent parfois des résumés ou des explications de faits
clairs et pénétrants.—Mac Crie. Life of John Knox. Period
V, commencement.]
[Note 149: Tytler. History of Scotland, vol. III, p.
131.—Mackintosh. History of Civilization in Scotland,
chap. XV, vol. II, p. 137.]
[Note 150: Voir sur cette importante rupture, Robertson, p.
64, 68 et 75-76. Robertson, qui fut longtemps Modérateur de
l’Assemblée Générale, possédait ces questions comme
historien et comme ecclésiastique.—Hill Burton. History,
vol. III, chap. XLI, pp. 36 et suiv. _Disposal of
Ecclesiastical Revenues_.]
[Note 151: Buckle. History of Civilisation in England,
vol. III, chap. II, p. 99.]
[Note 152: On trouve un exposé clair de cette organisation
ecclésiastique de l’Écosse, avec le nombre des paroisses,
presbytères, synodes, etc. au XVIIIe siècle, dans la _Magnæ
Britanniæ notitia or Present State of Great Britain_ by John
Chamberlayne. L’édition que nous avons est de MDCCLV, vers
la date de la naissance de Burns.]
Les austères origines calvinistes, l’aspect du pays, la dureté des longues persécutions entreprises pour rétablir l’épiscopat, conspirèrent pour donner à la nouvelle religion un esprit de tristesse. De cette disposition, sortirent un culte morose, une morale implacable et une discipline inflexible, au-dessus des forces humaines.
Les églises étaient laides, nues, froides, plus semblables à des granges qu’à des temples[153]. Toute image en était proscrite comme sentant la superstition. Tout embellissement du culte était interdit[154]; tel était le préjugé sur ce point que, même de notre temps, un ministre d’Édimbourg, ayant introduit dans son église un harmonium, cela fut considéré comme une innovation dangereuse que l’Assemblée Générale songea à réprimer[155]. Entre ces murs dégarnis, se déroulaient d’interminables services, monotones, dépouillés de tout ce qui fait la pompe et la poésie de la Religion, consistant en psalmodies, en lectures, en prières improvisées et en sermons démesurés[156]. Ces services s’éternisaient pendant des journées entières, et, dans la contrée de l’ouest, occupaient les dimanches de l’aube au crépuscule[157]. Les sermons ordinaires duraient deux heures; quelques-uns, trois, quatre ou cinq; dans les grandes circonstances, plusieurs ministres étaient présents afin de se relayer au fur et à mesure que l’un d’eux était épuisé[158]. Les sermons étaient exclusivement doctrinaux; ils évitaient toute tendance morale et pratique; ils portaient constamment sur les mêmes points: la chute de l’homme dans Adam, son salut par le Christ, la purification par la foi, la Nouvelle-Alliance; ils retombaient sans cesse dans les mêmes divisions, pleins d’interminables et fastidieuses répétitions[159]. Le fanatisme des traditions, l’habitude de prêcher en plein air, la lourdeur des auditeurs avaient amené un style d’éloquence véhément, bruyant, plein de fureur et de gestes, tumultueux, une nuée d’éclairs et de tonnerre d’où le prédicateur descendait la voix brisée et le visage couvert de sueur[160].
[Note 153: Scotland Social and Domestic, by Rev. Charles
Rogers. Introduction, p. 19.]
[Note 154: Voir d’amusantes anecdotes et remarques à ce
sujet dans les _Reminiscences of Scottish Life and
Character_, by Dean Ramsay, chap. II, p. 11 et suiv.]
[Note 155: Voir, au sujet de cette question de l’orgue dans
les églises: Scotland Social and Domestic, by Rev. Charles
Rogers. Introduction, p. 28.]
[Note 156: Id., p. 24.]
[Note 157: Chambers. Domestic Annals of Scotland, vol.
III, p. 271.—Voir Ch. Rogers, Scotland, etc., p. 24.]
[Note 158: Buckle. History of Civilization in England,
vol. III, p. 203 et suivantes.]
[Note 159: Dean Ramsay. Reminiscences, p. 29.]
[Note 160: Buckle. Id., pag. 289.—Voir aussi dans Dean
Ramsay, p. 207, l’anecdote des deux sacristains qui
discutent les mérites de leurs ministres; et page 208.]
De ces harangues furibondes tombait une doctrine de terreur et de tremblement. Pas un mot de pardon, de miséricorde ou d’espérance; rien que des avertissements et des prophéties de souffrances éternelles[161]. C’était l’esprit sauvage et dur de l’Ancien Testament; ce qu’il y a d’indulgence et de tendresse dans le Nouveau leur restait inconnu. Le divin sourire du Christ n’éclairait pas ces sombres esprits; ils n’auraient pas compris ces mots charmants, par lesquels le désigne le plus hébraïque pourtant de nos orateurs, lorsqu’il l’appelle: «Cet enchanteur céleste[162].» Dean Stanley a bien marqué le caractère judaïque de cette théologie: «L’immense prépondérance de l’enseignement de l’Ancien Testament et de quelques-unes des moins importantes parties de l’Ancien Testament sur l’enseignement du Nouveau et de la partie la plus essentielle du Nouveau, devait nécessairement mutiler, rétrécir et aigrir l’enseignement religieux du pays[163].» Celui-ci n’avait pris du nouveau Testament que l’idée de l’Enfer, et appliquant à des châtiments sans fin, la rigueur que l’ancien Testament appliquait à des châtiments corporels, ils avaient fait sortir de ce mélange une religion qui rendait éternelles les férocités de la Bible.
