Romance viennoise

David Vogel · Chapitre 17 sur 20

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Romance viennoise

Chapitre 16

16

 

La Krantenstrasse était comme d’habitude éclairée et animée, Rost se joignit à la foule des promeneurs. Le café n’était pas loin, il avait encore le temps. Il pensait à la scène qu’il venait de vivre avec Gertrude et qui lui avait laissé une impression désagréable. Cette histoire prenait une tournure qui n’était plus à son goût. Une liaison amoureuse comme la leur ne devait pas se transformer en tragédie. Il ne se laisserait pas faire. Il fallait mettre un terme à cette aventure.

Il arriva au café et s’installa à l’étage, dans une alcôve dont la fenêtre s’ouvrait sur la rue. Sur le trottoir d’en face, un magasin chic de chaussures pour femmes brillait de tous ses feux. Rost prenait plaisir à observer les passants, à détailler les femmes qui surgissaient dans son champ de vision et disparaissaient à jamais. Erna était tellement plus belle, se disait-il, la soirée était douce et tiède, traversée d’effluves de parfums, de la senteur délicate des bourgeons de lilas que son nez crut capter.

Très loin, dans la ville où il était né, le jardin du curé et ceux des environs embaumaient le lilas aux couleurs pâles, les adolescents glissaient par les fentes des palissades des mots d’amour aux filles de leur âge, aux Sonia, Wanda, Tsila, qui éclataient d’un rire rond et clair, et lançaient des « oui » ou des « non » qui résonnaient dans la rue. Ils se fâchaient et se réconciliaient pour un rien, et le soir s’écoulait avec lenteur et lassitude, tiède et odorant, le chien du curé mêlait ses aboiements aux rires clairs des filles, au scintillement humide des étoiles qui parfois pleuvaient comme des écailles brûlantes ou des étincelles électriques. Puis ils descendaient la rue deux par deux et se cachaient dans la pénombre des ramages d’arbres qui s’inclinaient vers la rue, des rires étouffés fusaient ici et là, chatouillés et coquins. Et Rost n’était plus parmi eux, il se sentait mieux dans la cohue de la métropole, au milieu de la foule pressée, gardant au fond de lui la rue de son enfance, ses odeurs et ses couleurs, comme un objet précieux que l’on sortirait de sa poche pour s’en repaître les yeux.

Erna vint à l’heure au rendez-vous. Ils se dirigèrent vers la rue principale où Rost arrêta un fiacre. C’était un jour d’été doré, une brise légère caressait leur visage. Illuminées par le soleil, les rues paraissaient si belles que l’œil croyait les découvrir. Erna était silencieuse, baignant dans un bonheur tranquille au fond duquel frémissait une curiosité effrayée, l’attente d’une chose inconnue, étrangère, qui recelait peut-être le secret même de la vie. Rost lui prit la main, elle ne la retira pas. Il la caressa tendrement plusieurs fois et la porta à ses lèvres.

Les rues s’écartaient de part et d’autre, les sabots des chevaux soulevaient des étincelles sur le macadam et la rumeur de la ville assourdissait quelque peu leur galop. Erna se sentait comme une femme mûre, importante, libre d’agir à sa guise. Elle était instantanément devenue adulte et femme, sans la moindre trace des hésitations de l’adolescente. Ce n’était plus l’enfant de la veille, ni même celle d’il y a à peine une heure. Confortablement assise sur les coussins moelleux d’un fiacre, tout contre l’épaule de Rost qui l’occupait tout entière, c’était la première fois qu’elle voyageait ainsi. Comme si elle n’avait jamais pris de fiacre auparavant. Derrière eux s’étalait le canal aux eaux calmes et lisses où s’étaient noyés à l’envers les maisons des remparts et les arbres, ceux du haut en bas et ceux du bas en haut. Par moments, Erna lançait un coup d’œil involontaire à son compagnon. Puis ils se laissèrent emporter sur la pente ventrue de l’avenue tachetée de soleil. Les pneus roulaient sans faire de bruit et, de part et d’autre, les arbres et les buissons dégageaient une fraîcheur agréable, un peu humide, comme celle du foin.

