Romance viennoise

David Vogel · Chapitre 13 sur 20

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Romance viennoise

Chapitre 12

12

 

 

Lorsque Rost quitta le café et l’officier qui couvait du regard son verre, il était cinq heures du soir. Il marcha sans se hâter dans les rues à moitié vides du samedi, imprégnées de l’odeur de pluie, et bordées d’arbres d’un vert intense. Des gouttes isolées et tardives tombaient des arbres sur sa mèche blonde et rebelle. Il se sentait la force d’un conquérant, près de réaliser tous ses souhaits. Il suivit d’un œil bienveillant les fiacres qui passaient, les autos, les passants. Tout était à sa portée, disposé pour son plaisir et son confort. La pluie avait cessé, le jour était encore élégiaque, tendre et timide, puis ce serait peut-être un soir paisible et un peu plus calme que les autres, puis viendrait la nuit, à l’odeur à la fois semblable et différente des précédentes ou des suivantes, un peu comme une femme inconnue. Chaque jour nouveau exigeait un homme nouveau, comme un être à peine né, sans le poids de la veille.

Rost éprouvait un léger mépris pour l’officier enchaîné à une chose unique, incapable de s’en détacher, démissionnaire devant tout le reste, qui avalait un verre après l’autre pour élever une barrière entre lui et le monde. Brunhoff buvait parce qu’il avait peur. Rost, lui, n’avait pas peur.

Il s’attarda distraitement devant la vitrine d’un magasin de jouets. Lorsqu’il en prit conscience, il sourit et s’éloigna. Puis il en vint à penser à Erna et se sentit soudain joyeux. Il pressa le pas et s’engagea dans la rue qui le conduisait chez lui. À peine avait-il eu le temps d’enfiler sa robe de chambre qu’il entendit frapper un coup hésitant à sa porte : c’était Gertrude. Sans un mot, elle colla sa bouche charnue et humide sur celle de Rost, se plaqua contre lui de tout son corps brûlant, comme si elle voulait le pénétrer. Puis elle se laissa tomber sur une chaise, épuisée, déprimée.

« Je t’ai attendu, lui dit-elle. Georges est allé chez ma belle-mère avec Erna. Je me suis défilée en prétextant un mal de tête. »

Rost tira une chaise et s’assit près d’elle. Il lui prit la main et la caressa d’un geste apaisant. L’obscurité entrait par les fenêtres dont les lourds rideaux étaient retenus sur les côtés par des embrasses tressées. Un silence figé pesait sur tout l’appartement. Aucun bruit ne venait de la petite rue. Gertrude était assise, plongée dans ses pensées. Les pans de son kimono jaune étaient écartés et laissaient entrevoir, entre les bas et la culotte, des cuisses d’une blancheur éclatante. La tête inclinée sur le côté, elle regardait au loin, par-delà Rost. Elle était prise de nausée au souvenir des assauts de son mari qu’elle avait repoussés à grand-peine la nuit d’avant. Mais pourrait-elle continuer de se défendre ainsi sans éveiller ses soupçons ? Sans provoquer des querelles ? Si elle était plus froide, moins sensible à ses gestes durs, physiques, qu’elle détestait tant ? L’éventualité de la disparition de Rost lui traversa l’esprit en un éclair et elle frissonna. Pourquoi pas ? Il pourrait disparaître brusquement, cadeau inespéré, et alors c’en serait fini d’elle. Soudain tout lui sembla irréel. Elle leva les yeux vers Rost, comme pour s’assurer de sa présence en chair et en os. Son regard était empreint de tristesse. Elle tendit la main et toucha son bras. Oui, il était encore là. À l’idée qu’elle pourrait le perdre et que ce serait cruel, des larmes lui montèrent aux yeux. L’avenir avait pour elle la forme d’une solitude rampante. Elle donna libre cours à ses larmes.

« Pourquoi ? » demanda Rost, en faisant un effort. Elle eut un sourire hésitant, se leva et alla distraitement jusqu’à la fenêtre, puis revint s’asseoir. L’expression de son visage changea, elle parut déterminée malgré les traces de larmes sur ses joues. Non ! Elle ne céderait pas ! Elle se battrait ! Elle attira Rost et le serra contre elle de toutes ses forces, avec un mélange de passion et de désespoir, comme si elle allait se suicider.

« Cet instant présent, n’est-il rien pour toi ? lui murmura-t-elle. Dis-moi, est-ce que tout cela n’est pas vrai ? » Elle éloigna un peu la tête de Rost pour mieux le regarder, graver ses traits dans son cœur, de crainte qu’ils ne s’effacent.

