Romance viennoise
Chapitre 5
5
Dans l’après-midi, Rost retourna dans quelques magasins du centre-ville pour compléter sa garde-robe. Il se fit livrer ses achats chez lui. Puis il se rendit au café Graben un quart d’heure avant le rendez-vous. Il s’assit près de la vitre et regarda s’écouler la belle journée, la rue et les passants dont il ne voyait que les bustes. Il mangea des gâteaux et des biscuits au fromage et fuma des cigarettes parfumées qui le mirent de bonne humeur. L’heure du rendez-vous était déjà passée depuis vingt minutes, mais peu lui importait. Tant pis pour elle, si elle lui posait un lapin. Il n’avait pas envie de mourir de chagrin pour une telle vétille et aucun rendez-vous manqué ne lui gâcherait sa journée. Mais son cœur lui disait qu’elle finirait par venir.
Et elle vint. Il était en train de regarder un des serveurs dont le crâne lisse comme celui d’un eunuque était couronné d’une oreille à l’autre d’une dizaine de poils incolores, et son visage propre et rond affichait un sourire permanent. C’est alors qu’elle entra, vêtue d’un manteau blanc et d’un chapeau blanc à large bord. Elle lui sourit affectueusement et le salua avec la simplicité d’un ami de longue date. « Laissez-moi vous dire que le blanc vous va à ravir, lui dit Rost, admiratif. Commençons par là.
– Merci pour le compliment », répondit Vita Karsten en riant. Puis elle but à petites gorgées gracieuses le chocolat en tenant la tasse du bout de ses doigts fins. Ses gestes étaient quelque peu immatériels, un tantinet théâtraux, comme si en buvant elle sacrifiait au rite d’une divinité mystérieuse. Elle se remaquilla un peu et alluma une cigarette.
« Où donc avez-vous acheté vos yeux noirs ? plaisanta Rost.
– Je ne me souviens plus, dans la Mariahilferstrasse ou en Espagne.
– En tout cas, vous avez très bon goût.
– N’est-ce pas ? plaisanta la jeune femme. Mais vous non plus, vous n’êtes pas viennois de naissance.
– Non, à mon grand regret. Et je ne suis même pas un vrai Russe. »
Il fit signe à la marchande de fleurs qui circulait entre les tables et lui acheta un bouquet de violettes. Vita huma leur parfum délicat, puis les mit dans un verre plein d’eau, posé sur le plateau. Une légère odeur de café et de chocolat flottait dans la salle, mêlée à celle d’excellent tabac et de l’encre fraîche des journaux du soir. Rost s’adossa à sa chaise et observa la jeune femme. Au même instant, un officier qui venait d’entrer la salua d’un sourire amical. Et Rost se dit qu’il disposait désormais de dix-huit mille couronnes à la banque, et même si cette somme ne lui rapportait pas de gros bénéfices, elle le mettait à l’abri de tout souci et lui offrait tous les plaisirs. L’officier qui l’avait saluée était sans doute une relation lointaine. La vie de la jeune femme lui était inconnue et il l’imaginait pleine, variée, composée de choses légères ou importantes, peuplée de toutes sortes de gens. Il ignorait ce qu’avait été sa vie jusqu’à cet instant-là et ne voulait pas le savoir. Comme si elle était née la veille, telle quelle, achevée et parfaite.