Une fois arrivés presque au bout de l’avenue, ils descendirent et Rost congédia le fiacre. Ils vacillèrent sur leurs jambes ramollies par le voyage. C’était une fatigue agréable, on eût dit que des milliers de fourmis les parcouraient. Erna éclata d’un rire clair et sonore d’enfant espiègle et s’éloigna de Rost à cloche-pied. Puis elle revint vers lui et le saisit par le bras : « Viens, courons un peu pour réveiller nos jambes endormies ! » Et elle l’entraîna dans un jeu : « Attends ici, je vais te devancer un peu et tu me rattraperas, d’accord ? »

À cet endroit, l’avenue était quasiment déserte. Un fiacre passait de temps en temps, ou quelques promeneurs. Rost laissa Erna avancer d’une vingtaine de pas, puis il courut et la rattrapa. Elle était essoufflée et riait à pleine gorge en découvrant ses dents blanches. Rost la serra dans ses bras et sentit à travers sa robe ses petits seins fermes. Elle appuya avec abandon sa tête sur l’épaule de Rost et son chapeau à large bord tomba sur le côté. Le parfum délicat de sa chevelure monta aux narines de Rost qui, pour ne pas l’effaroucher, réprima de toutes ses forces l’envie d’y poser ses lèvres. Soudain, elle s’arracha à ses bras.

Ils s’engagèrent dans une allée étroite, parmi des bosquets qui bordaient l’avenue, et tournèrent vers un sentier verdoyant, inondé de soleil, piétiné ici et là par les promeneurs du samedi. On y voyait des bouteilles renversées, des journaux froissés, jaunis et gras, qui avaient servi à envelopper de la nourriture. C’étaient les restes des agapes familiales de petits employés, d’honnêtes ouvriers et de leurs bien-aimées disgracieuses qui n’oubliaient pas de relever leur robe du samedi avant de s’asseoir sur l’herbe, et d’enfants sales qui dépassaient obstinément de leurs vêtements trop courts, comme des plantes de leurs pots. Trois pigeons picoraient des graines invisibles.

Rost et Erna traversèrent en diagonale le sentier et se dirigèrent vers des buissons qui le bordaient. Ils marchèrent sur un chemin étroit et mal dégagé, où leurs vêtements se prenaient dans les branches. Quelques minutes plus tard, ils débouchèrent sur une petite clairière et Rost proposa de s’y arrêter un peu. Il y régnait un silence presque palpable, souligné par le bourdonnement d’une abeille égarée. La ville était loin, invisible, inaudible. Rost ôta son manteau, l’étala par terre et proposa à Erna de s’asseoir. Il s’allongea à côté d’elle.

« C’est comme si nous n’étions pas là, dit Erna. Ni dans la ville, ni même au monde. Nous sommes très loin, n’est-ce pas ?

– Nous sommes loin du monde, mais proches l’un de l’autre. »

Erna fit semblant de ne pas entendre. Elle ôta son chapeau et le mit près d’elle, sur l’herbe.

Rost caressa doucement sa jambe, entre la cheville et le mollet. « Tu m’en veux encore, Erna ?

– T’en vouloir ? Pourquoi ? » Erna semblait embarrassée. Elle aurait aimé rester ainsi jusqu’à la fin de ses jours, tout contre lui, avec la voûte de ciel bleu très au-dessus d’eux, le mur de buissons tout autour, et la fourmi en train de grimper jusqu’à l’extrémité du brin d’herbe. Soudain Rost se pencha sur elle à genoux et, avant de lui laisser le temps de réagir, il colla ses lèvres sur sa bouche pour un long baiser, entoura ses épaules de ses bras. Lorsque enfin il se détacha d’elle, il vit que ses joues étaient en feu. Elle semblait sourire et dans ses yeux brillaient deux larmes qui ne coulaient pas. Puis elle l’attira à son tour et couvrit de baisers son visage, ses yeux, ses cheveux. Elle tenait son visage tout contre le sien et l’examinait avec attention, comme pour le graver une fois pour toutes dans son cœur. Ensuite elle posa la tête de Rost contre sa poitrine et caressa sa mèche blonde de ses doigts fins et longs.

