Romance viennoise
Prologue
Michaël Rost regarda par la fenêtre la rive nocturne ourlée par les minces filaments d’une pluie d’automne. Il laissa échapper un soupir et quitta sa chambre. Il était environ dix heures. Un ciel brun rougeâtre s’étalait sur les toits, les tuiles humides et moussues brillaient. Geignant et penché en avant, il marcha d’un pas pesant dans les rues qui se vidaient peu à peu, longea les vitrines à l’éclairage clinquant et dépassa des prostituées sous les porches. Puis il entra dans un café, salua d’un signe de tête quelques personnes de sa connaissance et s’assit à une table qui venait de se libérer face à la porte, dans la première salle. Mince et vêtue de noir, ses cheveux roux coupés court, Emmie Witler lui tendit une main longue et fine avec un rire affectueux. Elle s’assit spontanément à côté de lui et alluma une cigarette.
« Je sors du cinéma. Je suis partie au milieu du film, c’était ennuyeux.
– Tu étais seule ?
– Oui, ça m’arrive parfois. Au fait, ces derniers temps, la jolie Polonaise a du chagrin. Tu la connais, elle est charmante. »
Elle tendit les lèvres et but à petites gorgées son café brûlant. Puis elle sortit un poudrier de son sac à main noir et se poudra le visage. Un mince filet de fumée bleu foncé, parfumée, s’échappait de sa cigarette marquée par le vermillon de ses lèvres.
« Et qui le remplace en attendant ? demanda Rost en souriant.
– Quel curieux ! Je te le dirai quand même. Je fais une petite pause pour me livrer à quelques considérations philosophiques sur la vie, dit-elle avec un léger rire.
– Tu as déjà l’âge de ces questions ? En général, on commence à se les poser à partir de la cinquantaine. Si mes comptes sont exacts, tu en as encore pour vingt-cinq ans au moins.
– Les femmes qui ne sont pas belles commencent à tout âge.
– Tu veux me soutirer un compliment ? Tu en as besoin ?
– Toute femme en a besoin. Même les plus belles. Sans quoi elles enlaidissent.
– Et le plus flatteur l’emporte ?
– Sans doute…
– Alors… les infirmes ont tort de se croire exclus… »
Dans l’imagination d’Emmie se dessina aussitôt un homme difforme, pervers et dégoûtant qui se renversait sur son corps. Elle sentit une boule de répulsion monter à sa gorge. « Arrête. Tu me pousses à imaginer des choses horribles. »
Il y avait autour d’eux des hommes et des femmes de tous âges, de toutes langues et nationalités, attablés, serrés les uns contre les autres. Ils buvaient, bavardaient, riaient bruyamment, fumaient et se laissaient aller à l’ambiance réelle et artificielle de débauche qui régnait en ville. Rost tourna la tête vers la porte et regarda ceux qui entraient et sortaient, se pressaient et encombraient le passage des serveurs qui tenaient à bout de bras les plateaux de boissons au-dessus des têtes. Son visage bleuâtre, anémique, exprimait une dureté non dénuée de cruauté. Il était de nouveau en proie à un ennui profond, imprimé dans l’âme humaine comme un cancer, héritage de générations successives qui ne s’étaient privées d’aucun plaisir terrestre et à cause duquel certains avaient mis fin à leur vie, tant ils étaient repus et dégoûtés. Il prit une gorgée du café noir qui avait déjà refroidi.
« Voilà Gregor ! » dit Emmie en montrant un homme coiffé d’une kippa et vêtu d’un vieux manteau d’été ample qui lui arrivait à peine aux genoux. Il se dirigea droit vers leur table.
Emmie le présenta. L’homme prit une chaise libre à la table à côté, il s’assit et s’adressa aussitôt à Rost :
« Où se trouve votre atelier ? Vous êtes peintre, n’est-ce pas ? demanda-t-il en découvrant les rares chicots tachés de brun qui lui restaient.
– Non, je ne suis pas peintre.
– Oh, comme il est malin ! »
Et sa bouche se tordit en un rire silencieux. Il planta une courte pipe entre ses lèvres et de l’autre main ôta la kippa qu’il enfouit sous sa chemise. Son crâne nu, rond et brillant faisait ressortir encore plus les poils de sa barbe.
« Et quel philosophe lisez-vous en ce moment ?
– Aucun. Vous vous trompez complètement.
– Si c’est ainsi, vous me devez un café. Ou plutôt un verre de vin. Vous connaissez bien la vie, monsieur Rost !…. Paul Gregor aime converser avec des gens de votre valeur. Hé, garçon, du vin blanc ! »
Emmie rit aussi.
« Je ne sais pas si je le mérite, plaisanta Rost.