Rost proposa une promenade en calèche. Et peu de temps après, on vit deux chevaux trotter dans l’avenue principale, spacieuse et bordée d’une double rangée d’arbres, jusqu’à l’horizon lointain qui se teintait du crépuscule imminent, une fente rouge de plus en plus mince sous la voûte des arbres. De chaque côté de l’avenue s’étiraient deux longs rubans de terre battue : les allées de cavaliers. Le bruit des sabots y était amorti et étouffé comme par de la ouate. Cavaliers et cavalières allaient et venaient. Rost et Vita se laissaient balancer doucement par la calèche, face au soir, au dos large du cocher, massif et immobile comme du métal. Un vent léger leur caressait le visage. Les cafés étaient pleins de monde. Des taches blanches, noires, rouges, bleues, jaunes, roses bourgeonnant parmi les arbres. Le soir tombait sur les allées cavalières qui se vidaient. Des airs joyeux parvenaient jusqu’à l’attelage qui roulait sans hâte sur ses pneus, la musique les poursuivait, disparaissait et reparaissait entre les arbres. Un attelage débordant de rires s’approcha d’eux et les dépassa en les éclaboussant d’éclats polissons comme autant de bourgeons de vie colorés. Dans une des allées, des jeunes gens jouaient au football. Des nourrices poussaient des landaus, des couples d’amoureux enlacés se cachaient derrière les buissons, les attelages étaient nombreux, le pont ferroviaire semblait tendu entre deux arbres, loin au-dessus de l’avenue et des charrettes passaient au-dessous, l’air était humide, frais et parfumé. Un train passa sur le pont et disparut dans la touffeur des branches. Son souffle lourd s’éloigna, devint de plus en plus faible, jusqu’à n’être plus qu’une abstraction immatérielle.
« J’aurais aimé être un poète pour conserver cette nuit dans des mots.
– Surtout pas de banalités.
– Excusez-moi, je suis un peu sentimental en ce moment. Est-ce que vous aimez les trains ? lui demanda-t-il après un silence. Moi je les aime à la folie. Ils vous emmènent toujours ailleurs. Toujours ailleurs. Qui ne signifie rien d’autre que la mort. »
Un dernier éclair orangé s’attarda à la cime des arbres puis s’éteignit. Le soleil s’était couché. Une brise légère se glissa dans le soir, prête à caresser les visages de son souffle frais. Vita toucha le dos du cocher et lui demanda de rebrousser chemin. Elle refusa l’invitation à dîner de Rost, elle était déjà prise, mais pourquoi pas un autre soir. Il la quitta devant l’Opéra. Le soir s’étendait déjà sur les toits. Rost longea lentement la rue. Puis il monta dans un tram en direction du canal.
À l’Ahdout, c’était l’heure du dîner. Ça sentait la viande rôtie, les oignons et le chou aigre. Micha l’anarchiste s’était attaqué à un cou farci dont il venait à bout en y mettant tout son talent. Le ténor héroïque rongeait une cuisse de poulet en émettant des grognements de plaisir. Reb Hayim Schtock se retourna lentement, les mains dans le dos et son binocle en travers du nez.
« Viens t’asseoir avec nous, Mister », lui dit le ténor.
Micha leva la tête vers Rost et interrompit sa mastication.
« Méfie-toi de Jan, petit. Il a l’intention de te chatouiller avec le bout de son couteau.
– Où est-il ? » demanda Rost.
Micha rejeta sa mèche de cheveux en arrière. « Il soigne son œil », et il replongea la tête dans son assiette.
« Et Yasha ?
– Il n’est pas encore passé aujourd’hui, dit le ténor. Il viendra plus tard peut-être.
– Jan, il a intérêt à protéger son autre œil, dit Rost. Voulez-vous prendre un verre avec moi ? Ça ne peut pas faire de mal. »
Rost commanda du poulet rôti.
Près du comptoir, Max Karp chuchotait avec Malvina. Il se tenait sur la pointe d’un pied et on voyait un gros trou sur la semelle de sa chaussure vernie. De temps en temps, il lançait un regard vers le groupe. Puis il s’approcha et pria Rost de lui consacrer une minute : il avait une chose importante à lui dire. Rost le suivit dans un coin de la salle.
« Alors, tu es riche à présent ? demanda-t-il avec un sourire obséquieux.
– Oui, il semblerait que je sois riche.
– J’ai un service à te demander, ce n’est rien pour toi.
– De quoi s’agit-il ?
– Peux-tu me prêter vingt couronnes ?
– Non.
– Tu me le refuses, à moi ?