« Et moi qui croyais que tu me détestais, ma petite et merveilleuse Erna. » Il regarda son visage penché sur lui, ses yeux d’un bleu profond au fond desquels brillaient ses pupilles.

« Je te déteste et je t’aime. Je pourrais te tuer d’amour. »

Tout était immobile. Le crépuscule d’été les alanguissait, eux seuls, subrepticement. Ils étaient seuls au monde, rien n’existait en dehors d’eux. Ils ne parlaient pas.

Le bras de Rost passé autour de sa taille, ils étaient assis l’un à côté de l’autre. L’idée le traversa que, désormais et pour plusieurs raisons, il valait mieux qu’il déménage. Il se tourna vers Erna et regarda insatiablement son visage rayonnant d’une grâce pure. La jeune fille se dégagea, il était temps pour elle de rentrer à la maison.

Après l’avoir accompagnée jusqu’à la grille du parc, Rost entra dans un café et téléphona à Fritz Anker. Le jeune homme était libre et dix minutes plus tard il arriva au lieu de rendez-vous. Ils traversèrent la Heringstrasse et s’engagèrent dans la Krantenstrasse. Rost refusa le fiacre proposé par Fritz. Il sentait en lui une énergie débordante et avait du mal à rester assis, il fallait qu’il se dépense. Une canne à la main et une cigarette aux lèvres, Fritz Anker était d’humeur plus paisible, plus résignée, moins tourmentée par tout ce qui le rongeait. Il marchait à côté de Rost, long et dégingandé, tâtonnant de ses yeux myopes. Son costume, taillé dans un tissu précieux et cousu par le meilleur tailleur, semblait ne pas être fait à ses mesures à cause de sa démarche chancelante et de ses gestes désordonnés. Rien ne semblait à sa place, lui-même le ressentait et les autres aussi. Il suscitait chez ceux qui ne le connaissaient pas un malaise indéfini qui persistait même parmi ses proches. Pourtant, on ne pouvait pas le qualifier d’homme peu sympathique. On pouvait même lui trouver un air affectueux et dévoué.

Le crépuscule tachait l’espace de petits éclats roses et une lune pâle montait déjà dans le ciel bleu, transparent. Rost éprouvait une allégresse qui l’étouffait presque et qu’il ne pouvait pas extérioriser. Il sentait encore sur sa bouche les lèvres douces et pulpeuses d’Erna, le parfum simple et délicat de ses seize ans. Ses mains gardaient le souvenir de sa chevelure et de ses petits seins fermes. Tout était là, présent, mais il refusait d’y toucher, comme un trésor précieux enfoui en lui, dont il disposerait plus tard.

Au restaurant de l’Ahdout, les convives étaient rares ce jour-là. Fritz Anker dévisagea ouvertement les têtes nouvelles dont certaines avaient des barbes touffues, collées aux mâchoires, leur crâne rasé coiffé d’une kippa en forme de petit monticule noir. Reb Hayim Schtock arpentait la salle de son pas mesuré, les mains croisées dans le dos, son binocle posé en travers du nez. Max Karp était adossé au comptoir où Malvina servait des cruchons de vin et de l’alcool de prune, et entre deux clients il lui chuchotait à l’oreille. Dans la deuxième salle où Rost entraîna Anker pour y rencontrer la bande, il n’y avait que Markus Schwartz occupé à manger du cou de poulet farci, et Arnold Kroyn, le ténor héroïque qui suivait du coin de l’œil chaque bouchée de ce dernier.

« Ah, dit le ténor de sa voix enrouée, quel honneur ! Tu nous négliges ces derniers temps, Mister.

– On va festoyer aujourd’hui ! Vous n’êtes que tous les deux ? Où sont les autres ? »

Et Rost alla chercher dans l’autre salle Max Karp pour qu’il se joigne à eux. « Où est Yasha ? Je vous ai amené un nouveau copain. Que vous le croyiez ou non, il s’appelle Fritz Anker et il porte des lunettes, ça c’est évident. »

Anker eut un sourire embarrassé.

« Et toi, ténor, tu n’as pas encore dîné ? Chaque chose en son temps. Commençons par le commencement. »

Par la fenêtre ouverte, on entendait comme d’habitude des pleurs de bébé. La grosse Fritzi passa la tête par la fenêtre et regarda à l’intérieur.

