Romance viennoise
Chapitre 7
7
Aussitôt après le repas, la mère annonça qu’elle sortait faire une petite promenade. Erna resta quelque temps immobile dans la salle à manger. Mitzi débarrassa la table, rangea la pièce, Erna la regardait sans la voir. Elle devinait où sa mère était allée, elle en était presque sûre. Rencontrer Rost. Dans un endroit fixé d’avance où il l’embrasserait et l’embrasserait, oh, comme elle détestait cet homme !
La lumière électrique figée diffusait une clarté orangée. À la fenêtre, l’épais rideau bougea un peu lorsque Mitzi ouvrit la porte. Elle avait des cheveux ternes, des hanches larges, et quand elle marchait, sa croupe se balançait lourdement comme une grosse voiture. Le parquet du salon grinçait sous ses pas.
« Dis-moi, Mitzi, tu as un amoureux ?
– Mais c’est Fritzl, gracieuse demoiselle, Fritzl le serrurier.
– Et il t’embrasse beaucoup ? demanda Erna après une pause.
– Comme il est de coutume entre amoureux.
– Comme mari et femme ?
– Fritzl m’épousera plus tard.
– Écoute, Mitzi, il faut que tu me racontes tout. Tout, tu comprends ?
– Mademoiselle est encore trop jeune.
– Je ne suis pas trop jeune. J’ai déjà un amoureux, je t’assure. Il m’a déjà embrassée », mentit Erna.
Mitzi était debout, appuyée à la table avec ses avant-bras rouges. Ses gros seins dépassaient de sa blouse claire à pois noirs et tendaient le tissu à en faire éclater les coutures.
« Et vous couchez ensemble, nus ? Complètement nus ?
– Parfois. Mais mademoiselle est très curieuse, dit Mitzi en riant.
– C’est agréable de coucher comme ça ? insista Erna en rougissant.
– Très agréable. Au début, ça fait mal, mais après ça ne fait plus mal.
– Et il te caresse ? Partout ? »
Erna tendit le bras par-dessus la table et toucha la poitrine de Mitzi. Celle-ci recula en riant.
« Dis-moi, Mitzi, regarde-moi bien, suis-je belle ?
– Mademoiselle est très belle.
– Approche-toi, dit Erna en se redressant. Regarde bien sous tous les angles.
– Mademoiselle est très belle, il n’y a rien à dire, trancha Mitzi en professionnelle. J’aurais bien aimé être aussi belle que mademoiselle.
– Mais touche ici. » Elle prit la main de la domestique et la posa sur sa poitrine. « C’est très petit.
– Ça va grandir encore.
– Tu crois que je peux plaire ? Dis-moi la vérité.
– Je vous le promets. Les hommes seront fous de vous.
– Tu vois, Mitzi, je crois toujours que je suis laide.
– Laide, mademoiselle ? Vous laide, avec ces yeux, cette bouche, cette taille ? Mademoiselle est une vraie beauté !
– Mais laquelle de nous deux est plus belle, ma mère ou moi ?
– On ne peut pas vous comparer. Madame est belle comme une femme mûre, c’est différent. Mademoiselle est belle comme une jeune fille.
– Tu es gentille, Mitzi. Attends un instant, viens dans ma chambre tout à l’heure. J’ai encore beaucoup de questions à te poser.
– Oui, il faut que je me dépêche. Je dois faire la vaisselle. »
Erna se retira dans sa chambre. C’était une pièce de taille moyenne, en longueur, garnie de meubles blancs. Elle commença à se déshabiller fiévreusement. Arrivée à sa chemise, elle hésita un instant et l’enleva aussi. Un frisson la parcourut, pourtant il ne faisait pas froid. Elle prit le petit miroir accroché au-dessus du lavabo et inspecta attentivement son corps, partie par partie. Il lui était déjà souvent arrivé de le regarder, mais jamais avec une telle attention. Elle le considérait comme une chose évidente qui ne demandait pas une attention particulière. Tout être humain avait un corps, cela allait de soi. Mais aujourd’hui, c’était différent. Regarder son corps l’avait troublée, c’était un sentiment agréable et oppressant. Elle l’observa comme s’il ne lui appartenait pas et le vit comme un corps étranger. Comme si un étranger la regardait en cachette, la caressait de ses yeux et qu’elle en avait honte. Mais elle examina tout de même ses petits seins ronds comme deux pommes, reposa le miroir, les prit dans ses mains comme pour les soupeser, puis reprit le miroir. Pendant tout ce temps, son dos était parcouru de légers frissons.
