Romance viennoise

David Vogel · Chapitre 15 sur 20

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Romance viennoise

Chapitre 14

14

 

L’après-midi bleu et or, accompagné des orchestres dans les parcs, de la foule bariolée dans les rues, s’écoulait vers la nuit, dans une lumière encore intense, pure et immatérielle. Une verdure gorgée d’eau, charnue, colorait les jardins, bordait les rues. Les fleurs des marronniers étaient déjà tombées. Dans son costume clair, acheté le jour même, et un œillet pâle à la boutonnière, Rost se sentait bien. La rue était gaie, le monde vaste et souriant. Ses muscles se tendaient d’eux-mêmes, s’il avait voulu jouer, il aurait gagné, s’il s’était battu avec un ennemi, il l’aurait vaincu.

Tous deux arrivèrent au même moment à l’endroit prévu, venant de directions opposées. Ils souriaient sans savoir que se dire, craignant de gâcher par des paroles l’instant de la rencontre. Ils marchèrent l’un à côté de l’autre, contournèrent le parterre de fleurs, le gravier crissant sous leurs pieds. Par moments, Rost lançait des coups d’œil à sa compagne dont la joue pâle se teintait de rose. Des buissons projetaient de part et d’autre une ombre légère et un treillis dessinait une dentelle en diagonale sur le sol. Les sons de l’orchestre parvenaient de l’autre extrémité du jardin, brouillés par la rumeur de la rue animée.

« Tu vois, j’ai même annulé un rendez-vous pour toi, mentit Rost. Avec un ami… un rendez-vous très important. »

Ils s’assirent sur un banc libre, le long d’un sentier à l’écart. C’était bon de le regarder dans les yeux, longuement, librement, de lui donner la main pour toujours, de s’enfouir en lui, de se faire aussi petite qu’un point, lointaine, comme le noyau de son être. C’est ainsi qu’elle avait secrètement imaginé leur rencontre, mais la réalité la troublait, la rendait hostile, irritable et méchante. Elle n’avait pas la force de réprimer sa rancœur. Au lieu de déverser sur lui des paroles dures et méchantes, comme elle le faisait, elle aurait voulu poser sa tête sur sa poitrine et pleurer en silence, non pas de chagrin mais d’un bonheur qu’elle sentait palpiter en secret : parce que la journée était si belle que l’on avait envie de l’embrasser, parce que le buisson verdoyant tout proche était déjà plongé dans l’ombre, qu’un pigeon gris-blanc s’abritait au-dessous, qu’une fourmi grimpait sur sa chaussure blanche, parce que les branches d’arbres taillées comme une muraille étaient à moitié éclairées par un soleil doré, parce que… parce que.

Un couple de passants laissa derrière lui un parfum pâle et léger de mimosa qu’une bouffée d’air dissipa. Erna suivit le couple des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse au détour d’un sentier.

« Dans un mois, ce sera les vacances, dit Erna. Vous aimez nager ? »

Oui, il aimait nager.

« Comme tous les étés, nous partirons sûrement en villégiature. Et il faudra bien que vous cherchiez une autre chambre…

– Pourquoi ?

– Parce que… vous comprenez… c’est mieux ainsi. Parce que tout le monde part… »

Énervée, Erna joua avec son sac qui lui échappa et tomba par terre. Rost le ramassa et le lui tendit.

« Si vous changiez de chambre…

– Oui, alors ?

– Alors… »

Erna laissa sa phrase en suspens parce qu’elle ne savait que dire.

« Alors, dit Rost, je ne pourrais plus vous voir souvent et ce ne serait pas bien.

– Me voir, moi ?

– Oui, vous. »

Elle lui lança un regard en coin, accompagné d’un sourire. Puis avec une moue obstinée, enfantine, elle dit :

« J’aime les vrais hommes, pas les freluquets !

– Voulez-vous que je vous en présente quelques-uns ?

– J’en connais suffisamment.

– Ha-ha !

– Vous ne me croyez pas ?

– Pourquoi ?

– Il y en a un qui veut quitter sa femme pour moi. Un brun…

– Un brun ! Et vous ?

– On verra…

– En tout cas, il a bon goût.

– C’est un musicien célèbre.

– Ah !

– Avec des yeux gris, profonds.

– Eh bien !

– Il a trente ans.

– C’est le bel âge.

– Vous vous moquez de moi.

– Dieu m’en garde.

– Je l’aime beaucoup.

– Mes félicitations.

– Il y a quelques semaines, quand nous sommes allés nous promener avec sa voiture hors de la ville et que nous nous sommes arrêtés dans une petite auberge pour boire une limonade, il a juré de mettre fin à ses jours si je n’exauçais pas sa demande.

– Et il a mis fin à ses jours ?

– Non, pas encore.

– Il l’a échappé belle. »

Erna éclata d’un rire joyeux, libérateur. Elle était redevenue une jeune adolescente, excitée, sincère.

Rost la mangeait des yeux, il rit avec elle.

« Si j’avais trente ans, j’aurais quelque chance !