« Ah, Fritzi, viens, dit Rost tout en commandant à boire et à manger pour toute la compagnie. Où est Yasha ?

– Nous ne sommes plus ensemble, répondit-elle sur un ton doucement plaintif.

– Alors tu es libre en ce moment ?

– Pas pour toi, mon petit Rost, lui répondit-elle, non sans une certaine coquetterie.

– Merci, heureusement que je ne t’ai pas attendue, sans quoi je resterais vieux garçon. »

Entra un jeune homme d’environ vingt-six ans, grand, aux épaules larges, avec un énorme crâne aux cheveux courts, et une chemise ouverte sur un torse aussi poilu que celui d’un singe. « C’est un étudiant qui vient de Belgique et fait du tourisme dans notre ville. Il s’appelle M. Shur et trouve que les jeunes filles d’ici ont plus de goût que les Belges. Elles ne sentent pas l’oignon.

– Assez de compliments », dit Shur en riant. Son visage large était avenant, il paraissait intelligent et courageux. Il était vêtu avec une simplicité presque négligée et paysanne. Tout en lui respirait la générosité, la bonté, l’absence totale de calculs mesquins. Son grand front était déjà creusé de rides horizontales et profondes.

Il fit bonne impression à Rost qui l’invita à se joindre à eux et Shur accepta avec un grand rire, sans faire de chichis, comme s’ils étaient amis de longue date. Rost leva son verre dans sa direction : « À la santé des filles qui ne sentent pas l’oignon ! Et toi, dit-il en se tournant vers Karp, il est sorti ?

– Qu’est-ce qui est sorti ?

– Le mensuel littéraire pour les jeunes, pardi. »

Karp fit une grimace embarrassée et amère.

« Non, dit-il entre ses dents.

– C’est mieux ainsi. Alors à la santé du mensuel pour la jeunesse qui ne sortira jamais !

– Il sortira ! » s’exclama Karp avec effroi, comme s’il avait été mordu par un serpent.

Assis à côté de Rost, Fritz Anker ne disait pas un mot et grignotait sans appétit un blanc de poulet. De temps en temps, il lançait des regards furtifs à ses voisins de table et se sentait déplacé parmi eux. Ils paraissaient inauthentiques, chacun avec son air de fausseté. L’un faisait bonne figure, l’autre jouait un personnage, aucun n’était lui-même, ils arboraient des masques, des masques. Prenons cette jeune fille, Fritzi, qui affichait en permanence un sourire figé, et ce garçon avec sa cravate, ses cheveux et sa barbe postiche sortie tout droit d’une opérette grotesque, et ce géant à la voix enrouée, au visage sale et non rasé, qui s’éclaircissait la voix comme s’il s’apprêtait à chanter, et Max Karp qui se donnait des airs importants et condescendait à se joindre à cette compagnie minable. Quelle comédie ! Shur et Rost étaient ceux qui avaient le visage le plus humain.

Dehors, c’était déjà le gris du soir, quelqu’un jouait à l’harmonica les couplets à la mode. Un homme rit d’une voix puissante, puis d’une voix fine et criarde, un autre cria d’un bout à l’autre de la rue : « Deux et demi, Karl, deux et demi, pas plus ! »

Pourtant, Fritz Anker sentit en lui un frémissement de douce tristesse, le souvenir fugitif de paysages et de choses détachés, effacés, qui remontaient de profondeurs qu’il ignorait. C’est là que se trouvait la réalité vraie, aussi éternelle que le monde, alors que ces visages proches étaient le contraire absolu de la réalité. Il continua de boire et de manger machinalement, sans y prendre goût. Comme tous les solitaires, il avait jeté l’ancre au fond de lui-même et avait du mal à sortir de ses gonds, ou à se laisser aller. Les propos joyeux et taquins qui fusaient de la table lui parvenaient de loin, comme des bogues vides.