[Note 161: Buckle. Id., tom. III, p. 238.—Voir aussi les
exemples qu’il donne dans les notes.]
[Note 162: Bossuet.]
[Note 163: Dean Stanley. _Lectures on the History of the
Church of Scotland._ Lecture II, p. 83.]
Un dieu terrible planait sur cette religion sinistre, juge de colère et de vengeance, un Jéhovah irrité et inexorable, dont la main était toujours levée sur le genre humain. C’est de lui que venaient les inondations, les tremblements de terre, les pestilences et les famines, lui qui envoyait les vents avec l’ordre de détruire, qui balayait la terre du déchaînement de son courroux. C’était le Dieu des puritains, mais plus sombre encore. Les catastrophes de la nature étaient les signes de son déplaisir. Par lui, le monde était sans cesse menacé de destruction; les feux d’en bas, les météores d’en haut allumaient dans le ciel des signaux d’alarmes; les étais et les piliers de notre planète semblaient craquer; les éléments troublés proclamaient la ruine universelle et le moment présent n’était qu’un répit[164]. S’il apparaissait tel dans les vers du tendre et délicat Cowper, on devine quel aspect il devait prendre dans les déclamations d’hommes incultes, grossiers et durs.
[Note 164: Cowper. The Task. Book II, vers 150 et
suivants.]
En même temps qu’ils se faisaient du Tout-Puissant une idée si terrible, ils représentaient l’Ennemi occupé sans cesse au milieu d’eux à son oeuvre de perdition. Ses stratagèmes étaient infinis, car, depuis cinq mille ans qu’il s’étudiait à perdre l’homme, il était presque irrésistible. Il rôdait toujours autour de ses victimes. Et ce n’était pas sous la forme toute morale du péché; c’était un être réel, présent, qu’on pouvait rencontrer chaque jour et surtout chaque nuit «quand les vieux châteaux ruinés et gris font des signes de tête à la lune[165].» Il n’y avait pas de village où quelqu’un ne l’eût vu, sous une des mille figures qu’il prenait. On vivait en un péril constant, au milieu de la trame de ruses que lui et ses méchants esprits ourdissaient, tendaient partout. De quelque côté qu’on se tournât, c’étaient des menaces et des dangers. Les âmes semblaient des oiseaux éperdus entre des cieux de fer d’où un Dieu implacable lançait ses jugements et des gouffres de feu où le Démon leur préparait d’éternelles tortures. Et quel enfer! C’était un des triomphes des prédicants que de le représenter de façon à faire dresser les cheveux. Les supplices les plus atroces qui puissent déchirer et tordre le corps et l’âme de l’homme, les raffinements de souffrances, étaient énumérés et décrits avec complaisance. Dans une atmosphère de cris et de hurlements, les damnés étaient fouettés de scorpions, plongés dans de l’huile ou du plomb bouillants, suspendus à des crocs par la langue[166]. Des scènes plus affreuses complétaient celles-là. Les enfants, dans leurs supplices, accablaient leurs parents de reproches et de malédictions[167]. Ce qui s’est dépensé de poésie et d’éloquence sombre, dans ces tableaux d’une imagination horrible et parfois grandiose, est incroyable. On ferait avec les extraits des prédications écossaises un poème de tortures auprès duquel celui de Dante perdrait sa terreur. Et quelle chance d’échapper à ces horreurs? Les élus étaient si peu nombreux que chacun pouvait se considérer comme un damné. C’était dans toute sa rigueur le puritanisme, la doctrine effrayante qui mena Bunyan à l’illuminisme et Cowper à la démence.
[Note 165: Address to the Deil.]
[Note 166: Buckle, tome III, p. 240.]
[Note 167: Id., p. 242.—Lire pour avoir la collection de
ces horreurs, dans l’ouvrage fameux de Th. Boston, _Human
Nature in its Fourfold State_, le dernier chapitre, Hell.
C’est un cauchemar. Ce fut un des livres les plus populaires
en Écosse au XVIIIe siècle.]
*
Chose redoutable! cette doctrine ne se contentait pas de régner sur les âmes; elle avait ici, à son service, une organisation pratique qui s’étendait sur tout ce pays et pénétrait dans ses moindres recoins. Un gouvernement théocratique, qui avait mis la main sur une partie des attributions du pouvoir civil, avait subjugué tout le pays et le terrassait. C’est ce qui constitue la forme religieuse si curieuse du Presbytérianisme, qui n’a eu son complet développement qu’en Écosse, où il n’a pas trouvé la limite des autres sectes, ni l’obstacle du pouvoir civil. Il était seul maître du pays.