– Vous ? Pas la moindre, même si vous aviez cent ans ! dit-elle en lui lançant un regard si plein d’amour qu’il en eut chaud au cœur.

– Bien, je chercherai une autre chambre…

– Oui, dit Erna, c’est important. Mais ne vous pressez pas, vous pouvez attendre trois à quatre semaines, jusqu’au début des vacances, n’est-ce pas ? »

Elle se baissa, ramassa un petit caillou et le lança en l’air.

« Vous allez partir en vacances ?

– Oui, probablement.

– Le soir, quand on sort, tout est endormi. Le village, les gens, les animaux dans l’étable. La nuit se tait, les étoiles se taisent, la terre respire, le cœur déborde. À cette heure-là, on a envie de rugir de joie et de pleurer en même temps, de se rouler par terre comme un jeune poulain, de se caresser le corps brûlant, de se mordre le bras à sang, de sursauter aux beuglements des bœufs, à l’appel du paysan… J’ai lu tout cela dans un livre », conclut-elle, les yeux étincelants.

Rost tira sur sa cigarette. Tout entier tendu vers le profil d’Erna, prêt à surprendre le moindre mouvement de son âme. De ce côté-là, du côté droit, une chaleur nouvelle s’abattait sur lui, une chaleur de juillet qui n’avait rien à voir avec la saison. Cette nuit d’été au village, dont Erna venait de lui faire part, il aurait aimé s’y vautrer comme une bête sauvage, la poursuivre par monts et par vaux jusqu’à l’étourdissement, sentir l’odeur de son corps comme celle de la terre chaude et de l’herbe humide de rosée. À la place, il la poursuivait en silence, immobile. Il lâcha un rire bref, saccadé. Erna lui lança un regard surpris.

« Quel est ce rire effronté ?

– C’est involontaire, je me suis souvenu de quelque chose. »

 

À cet instant surgirent d’une allée proche Karl Greiner et Fritz Anker. Erna les aperçut de loin et s’élança à leur rencontre avec une joie surfaite. Elle les présenta à Rost et les invita à s’asseoir un moment avec eux, pour agacer Rost dont elle perçut une grimace. Pour elle, c’était un plaisir masochiste, involontaire. Elle riait à gorge déployée, d’un rire provocant que Rost entendit, tout comme son bavardage joyeux et artificiel.

Pétrifié, Fritz Anker disait à peine quelques mots et, dans sa confusion, déplaçait ses lunettes sur son nez. Il était bouleversé par cette rencontre inattendue et ses lunettes le dérangeaient comme des chaussures trop étroites. Quant à Karl Greiner, il était le symbole même de l’assurance, de l’amour et de l’estime de soi. Son parler – d’une arrogance agaçante – et ses gestes libres, sans contrainte ni hésitation, eurent vite fait d’irriter Rost. Sans plus attendre, il tira de dessous l’aisselle de ce dernier un carnet de croquis, comme on tirerait un livre d’une étagère, et l’ouvrit sans en demander la permission.

Greiner encaissa l’affront. Une étincelle de colère s’alluma dans ses yeux et s’éteignit aussitôt.

« Bien sûr, c’est pour tout le monde.

– Hmm, le monde, dit Rost en le feuilletant, vous voulez dire que le monde vous a passé commande. Ainsi, vous vous destinez à être peintre, ajouta-t-il en lui rendant son carnet.

– Je le suis déjà.

– Parfait. Un jeune Rembrandt, j’imagine.

– C’est la moindre des choses, non ?

– Asseyez-vous donc, ici, le pria-t-il en lui indiquant une place sur le banc comme s’il était chez lui.

– Mais vous n’êtes pas peintre évidemment, le provoqua Greiner sans s’asseoir. Et vous ne connaissez sûrement rien à la peinture.

– Non, je ne suis pas du tout peintre, mais je m’y connais en peinture.

– Nous avons passé une belle soirée chez Fridel, c’était sympathique, n’est-ce pas ? dit Greiner en s’adressant à Erna dans l’intention délibérée d’exclure Rost de la conversation.

– Nous devions faire ensemble une longue excursion, dimanche, dit Erna avec un enthousiasme feint. Vous auriez pu venir avec nous et même emporter votre matériel de peinture pour peindre de beaux paysages…

– Pas forcément, intervint Rost avec une pointe d’ironie dans la voix. La peinture exige une grande concentration et de la solitude.

– Vous avez raison, dit Greiner sans relever l’ironie. Je ne travaille pas en présence de gens. Il faut que je sois seul devant la toile pour voir l’image que je veux peindre.

– Précisément !

– Mais ça n’empêche pas de faire des excursions. »

Rost sortit son paquet de cigarettes et en proposa aux jeunes gens.

« Vous exercez aussi un métier artistique ? demanda-t-il à Fritz Anker.

– Moi… c’est-à-dire… non. »

Fritz Anker lui plut. Il devina le lien secret qui unissait les deux jeunes gens si différents l’un de l’autre.

« Mais vous appréciez l’art, j’imagine.

– Oui, assurément.

– Et vous étudiez la philosophie ou l’histoire ?