Anker repoussa loin de lui l’assiette encore pleine de poulet et de riz. Il leva la tête et regarda avec hostilité la compagnie qui continuait de manger et que le plaisir émoustillait. Il éprouva un sentiment obscur et injustifié de rater quelque chose ailleurs. S’il en avait eu le courage, il se serait levé et les aurait quittés. En étant si loin de lui et indifférents, ces gens le protégeaient de lui-même, mais dans le même temps leur réalité était un poids qu’il sentait peser sur son dos. Il avait de plus en plus de mal à supporter leur vacuité, les rires, les voix, le bruit des couverts, l’odeur de la nourriture. Il regarda autour de lui, à la recherche d’un secours. Ses yeux se posèrent involontairement sur Shur, à sa gauche, qui s’essuyait la bouche avec une serviette.

« Quelle bêtise ! dit Anker à voix haute, ces nerfs, il faut les surmonter, sans quoi…

– Des nerfs ? Tu as dit des nerfs ? »

Anker était confus. Dans son trouble, il saisit son cruchon à moitié plein et en but quelques gorgées.

« Tu ne te mêles pas aux autres, dit Shur.

– Non, pas vraiment. Les jeunes de notre génération ne sont pas une compagnie exceptionnelle. Excès et décadence, je veux dire, l’Europe occidentale. En Russie, c’est différent. Et toi, tu aimes être avec des gens ?

– Je ne sais pas. Peut-être que je ne les aime pas, mais je suis capable de me joindre à eux et de me battre à leurs côtés pour améliorer les choses.

– La situation matérielle. Et après ?

– La situation spirituelle.

– Pour qu’ils finissent eux aussi par être pervertis par la culture. Vengeance satanique.

– On en est encore loin ! À la base, le peuple est sain. Et en plus, si c’est la seule voie possible, inutile de la retarder.

– Inutile aussi de l’encourager, de la précipiter.

– Ça dépend de la situation, bien sûr. Entre nous, ce n’est pas tant le but qui m’importe, que la manière de l’atteindre : la guerre. J’aime voir se réveiller dans les masses cette force aveugle, terrifiante, comme un volcan qui se réveille, comme une coulée de lave incandescente.

– Tu aimes donc les vaines illusions.

– Ce n’est pas tout à fait vrai. J’imagine des milliers, des millions de gens en train d’avancer sur une grande avenue, à la conquête d’une ville. C’est une force à mille têtes, impétueuse et terrible, un spectacle grandiose !

– Pas très humain.

– Humain ? Tu veux rire ? On ne le trouve pas dans cette forme pure et idéale, comme le croient les sots ! La nature de l’homme est de penser directement ou indirectement à son propre bien, d’être impulsif et capricieux, non, il n’est pas parfait et il n’a pas à l’être. Le but ? Quoi qu’il en soit, je préfère ce moment où la bête sauvage qui sommeille en chacun de nous se réveille, plutôt qu’un quelconque but impérialiste. Et atteindre alors le sommet des passions au-delà desquelles il n’y a rien. L’anéantissement. »

Adossé au montant de la porte, Reb Hayim Schtock surveillait le service avec un sourire détaché. Alfred, le garçon, se démenait entre les tables, emportait la vaisselle et rapportait des plats, le visage cramoisi, en sueur, sa kippa glissée sur le côté de ses cheveux coupés court. Il criait comme si on l’égorgeait : « Deux litres de vin ! Cinq parts de tourte ! Trois cognacs ! » Le ténor héroïque était affalé sur sa chaise, masse informe farcie jusqu’au cou de nourriture et de boisson. Son visage avait pris une teinte terreuse. « Tu comprends, dit-il de sa voix enrouée, après le spectacle qui était une grande réussite, je commandais cinq litres ! C’était à Boston avec une troupe d’acteurs. Et quel vin ! Et que croyez-vous qu’il arrivait ? dit-il d’un air victorieux. Rien ! Ça passait comme de l’eau gazeuse. »

Markus Schwarz essaya de pincer Fritzi, assise à côté de lui, et celle-ci dit en riant : « Tire tes pattes ! »

« Je t’invite, ténor, dit Rost. Tu peux boire dix litres si ça te plaît.

– Nous ne sommes pas en Amérique, Mister, dit-il en montrant sa gorge. Ma voix.

– Ta voix, fit Rost en riant. Il ne lui arrivera rien de mal. J’en prends la responsabilité !