– Je le refuse, à toi.
– Tu économises une si petite somme ?
– Je n’économise pas.
– Nous allons publier un mensuel littéraire pour la jeunesse.
– Bonne chance !
– Tu pourras y participer.
– De quelle manière ?
– Tu pourras publier des textes.
– Je n’ai rien à publier.
– Tu n’écris pas ?
– Non.
– Ah bon ? Tant mieux. Je pense que tu n’as pas de talent.
– Je n’ai pas de talent.
– Mais je pourrais t’aider, t’apprendre, écrire à ta place et tu le signerais.
– C’est inutile.
– Et les vingt couronnes… ?
– Tu ne les auras pas.
– Je pourrais les avoir sur-le-champ. Ici même – il montra de la tête le comptoir –, mais c’est déplaisant.
– Dommage que ce soit déplaisant.
– Pourquoi ?
– Parce que tu n’auras pas les vingt couronnes.
– Tu n’as vraiment pas de talent, espèce de graphomane ! Tu n’arriveras jamais à écrire le moindre mot ! Tu le regretteras !
– J’aime les regrets.
– Et si tu me les donnais tout de même ?
– Je ne te les donnerai pas.
– Je te les rendrai d’ici huit jours. C’est comme s’ils étaient déjà dans ta poche.
– Tu gaspilles inutilement ton talent.
– Je me rabaisse à parler avec lui et il n’a même pas de reconnaissance !
– Non, je ne sais pas en avoir. »
Rost retourna à sa place et finit sa compote. Puis il fit signe du doigt à Max Karp, accoudé au comptoir. Ce dernier vint vers lui et Rost lui dit :
« Tu veux boire un verre avec moi ? Alfred ! Une bouteille d’alcool de prune ! Trinquons au mensuel littéraire pour la jeunesse graphomane, buvez avec moi, monsieur Karp ! »
L’homme fit une grimace et trinqua avec Rost.
« Combien vous faut-il pour sortir un tel mensuel ?
– Hmm… Disons deux cents couronnes pour commencer.
– Ce n’est pas du tout excessif pour une telle entreprise ! Et vous voulez que j’y participe à hauteur de vingt couronnes, n’est-ce pas ?
– Si vous pouviez plus, ce serait mieux.
– Oui, plus, ce serait mieux. Évidemment ! Vous entendez ? Et la musique, vous ne lui réserverez pas une place ?
– La musique ?
– Mais oui ! Prenez monsieur le ténor, par exemple. Il peut vous faire don de son chant.
– Hi-hi, gloussa Karp.
– Arrête de glousser, vieille poule ! lui lança le ténor.
– Ne te mets pas en colère, vieux chien ! Et à vous, monsieur Karp, une couronne !
– Une couronne ?
– Pour votre mensuel, je ne donne rien. Pas un kopeck. J’attendrai que vous réserviez une chronique au chant du ténor. Sans quoi vous n’aurez rien. Et la couronne est pour toi, pour ton usage personnel, parce que tu as un grand talent et que tu n’es pas graphomane. Une couronne !
– Hmm… deux couronnes peut-être ? En or au moins ? D’ici huit jours…
– Non, une couronne, pas une de plus !
– Bon, c’est bien parce que j’en ai besoin.
– Vous entendez, c’est bien parce qu’il en a besoin ! Tiens, une couronne bien ronde et véritable ! »
« Rost’l, t’es encore vivant ? Qu’as-tu encore à te chamailler ? cria Yasha d’Odessa qui venait d’entrer. T’as donné une bonne leçon à Jan ! T’es un brave ! » Il tira une chaise et s’assit à table. Rost commanda une autre bouteille et un verre pour Yasha.
« S’il ose te toucher, il aura affaire à moi ! Je le lui ai dit. Je le réduirai en bouillie.
– Il voulait que je lui rende trente couronnes qu’il avait perdues. Il s’est trompé d’adresse ! »
Max Karp se leva pour prendre la poudre d’escampette.