Le clergé s’était arrogé le droit de juger et de punir certaines fautes. Chaque paroisse était gouvernée par un tribunal ecclésiastique. Ce tribunal, appelé Kirk session ou session ecclésiastique, était composé du ministre et de plusieurs elders ou anciens, généralement au nombre de trois. Le premier Livre de Discipline de 1561 avait voulu que ces anciens fussent nommés par la Congrégation et pour une année; mais celui de 1581 avait été moins libéral et, d’après la coutume devenue prévalente, ils étaient choisis par la Kirk session, qui se recrutait ainsi elle-même, et choisis à vie, sauf désunion, départ de la paroisse ou déposition[168]. Ils avaient un vote égal à celui du ministre et cette introduction de l’élément laïque dans toutes les assemblées ecclésiastiques est une des originalités et fut une des forces du Presbytérianisme. Ils devaient aider le ministre dans ses fonctions pastorales, l’assister dans les cérémonies comme la communion, le catéchisme, les visites, la distribution de l’argent aux pauvres. La Kirk session se réunissait une fois par semaine. Si elle ne s’était occupée que de l’administration de l’église, elle n’aurait été qu’une sorte de fabrique protestante. Mais c’était là la moindre partie de sa besogne. Elle pénétrait dans la vie privée, exerçait une sorte de police occulte sur toutes les actions, entrait dans les intérieurs et soumettait tout à un véritable despotisme.
[Note 168: Chambers’s Encyclopædia, au mot Elders.]
Les anciens se partageaient, par quartiers, la surveillance de la paroisse. Ils avaient des espions[169]. Les sages-femmes étaient tenues de venir déclarer les naissances illégitimes[170]. Dès que la session connaissait ou seulement soupçonnait une faute, elle citait l’inculpé devant elle. Il était interrogé, examiné, confronté avec des témoins[171]. S’il était reconnu coupable, il était «suspendu des privilèges de l’Église[172]», c’est-à-dire mis hors de la vie commune. Pour obtenir la levée de cet interdit, il devait paraître à l’église, se tenir debout ou assis sur une sorte de siège ou de pilori[173], souvent pieds nus, parfois la tête rasée[174], presque partout affublé d’un drap d’étoffe grossière, blanche et salie[175]. Dans cette situation honteuse, il recevait une réprimande sur sa conduite. Cet affront pouvait se prolonger des mois, il pouvait aller de trois dimanches à cinquante-deux[176]. Enfin le coupable devait faire une profession de contrition, de repentir et d’amendement[177]. Cet usage s’est continué dans quelques paroisses presque jusqu’au milieu de notre siècle[178]. Tout tombait sous la juridiction de ces terribles tribunaux: la médisance, les jurons, la non-observance du dimanche, les jeux de hasard, le mensonge, l’ivrognerie, la calomnie, les querelles de ménage, les injures, l’adultère, l’immoralité[179], tout jusqu’aux plus infimes détails de la vie «l’excès de mangeaille[180]», «les paroles vaines et les gestes inconvenants[181].»
[Note 169: Buckle, tome III, p. 208.—Ch. Rogers, _Scotland
Social and Domestic_, p. 347.]
[Note 170: Ch. Rogers, p. 367.]
[Note 171: Chamberlayne. Magnæ Britanniæ Notitia, Part II,
Book II, chap. III.]
[Note 172: Chambers’s Encyclopædia; Kirk-sessions.]
[Note 173: Ch. Rogers, Scotland etc., p. 28.]
[Note 174: _The Worship and Offices of the Church of
Scotland by_, G. W. Sprott, p. 222 et suivantes.]
[Note 175: Ch. Rogers, p. 38 et 358.]
[Note 176: G. W. Sprott, p. 222.]
[Note 177: Chamberlayne, Id.]
[Note 178: G. W. Sprott, p. 222.]
[Note 179: Voir dans Ch. Rogers ‘énumération des cas’, p.
355 à 370.]
[Note 180: Mackintosh, _History of Civilisation in
Scotland_, p. 141.]
[Note 181: Id., p. 310.]