– Non, pas aujourd’hui.

– Et toi, Karp ? J’ai une proposition. Si tu bois cinq litres, non, trois, je te donne cent couronnes pour le mensuel littéraire. Vous êtes tous témoins ! T’es d’accord ? »

Malvina, qui venait de quitter le comptoir et observait la compagnie, fit signe de la main et de la tête à Karp pour qu’il refuse. Mais Karp qui était déjà un peu éméché ne la vit pas, et l’enjeu ne lui parut pas insurmontable.

« Bon, dépose cent couronnes chez… » Il fit le tour de la compagnie. « Chez Shur, il sera l’arbitre.

– Il faut d’abord fixer la durée, dit Shur. En combien de temps ?

– En une heure.

– Non, c’est trop court. »

Finalement, ils se mirent d’accord sur une heure et demie. Rost exigea une autre condition : que les trois litres de vin soient mis sur la table et que lui, Rost, goûte à chaque bouteille pour s’assurer que le vin n’était pas coupé d’eau. De plus, Karp devait boire sans manger. Rost chuchota à l’oreille d’Anker et ce dernier lui tendit un billet de cent couronnes qu’il remit à Shur. Karp commença par boire coup sur coup deux verres en fermant les yeux, comme on se jetterait dans un précipice. Puis il rouvrit les yeux et posa bruyamment le verre vide sur la table. Avec un sourire stupide, il jeta sur la tablée un regard embrumé. Le ténor héroïque observa Karp d’un air connaisseur. Puis il jaugea la première bouteille dont il restait les deux tiers.

« Karp est un brave, dit-il en s’adressant à Shur. Je mise une couronne sur lui !

– Et moi, une couronne contre toi, lança Markus Schwarz.

– De l’argent ! Sur la table ! »

Pendant ce temps, Karp descendit un autre verre. Son visage bouillait, comme s’il avait été dépecé.

« Encore une couronne sur Karp. Deux en tout, s’excita le ténor.

– Encore une couronne contre toi !

– Come on, boy ! dit le ténor en anglais en lui servant un verre.

– Interdit de l’aider ! » protesta Schwarz.

Il n’y avait rien de répréhensible à cela, répliqua Shur, et le cas de figure n’avait pas été précisé.

Rost affichait un léger sourire narquois. De temps en temps, il lançait un regard à Malvina, immobile, rouge d’émotion, tordant un mouchoir entre ses mains. Quant à Max, il affichait soudain son vrai visage, tranquille, débarrassé de son air « après moi le Déluge ».

Il était dix heures du soir, la première salle s’était vidée. Karp buvait depuis plus d’une demi-heure devant deux bouteilles encore pleines. Le ténor le pressait sans cesse : « Bois, le temps passe ! Tu me coûtes deux couronnes ! » Mais dans un ultime éclair de lucidité, Karp se révolta et cria d’une voix incertaine : « Ta gueule, espèce de locomotive enrouée. »

De la sueur perlait à son front. Après un regard trouble à la ronde, il se resservit machinalement et but à petites gorgées. Dans un dernier sursaut, son esprit faisait encore le lien entre lui et le vin, le poussait obscurément vers les bouteilles pleines. Fritz Anker observait la scène avec indifférence et un dégoût réprimé.

On vit arriver Akidus, grand, maigre, l’air buté, le visage glabre et sans âge. Il s’assit sans un mot à côté de Markus Schwartz, son colocataire, et considéra la scène avec une moue offensée et supérieure, comme si rien ne pouvait l’impressionner.

Le ténor continuait de le presser. « Le temps passe ! cria-t-il au milieu du brouhaha. Deux couronnes ! Tu es incapable de boire de l’eau et tu prétends boire du vin… » Mais Max Karp, congestionné et en sueur, la tête retombant sur son épaule, ne l’écoutait pas. Un vague sourire aux lèvres, il fredonnait une chanson à peine audible :

Nous n’étions plus que vingt-deux

Après la bataille

Allez chercher des fiancées

Nous ont-ils ordonné

Tra-la-la-la-la

Rien que vingt-deux

Nous l’avons battu dans la rue

Sonnez cymbales

Tapez tambour et casserole

Tir-la-tira-boum !