– Comment donc, monsieur ! Vous péchez par modestie. C’est comme ça que j’ai perdu mes dents et mes cheveux et je sais de quoi je parle. »
Il tira énergiquement sur sa pipe éteinte.
« Toutefois, si par hasard vous êtes écrivain, vous avez le droit de disposer de moi à votre guise. D’autres vous ont précédé en cela, et non des moindres. Mis à part quelques exceptions, l’imagination n’est pas le fort de ces pauvres écrivains et les gens intéressants sont rares ! Alors, ils se jettent sur moi comme des chiens affamés. Et moi, j’ai ce qu’il leur faut. À en revendre.
– Non, je ne suis pas écrivain.
– Ah bon ? Alors vous êtes vraiment un oiseau exotique ! »
Il appuya son monocle accroché par une ficelle noire à son œil droit et considéra son interlocuteur en clignant ses yeux aqueux et troubles, les lèvres tordues par un rire permanent. L’expression moqueuse, Rost résista à son regard tâtonnant.
« Non, trancha Gregor. Il n’existe même pas une demi- douzaine de gens comme vous, ici. Je suis prêt à parier. Pas dans ce quartier, non !
– Et vous-même, alors ?
– Moi ? Je suis écrivain, bien sûr !…. Cela va de soi ! J’adresse des suppliques aux grands seigneurs ! Que voulez-vous, les Allemands sont des barbares incultes ! En matière de peinture, ils ne valent pas plus que des singes ! Ils sont vulgaires, mal élevés, aussi stupides que des bovins ! Et si le destin a voulu que vous soyez né peintre allemand, il ne vous reste plus qu’à être écrivain… conclut-il en avalant bruyamment une grosse gorgée de vin.
– Monsieur Gregor est de nouveau d’humeur sombre, expliqua Emmie. Alors il déverse toute sa colère sur les pauvres Allemands.
– Mais oui, il m’est arrivé un grand malheur. Savez-vous qu’hier, mon chat s’est suicidé ?
– Il s’est suicidé ?
– Il s’est jeté du troisième étage. Et il est mort sur le coup. Il était très déprimé ces derniers temps. Cela se voyait. Il ne voulait plus manger. Peut-être était-il malade. »
Il cligna ses petits yeux et ajusta son monocle.
« Au déjeuner, j’achetais toujours deux côtelettes, une pour lui et une pour moi. Je n’en ai acheté qu’une aujourd’hui.
– Il est sans doute tombé de la fenêtre par hasard, fit remarquer Rost.
– Vous croyez ? s’émut Gregor en agitant sa pipe. Alors, cher monsieur, c’est que vous n’y comprenez rien ! Sachez qu’un chat ne se fait jamais mal en tombant. Il retombe sur ses pattes et s’en va. Je vous le répète : mon chat s’est suicidé ! Oui ! Par mélancolie ! Fallait-il qu’il se tire une balle pour que vous y croyiez ? »
Rost le fixa un instant de ses yeux perçants, vert foncé.
« Et mis à part cela, que faites-vous, monsieur Gregor ? les interrompit Emmie.
– Je peins, comme d’habitude. Le tout sur une même toile. Une année entière sur la même toile, ha-ha. J’en ai déjà peint une centaine.
– Une centaine sur une même toile ?
– Pourquoi pas ? J’en efface une et j’en peins une autre à la place. La dernière que je peindrai comprendra toutes les précédentes… Celui qui l’achètera devra payer pour les cent. À part ça… j’écris une philosophie nouvelle… L’écriture et les dessins sont conçus par moi. C’est l’œuvre la plus profonde et originale de notre génération, je vous l’assure. »
Il acheva son verre de vin et en commanda un autre.
« À cela, vous n’avez pas d’objection, monsieur Rost ! Et quelle est votre occupation dans cette ville ?
– C’est un secret.
– Ah bon ! Et quels sont vos moyens ? S’occuper de secrets exige des moyens, non ?
– J’ai ce qu’il me faut.
– Des emprunts, par exemple ?
– Ça dépend de qui à qui.
– De vous à moi, évidemment.
– Peut-être. Pour quel montant ?
– Au-dessus de vingt. Sans limites.
– Nous nous arrêtons à vingt », dit Rost en riant et il lui tendit deux billets pliés.
Gregor les saisit entre le pouce et l’index et les glissa dans la poche de sa veste.
« Que boirez-vous, monsieur Rost ? À présent, je suis riche de nouveau, je peux vous inviter. Et vous, madame ? Une bénédictine ? »
Il les supplia tellement qu’ils finirent par céder.
« Venez me rendre visite un jour, dit Gregor en rangeant sa pipe.
– Oui, à l’occasion.
– Mais je ne suis jamais chez moi…
– Et vous voulez que je vous rende visite ?