« Tu es une femme et un bébé » dit Rost, il avait de la peine pour elle. Il la serra contre lui et lui caressa les cheveux, ils dégageaient une odeur légère, pudique et excitante. Il y plongea son nez et huma ce parfum particulier de la femme et de toute la Création. Comme une odeur de terre. C’est ainsi que se répétait inlassablement le geste de la Création, entre Adam et Ève, entre Michaël Rost et cette femme, à la fois étrangers l’un à l’autre et proches, rejetés l’un par l’autre et projetés l’un contre l’autre. Sa peau douce, brûlante, frémissait sous la main de Rost, se rétractait. Elle couvrit sa nuque, sa joue, son oreille, de baisers brûlants, sauvages, il finit par la soulever et la porter sur le divan.

Pendant ce temps, les fenêtres s’obscurcirent, la nuit tombait vite, une pluie fine frappa les vitres comme des moucherons isolés. Elle faisait un bruit monotone dans le silence de l’appartement. Étendu sur le canapé, Rost fumait. Sa cigarette clignotait comme une lumière trompeuse dans l’obscurité grandissante. Leurs visages étaient invisibles, et leurs mains aussi, sauf les vagues contours de leurs corps et la tache claire du kimono jaune qui flottait dans l’espace. Gertrude était étendue, la tête appuyée contre la poitrine de Rost. Soudain, il sentit le poids de cette tête. Dans le soir muet, la femme lui parut alors moins importante. Une partie de lui-même se vida : les fils tendus entre lui et elle se brisèrent. Il éprouva une certaine pitié pour cet être plein de vie, volcanique, qui tout à coup lui faisait l’effet d’une chose morte. Après que leurs corps s’étaient mêlés quelques instants plus tôt, l’agréable fatigue qui parcourait encore leurs membres s’était éloignée.

Il tâtonna dans l’obscurité et écrasa son mégot dans le cendrier posé sur un guéridon. Gertrude se leva d’un bond. Il fallait qu’elle parte, Georg et Erna pouvaient revenir à tout moment. Elle chercha son poignet, lui embrassa le dos de la main et sortit.

Rost demeura étendu et quelques instants plus tard il entendit des pas dans l’escalier. Aussitôt, il alluma la lumière, la clarté dissipa le silence, il se recoiffa devant la glace, lissa sa robe de chambre et s’apprêta à sortir dans le couloir tandis que s’ouvrait la porte d’entrée.

« Nous avons passé une belle journée, n’est-ce pas ? dit Georg Stift en ôtant son imperméable. Il fait un temps à se promener hors de la ville, vous ne trouvez pas ?

– Les projets ne manquent pas, dit Rost en lançant un coup d’œil à Erna dont il finit par capter le regard qui lui parut plus amical, moins hostile.

– C’est bien le problème, dit Georg Stift. À votre âge, le temps me faisait défaut, il m’aurait fallu des journées de cinquante heures au lieu de vingt-quatre. »

Il accrocha soigneusement son chapeau à la patère. Erna se retira dans sa chambre, et Rost se rendit à l’invitation du maître de maison de l’accompagner au salon pour bavarder un peu avant le dîner. Georg Stift effleura d’une main les touches du piano ouvert et monta une gamme dont les notes s’égaillèrent dans l’espace. Puis il alla chercher dans la salle à manger une bouteille de porto et deux verres.

« Rien de tel qu’un petit verre pour aiguiser l’appétit, dit-il en les servant. À votre santé ! À celle de la jeunesse tourmentée ! C’étaient des jours heureux, dit-il en lissant sa maigre moustache. Les filles vous tombaient dans les bras comme des pommes mûres. Les unes après les autres, de toutes parts ! Plus qu’il n’en fallait. On n’avait pas le temps d’étudier. Et les excursions les jours de fête ! Par groupes de quatre à six jeunes gens et jeunes filles. Puis est arrivée Gertrude, vous auriez dû la voir à l’époque ! C’était du feu !

– Je l’imagine.

– Oh, s’enorgueillit Georg Stift, les prétendants ne manquaient pas ! Croyez-moi, mes amis en crevaient de jalousie, et même jusqu’à ce jour. Je savais choisir.

– Vous avez eu de la chance.