Ensuite, elle s’assit au bord du lit et regarda son ventre lisse délimité par une ligne horizontale de poils noirs. Elle caressa doucement ce ventre chaud comme si sa main lui était étrangère, s’efforça de regarder ce lieu de pudeur et source de vie, retourna le miroir dans tous les sens, surprise par elle-même, mais ne s’arrêta pas. Est-ce que toutes les femmes étaient comme ça ? Vraiment comme ça ? Ou peut-être n’étaient-elles pas belles à cet endroit ? Ou bien toutes n’étaient pas pareilles ? Ses cuisses n’étaient pas belles, il fallait l’admettre. Celles de sa mère étaient plus belles, rondes, lisses, elle l’avait déjà vue en train de se laver.
Elle raccrocha le miroir à sa place, entrouvrit la porte et appela Mitzi.
Cette dernière lui répondit depuis la cuisine :
« J’arrive ! J’ai presque fini. »
L’appartement était silencieux. On entendait par moments le bruit lointain de la vaisselle dans la cuisine. Erna demeura quelque temps devant la porte entrouverte et regarda distraitement le couloir sombre. En face, une ligne diagonale de lumière passait sous la porte de la cuisine. Erna sentit dans sa bouche son haleine brûlante. Sa mère ne revenait pas. Elle était tendue par l’attente douloureuse d’une chose qu’elle ignorait. Sa mère n’était pas rentrée et il était déjà tard. Erna retourna dans sa chambre sans fermer la porte. Sur son bureau plein de livres et d’accessoires d’écriture, le petit réveil indiquait dix heures et quart. Elle s’assit sur son lit, les jambes pendantes. Dehors, un ivrogne chantait d’une voix éraillée. Puis il déclama sous la fenêtre un discours accusateur contre le gouvernement. Il récita quelques vers confus et inappropriés, s’interrompit brusquement en prononçant une maxime de résistance populaire qui mettait fin à toutes les doléances. Et quelques immeubles plus loin, il recommença.
Mitzi arriva sans son tablier blanc. Elle resta hésitante devant la porte.
« Ah, mademoiselle va se coucher !
– Viens plus près, Mitzi, dit Erna en se levant du lit. Crois-tu que je sois belle ? Dis-moi la vérité !
– Très belle. Quels jolis petits seins ! On a envie de les embrasser sans fin !
– Et les femmes, toutes les femmes, elles sont comme ça ?
– Bien sûr ! Toutes ! Mademoiselle ne le sait pas ? La seule différence est qu’il y en a de plus ou moins belles.
– Vraiment comme moi ?
– Vraiment comme vous.
– Et toi ?
– Moi aussi.
– Je veux voir.
– Que dites-vous, s’amusa Mitzi, je ne peux pas comme ça, sans raison…
– Pourquoi pas ? Tu es une gentille fille, quelle importance, je veux voir.
– Mais c’est comique quand il n’y a pas d’homme.
– Embrasse-moi ici, Mitzi », dit Erna en montrant son sein.
Mitzi resta clouée à sa place, elle regarda Erna avec un sourire stupide. « Embrasse ici », répéta Erna. Alors la servante inclina la tête et embrassa son téton. Erna appuya la tête contre sa poitrine et poussa un gémissement.
« Alors, Mitzi ?
– Si mademoiselle insiste ! dit Mitzi, et elle déboutonna son corsage à contrecœur.
– La chemise aussi », insista Erna.