– En fait, ce n’est pas la peine. Je l’ai dit par politesse. Vous voyez, il m’arrive même d’être poli parfois, ha-ha. Mais à l’occasion je vous emmènerai chez moi. Vous verrez mes toiles. N’oubliez pas que vous avez devant vous le plus grand peintre allemand ! Ça se sait à Londres mais pas à Berlin. Les Allemands ne comprennent rien à la peinture. Oui, monsieur, c’est comme ça ! »
Et il s’élança vers un petit homme rougeaud, bedonnant, les yeux globuleux et bigleux, qui venait de sortir de la salle à côté.
« Un personnage original, dit Emmie. Pas bête du tout. J’aime l’écouter parler et passer d’un sujet à l’autre. Il dit des choses bizarres parfois. »
Rost lui tendit du feu.
« Il serait temps, lui dit-il, que toi et moi nous ayons une petite aventure, Emmie… sans engagement. »
Elle eut un rire qui signifiait aussi bien l’assentiment que le refus.
« Viens chez moi, demain vers trois heures.
– Pourquoi pas.
– Je t’attendrai », dit Rost avec insistance.
Puis il fit signe au garçon et paya l’addition.
Il se dirigea vers son hôtel dans la direction opposée. Lucie pouvait l’attendre ! Il n’avait pas envie de la voir aujourd’hui. Entretemps, la pluie avait cessé. Un vent glacé et mordant se déchaînait dans les rues. Il y avait dans l’air un parfum d’automne et de prostituées, la torpeur des citadins, la fumée de charbon d’un train proche. Les panneaux publicitaires clignotaient ici et là, bleus, mauves, roses, rouges. En passant devant les bouches béantes des métros du centre-ville, on sentait soudain l’haleine épaisse et répugnante des gens, conservée depuis des années et flottant parmi eux. On entendait par intermittence le roulement assourdi des wagons. La foule sortait des cinémas. Ici et là, une femme berçait dans ses bras un bébé endormi. On sentait un besoin urgent de chasser loin de soi une journée ordinaire et sans charme, grâce à Greta Garbo ou Adolf Monzu, mais aussitôt sorti du cinéma on était repris au collet par le jour cruel et oppressant, une lassitude se répandait dans les membres et la bouche était amère et sèche.
Rost marchait sans se presser dans la rue du Bac, qui serpentait en rétrécissant vers la Seine, et se laissait porter par le silence nocturne interrompu de loin en loin par de rares autobus. Le tumulte de la ville s’était apaisé. Il eut soudain une envie irrépressible de faire une chose qui commencerait et finirait avec la nuit, qu’il garderait secrète dans les replis de son âme, une de ces choses qui renferment les bourgeons de la vie à venir, comme le noyau d’un fruit. Mais il était incapable de définir cette chose. Les flammes des réverbères se balançaient lentement dans les eaux sombres, perpendiculaires aux deux rives comme deux rangées de taches de graisse.
Un homme qui marchait d’un pas sonore s’approcha de Rost accoudé au parapet du pont, en train de regarder en bas.
« L’eau est glacée, mon ami. La saison des baignades est passée…
– Personne ne pense à se baigner.
– C’est faux, il y a une heure à peine, j’étais ici quand une jeune fille a sauté par-dessus bord. À l’endroit même où vous vous tenez. J’ai couru pour l’en empêcher, mais je suis arrivé trop tard.
– Et pourquoi vouliez-vous l’en empêcher ?
– Par pure humanité, mon ami. C’est dommage. Je suis sûr qu’au dernier moment on le regrette. Pire encore, même pendant la chute.
– Pourtant vous n’avez pas sauté après elle. Vous vous êtes préservé.
– Voyez-vous, question de tempérament. Je ne suis pas de nature impulsive et je ne suis pas porté au sacrifice. Il faut veiller à sa santé, voilà ma devise.
– C’est un choix confortable. »
Rost se remit en marche et l’étranger lui emboîta le pas, il était petit, sec, quelconque, le visage long et moustachu. Le col de son manteau relevé et les mains dans les poches de son pantalon.
« En fait, vous devriez m’offrir un verre. Pour ma bonne action à votre égard.
– Une bonne action à mon égard ?
– Bien sûr, dit l’homme d’un air grave. Je vous ai empêché de vous noyer… »
Rost éclata d’un rire bruyant.
« Vous avez perdu la tête, monsieur. Je n’avais aucune intention de me noyer.
– Ne dites pas ça. Vous ne pouvez pas le savoir. Je suis plus savant que vous en la matière. Quand un homme regarde ainsi l’eau, il est soudain saisi de… c’est comme ça ! C’est déjà arrivé une fois, j’ai eu un mal fou à saisir le malheureux par une mèche de son crâne et à le tirer en arrière, avant que… bref, je mérite un cognac !
