Robert Burns. Vol. 1, La Vie
Je promets et je jure
Que, par moor et vallon, le gibier me paiera
Cela l’année prochaine[213].
[Note 213: Epistle to John Rankine.]
C’était un singulier résultat de cette grave leçon. Lorsqu’on avait à faire à de mauvaises têtes prêtes à tout risquer, c’était souvent ce qui arrivait. La résolution de Burns était cousine du stratagème de ce méchant gars de Nichol Snipe, le garde-chasse, qui avait tellement interloqué M. Balwhidder, le bon et simple ministre des Annales de la Paroisse. C’est une des jolies anecdotes de ce charmant livre et elle montre à quel point de bravade ces humiliations publiques poussaient parfois des natures inflexibles. M. Balwhidder raconte que ce Nichol et la fille qu’il avait séduite furent obligés de se tenir debout dans l’église. Le reste de la scène demande à être dit par lui-même. «Mais Nichol était un vaurien perdu, car il arriva avec deux habits: l’un boutonné par derrière et l’autre boutonné par devant; et deux perruques de mylord, qui lui avaient été prêtées par le valet de chambre: l’une sur sa figure et l’autre à sa vraie place; et il se tenait le visage contre la muraille de l’église. Quand je l’aperçus de la chaire, je lui dis «Nichol, vous devez vous tourner de mon côté.» Sur quoi, il se retourna, il est vrai, mais il me présenta le même aspect que son dos. Je demeurai confondu et je ne savais pas quoi dire, mais je lui criai d’une voix de courroux: «Nichol! Nichol! si vous aviez toujours été de dos, vous ne seriez pas ici aujourd’hui» et ces paroles eurent un tel effet sur toute la congrégation que le pauvre garçon souffrit ensuite plus de ma moquerie que si je l’avais réprimandé de la manière prescrite par la session[214].» Il y avait un peu de Nichol dans la façon dont Burns avait reçu la réprimande du révérend.
[Note 214: Annals of the Parish, chap. V, A D, 1764.]
Lorsque, quelque temps après, Élizabeth Paton accoucha d’une fille, il répondit à la censure qu’il avait dû subir, par une pièce intitulée, Bienvenue d’un poète à sa fille, enfant de l’amour, pièce charmante dans son genre, toute pleine de mots caressants pour le petit être qui lui donnait pour la première fois droit «à la vénérable appellation de père»[215], avec une pointe d’émotion et de tendresse derrière le défi.
[Note 215: _A poet’s Welcome to his love begotten
Daughter._]
Tu es la bienvenue, fillette; le malheur me prenne
Si ta pensée ou celle de ta mère
M’intimide ou m’effraye jamais,
Ma jolie petite dame;
Ou si je rougis quand tu m’appelleras
Tata ou papa.
Ils peuvent maintenant m’appeler fornicateur,
Et tracasser mon nom dans leur bavardage rustique;
Plus ils parlent et plus je suis connu;
Qu’ils clabaudent donc!
Une langue de femme est mince matière
À troubler un homme!
Bienvenue! ma jolie, douce, mignonne fillette,
Bien que tu sois venue un peu sans être demandée,
Et bien que ta venue m’ait mis aux prises
Avec l’église et le choeur;
Cependant, par ma foi, j’avais fait ce qu’il fallait,
Ça, j’en donne ma parole!
Mignonne image de ma jolie Betty,
Quand je t’embrasse et je te caresse paternellement
Aussi chère, aussi proche de mon coeur je te place,
Aussi volontiers,
Que si ta naissance avait été vue par tous les prêtres
Qui ne sont pas encore en enfer!
Doux fruit de mainte rencontre joyeuse,
Maintenant c’en est fait de mon plaisant labeur,
Puisque tu es venue au monde obliquement,
Ce qui fait rire les imbéciles;
Dans mon dernier sou tu as ta part,
Et c’est la plus grosse moitié.
Quand je devrais en être pauvre et ruiné,
Tu seras aussi belle, aussi bien vêtue,
Et tes jeunes années aussi bien élevées
Dans l’éducation,
Que n’importe quel mioche de lit conjugal,
De ta position.