Œil et dent et bouche,

Il nous suffit d’une.

Son chien creuse et fouille

Faites-en cadeau à l’unicorne !

Tir-la-tira-boum !

Son chien creuse et fouille

Faites-en cadeau à l’unicorne !

Avec la poisse de bottes

Pansez pustules et postérieur

Dansez, chantez,

Levez la queue avec grâce !

Tir-la-tira-boum !

Dansez, chantez

Levez la queue avec grâce !

« Chantez, les enfants ! bredouilla-t-il. On voit bien que vous n’êtes pas des poètes ! » Dès lors, il fut clair qu’il serait perdant. Il restait un litre et demi qu’il ne boirait pas. Entretemps, Yasha était arrivé avec une jeune fille rousse au nez retroussé et insolent. Il tapa sur l’épaule de Rost avec une amitié débordante et dit de sa voix de baryton :

« Servus, Fritzi, salut !

– Et qui est ce drapeau rouge ? dit Fritzi avec une grimace, en pointant le menton vers la jeune fille.

– Et toi, dit la rousse en reculant, on dirait une truie à mamelles.

– Ferme ta gueule ! »

En un clin d’œil, elle bondit et lui assena une gifle retentissante. Un instant plus tard, les deux femmes emmêlées comme une pelote criaient et s’empoignaient par les cheveux, se donnaient des coups de pied et de genou. Tout le monde regardait en silence et Yasha aussi qui, au bout d’un moment, finit par dire : « Arrêtez, ça suffit ! » Il s’approcha d’elles, les empoigna d’un seul bras et les sépara. Pour rétablir la paix à sa manière, il les gifla à tour de rôle : « Tiens, une pour chacune ! Et maintenant, on se tait ! »

Les deux femmes étaient abasourdies, elles-mêmes surprises de ce qui venait de se passer. Le corsage déchiré de la rousse laissait poindre un sein orphelin d’une blancheur laiteuse et son visage empourpré ne faisait plus qu’un avec sa chevelure. Projetée dans un monde qui lui était étranger, elle paraissait désemparée. Fritzi serrait encore entre ses doigts une boucle de cheveux arrachée à son ennemie. Elle finit par crier : « Tu vas voir ! Je vais te régler ton compte ! » et s’en alla vers les cuisines, laver le sang qui lui coulait du nez.

Le ténor profita du désordre pour prélever du vin pour lui et Akidus dans la bouteille de Karp. Mais Akidus, que l’empoignade des femmes avait fait reculer, continuait de regarder la rousse. Celle-ci remettait de l’ordre dans ses cheveux et ses jupons, tout en lâchant une bordée d’injures en direction de Fritzi qui avait disparu. Il était question de sa laideur, de son immoralité, de ses père, grand-père et arrière-grand-père, et surtout de ses mère et grand-mère qui traînaient déjà dans le ruisseau avec les gueux et les ivrognes. Le tout dit avec une assurance qui ne souffrait aucune contradiction, à croire qu’elle avait assisté à toute cette déchéance. Au point que Yasha mit un terme à sa logorrhée : « Assez ! Tu m’entends ! Assez ! »

La rousse comprit le message et se tut. Elle traîna une chaise près de la table de Shur et se laissa tomber dessus, épuisée. Une fois sa colère refroidie, elle commença à sentir son corps douloureux et sa tête brûlante, comme si elle était ébouillantée.

Fritzi revint à son poste, lavée et rhabillée. Akidus lui tendit d’un geste chevaleresque son propre verre de vin, mais Fritzi lui lança un regarda assassin et repoussa aussi bien le verre que le geste. Soudain, tout le monde était dégrisé, à l’exception de Max Karp dont la conscience embrumée n’avait rien enregistré et qui continuait de fredonner son air, tassé sur lui-même comme un vieux pantin.

Le ténor qui se faisait du souci pour ses deux couronnes dissipa le premier l’atmosphère étrange qui régnait dans la salle. « Alors, tu vas réussir à tout boire ce soir ? chuchota-t-il à l’oreille de Karp qui fit un vague geste de la main comme pour écarter une mouche.