– Vous le méritez peut-être. Tout le monde le mérite. Le problème est de savoir si j’ai envie de le payer… Au fait, est-ce pour vous l’unique moyen d’avoir un cognac ?
– Ces temps-ci, oui. »
Il planta un mégot sous sa moustache et l’alluma avec un briquet.
« Vous conviendrez avec moi qu’on ne peut pas obliger ceux qui ont les moyens de se payer un verre. »
Ils marchèrent pendant un moment le long du quai, puis prirent la rue conduisant au musée et à l’enchevêtrement de rues anciennes qui entouraient les entrepôts. Le lieu était animé. Des voitures chargées de marchandises s’acheminaient lourdement vers les halles. On s’agitait de toutes parts pour assurer les vivres de cinq millions d’âmes.
« Et demain soir, dit l’étranger, il ne restera pas la moindre trace des milliers de tonnes englouties par les ventres.
– Vous avez mérité votre cognac.
– Je pense bien.
– Ah bon ?
– L’avarice n’est plus de saison.
– Votre seule occupation est de sauver des âmes ?
– Vous plaisantez. C’est une occupation temporaire…
– Et quelle est la principale ?
– La principale… Je… ma sœur…
– Ah, votre sœur !
– C’est-à-dire que… j’étais acteur. Je vous assure.
– Bien sûr, acteur !
– Oui, acteur sur une petite scène de banlieue.
– Et maintenant…
– J’ai commencé à bégayer…
– Mais je ne vous entends pas bégayer, bien au contraire.
– Non, pas quand je parle avec vous. Je ne bégaie que sur scène. Je jouais le vengeur, il fallait que je tire mon épée et que je tue le traître en disant : “Meurs, escroc, scélérat !” Des mots de mélodrame. Alors, une idée m’a brusquement traversé l’esprit : et si je bégayais, ce serait ridicule. Aussitôt j’ai commencé à bégayer, impossible de me détacher du “m” et du “k”. Depuis ce jour-là, il suffit que je monte sur les planches pour commencer à bégayer. Comme si les mots collaient à mes lèvres.
– Et votre sœur ?
– Elle est orpheline. »
Rost lui tendit une cigarette.
« Je lui ai appris la couture. Elle travaille dans un magasin de vêtements.
– Hmm…
– Le patron… elle plaît au patron… et vous, vous êtes étranger. Allemand, si je ne m’abuse.
– Disons plutôt autrichien.
– À la bonne heure. Pour ma part, je suis cosmopolite, c’est moins fatigant, n’est-ce pas ? Entrons ici, dit-il en montrant un petit bistrot. On m’y connaît. »
Dans le bistrot étroit et long se trouvaient quelques clients bruyants et pas très rassurants. Rost commanda deux verres. Son compagnon vida le sien en une gorgée et s’essuya la moustache du dos de la main. Rost regarda le breuvage doré dans le verre ventru posé sur un pied long et mince comme une paille, une pensée en entraîna une autre et il se souvint d’Emmie. Oui, elle viendrait ! Il en était sûr !….
« Un autre verre ?
– Si ce n’est pas trop vous demander ! Vous savez, j’étais prisonnier en Allemagne. J’ai travaillé dans la taverne d’un petit village. La patronne s’appelait Martha. Une femme robuste, grande comme vous, avec des bras comme de grosses barres de fer. Elle écrivait de longues lettres à son mari qui était au front et elle couchait avec moi. Que voulez-vous, c’était la guerre ! Mais sa fille avait dix-neuf ans et je couchais avec elle aussi. La mère a fini par le savoir, m’a collé deux gifles et m’a renvoyé au camp. J’ai su plus tard que c’est la mère et non la fille qui a accouché d’un garçon. »
Rost paya l’addition.
« Comment, vous partez déjà ? Bon, je ne veux pas vous retarder. Mais si un jour vous avez besoin de moi, vous pouvez toujours me trouver ici, on me connaît bien, il vous suffit de demander l’acteur. J’ai plusieurs occupations, vous comprenez – il prit un air rusé et fit un geste évasif de la main –, et quelqu’un comme vous…
– Quelqu’un comme moi ?
– Oui, quelqu’un comme vous peut avoir besoin parfois de quelqu’un comme moi…
– Vous croyez ?
– Je connais un peu le monde.
– Non. Quelqu’un comme moi n’a pas besoin de quelqu’un comme vous.