Puis elle l’inspecta de la tête aux pieds. Mitzi n’était pas grande, un peu lourde et gauche, avec des membres grands et massifs. « Tu es large, ici, dit Erna en montrant ses hanches. Pas comme moi. »
Mitzi se sentait déplacée, soudain désœuvrée, de trop, sans échappatoire. Avec ses gros bras pendant le long de son corps, elle était plantée au milieu de la pièce, charnue, massive, un sourire embarrassé aux lèvres. Elle était terriblement nue. Sa nudité injustifiée occupait tout l’espace, la dévalorisait et annulait sa fonction. Habillée, elle était bonne pour divers travaux et même pour l’amour. Mais nue, elle n’était bonne à rien. Une de ses mains se posa distraitement sur son ventre rond qu’elle se mit à gratter.
Erna s’approcha, l’entoura de ses bras et l’attira vers le lit tout proche. Elles s’assirent sans dire un mot, toutes les deux enlacées. Le tic-tac obstiné du réveil soulignait le silence. Les deux femmes avaient une respiration lourde et agitée. Erna s’assit sur les genoux de Mitzi. Brûlante, elle se pressa contre sa poitrine. De ses mains rendues rugueuses par le labeur, Mitzi commença à lui caresser le ventre, les hanches.
« C’est comme ça qu’il te fait ? lui chuchota Erna en se pressant encore plus contre elle.
– Madame peut rentrer à tout moment, il faut que je m’en aille », dit Mitzi en se levant brusquement.
Comme à travers un voile, Erna la vit ramasser ses vêtements et se glisser hors de la pièce. Elle resta un moment immobile sur le lit. Mitzi avait oublié un bas sur la chaise. Le silence l’enveloppait, son cœur battait à tout rompre. Son corps embrasé aspirait à une sensation inconnue. Sa mère ne revenait pas et lui non plus. Mais son père reviendrait. Dans trois jours. Les devoirs pour le lendemain n’étaient pas faits. M. Stark ferait une grimace et sa maigre moustache se tordrait en travers de sa bouche. Au jardin public, il avait demandé qui était Fridel, mais elle n’était même pas belle, Fridel Kobler. En plus, elle sortait avec Willy Martin qui était en classe de première. Peut-être même l’avait-il embrassée. Avec son visage couvert d’acné, sa voix cassée et ses petits yeux de rat, il ne lui plaisait pas du tout. C’était un type inintéressant. Rost était incontestablement répugnant et prétentieux. Mais il n’était pas laid. Et Erna n’était encore qu’une gamine, c’est pourquoi il la dédaignait. D’ailleurs, elle s’était comportée comme… comme un bébé, comme une élève d’école primaire. Il s’était sûrement moqué d’elle. Elle ne lui parlerait plus. Pourquoi l’avait-il touchée ? Elle le détestait de toutes ses forces.
Si seulement il la voyait comme elle était en ce moment ! Une vague de honte la submergea. Inconsciemment, elle fit un geste de la main pour se couvrir. Puis elle se leva et se mit devant le miroir. Elle défit ses cheveux et les peigna longuement comme si elle se faisait belle pour quelqu’un. Ses boucles retombaient jusqu’au milieu du dos et le peigne y faisait de minuscules étincelles. Une charrette roula dehors, s’éloigna et se fondit dans la nuit. Le silence se referma. Seul le tic-tac du réveil continuait de le perforer de trous minuscules.
Erna ramassa ses cheveux et les passa sur son visage. Une ombre noire sur le blanc du cou et de la poitrine. Elle rapprocha les mèches de ses narines et sentit une vague odeur de savon qui, pour une raison inconnue, lui donna envie de pleurer dans la nuit. Non pas par tristesse ou par mélancolie, mais sans raison, ou peut-être par un excès de vie réprimé qui palpitait pour un étranger, un mystérieux inconnu, sans nom, ni forme, ni couleur. Et cette vie qui bouillonnait en elle la laissait totalement désemparée.