« Viens ici ! lui ordonna Rost. Bois avec nous ! Notre compagnie n’est pas assez bonne pour toi ?
– Non, je vous en prie, au contraire, mais c’est que…
– Alors reste assis ! Vous vous connaissez ? Je vous présente : un grand talent qui va publier un mensuel, et voilà mon ami Yasha.
– Mais nous nous connaissons déjà.
– Tant mieux ! »
On entendait dans la taverne voisine des voix avinées et le son d’un harmonica. Un chien émettait des aboiements brefs comme une toux, un bébé poussait des cris désespérés. Pourtant tous ces bruits procuraient du plaisir parce que c’était le printemps, que Rost était jeune et avait en lui un petit fond de méchanceté qui parfois s’exprimait dans un acte, fût-il enfantin.
Max Karp se rassit contre son gré, le visage grimaçant comme s’il avait avalé un citron. Ses yeux ronds et proéminents regardaient au-dessus de ses lunettes, sa lèvre inférieure charnue pendait comme celle d’un cheval fatigué, découvrant de grandes dents jaunes irrégulières. Son visage à la chair relâchée et veule, paraissait jeté sur son squelette. Rost éprouva soudain un dégoût physique à l’égard de l’homme.
« Mais si tu n’as pas le temps, nous ne voudrions pas te retenir.
– Non, je vous en prie, je peux passer un petit moment en votre agréable compagnie.
– Le terrible attentat, quand aura-t-il lieu ? demanda Rost à Micha l’anarchiste, adossé à sa chaise, ses longues jambes étendues devant lui.
– Quand il se produira, tu le liras dans les journaux.
– Je meurs d’impatience, pourvu que je ne le paye pas de ma vie.
– Ne crains rien. Des gens comme toi ne sont même pas capables de faire du tort.
– Ha-ha, quel compliment affectueux, dit Rost en riant. Écoute, Micha, tu ferais peut-être mieux de te marier. C’est moins dangereux qu’un attentat. Et t’occuper d’un nourrisson te va mieux que manipuler une bombe. »
Yasha eut un grand rire.
« Occupe-toi de tes affaires et ne fais pas le malin. »
Personne ne connaissait vraiment Micha l’anarchiste. Il avait fait son apparition à l’Ahdout, maigre et dégingandé, et depuis il y venait souvent et écoutait les conversations. Il esquivait toute discussion et renvoyait à son interlocuteur une formule de sagesse qui mettait fin à la polémique, c’était toujours une parole ironique dite sur un ton faussement grave, voire pathétique. On savait uniquement qu’il travaillait dans une fabrique d’ampoules électriques, qu’il n’avait pas d’amis et que personne ne savait où il habitait. C’était un homme sans âge, il pouvait avoir aussi bien vingt-cinq que trente-cinq ans et paraissait doté d’une vaste culture qui pourtant ne transparaissait pas dans son discours. Il passait des heures à fumer au milieu de cette compagnie, à observer, sans blesser personne, même s’il ne manquait pas de courage. Son regard était animé d’une obstination fanatique qui suscitait une crainte diffuse, une angoisse inexplicable.
Par moments, il était saisi d’une toux sèche et creuse qui faisait craindre pour sa santé. D’autres fois, il fredonnait une mélodie dans une langue étrangère qui évoquait le mongol, l’air était des plus tristes et mélancoliques, on imaginait un paysage étrange, d’une sauvagerie majestueuse, entre rêve et réalité, des jeunes filles élancées allaient au puits, entourées de sommets verdoyants, et ce paysage magnifique et solitaire inspirait à la fois tristesse, joie, nostalgie, voire un sentiment d’élévation.
Rost était intrigué par Micha et s’il le provoquait, c’était dans l’espoir secret de lui faire perdre la face et lui faire dire une chose qui trahît son être véritable. Mais Micha ne tombait pas dans le piège et Rost fut une fois de plus déçu par ses tentatives.