– Vous ne pouvez pas le savoir. Quoi qu’il en soit, vous pouvez me trouver ici. »
Il marcha sans but le long de rues tortueuses et désertes qui semblaient receler un secret et suscitaient en lui une tension incontrôlable. Par moments, un énorme rat glissait sur le trottoir humide et se faufilait entre les barreaux d’un caniveau. Un bruissement sourd, intermittent, en quelque sorte immatériel surgissait de-ci de-là, s’atténuait puis disparaissait, laissant derrière lui un silence oppressant entre les rangées d’immeubles aveugles et pétrifiés. Le souvenir confus d’une nuit semblable, enfoui sous le poids des années et des événements, remonta à la mémoire de Rost, associé à quelque chose de clair et d’indéfini qui avait un rapport avec la nuit précédente et peut-être même lui servait de support. Rost n’aimait pas fouiller dans ses souvenirs. Comme tous les événements de sa vie se déposaient dans les profondeurs du passé, ils perdaient de leur consistance et semblaient n’avoir jamais existé. Quant au petit échantillon de présent qui s’incarnait dans cette nuit d’automne bien ronde et humide, il ne l’intéressait pas, malgré tous ceux qui couraient avidement d’un plaisir à l’autre. Mieux valait se diriger vers un boulevard et prendre un taxi pour rentrer.
Au même instant, il distingua une silhouette de femme se détacher d’un coin de rue plongé dans l’obscurité et se diriger droit vers lui. Rost se planta au milieu du trottoir et attendit qu’elle l’aborde. La lumière pâle et orangée d’un réverbère proche éclaira un visage jeune, avec des yeux bizarrement enfoncés, qui le regardaient d’un air hésitant. C’était un visage qui dégageait un charme particulier. Après un temps de silence, elle dit : « Viens passer avec moi le restant de la nuit. Je ne veux pas rester seule ce soir », puis elle ajouta : « Tu n’es pas obligé de payer, même pas la chambre d’hôtel. »
Rost réfléchit un instant et, mû par une impulsion soudaine, décida de l’accompagner. Ils marchèrent en silence pendant une dizaine de minutes et arrivèrent devant un petit hôtel dont l’enseigne indiquait : « Hôtel Grenoble, tout confort ». Rost fut conduit dans une chambre du troisième étage où flottait une légère odeur de parfum de femme. Une petite pièce orpheline et triste, tapissée d’un papier à fleurs rouges sur fond bleu, avec un grand lit aux montants en laiton qui occupait le tiers de l’espace. Après avoir enlevé son manteau et son chapeau qu’elle accrocha avec celui de l’homme à une patère derrière la porte, elle tira pour lui une chaise près de la table et sortit du placard une bouteille de vin et des verres.
« Ton visage n’est pas antipathique, dit-elle en s’asseyant face à lui, jambes croisées. Le hasard a bien fait les choses en te mettant sur mon chemin. » Elle servit le vin et prit une petite gorgée. Sa chevelure abondante, d’un châtain aux reflets dorés, était enroulée autour de sa tête qui ainsi ressemblait à un champignon.
Elle n’est pas laide ! décréta Rost en lui-même.
« Aujourd’hui, je fais la fête, dit-elle avec un sourire méchant. C’est mon anniversaire ! Mes parents, ha-ha, oui, mes parents ont fait de ce jour une fête… Et toi, tu as des parents ? En tout cas, sûrement pas comme les miens ! On n’en trouve pas deux comme eux !
– Hmm… fit Rost en lui tendant une cigarette. Tes parents ?
– Ah, tu veux en savoir plus ? Ça t’intéresse ?! Tu crois que je raconte ma vie privée au premier venu ? Doucement, chéri ! »
Soudain, ses yeux sombres lancèrent des éclats de haine profonde.
« Rien ! Tu ne m’arracheras pas un seul mot, tu m’entends ? »
Et d’un mouvement nerveux, elle rejeta la tête en arrière pour chasser des mèches de cheveux qui retombaient sur son front. Rost lui saisit la main et dit :
« Écoute, ma petite, je ne suis pas venu ici pour me disputer, compris ?
– Et pour quoi d’autre ? Tu veux coucher avec moi ? Tout de suite ? Pourtant, tu n’as pas l’air d’avoir manqué de femmes ! Je m’y connais, mon coco ! Et si c’est ce que tu veux… tiens ! »
Elle vida son verre. Un instant plus tard, d’une voix où tremblait un léger regret, elle dit : « Tu sais, l’être humain a besoin d’illusions… ne fût-ce qu’une fois… comment faire autrement ?…. L’amant se glisse en pleine nuit dans la chambre de sa maîtresse, ha-ha-ha !…. Tiens, trinque avec moi ! À la santé de ta maîtresse !…. » Elle se redressa et fit un pas vers le milieu de la pièce, puis se ravisa, vint près de lui et, changeant d’avis, elle se rassit à sa place. La tête entre les mains, elle resta un moment immobile.
« Bizarre, dit Rost tout en fumant d’un air pensif. Depuis quand tu fais ce travail ?
– Quatre ou cinq ans, dit-elle d’un ton venimeux, plutôt surprise par la question. À votre service, Excellence ! Tu veux savoir autre chose ? Dans le quartier, on m’appelle Jeannette la brunette, et mon “mari” a été condamné il y a quelque temps aux travaux forcés… T’es rassuré maintenant ? Tout est comme d’habitude, n’est-ce pas !