– Non, surtout la philosophie. Comment le savez-vous ?

– Comme ça.

– Vous l’avez deviné par hasard.

– Je suppose que vous manquez un peu de confiance en vous. C’est un défaut qu’il faut surmonter. Les gens font confiance à ceux qui se font confiance.

– Vous avez raison, mais à vrai dire… la quête de la vérité…

– Elle est inutile. La vérité ne procure pas le bonheur. Les rapports entre les humains, même l’amitié la plus intime, sont-ils fondés sur la vérité ? Sans le mensonge, le monde n’existerait pas.

– Il n’y a qu’une seule vérité scientifique.

– Bien sûr ! Ça concerne les laboratoires. Mais à l’extérieur, on n’en a pas besoin et elle n’a pas lieu d’être. »

Greiner prit des mains d’Anker sa canne de bambou et se mit à dessiner des formes invisibles sur le gravier. Puis, la tenant comme une canne de golf, il lança des cailloux. Le soleil disparut derrière la cime des arbres qui soudain devinrent silencieux. Erna jouait distraitement avec son sac et risquait par moments des coups d’œil vers Rost. Sans raison aucune, elle éprouvait une légère tristesse qui lui était agréable.

« Quand allons-nous commencer ? demanda Greiner à Erna.

– Commencer quoi ?

– Votre portrait.

– Je n’en ai pas envie, dit Erna en riant.

– Pourquoi ? Je sens que ce sera la plus belle de mes œuvres, un portrait génial. »

Mal à l’aise, Erna se leva d’un bond, sans lui répondre, elle voulait rentrer à la maison. Elle avait inconsciemment espéré que sa rencontre avec Rost l’aiderait à changer, à être plus claire, plus paisible, mais elle repartait sans avoir rien appris. Autour d’elle et en elle, tout était aussi compliqué qu’auparavant. Il ferait l’amour avec elle n’importe quand et Erna le saurait. Elle le devinerait avec ses sens, à travers les murs et les cloisons, elle serait au lycée et le saurait, dans la rue ou dans sa chambre, elle verrait sans pouvoir détourner son regard. Et lui ne ferait pas attention à Erna, à peine une gamine, même pas jolie peut-être, une parmi d’autres, et qui ne s’en distinguait en rien.

Ils marchèrent le long des rues enveloppées par le soir tiède et paisible, on y sentait un vent de liberté après le labeur de la journée que les humains chassaient comme un rêve pesant. Les gens se pressaient sur les trottoirs, dans les trams, aux terrasses des cafés, avec un pincement au cœur à la vue des étages supérieurs encore dorés par le soleil, encore un jour d’été passé sans s’en être aperçu. Mais en bas, une pénombre transparente couvrait déjà le dédale des rues, le timbre épais et sourd d’une cloche d’église résonnait dans un frémissement affligé, un son lourd et sombre qui évoquait une autre pénombre, ancienne, voilée, moisie, malsaine, qui n’avait rien de la présence proche du soir, mais dont l’écho continuait de frémir dans l’espace.

Erna sentit la tristesse l’envahir. La vie était opaque et impénétrable, faite d’une succession d’écrans, il suffisait d’en écarter un pour en découvrir un autre.

Karl Greiner les quitta et monta dans un tram. Les trois jeunes gens poursuivirent en silence. Ils n’étaient plus loin de la maison d’Erna. Au coin de la rue, elle s’arrêta et leur dit au revoir à la hâte. Elle regarda Rost comme pour parler mais se tut. La rue était calme, elle s’éloigna d’un pas souple, avec son corps mince et droit d’adolescente, le nœud de ses cheveux s’agitant comme un petit animal sur sa nuque fière.

Malgré son envie de regagner sa chambre qui lui était devenue chère, Rost sentit que mieux valait pour lui ne pas rentrer aussitôt, c’est pourquoi il accepta l’invitation hésitante de Fritz Anker de passer quelques heures en sa compagnie. Ils allèrent d’abord dîner dans un restaurant chic. Environ une heure plus tard, lorsqu’ils sortirent réchauffés par le bon repas et le vin italien excellent et capiteux, la soirée leur parut fraîche et Fritz Anker fut pris d’une légère mélancolie devant la vanité du monde. Au fil des heures, ce sentiment céda le pas à une tristesse poignante et insupportable. Anker connaissait le processus, c’était une tristesse gratuite, destructrice, qui lui coupait le souffle, transformait son lit en un brasier et lui ôtait le sommeil jusqu’au matin. Dans ces moments-là, il se détestait infiniment, il détestait son corps long, informe et maladroit, son âme pointilleuse, empêtrée, qui anéantissait tout élan spontané vers les autres et le monde, et lui dictait des détours maladifs qu’il détestait. Alors, il était capable de se vautrer dans la boue pour se détester encore plus, pour s’inventer de vraies raisons de se haïr. Il avait atteint l’âge où les êtres trop délicats ressentent une déception totale, sans retour, et les plus fanatiques d’entre eux, ceux qui ne savent pas faire des compromis, mettent fin à leurs jours. Toute créature est vouée à la mort, tout vivant à la déchéance et aucune valeur ne résiste à cette certitude.