Et nul moyen d’échapper à cette tyrannie. L’appel à la juridiction supérieure du Presbytère est difficile ou entraîne une procédure lente, presque uniformément dérisoire[182]. Si on disparaît, on est déclaré contumace «fugitif de la discipline de l’église[183];» on a son nom publié dans toutes les chaires de toutes les paroisses du Presbytère. Et où aller? On ne peut être admis dans une nouvelle paroisse qu’en produisant un certificat de vie de celle qu’on quitte. Si on est frappé de censure dans une paroisse étrangère, on est atteint dans la sienne, jusqu’à ce qu’on apporte un certificat d’absolution, de celle où on a été jugé. Une ramification de police ecclésiastique s’étend sur tout le pays et la condamnation de la moindre session vous attend et vous retrouve partout[184]. Si on résiste, on est excommunié et la vie devient impossible dans une société fanatique et terrifiée. Il faut se soumettre, ou bien on n’a de refuge que dans l’existence nomade des mendiants et des vagabonds. Il faut, devant toute la Congrégation, paraître en pénitent et recevoir la réprimande du ministre. Et dans quelle situation? En face de la chaire, dans le passage de l’église, se trouve un escabeau élevé qu’on appelle l’escabeau du repentir. C’est là qu’il faut s’asseoir, sous tous les regards, et endurer pendant des heures l’humiliation de ce pilori ecclésiastique. Quand ce sont de pauvres filles, elles essaient de cacher leur rougeur et leurs larmes sous leurs plaids. Mais les sessions sont impitoyables: «considérant que la plupart des femmes qui viennent à l’escabeau pour y faire leur contrition publique, s’y asseoient avec leurs plaids autour de leurs têtes, couvrant leurs visages, pendant tout le temps qu’elles sont assises, en sorte que personne ne peut voir leur visage, on ordonne que l’officier enlèvera son plaid à chaque pénitente avant qu’elle ne monte sur l’escabeau[185].» Et ce supplice n’est pas d’un seul dimanche; pendant trois ou quatre, pendant neuf ou dix quelquefois, c’est-à-dire, pendant près de trois mois, il faut chaque semaine subir cette déshonorante exposition. On devine les résultats fréquents de ce système. Les âmes faibles en restaient honteuses et brisées; d’autres se révoltaient, s’endurcissaient.
[Note 182: Ch. Rogers, p. 29.]
[Note 183: Chamberlayne, Id.]
[Note 184: Toute cette organisation est expliquée jusque
dans les moindres détails et avec une grande clarté dans le
livre de Chamberlayne. Les procédures y sont indiquées très
minutieusement. Il faut lire tout le chapitre intitulé:
Method of Discipline.]
[Note 185: Ch. Rogers, Scotland, p. 351.—R. Chambers,
Domestic Annals, tom. I, p. 335.]
Sous ce dogme et cette discipline, le peuple avait perdu toute joie et toute gaîté; les sentiments expansifs, naturels et sains, qui sont le sel et le levain de la vie, qui la rendent plus légère et moins amère, en avaient été retirés. Elle était devenue contrainte, morose, sombre, uniforme, ombrageuse à propos des moindres faits. Ces hommes, toujours en défiance contre eux-mêmes, redoutaient et se reprochaient comme un péché le moindre plaisir qu’offrent les relations sociales ou la vue de la nature[186]. Ils étaient bourrelés de scrupules. Ils vivaient dans un état de surexcitation religieuse continuelle, brûlés d’un feu sombre et d’une inextinguible soif de parole sainte. Ces sermons même qui, pendant des journées entières, coulaient, ne les désaltéraient pas; leur attention usait le zèle de leurs pasteurs. Chose étrange! ils étaient devenus partisans de cette religion beaucoup plus infernale que céleste. Ils en étaient venus à ne plus vouloir, à ne plus comprendre qu’un Dieu inflexible. Ils ne voulaient pas être rassurés. Quand on le leur représentait clément et accessible au pardon, ils criaient à l’hérésie. Dans sa jeunesse, le célèbre Francis Hutcheson avait un jour remplacé son père dans sa chaire et avait prêché pour lui. Son sermon étant entaché de libéralisme, la congrégation quitta l’église: «Votre sot fils Francis, dit un des anciens à son père, a troublé la congrégation par son sot bavardage, car il a bavardé pendant une heure d’un Dieu bon et bienveillant, et il a dit que les âmes des païens eux-mêmes vont au ciel, s’ils suivent les lumières de leur conscience. Le stupide garçon ne s’inquiète pas s’il ne dit pas un mot des bonnes et confortables doctrines de l’élection, de la réprobation, du péché originel et de la foi. Fi! homme, nous ne voulons pas d’un tel individu[187].»
[Note 186: Buckle, tome III, p. 231, 247 et 252.—Voir la
même pensée exprimée plus timidement dans R. Chambers,
Domestic Annals, tome I, p. 337.]
[Note 187: Lecky. _History of England in the XVIIIth
century_, tome II, p. 539.]
De même, ils chérissaient la verge de fer par laquelle ils étaient menés et ils criaient au relâchement quand il paraissait un peu de tolérance. «L’affaiblissement de la discipline, dit Hill Burton, fut une des principales causes qui créèrent les scissions, pendant le dix-huitième siècle[188].» On a remarqué que les séparations dans l’église écossaise se sont toujours produites dans le sens de la sévérité. Lorsque l’église avance un peu, fait quelques progrès, s’éloigne insensiblement de l’ancienne rigidité, il y a des groupes qui se détachent, qui restent en route, ne voulant pas la suivre, abandonner la rigueur première. Tandis qu’ailleurs les dissidences se produisent généralement en avant, elles se font ici en arrière; ailleurs les non-conformistes prétendent avoir fait un progrès; ils pensent, ici, s’être gardés d’une décadence[189]. Les scissions se font, pour ainsi parler, en cercles concentriques. Chacune des communions prétend être le vase dans lequel se conserve dans son intégrité, le parfum de la véritable église d’Écosse, et s’enorgueillit de son orthodoxie. Ce goût pour le dur contrôle du clergé était si ancré dans le peuple que, aujourd’hui même, dans les fractions presbytériennes qui se sont détachées de l’église pour suivre un régime plus strict, les ministres ont la main forcée par leurs congrégations et sont contraints d’observer des pratiques d’un rigorisme qu’ils relâcheraient volontiers[190].