– Tu veux me pousser à la bagarre ? dit Rost en se redressant. Ou plutôt à un petit viol, hein ?…. Qu’est-ce que tu me vends ? »
Elle eut un mouvement de recul, rougit et commença à se déshabiller fiévreusement. Elle ôta d’abord sa robe orange, sa combinaison rose, son porte-jarretelles et lança le tout sur le lit, ne gardant que ses bas et ses chaussures. Son corps était superbe, merveilleusement sculpté. Bouillant de rage, elle s’approcha de lui et montra diverses parties de son corps : « Voilà ce que je vends, monsieur ! Ça… et ça… et ça ! C’est de la mauvaise marchandise, hein ? Bonne pour la poubelle, hein ?…. »
Rost éclata d’un rire bruyant. « Ma foi… pas mal comme début !…. » Il se rassit et attira contre lui la femme nue. « Viens, beauté ! On va fêter ensemble ton anniversaire ! »
Elle s’assit un instant, les épaules parcourues de frissons de dégoût. Puis elle se leva et s’enveloppa d’un ample peignoir qu’elle prit dans l’armoire. Des larmes brillaient dans ses yeux. Elle reprit sa place, se servit du vin et le but. « Ne me prends pas pour un folle ou une mégère. Je sais parfaitement qu’à tout moment tu risques de te lever et de partir… et c’est ce que j’appréhende le plus. Je le dis en toute franchise. Cette bouteille, la table, le lit, tout me dégoûte. Tout… Quand tu partiras d’ici, je me retrouverai de nouveau seule. Tu connais ce sentiment de solitude et d’abandon dans ce vaste monde et de la peur qui monte soudain ? En apparence, tout se passe comme hier et avant-hier. Mais un beau jour, une goutte de peur tombe sur toi… elle te pénètre, se répand et finit par envahir tout ton être comme un poison… Impossible de fuir… Mais pourquoi je te raconte tout ça ! Je vends mon corps, sers-toi ! Pour te récompenser de ta peine ! »
Les yeux baissés, elle resta immobile, son corps blanc brillant entre les pans de son peignoir entrouvert. Sa poitrine se soulevait et descendait, sa respiration était agitée. La nuit enserrait la chambre et les deux êtres étrangers l’un à l’autre. Des milliers de rats s’affairaient dans la nuit, secrets et silencieux, et quelque part on perpétrait un meurtre mystérieux. Loin de là ou peut-être tout près, un coup de feu déchira l’obscurité, suivi d’un cri désespéré. Ailleurs, l’amour couvait cette nuit-là aussi comme toutes les autres nuits d’un bout du monde à l’autre. Mais la femme sur sa chaise, avec son corps nu relâché, paraissait infiniment abandonnée, pleine de peurs et de désespoir. Pourquoi ne se levait-il pas pour passer lentement la main sur ses cheveux, ne fût-ce qu’une fois ? Non, il ne le fit pas et continua de rester assis et de fumer. Pourquoi le ferait-il ?! Fallait-il qu’il s’apitoie sur des femmes au bord du naufrage ? Lui, Michaël Rost ? Il n’avait pas le moindre talent pour cela ! Et si elle n’arrêtait pas cette guerre des nerfs, sa décision était prise… Mais en même temps il était curieux de savoir comment tout cela se terminerait.
La femme finit par lever la tête et le regarda. Ses lèvres s’entrouvrirent mais elle ne dit rien. Brusquement, elle se leva, comme si elle se détachait d’elle-même, s’approcha de lui et commença à l’embrasser, à lui caresser la tête et à presser son sein contre sa joue, en apparence réconciliée. Elle tomba à genoux devant lui, posa la tête contre sa poitrine et lui chuchota des mots inaudibles.
Il se sentit dans une position ridicule, la releva et la jeta sur le lit.
Elle se redressa et s’assit. « Tu crois que j’ai besoin de ta pitié ! Je crache sur toi, tu m’entends, je crache sur ta pitié ! Pouah ! »
Il s’assit à ses pieds. « Pourquoi tu t’énerves ? Je n’ai pas pitié de toi, tu te trompes. Au contraire, je te conseillerais de mettre fin à ta vie… »
Elle lui lança un regard épouvanté : « C’est nouveau, ça ? »
Rost eut un rire silencieux. Il vit ses cuisses rondes et blanches parcourues d’un léger frisson et sentit sous ses doigts un spasme. La femme sembla émerger d’un cauchemar, fit un bond et s’assit sur ses genoux. Elle mit les bras autour de son cou, son haleine était brûlante contre sa joue, et lui dit : « Mon amour, merci d’être avec moi cette nuit… et de n’avoir pas refusé… comment te remercier ? » Et brusquement : « Dis, tu veux que je mette fin à mes jours ?…. C’est ce que tu veux ? »
Rost rit de nouveau. Il y eut un silence, puis : « Si seulement je pouvais voir l’enfant, dit-elle comme si elle pensait à voix haute. Il doit avoir sept ans maintenant… je ne sais même pas à quoi il ressemble… je ne pourrai jamais le voir, jamais ! » Un de ses bras entourait le cou de Rost et ses doigts jouaient distraitement avec le lobe de son oreille. Dans le couloir, on entendit des pas feutrés étouffés par le tapis. Une porte s’ouvrit et se referma.