« Ne me crois pas méchant, Michka, tu vois bien que je plaisante.
– Je crache sur tout !
– Ne crache pas, attends. Nous irons cracher ensemble ! »
Dans la petite rue proche, la soirée était agréable. Les enfants jouaient à un dernier jeu avant d’aller dormir. Des femmes bavardaient sur le pas de la porte, les unes sortaient leur chien en promenade, d’autres étaient assises sur des chaises rapportées des appartements et médisaient des voisines avec le concierge qui tirait sur sa longue pipe. Une voix de femme cria : « Sour’l, dépêche-toi ! N’oublie pas les clés ! » Et Sour’l lui répondit par la fenêtre ouverte : « Tais-toi, tas de chiffons ! » Quelqu’un rit aux éclats. Comme tous les soirs à la même heure, le serrurier Glekner corrigeait son fils et les cris de l’adolescent s’échappaient par les fenêtres du rez-de-chaussée et résonnaient dans la rue.
Micha raconta : « J’avais un ami au grand cœur. Il a sorti une fille du bordel et l’a épousée. Il pensait que ces filles-là méritaient plus de compassion que les autres. Elle a passé un peu plus d’un an chez lui, a accouché d’un enfant et s’est enfuie. Plus tard, on l’a aperçue dans un autre bordel. Pendant un certain temps, il s’est occupé du bébé alors qu’il n’avait pas d’argent. Puis il l’a confié à l’orphelinat où l’enfant n’a pas survécu à son premier anniversaire.
– On ne peut pas dire que ton histoire soit passionnante, le railla Rost.
– Si ça ne te plaît pas, tu n’as qu’à lire des romans policiers. Dans la vie, les choses sont moins intéressantes et plus tristes.
– Et quelle fut la fin de ton ami ?
– La fin ? La Sibérie ! Les travaux forcés !
– Ho-ho ! Et tout ça à cause de cette femme qui s’est enfuie ?
– Peut-être aussi, dit Micha avec simplicité. Il était désespéré, il ne croyait plus en personne.
– Alors il l’aimait ?
– Non. Ou peut-être que oui. Peut-être qu’il l’aimait sans le savoir. »
Rost se souvint des réunions secrètes des apprentis tailleurs, menuisiers, etc., et des jeunes gens de sa ville qui les incitaient à se révolter. « Camarades, disaient-ils, le peuple des travailleurs est exploité ! Levez-vous comme un seul homme ! Brisez vos chaînes ! » et les autorités les expédiaient en Sibérie qui les transformait en saints de la révolution. Les parents faisaient commerce de leur récolte dans la forêt, s’adonnaient au colportage et au courtage, ils ouvraient toutes sortes d’échoppes et vivaient dans la crainte des émeutes. Les dimanches et jours de fête dans les églises, les prêtres exhortaient aux pogromes et des rumeurs effrayantes circulaient de bouche en bouche : « Ils se préparent… » Dans les villages, les jeunes poussaient les paysans à se soulever contre le tsar et les propriétaires terriens qui les exploitaient. Et le feu allumé par les fils finissait par brûler les parents.
Il restait peu de clients, à peine quelques convives attablés ici et là, en train de dîner. Malvina quitta son poste derrière le comptoir et se planta devant Max Karp. « Monsieur Karp, auriez-vous un instant de libre ? Mes patrons m’excuseront. » Elle prononçait Kerp en plissant ses lèvres fines en une mimique qui se voulait coquette. Le jeune homme se leva et s’empressa de la suivre jusqu’au comptoir. À voir leurs gestes de loin, ils étaient plongés dans une discussion animée. Sans doute lui en voulait-elle de sa longue absence, de l’avoir négligée au profit d’autres distractions. On avait déjà un avant-goût de leur vie conjugale dix ans plus tard, une vie fade et ennuyeuse, quand chacun connaîtrait jusqu’au dégoût le moindre geste de l’autre, la moindre grimace, le moindre état d’âme, et qu’ils seraient enchaînés l’un à l’autre par des liens d’inimitié indestructibles. Il serait précepteur ou petit fonctionnaire, commerçant médiocre, chauve et bedonnant, avec des savates au pied du lit, des pieds plats, et dans un coin du tiroir de la table, dans un cahier jauni et rongé par l’humidité, seraient enterrés les espoirs de sa jeunesse : des écrits non publiés, des œuvres déjà posthumes de son vivant. Il mettrait son échec et sa nullité sur le dos de sa femme et de ses enfants à cause desquels il n’était pas ce qu’il aurait dû être. Et drapé dans le rôle d’apitoiement sur soi, il se présenterait comme une victime de la vie familiale et dirait : « Ah, s’il n’y avait pas eu ma femme, mes enfants, si les conditions avaient été différentes… » Et ces regrets seraient pour lui une source de satisfaction et de consolation.