Le repas en commun avait rapproché les deux jeunes gens comme s’ils se connaissaient de longue date. Anker avait pris de l’assurance, il faisait même des moulinets avec sa canne de bambou et donnait libre cours à son désespoir. L’imminence de la nuit le plongeait dans un état d’excitation qu’il voulait apaiser en parlant, mais elle surgissait dans les interstices entre les mots, les phrases et même les expressions dont elle déformait la signification. Il s’arrêta devant un café pour essuyer ses lunettes. Sans elles, avec son regard fixe et ses yeux plissés, l’arc rouge imprimé sur son nez et sa tête inclinée de côté, il paraissait encore plus pitoyable. Il entraîna Rost dans le café où ils burent un porto. Sur la peau parcheminée d’Anker et sur une joue seulement apparut une tache rouge de la taille d’une pièce de monnaie.

« Vous me prenez pour un homme malheureux, n’est-ce pas ? dit Anker.

– Non.

– Mais je suis un homme malheureux. C’est sûr. Regardez mon visage, mon allure. »

Il esquissa un geste de mépris désignant son corps, de haut en bas.

« Je ne vois pas de raison, dit Rost après avoir jeté un coup d’œil à son corps.

– Vous êtes poli.

– Pas du tout.

– Voyez-vous, j’aime bien que les comptes soient clairs : j’ai ceci et cela, il me manque ceci et cela. Et voilà ! Tout est clair ! Je n’aime pas jouer à cache-cache avec moi-même. Peut-être est-ce l’argent qui me corrompt.

– C’est une chose qui peut se régler, dit Rost en souriant.

– Je ne sais pas si je serai assez fort, je suis un enfant gâté.

– L’argent vous pose problème ?

– Les gens le devinent de loin, en un clin d’œil. Et même s’ils n’en tirent aucun avantage, je ne peux jamais savoir s’ils viennent vers moi pour cela.

– Quelle importance, vous n’avez pas besoin d’eux, que je sache !

– Et les femmes, c’est pour ma belle taille ?

– Mais non ! dit Rost avec le sourire dédaigneux des jeunes gens à qui la réussite sourit sans effort. Les chemins qui mènent vers elles sont nombreux et la beauté n’est pas indispensable. Plus on a confiance en soi, plus elles courent après vous. »

Tout en parlant, il sentit qu’il mentait un peu, que ce n’était pas toujours aussi facile. « Il ne faut jamais se décourager, reprit-il. À chaque homme, une femme est destinée. Pouvez-vous imaginer que toute une vie durant, il n’y ait aucune femme pour vous aimer comme vous êtes ? »

Fritz Anker ne répondit pas. Il commanda de nouveau à boire et proposa de finir la soirée au bordel. Rost commença par refuser, mais son compagnon le supplia et il céda. Ils quittèrent le café, Anker s’approcha d’un des fiacres qui stationnaient dans la rue et transmit l’adresse au cocher qui avait un visage lunaire garni d’une moustache. Une fois arrivés, ils pénétrèrent dans un immeuble qui ne se distinguait en rien des autres et montèrent un étage. Fritz Anker paraissait familier du lieu. Il appuya sur le bouton d’une porte qui comportait une plaque en laiton, avec un nom inscrit dessus : Mme Frantzi Weissbacher, masseuse.

Une soubrette en tablier blanc leur fit traverser un couloir et les fit entrer dans un petit salon aux sièges tapissés de rouge, une lumière rouge tamisée se déversait du plafond et d’un abat-jour posé dans un coin. La pièce ressemblait à la salle d’attente d’un médecin. Vêtue d’une robe du soir, la maîtresse de maison entra aussitôt par une autre porte. C’était une matrone d’une quarantaine d’années, polie et encore belle quoique fanée. Elle accueillit Anker comme un ami de longue date, l’appela « monsieur Stolf » et tendit à Rost des doigts blancs couverts de bagues. Après une ou deux phrases mondaines, elle dit qu’elle ferait venir sans tarder quelques jeunes filles pour se joindre à la compagnie et leur montra un album avec des photos de femmes. D’une pièce voisine s’échappaient les sons étouffés d’un piano. Quelques minutes plus tard, quatre jeunes femmes en robe du soir, vêtues comme des chanteuses de cabaret, les bras, le décolleté et le dos nus, entrèrent dans le salon. Toutes les quatre souriaient comme devant un objectif et défilaient avec une fausse modestie à pas lents et mesurés.

Fritz Anker ajusta ses lunettes. Aucune des quatre n’était laide. Dans le grand salon, des couples tournoyaient au son du piano, on buvait des liqueurs sur des petits guéridons, des rires d’ivresse et de débauche résonnaient dans l’air, mêlés à l’odeur d’alcool, de sueur, de maquillage et de tabac. Des femmes riaient, assises sur les genoux des hommes qui les pinçaient ou leur disaient des grivoiseries. Il y avait une cinquantaine d’hommes et de femmes. Elles étaient belles, la trentaine à peine, les hommes étaient jeunes et vieux, bedonnants, chauves, officiers ou hommes ordinaires.