« Tu sais, je t’ai menti, dit la femme. Je ne fais ce travail que depuis quelques mois… trois mois environ. Et le restant non plus n’est pas vrai. Il y a peu de temps, je suis remontée du Sud. J’en ai eu marre de mon Hollandais boiteux et je l’ai quitté. Mais nous voulons nous amuser, n’est-ce pas ? Tu n’as pas goûté au vin encore ! Qu’est-ce que tu attends ? » Elle tendit la main vers la table, prit le verre qui était plein et le rapprocha des lèvres de Rost. Il en but un peu, lui prit le verre des mains et le reposa sur la table.
« Tu es une jeune femme sympathique, lui dit-il en passant les doigts dans sa chevelure.
– Oui, ha-ha… mais, tu sais… non ! J’ai envie d’être gaie ! Je veux m’amuser ! » Et penchant la tête vers lui elle lui mordit les lèvres jusqu’au sang.
« Ne te fâche pas, petite ! Je suis un peu trop gros pour être avalé. »
Elle se leva, prit le verre et le vida. Puis elle sortit une seconde bouteille de l’armoire et la déboucha d’un geste expérimenté.
« Disons que tu t’appelles Georges et que je t’aime depuis un mois, d’accord ?
– Disons ! répondit Rost en riant.
– Et dis-moi que tu ne te serais pas conduit comme ça… et je te croirai… ou bien non, mieux vaut que tu ne dises rien ! »
Elle resta immobile devant la table, avec le tire-bouchon dans la main droite et son dos blanc et nu souligné par le noir de la robe de chambre à grandes fleurs, couleur de la flamme d’une bougie.
« Ne me regarde pas comme ça !…. Tes yeux… Ne crois pas que j’ai peur de tes yeux… je n’ai pas peur, tu m’entends ? »
Elle vint s’asseoir sur le lit, à côté du lui. « J’aime ton parfum », lui dit-il. Mais elle semblait ne pas l’entendre. Au bout d’un moment, elle parla de nouveau comme si elle était seule :
« Soudain, ils ont surgi tous les deux. Le fils et la mère, une matrone anglaise, grande et sèche comme une trique. Elle broyait les mots comme si elle avait une pipe à la bouche. Je ne sais pas comment ils ont trouvé mon hôtel. Ils m’ont expliqué qu’ils souhaitaient prendre soin de nous : une jeune fille seule avec un bébé et sans aucuns moyens… J’étais encore épuisée par la grossesse, affamée, un travail difficile, des aventures et de la souffrance, et puis un accouchement périlleux. Le bébé avait six semaines à peine. Je les ai crus. J’étais si jeune. Que veux-tu, une adolescente de dix-sept ans qui, à peine un an plus tôt, était encore sur les bancs du lycée ! Ils m’ont donné de l’argent pour que je descende acheter divers objets pendant qu’ils garderaient le bébé ici. Après tout, ils avaient un lien avec l’enfant et avec moi. Quand je suis revenue une demi-heure plus tard, je n’ai trouvé personne. Un landau vide et une lettre sur la table.
– Et tu ne pouvais rien faire.
– Je ne pouvais rien faire. Où les chercher, je ne savais rien à leur sujet. Même pas leur nom ! Dans la lettre, ils annonçaient qu’ils emmenaient le bébé en Angleterre. Il était le père mais je ne savais même pas son nom, je ne sais pas ce qui m’est arrivé cette nuit-là. J’étais complètement ivre. En me réveillant le matin, le lendemain du bal masqué du lycée, je me suis retrouvée dans une chambre d’hôtel avec cet Anglais que je ne connaissais pas. Il m’a conduite en voiture chez moi et ça s’est arrêté là.
– Et tu ne l’as plus revu ?
– Quelques mois plus tard, je l’ai rencontré une ou deux fois par hasard, après que mes parents m’ont chassée de la maison. Il m’a proposé de l’argent, mais je lui ai craché à la figure. »
Elle resserra son peignoir comme si elle avait froid. Ses yeux semblaient scruter des secrets lointains à travers une muraille. Peut-être étaient-ils dirigés vers l’intérieur, vers les profondeurs de son être.