Dehors, l’agitation se calma peu à peu. Solitaire et oublié, on entendit poindre le silence de la nuit. De la taverne voisine s’échappaient encore des voix de fêtards. Et par moments, entre deux cris d’ivrognes, on entendait devant la porte proche de la terrasse vitrée des chuchotements d’amoureux.
Rost appela le serveur et paya l’addition. Il salua la compagnie et sortit avec Micha. Ils marchèrent jusqu’au bout de la petite rue qui débouchait sur le canal.
« Si tu le permets, je vais t’accompagner un peu.
– Tu peux », lui répondit Micha sans s’arrêter.
Ils se dirigèrent vers le jardin qui longeait le canal. Ici et là sur les bancs, entre les parterres de fleurs qui respiraient la fraîcheur agréable de la nuit, on distinguait des corps, quelques couples d’amoureux. Tête nue, Micha avançait à grands pas et Rost avait du mal à le suivre.
« Écoute, Michka, si tu as besoin d’un peu d’argent, cinquante ou cent couronnes, tu peux compter sur moi.
– Je n’en ai pas besoin. »
Au bout d’un moment, il se ravisa : « Bon, cinquante suffiront. »
Ils s’assirent sur un banc. Au-dessous d’eux passa à grand fracas le train urbain dont les rails longeaient le canal. Une odeur de charbon flottait dans l’air. Des étoiles encore humides clignotaient entre les branches d’arbres.
Sans dire merci, Micha fourra négligemment dans sa poche le billet de cinquante couronnes. Il alluma une cigarette et, se comportant comme s’il était seul, il ne fit pas attention à Rost pendant un long moment. Soudain il marmonna entre ses dents : « La fin est devant toi, toute proche, tu comprends ? Une fin assurée, définitive, comme une station que l’on aperçoit par la fenêtre d’un train et que l’on ne peut pas éviter ! Tu te diriges tout droit vers elle comme sur des rails. Et tu la sais toujours proche, en rêve ou au réveil, au repos ou en action, tu ne peux jamais l’ignorer. Tout restera en place et toi, toi seul manqueras… Et le monde se refermera en un clin d’œil, comme l’eau impossible à trouer, et il n’y aura pas la moindre trace du vide. Rien. Pas même un clignement d’œil. »
Après un silence, il reprit : « À ce compte-là, mieux vaut la peste noire. Aller de ville en ville et empoisonner les puits ! Qu’ils disparaissent de la terre en même temps que toi ! Ce serait l’unique satisfaction !
– Tu les détestes, les hommes !
– Oh oui, je les déteste à la folie ! Si j’avais été le Grand Inquisiteur !
– Je ne sais pas s’ils méritent toute cette haine, un peu de mépris devrait suffire.