Fritz Anker commanda du champagne. Sa timidité habituelle l’avait abandonné. Soudain, il ne valait pas moins qu’un autre, l’argent était un élément décisif et il n’en manquait pas. On sentait même dans sa voix une légère insolence que Rost remarqua avec un sourire en coin. Anker fit un signe à deux jeunes femmes qui venaient d’entrer, fraîchement fardées et recoiffées, l’une blonde, l’autre brune, avec des yeux verts, méchants.

« Et toi, mon prince, tu ne diras rien ce soir ? fit à Rost la brune aux yeux verts. Sois plus gentil avec moi, mon prince vaniteux. Je m’appelle Caroline et je peux être très gentille. Tu veux danser ? »

Rost n’avait pas envie de danser. Il parcourut l’assistance du regard et sembla reconnaître un homme. Ce dernier le sentit, se leva et se dirigea vers sa table dans un état de joyeuse ébriété. Rost venait de le remettre.

« Vous avez quitté votre uniforme et on ne peut pas vous reconnaître, dit Rost en riant.

– Je vois que tu me trompes, Caroline, je ne te pardonnerai jamais, ironisa Felix von Brunhoff.

– Oui, il faut que je m’occupe un peu de ce jeune homme inexpérimenté pour le former et l’éduquer.

– Ne vous donnez pas la peine, je le suis déjà. »

Felix von Brunhoff resta un moment à plaisanter avec les jeunes femmes. Le moment étant malvenu pour se joindre à eux, il promit de revenir plus tard. Rost sentit qu’il s’efforçait d’être joyeux. Anker ajustait sans cesse ses lunettes. Rost avait oublié de le présenter à l’officier. C’était le genre d’endroit bizarre qui réunissait des étrangers comme dans une prison et où il n’était pas forcément nécessaire de faire connaissance.

La jeune femme blonde buvait déjà avec Fritz Anker dans une même coupe et caressait son menton imberbe. Elle s’appelait Yetty et était originaire de Linz. « Alors, tu pourrais m’acheter une bague en diamant, minauda-t-elle.

– Bien sûr que je t’en achèterai une », dit Anker en riant, déjà ivre sans raison. Puis ils quittèrent la salle ensemble.

Rost prenait des petites gorgées, il n’avait pas envie de boire. Les incitations pressantes de Caroline, qui pourtant n’était pas laide, ne servaient à rien. Soudain, il fut envahi d’une vague d’ennui insurmontable. La lumière tamisée, la musique, les danses, l’euphorie bruyante et exagérée, tout lui parut vain et artificiel. Tout était dirigé vers un but évident. Avec son visage imberbe et parcheminé, et le sentiment d’infériorité qui en découlait, Fritz Anker qui poursuivait la vérité pure était celui-là même qui se laissait prendre à cette piètre illusion de vie. Et Felix von Brunhoff aussi, l’officier arrogant et tyrannique. Mais Michaël Rost n’avait pas besoin de ces choses, le temps des compromis était encore loin de lui, Dieu merci.

« Quel homme ennuyeux vous êtes, s’irrita Caroline. Un vrai épouvantail sans vie.

– Vous avez raison, ma chère.

– Quelle honte ! C’est un jeune, ça ? Ha-ha-ha ! Vous ne vous comportez pas comme un homme !

– Combien gagnez-vous à cette affaire ? Je vous paierai la somme et vous ne perdrez rien.

– Je crache sur l’argent ! Alors quoi, je ne vous plais pas ? De l’argent, je pourrais vous en donner. J’en gagne suffisamment ! Si je l’avais voulu, j’aurais pu être riche, avoir l’attelage le plus somptueux de la ville. Avec des robes de grands couturiers, une villa, vous comprenez ? Je pourrais l’exiger, cela ne dépend que de moi ! Demain, mon vieux baron viendra me voir. Il me suffit d’un mot, et il sera ravi de dépenser son argent pour moi. Compris ?

– Compris.

– Voulez-vous me rencontrer en ville, demain ? En rendez-vous privé. Vous me plaisez. À quatre heures, au café en face du musée. J’y vais souvent. »

Rost se défila, il ne pouvait rien promettre.

« Vous vivriez chez moi comme un prince, dit Caroline, tandis que ses yeux verts brillaient d’excitation. Je vais accepter la proposition de mon baron. Il est très riche, c’est un magnat hongrois. Quand il vient me voir, il me laisse toujours des coupures de cent. En cachette de ma patronne, bien sûr. Vous voyez cette bague, lui dit-elle en lui montrant un grand saphir, c’est lui qui me l’a offerte.

– Belle bague, en effet.

– Alors, vous voulez bien ?