[Note 188: Hill Burton, tome VIII, chap. XCI, p. 390.]
[Note 189: Dean Stanley, Church Scotland, p. 64.]
[Note 190: Hill Burton, tome VIII, chap. XCI, p. 390.]
Ainsi, l’austérité puritaine avait pénétré le pays; il n’y avait nulle part de refuge contre la domination ecclésiastique, et si on se rebellait contre elle, on se mettait du même coup en révolte contre la société. Il n’est pas étonnant qu’après avoir étudié de près cet état social Buckle ait comparé l’Écosse à l’Espagne pour la bigoterie, et que Lecky ait dit que, pendant le dix-septième siècle, il y eut plus de réelle liberté religieuse à Naples et dans la Castille que dans l’ouest des Basses-Terres de l’Écosse[191].
[Note 191: Buckle, tome III, p. 4.—Lecky, tome II, p. 85.]
Il faut reconnaître qu’il y avait dans cette domination inflexible une grandeur et une noblesse singulières. Cette discipline faisait, des âmes qui pouvaient la supporter, des âmes d’une austérité, d’une gravité, d’une pureté parfaites et continuelles. Elles vivaient dans une sorte de raideur impeccable, il est vrai, mais dans un sentiment constant du devoir, sans défaillances, sans hésitations, droites et fermes jusqu’à la mort. La constitution démocratique du clergé, le contact incessant de la Bible, avaient fait entrer, jusque dans les plus basses classes de la nation, le sens libérateur de la petitesse des choses humaines et le sens élevant de la présence des choses divines. Les plus humbles, les derniers, les plus ignorants, étaient munis d’une direction sûre et minutieuse de la vie. Ils travaillaient, souffraient, allaient de l’enfance à la caducité, sous un regard toujours fixé sur eux. Ils portaient cette crainte religieuse qui est le commencement de la sagesse. Ils trouvaient, dans la lecture assidue de la Bible, un soutien et toute une culture. C’est ainsi qu’on arrivait à des vies de paysans comme celle du père de Burns. Aucun pays n’en pouvait offrir de comparables. Tous les soirs, sous des milliers de toits qui étaient plus pauvres, plus misérables, plus ouverts aux vents et aux froids que dans la majeure partie de l’Europe, se passait une scène que nulle part on n’aurait retrouvée, lorsque le paysan, après le repas, prenait la Bible de la famille, où étaient inscrites les naissances et les morts, en lisait et souvent en commentait un chapitre. Ces pauvres intérieurs en étaient comme sanctifiés pendant un moment. Il y avait vraiment sur tout le pays une heure solennelle. L’Écosse n’a rien eu dont elle puisse être plus fière. Burns a laissé un admirable tableau de ce côté de la vie écossaise dans une pièce qui est l’expression la plus haute de l’influence de la religion presbytérienne.
*
Vers la fin du premier quart du XVIIIe siècle, un commencement de réaction s’était manifesté et quelques germes de libre examen et d’émancipation avaient été jetés. Le mouvement partit de l’Université de Glasgow où un grand nombre de ministres presbytériens d’Écosse et la plupart de ceux d’Irlande étaient formés[192]. Il avait faiblement commencé avec John Simson, qui avait occupé la chaire de théologie de 1708 à 1729. Son enseignement semble avoir été fait de subtilités métaphysiques dans lesquelles se glissaient des erreurs de doctrine sur des points essentiels. Il fut, de la part des cours ecclésiastiques, l’objet d’une plainte devant l’Assemblée Générale. D’interminables discussions s’engagèrent qui durèrent pendant quinze années[193]. L’Assemblée Générale montra une telle hésitation à intervenir et une telle indulgence lorsqu’elle intervint, que ce fut une des grandes causes de la sécession de 1733[194], qui se fit, comme la plupart, dans le sens d’un retour à la sévérité. Mais le véritable créateur du mouvement fut Francis Hutcheson qui lui succéda. Il commença ce que Buckle appelle «la grande rébellion de l’esprit écossais[195].» Employant le premier la langue anglaise dans ses conférences, éloquent, affable et dévoué, son charme de parole et ses qualités d’homme firent passer un enseignement dont l’influence ne tarda pas à être sensible. Partant de principes, non pas théologiques, mais métaphysiques, il fonda un système de morale séculière. Il s’adressait à la raison pour trouver des règles de conduite. Cette confiance dans l’entendement humain, si opposée au mépris qu’a pour lui la doctrine calviniste, était nouvelle en Écosse, et «son apparition forme une époque dans la littérature nationale[196].» «Il forma, dit Lecky, une atmosphère intellectuelle dans laquelle les vieilles conceptions théologiques de Dieu et de l’Univers s’évanouirent silencieusement. Enseignant que les vertus sont des modes de la bienveillance, il éleva les qualités aimables de l’homme à une dignité tout à fait incompatible avec la théorie calviniste de la nature humaine, tandis que ses admirables expositions de la fonction de la beauté dans le monde moral, aussi bien que sa ferme assertion de l’existence et de l’autorité suprême d’un sens moral dans l’homme, frappèrent à la racine le dur ascétisme et le dénigrement systématique de la nature humaine qui avaient si profondément pénétré dans l’église écossaise[197].» Cette réhabilitation des instincts humains, cette affirmation que la nature humaine est plutôt bonne que mauvaise, cet accueil de la beauté, ce retour de la confiance et de la joie dans la vie, sont un changement important dans la marche de l’esprit écossais[198].