Elle crut entendre des pas dans le couloir. Aussitôt, elle fit un bond et se coucha, éteignit la lumière et resta immobile, tendue vers le couloir, attentive au moindre bruit. La clé tourna dans la serrure et ils entrèrent. Erna entendit la porte jouxtant sa chambre s’ouvrir, c’était la chambre à coucher de ses parents, et une autre porte plus lointaine, à l’autre bout du couloir. Elle retint son souffle et écouta chaque bruissement étouffé venant de la pièce à côté. Comme dans une vision, elle vit sa mère enlever tour à tour sa robe, son corsage, son corset. Erna avait chaud, mais elle s’abstint de faire le moindre mouvement.
Puis la porte de la chambre à coucher s’ouvrit et sa mère sortit en pantoufles. Quelques minutes plus tard, elle revint. À l’autre bout du couloir, de l’eau coulait à gros bouillons. Dans la chambre voisine, on n’entendait aucun autre bruit que l’épaisseur du silence. Erna se recoucha. Que se passait-il là-bas ? Elle ne comprenait pas. Il lui sembla qu’une éternité s’était écoulée depuis que sa mère était revenue pour la seconde fois dans sa chambre. Rien ne bougeait chez elle.
Elle commençait à se décourager quand il lui sembla entendre la porte s’ouvrir à la dérobée. Un léger grincement confirma ses suppositions. Les sens aiguisés, elle entendit des pas feutrés amortis par le tapis du couloir. Elle demeura longtemps étendue, à écouter le silence. Dehors, à quelque distance, quelqu’un sifflait un air joyeux. Erna se leva sans bruit et passa une robe de chambre. Elle sortit dans le couloir sans allumer la lumière et le longea en posant prudemment ses pieds nus, comme sur une patinoire. Arrivée au bout, elle s’arrêta un instant. C’était un parcours d’une douzaine de mètres, mais il lui parut bien plus long et elle respirait péniblement. Puis elle fit un pas et tendit l’oreille vers la porte. On entendait à l’intérieur des chuchotements interrompus de rires brefs. Par moments, tout s’arrêtait. Après, les chuchotements reprenaient de plus belle. Un vent étrange, lourd et excitant soufflait de l’intérieur.
Erna s’immobilisa devant la porte. Son cœur battait à tout rompre, son corps était parcouru de frissons. Elle se sentit seule au monde, abandonnée et malheureuse, au cœur de cette nuit silencieuse et fermée sur elle-même, où se passaient des choses bizarres et incompréhensibles. Elle était toute petite et désemparée. Par moments, elle avait une envie folle d’ouvrir la porte et d’interrompre le bonheur qui la laissait à l’extérieur. De l’autre côté du mur, il se passait une chose dont elle ignorait la nature, mais qui mettait fin à la solitude. Désormais, ils étaient deux pour surmonter la nuit, ils riaient, savaient que faire de leur corps et exploraient les limites de leur être. Et de ce côté-ci, la nuit était envahissante, pleine de vide et d’épouvante. Le corps frémissait, tendre et brûlant, sans but et sans limites. Erna le ressentait obscurément, sans pouvoir se le dire. Soudain elle éprouva de l’inimitié pour sa mère, comme si elle lui était étrangère, qu’elle n’était plus sa mère mais une ennemie. Elle avait trompé son père et Erna. Mais dans le même temps, elle piquait sa curiosité. En fait, Erna ne connaissait pas sa mère et, à vrai dire, ne l’aimait pas. Elle n’aimait ni son père ni sa mère.
De l’autre côté, on riait de nouveau. Erna fit résolument demi-tour et revint en tâtonnant dans sa chambre. Elle alluma la lumière et s’étendit sur son lit sans se couvrir. Elle avait chaud. Elle resta un long moment sans bouger, fixant un point noir sur la moulure du plafond, peut-être une mouche endormie. Puis elle ôta sa chemise et commença à caresser son corps, ses seins, son ventre, ses cuisses, avec des mains qui lui semblaient étrangères. De plus en plus excitée à en perdre la raison, elle laissa ses doigts caresser un point dans son corps, s’approcha d’une limite inconnue, d’une issue. Elle répéta les mêmes gestes plusieurs fois et tout son corps se tordit comme si elle avait des spasmes. Peu à peu elle se détendit, ses membres se relâchèrent. Elle éteignit la lumière et s’endormit aussitôt.
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