– Une autre fois, je suis occupé ces jours-ci. »

Fritz Anker revint. Pendant quelques minutes, il y eut un silence tendu qui le mit dans l’embarras. Il descendit quelques verres pour dissiper sa confusion, mais comme il était d’une lucidité maladive, sans cesse préoccupé par lui-même et sa vie intérieure, il lui était difficile de s’abrutir avec de l’alcool. Après ce genre d’aventures, il éprouvait de la répulsion envers lui-même, se sentait souillé, avili, perverti, et la distance entre lui-même et le monde supposé pur, dénué de mauvaises intentions, plein d’amour du prochain, lui paraissait infinie. Il continua de boire. Il était tard. Pour se détester encore plus ou peut-être pour s’étourdir, ne fût-ce qu’un instant, il se leva et sortit avec Caroline.

Rost resta assis, il s’ennuyait. Il avait senti l’humeur sombre d’Anker et éprouvait de la pitié pour lui, c’est pourquoi il décida de l’attendre. Felix von Brunhoff l’aborda de nouveau.

« Je viens de quitter mon amie, dit-il. Hier, j’ai été un peu trop… Excusez-moi. » Il paraissait encore mélancolique, mais tout à fait dégrisé. « Dans des endroits comme celui-ci, ce qui domine est l’ennui, vous ne trouvez pas ? Chacun s’efforce ouvertement de le surmonter, mais il n’en devient que plus visible. Si une guerre se déclarait, je serais volontiers… mais en temps de paix, un militaire est un homme inutile. Une vie sans but comme dans une maison de retraite, on perd le goût de la vie sans même savoir pourquoi. »

Rost fumait en silence, tandis que l’officier ne s’arrêtait plus de parler.

« Voyez-vous, nous autres, avec un passé au sommet de la culture, sommes voués à la dégénérescence. Je veux dire, nous autres, les aristocrates. Le simple peuple recèle encore beaucoup de forces vives. Voyez-vous, toute cette construction, celle de la monarchie, est vouée à l’effondrement, elle n’a pas de fondations solides. Dans les couches supérieures, tout est pourri et corrompu. C’est comme ça. »

Anker revint et les trois partirent ensemble. Dehors régnait le silence figé d’après minuit. Le long de la Heringstrasse, les cochers étaient tassés sur leur siège, aussi massifs que le silence. Les chevaux baissaient la tête avec la soumission de condamnés. Une certaine tristesse tranquille, sans chagrin, flottait dans l’air. Par moments, un croissant de lune se montrait entre les immeubles, disparaissait et revenait, suspendu au-dessus du néant. La vie semblait recouverte d’un mince voile transparent. En essayant d’entrevoir le lendemain et tous les jours suivants à travers ce voile nocturne, le cœur battait dans l’attente de promesses informulées.

Mais pas celui de Fritz Anker qui avait peur de regarder la succession des jours, de crainte d’y voir un abîme noir et menaçant. Peur des douleurs qu’il risquait de s’infliger, des changements qui ne seraient pas à son avantage, il envisageait tout en négatif, comme s’il était atteint d’une infirmité mentale. Désespéré, il traînait son grand corps dans les rues vides, croyait entendre l’écho de ses pas solitaires, à l’écart de ses compagnons. La fraîcheur de la nuit dissipa son ivresse et il eut une vision étrange : ses compagnons le conduisaient à sa tombe. Il s’imagina couché dans un cercueil ouvert, mort, raide, avec ses lunettes sur son visage qui n’avait pas du tout changé. Le cercueil, à quelque distance devant eux, n’était porté par personne, ni posé sur un attelage, mais planait lentement dans la rue, suivi des trois. La vision ne dura qu’un instant, image fugace qui se dissipa aussitôt, cédant la place à un policier solitaire qui arpentait le trottoir et à deux prostituées qui disparurent sans se presser au coin d’une rue.

Il émit une petite toux pour se prouver qu’il était là, inchangé et à la fois étranger à lui-même, ses deux compagnons lui étaient plus proches, plus sympathiques que lui-même. Rost, ce jeune homme blond et robuste qu’il ne connaissait que depuis quelques heures était soudain un appui solide à son existence chancelante. Désormais, il ne pourrait pas se passer de lui, de son soutien moral. Il ignorait encore que tout être humain est condamné à se supporter seul jusqu’à la fin de ses jours, et que si la force nécessaire lui faisait défaut, son prochain ne lui serait d’aucun secours.

Ils entrèrent dans un café de la Heringstrasse pour boire un moka. La salle était silencieuse et étrangement déserte. Quelques clients attablés ici et là couvaient du regard leur verre d’eau. Deux jeunes filles étaient assises à une table, l’une d’elles se poudra le menton avec une houppette rose. Tout était recouvert d’une mince couche d’ennui et de fébrilité insomniaque.

Rost prit une gorgée de moka et sentit la chaleur monter en lui à l’idée de la douce pénombre pure et virginale qui régnait dans la chambre d’Erna, chambre qu’il ne connaissait pas mais n’avait aucun mal à imaginer, comme si elle lui était familière. Il vit Erna couchée dans son lit blanc, chaude, lisse, bras et jambes mollement écartés, une main dépassant du lit, pendant vers le plancher, sa respiration régulière dans le silence de la chambre.