– C’est bien ça : j’ai eu de la chance. Une femme comme elle, on n’en trouve pas tous les jours, ça ne pousse pas comme des champignons. Vous pouvez me demander la raison, j’ai connu d’autres femmes, je ne suis pas né d’hier. Un autre verre ? Mais de nos jours, c’est différent. Non pas que je sois vieux », dit Stift en riant.

Et l’image de la femme maquillée, à l’hôtel de Klagenfurt, lui revint en mémoire, un masque de froideur se répandit sur son étrange visage.

« Quel âge me donnez-vous ?

– Hmmm… trente-cinq ans.

– C’est presque ça. Trente-huit, le bel âge mûr, mais on s’assagit, on devient plus modéré. Ce n’est plus l’âge des galipettes ! La famille. Les responsabilités. On doit garder les yeux ouverts. Pas à pas, être prudent, n’est-ce pas ? »

Il approcha de Rost un cendrier de verre bleu et l’accompagna avec une cigarette, alors que d’habitude il ne fumait que des cigares. Il ne trouvait aucun goût à la cigarette. Autrefois, oui, mais désormais il s’en abstenait. Puis il reprit le fil de la conversation qui bizarrement l’excitait : « Voyez-vous, une femme comme elle, comme ma Gertrude, ne laisse pas de place aux tromperies. Elle donne tout et prend tout sans compter. Vous imaginez un mari qui tromperait Gertrude ?

– Non, je ne l’imagine pas, lui répondit Rost qui n’avait pas tellement le choix.

– Eh oui ! Elle n’appartient pas à cette catégorie de femmes. Je vois que vous êtes un homme intelligent. On peut en parler avec vous, car avouez que vous êtes un peu amoureux d’elle.

– Vous jetez de l’huile sur le feu.

– Loin de moi cette idée ! Je voulais juste vous montrer que vos sens ne vous ont pas trompé. Vous avez du goût, parfois c’est une consolation.

– Maigre consolation.

– Je suis d’accord, mais que voulez-vous ? Vous êtes un peu en retard, vous auriez dû me précéder, quoique rien ne prouve que vous auriez été l’élu. D’ailleurs, croyez-vous être le seul ? Il y en a eu d’autres, insignifiants pour la plupart. Et voilà, vous voyez bien ! »

Il se servit un autre verre et vida la moitié en une gorgée. « On ne peut jamais définir ce qui attire un homme et une femme, tel homme et telle femme. Ni l’observation ni l’intelligence ne vous sont d’aucun secours en la matière, on se trouve devant un mystère, un secret de la nature ! Je parle d’une relation durable. Les rencontres passagères ne comptent pas. »

Ce n’est pas étonnant, se dit Rost, quel grossier personnage. Pourquoi supportait-il son bavardage insipide ? À vrai dire, il attendait, tout son être était tendu vers une porte qui risquait de s’ouvrir brusquement. Il lui tournait le dos mais peu importait, quand elle s’ouvrirait, il entendrait d’abord les quelques pas jusqu’à la table, ou la fenêtre, ou le piano, ou la bibliothèque. Il fermerait exprès les yeux pour accroître le plaisir et ne les ouvrirait qu’après, surpris par la réalité. Mais la porte en question tardait à s’ouvrir. On entendait dans le couloir des pas feutrés, absorbés par le tapis, mais aucun bruit de porte. Rost commençait à se décourager, quelle bêtise d’avoir cru qu’elle s’ouvrirait simplement parce qu’il le désirait.

« Savez-vous, reprit Stift, j’ai quelque expérience en matière de femmes. Il faut savoir les prendre, c’est important. D’une main forte, bien sûr ! Mais sans exagérer ! Et puis, on ne peut pas généraliser. Il y en a de toutes sortes. Il faut d’abord voir à qui on a affaire, de quel côté le vent souffle. Il y a des femmes devant lesquelles il faut se montrer faible, petit et faible comme une souris malade, elles aiment ça, c’est le seul moyen de les gagner. Ce sont des femmes compatissantes, l’homme est leur poupée, leur bébé. Elles ne vous refuseront rien, mais tout passe par la pitié. Si vous ne les laissez pas déverser sur vous leur compassion, vous n’obtiendrez rien. C’est dans leur nature. Ces femmes-là, quand elles ont un enfant, vous pouvez faire votre valise, elles n’ont plus besoin de vous. D’autres sont des “personnalités”, elles ont leur opinion sur chaque chose, de préférence le contraire de la vôtre. Et gare à ceux qui touchent à leur personnalité ! Laissez-leur cette folie et vous aurez la paix. Si vous en doutez, on ne vous pardonnera jamais. D’autres ne s’échauffent que lorsque l’on déverse à leurs pieds des tonnes de mots d’amour,

fussent-ils insipides, empruntés à des shund-romans1, sentant l’artifice à des lieues à la ronde ! Celles-là sont romantiques. Plus vous mentez, plus elles cèdent. Avec elles, la réussite est assurée. D’ailleurs, la plupart des femmes aiment ça, elles ont toutes une fibre romantique et aiment le chatoiement du mensonge. Peut-être sont-elles poètes par nature.