[Note 192: _Autobiography of Dr Alexander Carlyle of
Inveresk_, chap. III, p. 82.—Lecky, tome II, p. 538.]
[Note 193: Hill Burton, tome VIII, p. 399.—Voir dans les
St.-Giles’ Lectures (1re série) la lecture IX, _The Church
in the Eighteenth Century_, par Rev. John Tulloch.]
[Note 194: Lecky, tome II, p. 538.—Hill Burton, tome VIII,
p. 400.]
[Note 195: Buckle, tome III, p. 295.]
[Note 196: Buckle, tome III, p. 293.]
[Note 197: Lecky. Id.]
[Note 198: Voir aussi, sur ces premiers mouvements de
l’esprit philosophique, M. A. Espinas, _La Philosophie en
Écosse au XVIIIe siècle_, dans La Revue Philosophique,
février 1881.]
Il sortit de là un double courant de libéralisme. Le premier, fortifié par des influences étrangères et surtout françaises, mena bientôt la pensée écossaise jusqu’aux investigations d’Adam Smith et au scepticisme de Hume. C’était de beaucoup le plus fort et ce fut aussi le moins actif. Buckle a expliqué d’une façon magistrale comment cette marche de la culture intellectuelle se fit sans affecter la nation, se développant à part et au-dessus d’elle, comment il y eut une littérature sceptique qui ne produisit pas de scepticisme et une philosophie qui ne toucha pas à la superstition[199]. Ce courant n’avait pas pénétré dans les profondeurs sociales où vivait Burns. Celui-ci n’en put sentir l’influence que plus tard, lorsqu’il séjourna à Édimbourg.
[Note 199: Buckle, tome III, p. 465 et suivantes.]
En même temps, un second courant plus faible mais plus efficace s’était établi. Glasgow, où avait enseigné Simson, où enseignait Hutcheson, était justement, nous l’avons vu, l’Université où un grand nombre des ministres presbytériens de l’Écosse et la plupart de ceux de l’Irlande recevaient leur éducation. Hutcheson y avait comme collègue un professeur de théologie, le Dr Leechman, qui, sans avoir sa vigueur de pensée, partageait sa largeur de vues[200]. Par l’influence de ces deux hommes, une nouvelle génération de ministres pénétra dans le peuple. «C’est grâce à Hutcheson et à lui, dit le Dr Carlyle qui avait lui-même été leur élève, qu’une nouvelle école se forma dans les provinces ouest de l’Écosse où, jusqu’à cette époque, le clergé était étroit et intolérant, avec un esprit qui ne s’était jamais aventuré au-delà des limites d’une stricte orthodoxie. Car bien qu’aucun de ces professeurs n’enseignât aucune hérésie, cependant ils ouvrirent et élargirent les esprits des étudiants, ce qui leur donna bientôt un tour de libre recherche, dont le résultat fut la franchise et le libéralisme des sentiments. L’expérience prouva que cette liberté de pensée n’était pas aussi dangereuse qu’on pouvait d’abord l’appréhender, car bien que la téméraire jeunesse fît des excursions dans les régions illimitées de la perplexité métaphysique, cependant tous les judicieux revenaient bientôt à la sphère plus basse des vérités établies depuis longtemps, qu’ils trouvèrent, non seulement utiles au bon ordre de la société, mais nécessaires pour fixer leurs esprits dans quelque degré de stabilité[201].»
[Note 200: Voir Sermons by William Leechman, D.D. publiés
avec une vie par James Wodrow. Les titres et les textes de
ces sermons suffisent à marquer la différence avec les
prédications d’alors et le livre de Boston: _Sermon VIII;
The Excellency of the spirit of Christianity_, 2 Timothy.