« Tout cela n’est rien, dit Fritz Anker sans s’adresser à personne. Je pose la question : où est l’essentiel, le cœur de la chose ? »

Une légère odeur de fard flotta dans l’air du côté des jeunes filles. Felix von Brunhoff se tourna vers Anker.

« Toute la vie, nous courons après l’essentiel. Quand nous le tenons enfin entre nos mains, nous voyons que ce n’était qu’une illusion. Et aussitôt nous continuons de poursuivre cette lumière trompeuse.

– Alors, voulez-vous me dire pourquoi nous faisons cela et dans quel but ? dit Anker en remontant machinalement ses lunettes et en plissant les yeux dans la direction de l’officier.

– Peut-être uniquement pour le plaisir de la poursuite, dit von Brunhoff d’un air détaché. La vie, reprit-il sans tenir compte de la remarque d’Anker, ne consiste pas à atteindre un but mais à le poursuivre sans cesse. C’est une passion jamais assouvie. La vie est ainsi faite que si vous l’atteigniez, vous seriez comme mort. »

Rost s’ennuyait un peu. Il n’y avait pas de quoi philosopher sur la question. À chaque instant sa beauté, à chaque jour, à chaque nuit, à la goutte de pluie, à la moindre brise. En mouvement ou au repos, la vie pétillait. Même la montagne immobile était vivante. Et si un jour il en arrivait à ne plus ressentir la beauté, le bouillonnement éternel, il mettrait fin à sa vie. En tout cas, il ne s’amuserait pas à philosopher. Mais ce jour n’arriverait pas.

Il suivit des yeux les volutes de fumée bleue qui s’élevaient de sa cigarette. À cette heure tardive de la nuit, plus sentimental et excité que d’habitude, il lui était agréable de penser que le monde était si vaste et changeant qu’il pouvait remplir à ras bord une brève vie humaine sans laisser aucune place à l’ennui ou à la mélancolie. Là-bas, dans la pénombre d’une chambre, Erna somnolait, chaude, pure, irréprochable, et un courant de plaisir serpentait le long des rues, de chez elle jusqu’à lui, jusqu’à son cœur. Et il y avait la mère, Gertrude, couchée, brûlante comme un feu, les yeux ouverts dans l’obscurité, s’épuisant dans un espoir vain. Avec un tempérament aussi enflammé, elle était capable de faire du mal.

Non, se dit Rost, la vie ne supporte pas les comptes, c’est le tempérament qui décide et le bouillonnement du désir.

« Dans certaines situations, reprit Felix von Brunhoff, les voyages aussi sont efficaces. Un simple voyage, un changement de lieu. On quitte son chez-soi et on s’éloigne d’une quantité d’obligations qui vous pourrissent la vie. Dans le nouvel endroit, elles perdent toute valeur, et on se demande comment elles ont pu nous tourmenter. » En fait, c’est lui-même qu’il essayait de persuader par ces arguments, mais à mesure qu’il parlait, il sentit que ce qu’il disait n’était pas tout à fait vrai. Il savait que le voyage auquel il pensait ne lui ferait pas oublier ce à quoi il pensait. Il fuirait la chose, mais elle le poursuivrait partout et ce serait mille fois plus difficile.

La tête entre les mains, le dos voûté, Fritz Anker se taisait. Son avenir lui pesait et la moindre perspective le fatiguait d’avance. Toute la vie, il lui faudrait acheter, acheter, tout acheter avec de l’argent. Il n’obtiendrait jamais rien par lui-même. Toute cette machinerie humaine n’était que phantasme et vacuité. En fait, il ne valait pas plus que la somme contenue dans son portefeuille. Bientôt, il lui faudrait rentrer chez lui, dans sa chambre vide, et hurler sa solitude à la folie, sans échappatoire possible.

Il posa un regard distrait sur ses compagnons et leur réalité lui sembla lointaine. Ils lui étaient aussi étrangers que le reste du monde. Il n’y avait aucune étincelle entre eux et lui. Il était seul à en perdre la raison. Il fallait qu’il supporte sa solitude, sans secours, sans partage avec quiconque. Brusquement, il se leva, lança une pièce sur la table et se hâta d’un pas maladroit vers la porte sans prendre congé des autres. On eût dit un homme accablé par l’existence, faisant ses derniers pas.

Rost s’empressa de saluer l’officier d’un geste militaire et courut après Fritz Anker qu’il avait peur de laisser seul. Il avait de la peine pour lui.

Devant la porte, il jeta un coup d’œil à droite et à gauche, dans la rue, et distingua aussitôt la silhouette titubante d’Anker qui n’avait pas eu le temps de s’éloigner. En quelques foulées rapides, il le rattrapa et marcha en silence à côté de lui. Fritz Anker ne faisait pas attention à lui, peut-être n’avait-il même pas remarqué sa présence. Arrivé au coin d’une rue qui débouchait sur une grande place au centre de laquelle se dressait un monument, Anker sembla hésiter un instant. Puis il se dirigea vers la place, en marchant au milieu du trottoir.

« Vous rentrez chez vous ? »

Anker tourna légèrement la tête et continua de marcher sans répondre.

« On peut aussi se suicider, chuchota Rost.