Dieu fasse que tu puisses hériter
La personne, la grâce, le mérite de ta mère,
Et l’esprit de ton pauvre et indigne père,
Sans ses défauts,
J’aimerais mieux te voir héritière de cela
Que de fermes bien garnies.
Si tu es ce que je voudrais que tu sois,
Si tu prends les conseils que je te donnerai,
Je ne regretterai jamais mes tracas à propos de toi,
Ni le coût, ni l’affront;
Mais je serai un père aimant pour toi
Et fier d’en porter le nom[216].
[Note 216: A Poet’s Welcome.]
Cette fillette si joliment saluée par son père fut prise et tendrement élevée à Mossgiel, par la mère de Burns et par ses soeurs. Elle fut l’enfant de la maison. On devine, à quelques lignes écrites plus tard, les rentrées au logis de Burns et les caresses d’enfant.
De mioches, j’en suis plus que satisfait,
Le ciel m’en a envoyé une de plus que je ne demandais;
Ma petite Bess fraîche, souriante, chèrement achetée,
Elle regarde à grands yeux son père dans le visage[217].
Quand Burns partit, elle resta avec sa grand’mère. À vingt-et-un ans, elle reçut en dot dix mille francs pris sur les fonds souscrits pour la veuve et les enfants du poète. Elle se maria et mourut en 1816 à l’âge de trente-deux ans. Elle ressemblait, dit-on, beaucoup à son père.
[Note 217: The Inventory.]
*
Le prêtre qui avait humilié ce jeune paysan ne s’était pas douté de l’ennemi qu’il préparait au clergé. Tout frémissant de colère sur l’escabeau, Burns s’était juré de se venger et la première occasion ne se fit pas attendre. Il arriva, avant la fin de l’année, que deux des principaux ministres du parti de Auld Light, un révérend Moodie qui était ministre de Riccarton et l’énorme John Russell de Kilmarnock se querellèrent à propos des limites de leurs paroisses. Ils portèrent le cas devant le presbytère d’Irvine, et là, dans une séance publique qui avait attiré tout le pays des alentours et Burns parmi beaucoup d’autres, les deux révérends, jusqu’alors amis, apportant dans leurs invectives la violence de leurs sermons, s’insultèrent grossièrement en face de leurs partisans consternés et de leurs adversaires amusés[218]. Burns était à l’affût. Aussitôt il composa sa première satire: Les deux Pasteurs ou la Sainte Bagarre, histoire étrangement triste. Il les comparait, avec des détails qui poursuivaient la comparaison jusque dans ses dernières allusions, à deux bergers dont les troupeaux, pendant qu’ils se querellaient, étaient exposés à tous les dangers.
[Note 218: Lockhart. Life of Burns, p. 60.]
Ô vous tous, saints troupeaux pieux,
Bien nourris dans les pâturages orthodoxes,
Qui maintenant vous gardera du renard
Ou des chiens rôdeurs?
Ou qui aura soin des brebis égarées ou âgées,
Aux abords des fossés?
Les deux meilleurs bergers de tout l’ouest,
Qui aient jamais soufflé dans la trompe de l’Évangile
Ces vingt-cinq derniers étés,
Oh, horrible à dire!
Ont eu une amère et noire querelle
Entre eux.
Ô, Moodie, homme, et toi, verbeux Russell,
Comment pûtes-vous susciter un pareil fracas;
Vous verrez comme les bergers de la «Jeune Lumière» vont siffler,
Et diront que c’est du beau!
La cause du seigneur n’a jamais eu telle entorse,
À ma mémoire[219].
[Note 219: The Twa Herds or The Holy Tulzie.]
Il décrit le troupeau de Moodie, beau et sain «jusqu’aux pattes»; son pasteur le tient à l’écart de la mare empoisonnée de l’Arminianisme et ne lui laisse boire que l’eau claire du puits de Calvin; il connaît les putois, les chats sauvages, les blaireaux, les renards et il est prêt à verser leur sang et à vendre leur peau. Et quel berger que Russell! On l’entend par moors et vallons. C’était la vérité, car la voix de Russell s’entendait à un mille.
Que ces deux hommes—Ô! faut-il vivre pour voir cela?—
Que ces deux fameux se soient querellés,
Et que des noms comme «gredin», «hypocrite»
Aient été de l’un à l’autre,
Tandis que les bergers de la «Jeune Lumière» ricanant, hostiles,
Disent que ni l’un ni l’autre ne ment.