For God hath not given us the spirit of fear, but of power
and of love and of a sound mind. Sermon XIII; _On the
Propriety and Usefulness of Religious gratitude_, Psalm
CVII, 8: Oh, that men would praise the Lord for his goodness
and for his wonderful works to the children of men. _Sermon
XVII; Jesus Christ full of grace_ etc. On voit le contraste
avec les sermons de damnation. Ces sermons sont du reste
ternes et minces.—Voir aussi Dr Alex. Carlyle, chap. III.
Leechman fut aussi persécuté malgré ses talents et son
caractère.—Voir John Tulloch. _The Church of the Eighteenth
Century_, p. 273-75, (St.-Giles’ Lectures).]
[Note 201: Autobiography of Dr Alex. Carlyle, chap. III,
p. 84.]
Ces nouvelles recrues du clergé, en augmentant d’année en année, ne tardèrent pas à former un parti plus jeune, plus éclairé, plus libéral, qui apportait plus de largeur dans la doctrine et plus de douceur dans la pratique. Selon le conseil de Hutcheson, ils mettaient dans leurs sermons moins de discussion et de définitions théologiques, et plus de conseils moraux et pratiques. L’ancien clergé étroit, intolérant, et souvent ignorant, les regardait avec défiance, gardant jalousement son ancienne rigidité et sa prédication purement doctrinale. Peu à peu, il se forma dans l’église deux partis opposés et bientôt ennemis: les jeunes et les vieux, les modérés et les extrêmes. On désigna l’ancien parti sous le nom de Old Light «l’Ancienne Lumière» et le nouveau sous celui de New Light, «la Nouvelle Lumière». Bientôt, dans les paroisses, dans les presbytères et jusqu’à l’Assemblée Générale, les deux partis furent aux prises, avec ce qu’un membre du clergé d’alors appelle lui-même une acrimonie théologique.
Cette hostilité, qui existait un peu partout, était particulièrement vive dans le district où résidait Burns, parce que les provinces de l’ouest avaient toujours été la citadelle du presbytérianisme le plus rigide, et qu’en même temps, elles fournissaient la plupart des étudiants de l’Université de Glasgow, à cause du voisinage[202]. Il en résulta que les deux extrêmes furent en présence et que la lutte était là d’une animosité plus violente qu’ailleurs. Il était difficile qu’elle n’outrepassât point les limites. Autour de la Nouvelle Lumière, se rangeaient des hommes jeunes et ardents, et ils avaient devant eux des adversaires qui devaient les amener aux extrémités de la raillerie, tant ils étaient ridicules, et, par certains côtés, odieux. Lockhart a tracé de ce clergé retardataire un tableau qu’il convient de reproduire, tant on craindrait d’être accusé d’exagération si on lui en substituait un qui n’eût pas l’autorité de sa parfaite connaissance des choses écossaises, et la garantie de son impartialité. «Les antagonistes marquants de ces hommes (les jeunes) et les champions choisis de la Old Light, en Ayrshire—cela est maintenant admis par tout le monde—présentaient, en bien des points de leur conduite ou de leurs maximes, une cible aussi large que celles qui ont jamais tenté les traits d’un satirique. Ces hommes se vantaient d’être les descendants et les représentants légitimes et non dégénérés des Puritains qui, après avoir été les principaux auteurs de la ruine de la papauté en Écosse, avaient régenté pendant quelque temps et auraient volontiers continué à régenter la royauté et le peuple, sous une domination plus tyrannique que le clergé catholique lui-même n’avait jamais été capable d’en exercer dans cette nation courageuse. Ayant toujours à la bouche les horreurs du système papal, ces hommes étaient réellement, dans leurs coeurs, des moines aussi fanatiques et des inquisiteurs presque aussi implacables que ceux qui jamais portèrent corde et capuchon. Austères et désagréables d’aspect, bourrus et répugnants de langage et de manières, c’étaient de véritables Pharisiens en ce qui concernait les petites pratiques de la loi, et beaucoup d’entre eux, au moins pour l’apparence, débordaient d’orgueil pharisaïque et de fiel monastique. Que d’admirables qualités fussent cachées sous cet extérieur grossier, se mélangeant aux plus mauvaises de ces sombres passions et les tenant en échec, c’est ce dont aucun homme sincère ne se permettra de douter; que Burns ait fortement chargé ses portraits, noircissant les ombres déjà assez profondes par elles-mêmes et omettant tout à fait des traits de caractère plus brillants et peut-être plus tendres qui restituaient les originaux aux sympathies des hommes les plus dignes et les meilleurs, c’est ce qui semble également évident[203].»
[Note 202: R. Chambers, tome I, p. 122.]
[Note 203: Lockhart. Life of Burns, p. 59.]