– Tu ne sais pas ? Un peu de mépris ? En toute tranquillité, sans déranger l’ordre ? Dieu m’en garde ! Ce n’est pas l’affaire de flegmatiques comme toi, mais moi je sais. Le pouls bat à cent vingt à la minute, compris ? Le sang, c’est là que ça se joue ! Et pas de place pour un peu de mépris tiède. »
Il eut une petite toux sèche et creuse qui semblait sortir d’un tonnelet vide. De l’autre côté de la rue, les fenêtres déjà éteintes ressemblaient à des trous noirs sur des murs clairs. Derrière les vitres, les chambres débordaient de sommeil. La rumeur de la ville se dissipait. On entendit au loin la corne brève d’un tram. Plus près, la caserne rouge était enveloppée d’une pénombre dense et immobile. Dans une guérite étroite, une sentinelle se dressait avec son fusil, silhouette pétrifiée. L’empereur somnolait sans doute déjà sur son lit de vieillesse.
« Les empoisonner tous ! répéta sourdement Micha en écrasant du pied le gravier de l’avenue, le regard dans le vide. Une vieille mère et sa fille violées l’une sous les yeux de l’autre. Hein ! Qu’est-ce que tu en dis ? La fille, étendue par terre, jambes écartées, défigurée, dans une flaque de sang, entourée des plumes des coussins éventrés et, assise à côté d’elle, la mère, immobile et silencieuse. Silencieuse depuis six ans, la mère, que dirait-elle de plus. Mais ses yeux ! Son regard te rendrait fou ! Et ne me dis pas qu’il suffit d’un peu de mépris, hein ?
– Bien sûr que non, mais je pense qu’il aurait fallu faire quelque chose sur le moment. S’occuper des coupables.
– Parce que tu crois qu’on n’a rien fait. On a attaqué quelques villages des environs. Des chefs de bande ont été tués. Mais le rapport au monde est défini une fois pour toutes. Ces images se gravent en toi et ne s’effacent plus jamais. »
Un policier qui se promenait les dépassa et leur lança un regard pénétrant. Il y eut un silence et Rost éprouva du chagrin pour cet homme qui voyait sans cesse des images d’horreur et avait conscience de sa fin proche. Ils restèrent un moment sans parler. Puis une femme coiffée d’un chapeau à large bord vint s’asseoir sur le même banc qu’eux. Dans la pénombre, on ne voyait pas bien ses traits.
« Et si nous allions boire un verre ensemble ? »
Dans sa ville natale, on connaissait ces femmes qui se promenaient par deux ou trois les après-midi paisibles, grignotaient bonbons et cacahuètes, et marchaient d’un pas hésitant d’étrangères, comme si elles ne faisaient partie ni de la ville ni de cette journée, la voix tantôt timide tantôt bruyante et criarde. Leur accoutrement qui n’avait rien de choquant se distinguait par l’excès, rubans en couleur ou écharpes brillantes qui témoignaient d’une vie creuse, sans fardeau ni obligation.
« Moi, je rentre chez moi, dit Micha.
– Et tu me laisses seule ici ? demanda la femme d’une voix enfumée.
– Tu n’as qu’à rentrer chez toi.
– Tu crois que j’ai un chez-moi ?
– Si tu veux une couronne, je te la donne, pourvu que tu ne nous racontes pas les mêmes salades.
– Tu es bien arrogant, espèce d’échalas. À ce prix-là, tu n’auras rien de moi.
– Mais je ne t’ai rien demandé.
– Donne-moi quatre couronnes. Toute la nuit pour quatre couronnes.
– Prends, et si tu n’en veux pas, tu n’auras rien. »
Elle prit la pièce que lui tendait Micha.
« Voyez-moi ce fanfaron ! Et toi, mon petit, dit-elle en s’adressant à Rost. Toi non plus ?
– Non, moi non plus.
– Beaux garçons, rien à dire ! Mais alors, allons boire un coup, hein ? Je paie la tournée. Edwige la noire n’est pas mesquine !
– Laisse tomber ! » dit Micha en se levant.
La femme continua de les presser : « Beaux garçons ! On dirait des limaces, pas des hommes ! »
Au bout de quelques pas, Micha quitta Rost et s’éloigna à grands pas. Rost monta dans un fiacre et rentra chez lui.
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