« D’autres ont en elles un désir tyrannique inassouvi, ce sont les dominatrices. L’homme qui ne se soumet pas à leur autorité ne parvient à rien. Avec elles, pour arriver à ses fins, il faut s’avilir et pas seulement en apparence. Se soumettre toujours sans hésiter à leur volonté, comme une sentence immuable, alors on est récompensé. Bien sûr, il y a des mélanges, cinq grammes de ceci, huit grammes de cela, trois grammes d’encore autre chose. Ce sont celles qui sont plus compliquées et atteintes d’hystérie. Les plus difficiles aussi, versatiles, une fois comme ci, une fois comme ça. Avec elles, il faut sans cesse changer de tactique, être sur le qui-vive, avoir un sens aigu de la diplomatie, et même alors la réussite n’est pas assurée. Le moindre vent peut renverser le vapeur. Mieux vaut les éviter, car ni l’intelligence ni la psychologie n’y peuvent rien, elles vous réservent des surprises sans fin.

– Le traité du parfait don juan ! plaisanta Rost.

– N’exagérons pas, dit Georg Stift avec un sourire. Un peu d’observation et un peu d’expérience personnelle, c’est tout.

– Que feriez-vous si vous appreniez que votre femme vous trompe ?

– Qui ? Gertrude ? C’est impossible !

– Bien sûr, mais tout est possible dans la vie ! On ne peut jamais être sûr de rien.

– Oui, mais entre Gertrude et moi, c’est impossible. Vous ne la connaissez pas, ni la relation qui existe entre nous. Un tremblement de terre est plus probable.

– Je ne parle pas de Mme Stift, se reprit Rost. Disons une autre de vos femmes qui vous aurait trompée.

– Pour commencer, je n’ai pas de rapports avec ces femmes-là. Et deuxièmement, je ne suis pas homme à être trompé. Il y a des hommes qui sont trompés par toutes les femmes, et d’autres qu’aucune femme ne trompe. Il est bon que vous sachiez, jeune homme, qu’une telle chose ne m’est jamais arrivée, allez-vous-en immédiatement. Et sans tarder. Je n’accepte pas de telles plaisanteries ! »

La porte de la salle à manger s’entrouvrit et Gertrude passa la tête pour annoncer que le dîner était servi. En apercevant Rost, elle parut surprise et le salua avec une politesse distante. Elle entra dans le salon, mais resta sur le seuil et invita Rost, appuyée par son mari, à se joindre à eux pour un repas simple, parce que c’était le jour de congé de Mitzi. Dans l’entrebâillement, il aperçut Erna, adossée au buffet, le regard tourné vers les fenêtres. Malgré son envie folle d’être auprès d’elle, son instinct lui dit qu’il valait mieux y renoncer ce soir-là, au risque de gâcher quelque chose. Sa décision mûrie, il se leva et prit congé.

Dans sa chambre, il trouva sous la porte une enveloppe blanche cachetée, sans adresse. Avant de l’ouvrir, il l’examina sous toutes les coutures, la soupesa, la sentit, retardant le moment de l’ouvrir. En fait, inconsciemment, il en devinait l’expéditeur mais n’osait se le dire de crainte d’être déçu. Il finit par déchirer l’enveloppe et en tira une page de cahier d’écolière. Erna souhaitait le voir le lendemain dans l’après-midi, il fallait qu’elle lui parle. Elle lui donnait rendez-vous au parc municipal, sur un banc qu’elle lui indiquait, et en cas de pluie, à la terrasse du café. Il était prié de supprimer la lettre aussitôt après l’avoir lue.

L’écriture d’Erna était ronde, grande, énergique et déterminée. Elle avait signé d’une seule lettre. Une vraie femme, se dit Rost en rangeant la missive dans son portefeuille.

1. Genre de romans populaires et sentimentaux typiques de la littérature yiddish.

(N.d.T.)

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