Cela se terminait par un éloge des représentants du Nouveau Parti, qui faisait contraste avec la caricature des champions de la Vieille Lumière. La pièce ne tarda pas à circuler dans le pays et à y provoquer un vaste éclat de rire. «Ce fut la première de mes productions poétiques qui vit la lumière» dit Burns, voulant dire qu’il la communiqua en manuscrit. «J’avais une idée que la pièce avait quelque mérite, mais pour prévenir tout malheur, j’en donnai une copie à un ami qui était très friand de cette sorte de choses, et je lui dis que je ne pouvais pas deviner qui en était l’auteur, mais que je la trouvais assez bien faite. Dans une certaine partie du clergé aussi bien que des laïques, elle souleva un fracas d’applaudissement[220].» C’étaient les membres de la Nouvelle Lumière qui, charitablement, accueillaient cette démolition de leurs adversaires. C’était assurément le plus rude coup que le Vieux Parti eût encore reçu.
[Note 220: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
Ce n’était là que la première d’une série fameuse de diatribes contre le clergé de l’ancienne école. Pendant l’année 1785 et une partie de 1786, c’est-à-dire pendant presque tout son séjour à Mossgiel, elles se pressent, tombant drues, fouettant ferme de leur sarcasme et de leur éloquence, comme un fouet à double lanière, faisant résonner toute la contrée d’un franc rire et blêmir plus d’un visage puritain. Ce jeune paysan se trouvait d’un coup un satirique de premier ordre, et les noms qu’il choisit sont marqués aussi magistralement, que ceux qui l’ont été par la main de Martial ou de Régnier.
Le premier qui lui tomba sous la main, après les révérends Moodie et John Russell, fut précisément William Fisher, un des elders de Mauchline. Il le malmena plus terriblement encore, dans sa Prière de Saint Willie. Les circonstances qui motivèrent cette implacable satire sont tellement caractéristiques des moeurs, et elles démontrent si bien que la tyrannie sacerdotale dont nous avons parlé plus haut n’avait pas disparu à cette époque, qu’il peut être utile de les rappeler. Gavin Hamilton, le notaire de Mauchline et le propriétaire de Mossgiel, avait été menacé d’être exclu de la communion annuelle et écarté des tables «pour négligence habituelle des ordonnances de l’Église». On lui reprochait d’être irrégulier à l’église; d’avoir été absent deux dimanches dans un mois et trois dans l’autre; de s’être mis en route un dimanche, malgré les conseils du ministre; de négliger habituellement, si toutefois pas entièrement, le culte de Dieu, dans sa famille[221]. Gavin Hamilton affirma que ces accusations sortaient d’une rancune personnelle et en appela de la Kirk session au Presbytère d’Ayr. Il y fut défendu par un de ses confrères d’Ayr, nommé Aiken, ami de Burns, qui était, paraît-il, doué d’un talent de parole remarquable et qui semble avoir été un grand orateur dans un petit bourg. La Kirk session de Mauchline, c’est-à-dire Daddy Auld et William Fisher, fut considérée comme mal fondée dans sa réprimande, et Gavin Hamilton rapporta un ordre du Presbytère que les procès-verbaux de la session dont il avait appelé fussent détruits. C’est en sortant de ce jugement que Burns place les lamentations suivantes dans la bouche de William Fisher, lequel gémit de ce qui vient de se passer[222]. Il s’adresse au Dieu de justice:
[Note 221: R. Chambers, tome I, p. 135.]
[Note 222: Voir l’argument par Burns lui-même, publié pour
la première fois par Scott Douglas, tom. I, p. 96.]
Ô Toi qui résides dans les cieux,
Qui, selon ton bon plaisir,
En envoies un an ciel et dix en enfer,
Pour ta plus grande gloire,
Et non pas pour le bien ou le mal
Qu’ils ont fait devant Toi!
Je bénis et je loue Ta puissance infinie,
Quand Tu en as laissé des milliers dans les ténèbres,
De ce que je suis ici, devant Ta vue,
Pour les dons et la grâce
Une lumière brûlante et éclairante
Pour toute cette contrée.
Qu’étais-je donc, moi ou ma génération,