Rost caressa son corps. Il sentit à travers le tissu la chaleur de son dos souple et lisse qui tressaillit au contact inattendu de sa main. Elle se tourna vers lui. Son visage était beau à cet instant-là, ses traits aristocratiques et expressifs. Elle se colla contre lui comme pour se protéger, enfouit la tête dans sa poitrine et resta immobile. Rost prit un de ses petits seins dans sa main.
« Et après ?
– Après ? »
Elle se redressa. Une vague de colère immense la submergea de nouveau, troubla sa respiration. Elle bouillait de rage. Elle eut du mal à ouvrir son sac posé au chevet du lit et à en sortir un mouchoir. Elle se moucha bruyamment. « Après ? J’ai cru à tort qu’ils s’adouciraient. Je ne leur ai pas demandé de m’accueillir à la maison, mais de m’aider à trouver le bébé, c’est tout. À qui d’autre pouvais-je m’adresser ?! J’ai surmonté ma fierté et je leur ai écrit. Deux semaines plus tard, je leur ai envoyé une deuxième lettre, tu comprends, je leur ai écrit deux fois.
– Et tu n’as pas eu de réponse.
– C’était comme si j’avais jeté les lettres dans la Seine. Au bout de six semaines, j’ai attendu devant leur porte le retour de mon père du travail. Il a fait semblant de ne pas me connaître et il est passé devant moi comme si j’étais un objet. Je lui ai barré le passage, il m’a repoussée si fort que je suis tombée sur le trottoir. Alors j’ai perdu la tête. Tout ce que je gardais en moi a brusquement fait irruption à l’extérieur. Je me suis jetée sur lui, je l’ai giflé, mordu, griffé, j’ai cassé ses lunettes, j’ai fait de lui un tas de détritus. Si j’avais eu un revolver, je l’aurais tué. La concierge et son fils nous ont péniblement séparés. Elle m’a fait entrer chez elle, s’est occupée de moi, a essayé par tous les moyens de me calmer. Je suis restée longtemps assise, à pleurer. Puis je suis partie, j’ai longtemps traîné sans but dans les rues. C’était déjà le soir, j’ai continué à marcher et je m’étonne encore de n’avoir pas mis fin à ma vie ce jour-là. Je crois que mon hébétude m’a empêchée d’y penser. Ensuite, un homme m’a suivie et m’a dit des choses. Je ne l’ai pas rejeté, je l’ai laissé faire à sa guise. Il m’a emmenée au restaurant. J’ai mangé et bu jusqu’à l’ivresse. Et je suis restée avec lui. Au bout de deux semaines, je l’ai quitté. Pourquoi ? Je n’en sais rien. C’était un homme gentil, il m’entourait d’amour. C’est peut-être à cause de ça. Je ne pouvais pas supporter la bonté, j’étais devenue dure comme la pierre. Quand je l’ai quitté, il a été très triste. »
Rost prit une gorgée de vin et alluma une cigarette. La femme lui en demanda une aussi. Il était trois heures moins dix à sa montre, une heure à peine s’était écoulée mais le temps semblait s’étirer. Il se leva et s’approcha de la fenêtre. La rue était déserte, les réverbères déversaient en vain leur lumière. La pluie fine semblait avoir repris. Sa ville natale était chichement éclairée par de rares réverbères, on y sentait un léger parfum de lilas porté par la brise qui se mêlait aux rires joyeux et purs de la jeunesse. Dans les maisons aux fenêtres rouges des alentours, on entendait par moments un autre rire, ivre, enroué, licencieux, amorti par la pénombre tranquille et propice de sa ville. Mais Rost n’y était plus retourné depuis longtemps.
Il quitta la fenêtre et regarda la femme qui fumait. Brusquement, toute la scène s’anima devant ses yeux : un fonctionnaire méticuleux qu’il imagina avec barbe et moustache, un homme respectable et maître chez lui, rentre seul du bureau un après-midi et soudain, devant sa maison, sa fille qu’il avait chassée du foyer et de sa mémoire se jette sur lui, le gifle, casse ses lunettes, déchire sa cravate et provoque un scandale public sous l’œil des voisins et de la concierge.
Rost se mit à rire bruyamment. La femme le regarda sans comprendre.
« Hmm, pas mal ! finit-il par dire en servant du vin dans les deux verres. Buvons à ton courage !
– À mon courage ? Oui… pourquoi pas… à mon courage ! Tu crois que je n’ai pas assez de courage ?…. Viens, approche-toi de moi, tu es un homme, non ?
– Oui, je crois.
– Est-ce que je te plais ?
– Je crois que oui.
– Alors pourquoi tu ne m’embrasses pas ? Un baiser qui m’enflamme, qui me fasse mourir de plaisir. »
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