Entre la vivacité des uns et la brutalité des autres, le conflit ne tarda pas à perdre toute mesure. De toutes parts, les reproches, les accusations, les injures, les diffamations même, volaient de toutes les chaires. Les congrégations prenaient parti pour leur ministre. Tout le pays était en émoi. «La polémique de Divinité, dit Burns, vers cette époque, affolait à moitié la contrée[204]»; et Lockhart, en parlant de ces divisions s’exprime ainsi: «Il est impossible de contempler maintenant la guerre civile qui sévissait parmi ces hommes d’église de l’ouest de l’Écosse, sans confesser que, de chaque côté, il y a eu beaucoup à regretter et pas peu à blâmer. Des esprits orgueilleux et hautains étaient malheureusement opposés les uns aux autres, et, dans un déploiement exagéré de zèle à propos des points de doctrine, aucun des deux partis ne semble avoir apporté beaucoup de la charité de l’esprit chrétien. Le spectacle d’une si indécente violence parmi les principaux ecclésiastiques du district agissait défavorablement sur les esprits des hommes. Personne ne peut douter que, dans l’état des principes de Burns qui étaient, à mettre les choses au mieux, fort indécis, ce résultat n’ait été, en ce qui le concernait, très funeste[205].»
[Note 204: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
[Note 205: Lockhart. Life of Burns, p. 57.]
Dans cette bataille, il se trouvait que les deux ministres d’Ayr, le Dr Dalrymple, qui avait baptisé Burns, et le Rev. Mac Gill appartenaient à la Jeune Lumière. Le ministre de Mauchline, le Rev. Auld appartenait à la Vieille Lumière. La Kirk-session de Mauchline se composait avec lui de deux anciens nommés William Fisher et John Sillars. Celui-ci semble avoir été un brave homme, mais Fisher était une sorte de tartufe puritain à qui Burns infligea, dans son Saint Willie, une déshonorante immortalité. Il y avait, dans la ville voisine de Kilmarnock, un autre représentant de l’ancien parti nommé le Rev. John Russell et désigné, dans les satires de Burns, sous le nom de Black Jock. C’était un géant, rude, redouté de tous, hurlant d’une voix de stentor des sermons qui s’entendaient à un mille, et ébranlant la chaire de ses formidables coups de poing. Tels étaient les principaux personnages ecclésiastiques dans l’entourage de Burns, et leur situation.
Cet exposé de l’esprit et de l’organisation de la religion presbytérienne et de la situation des deux partis, est peut-être un peu long, mais il nous a paru nécessaire. «Le lecteur anglais, dit Lockhart, qui ignore tous ces détails, ne sera certainement jamais capable de saisir les mérites ou les démérites de maintes des plus remarquables productions de Burns[206].» Il nous a paru que le lecteur français avait encore plus besoin de ces renseignements que le lecteur anglais. Sans eux, il serait presque impossible de rien comprendre à cette période de la vie de Burns.
[Note 206: Lockhart. Life of Burns, p. 56.]
*
Sa nature franche et sa forte vitalité, son besoin de libre allure devaient lui faire prendre en haine ce régime d’espionnage qui encourageait l’hypocrisie et emprisonnait l’existence dans la tristesse. Peut-être cependant ne serait-il pas entré dans la mêlée s’il n’avait eu que ces répugnances générales. Mais il fut atteint lui-même par cet odieux système de surveillance, et il n’était pas de ceux qu’on attaque impunément.
Voici à quel propos la lutte s’engagea. Lorsque la famille de Burns s’était transportée de Lochlea à Mossgiel, la servante que Burns avait séduite, Élizabeth Paton, était retournée dans sa famille, dans une paroisse voisine. Il ne tarda pas à devenir apparent qu’elle était enceinte. La chose commençait à s’ébruiter dans le pays. Un de ses amis, le jovial fermier John Rankine, en donna avis au poète, qui lui répondit, en plaisantant, qu’il s’attendait bien à quelque noise avant peu. Il avait joué ce jeu dangereux trop de fois pour ne pas y être pris enfin:
Je m’y suis risqué une fois ou deux,
Et peut-être même bien pas loin de trois fois;
Et je n’avais jamais rencontré la surprise
Qui eût brisé mon repos;
Mais, ce coup-ci, il y aura probablement du bruit;
Il y a un courlis dans le nid[207].
[Note 207: Reply to an announcement by J. Rankine.]
Des cas de ce genre n’échappaient pas longtemps à la vigilance des Kirk sessions. La pauvre fille fut condamnée à paraître dans l’église de sa paroisse sur l’escabeau du repentir. Il eût été possible à Burns de s’éviter l’humiliation d’y paraître lui-même, car la règle de la discipline portait que, lorsque les personnes impliquées dans une accusation d’impudicité vivaient dans des paroisses différentes, la censure était infligée là où la femme vivait ou bien dans l’endroit où le scandale avait été notoire[208]. Mais il eut toute sa vie ce mérite de ne pas essayer d’éluder les conséquences de ses folies. Bravement, il alla de lui-même prendre place à côté de celle qui était humiliée à cause de lui.
[Note 208: Chamberlayne. Magnæ Britanniæ Notitia, Part II,
Book II, Method of Discipline.]
Devant la Congrégation entière,
Je répondis à l’appel loyalement;
Ma belle Betsy à mon côté,
Nous reçûmes une rare antienne;
Mais, par amour d’elle, je fais ce voeu,