– Quoi ? Oui, bien sûr. Je n’y ai pas pensé encore. Je ne sais pas comment m’y prendre.

– Ce n’est pas très difficile. »

La place était déserte et bien éclairée. Un ciel bleu profond, presque noir, parsemé d’étoiles humides, formait une voûte au-dessus de leurs têtes. La place était bordée sur un côté d’un grand jardin dont les arbres immobiles dépassaient du grillage. Il dégageait une fraîcheur nocturne comme celle d’une cave. En face, l’alignement d’immeubles était plongé dans l’obscurité. Dans ce mutisme de la nuit, on se sentait plus proche de la mort que de la vie. D’une mort au tranchant émoussé, plus simple et évidente, moins cauchemardesque. Lui-même était réel, mais tout le reste, la vie dans ses moindres détails, était devenu aussi irréel qu’un rêve.

« Si on n’aime pas l’oisiveté, dit Rost, il existe une autre possibilité. Celle de s’investir dans une activité.

– Une activité ? Laquelle ? Et pour quoi faire ? Qu’est-ce que ça changerait ? Mon père n’a pas bougé le petit doigt de toute sa vie. Et mon grand-père non plus. La richesse passe de père en fils. Les affaires se font toutes seules, la richesse prospère toujours. Vous voulez de l’argent ? Mille ? Cinq mille ? Dix mille ? Mon père savait profiter de la vie, et il sait le faire encore, même à soixante-six ans. »

Il s’assit sur un banc, à l’extérieur du jardin public, où il y avait quelques passants.

« Je n’ai jamais manqué de rien, chacun de mes souhaits a toujours été exaucé avant même que je le formule. La richesse m’a atrophié, il n’y a plus eu de place en moi pour des souhaits. Tout ce qui s’achète avec de l’argent n’a pas la moindre valeur pour moi, le dégoût et les regrets ont été mon lot. Et le restant, je ne sais pas s’il existe dans la réalité. Quand bien même il existerait, je suis incapable de l’obtenir.

– Vous n’avez pas essayé. Il faut essayer plusieurs fois, recommencer, d’une manière, puis d’une autre. Il faut s’obstiner, c’est essentiel.

– Mais si on n’en a plus le goût ?

– C’est une situation passagère. Vous ignorez ce que vous réserve la vie. Vous ne la connaissez pas, vous vivez dans un tout petit cercle. Un jour, je vous emmènerai avec moi et vous verrez une autre catégorie de gens. Sortez un peu de votre trou et de vos ressassements. »

Anker alluma une cigarette et la fuma avidement tout en regardant distraitement la rue large et déserte.

« Savez-vous que je n’ai jamais eu d’ami, de véritable ami proche… Dans mon enfance, cela m’était impossible, je n’avais pas le droit de jouer avec les enfants du jardin public, ma gouvernante me l’interdisait, j’ignore pourquoi. Oui, ça me revient, pour ne pas attraper une maladie infantile. Et comme je n’avais pas de frères et sœurs, je jouais toujours seul. Je ne suis pas allé à l’école, quand j’ai eu l’âge d’être scolarisé, des précepteurs sont venus à la maison. Parfois, à mon anniversaire ou à d’autres fêtes, on invitait des parents proches et des amis de mes parents avec leurs enfants, et après le repas solennel nous avions toujours le droit de jouer. Tous les petits s’amusaient et faisaient du bruit, je restais toujours à l’écart et je les observais. La même chose se produisait quand j’étais invité chez eux. Plus grand, quand je suis allé au lycée, il m’arrivait d’avoir des amis, mais ils ne tardaient pas à s’éloigner de moi sans raison valable. Je pense qu’ils ne m’aimaient pas. Notre cocher, Johann, me conduisait en calèche à l’école, il m’attendait à la sortie et me ramenait aussitôt à la maison. J’étais comme un prisonnier. À seize ans, quand l’étau s’est un peu desserré autour de moi, je n’avais pas de contact avec les garçons de mon âge. Alors je me suis renfermé, peu enclin aux confidences. Par la suite, j’ai souvent essayé d’acheter l’amitié de quelqu’un, mais en vain. Et s’il m’arrive de rencontrer une personne qui m’intéresse, je me mets à le disséquer, le critiquer, lui trouver des défauts, analyser mon rapport à lui et vice versa jusqu’à ce qu’il n’en reste rien. C’est la maladie du ressassement. L’être humain n’est pas parfait et je le suis encore moins, pourtant j’aimerais avoir un ami parfait, aux intentions pures et fortes à mon égard. Et c’est une chose impossible, je le sais.

– Ne soyez pas si exigeant, les gens ne sont ni bons ni méchants, ils sont tantôt l’un, tantôt l’autre, selon les situations. Peut-être sont-ils plus stupides que méchants. En tout cas, ils ne sont pas simples, et on aura beau fouiller en eux, on ne parviendra jamais à les connaître. »

Rost consulta sa montre et se leva. « Il se fait tard », dit-il. Anker arrêta un fiacre qui passait dans la rue et accompagna Rost jusque devant sa porte.

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