– Patate ! dit le ténor d’un air désespéré. Il ne reste plus que vingt minutes ! »

La grosse tête de Karp s’enfonça de plus en plus lourdement entre ses épaules. Les yeux baissés, presque fermés, il ne somnolait pas et ne chantait plus mais nageait dans les vapeurs d’alcool.

Soudain Rost partit d’un éclat de rire. Tout cela était ridicule. Le souvenir de l’après-midi lui réchauffa le cœur. Quelle distance entre ici et là-bas, heureusement que la vie avait mille visages pour se protéger de l’ennui.

Il raconta le pari à Yasha qui trancha : « C’est terminé ! Il ne gagnera pas ! »

« Tu as vu comment la bête s’est déchaînée ? dit Anker à Shur. Tu trouves ça beau ? Pour ma part, je trouve ça horrible.

– Il ne s’agit pas de beauté. La beauté est affaire de vieillards », dit Shur.

Rost appela le garçon et paya l’addition. Il n’éprouvait plus aucun plaisir en compagnie de ses amis. Il se leva et entraîna à sa suite Fritz Anker et Shur. Ils traînèrent un peu dans les rues vides et calmes, sous le ciel nocturne parsemé d’étoiles, entre les arbres de l’avenue fraîche et parfumée, dans une espèce de nostalgie pour cette vie faite de choses minuscules, secrètes et aussi éternelles que le monde.

Shur marchait d’un bon pas, faisant passer le poids de son corps d’un pied sur l’autre, un peu comme un marin. Puis il chantonna un air où poignait une certaine tristesse. Il avait une voix grasse, un peu abîmée, qui la rendait humble et réservée, venue des profondeurs des générations qui l’avaient précédé.

Tu marches à côté de ces deux personnes, se dit Fritz Anker, elles ne sont ni pires ni moins intéressantes que d’autres, tu pourrais même dire que d’une certaine manière elles te sont proches. Et pourtant tu es seul, d’une solitude absolue, le monde est vide devant toi et ne t’offre rien à quoi t’accrocher. À qui la faute ? Où est le défaut ? C’est irrémédiable, conclut-il, irrémédiable.

Dans la Rotenturmstrasse, des prostituées faisaient les cent pas, éclairées par une lumière criarde. Rost échangea avec elle des grivoiseries et son rire résonna, creux et nu.

Entre elles et moi, il n’y a rien, se dit Anker, je suis seul comme elles, seul et vidé. Bientôt ou à la première lueur, il faudrait qu’il rentre chez lui mais son chez-lui n’était pas un refuge.

« Faisons un tour en fiacre, proposa-t-il soudain, lui-même surpris par sa proposition. Allons jusqu’au Prater par exemple. »

Rost acquiesça, mais pas au Prater, pas à cette heure-ci. Mieux valait boire un verre dans un café, il avait la gorge sèche.

Aussitôt, Anker n’eut plus envie de rien. À présent ou dans deux heures, cela n’y changeait rien, il n’y avait pas d’échappatoire. Il était obligé de vivre avec lui-même. Des fuites momentanées ne lui seraient d’aucun secours, le retour à la réalité n’en serait que plus amer.

« Alors, remettons ça à plus tard, dit-il. Je veux rentrer chez moi. » Et il les quitta brusquement d’un pas traînant et maladroit.

La tête penchée, il longea la rue sans un regard pour les vitrines chargées de vêtements ou d’objets, éclairées ici et là par la lueur des réverbères, rapetissées et endormies. Une jeune femme maquillée l’arrêta à un coin de rue. D’abord, il recula, lui lança un regard vide, puis il dit « d’accord » et se mit à la suivre en silence. Passant devant un petit café, il lui proposa d’y entrer. À cette heure de la nuit, les clients étaient rares. Dans un coin, deux hommes jouaient aux dominos en fumant des cigarettes bon marché. L’un d’eux répétait sans cesse d’une voix éraillée : « Cette fois-ci, tu ne m’échapperas pas ! Je t’ai attrapé ! » Et il posait les pions avec un claquement victorieux.

Anker commanda du cognac. La fille avait une vingtaine d’années, avec de beaux yeux un peu tristes, ni belle ni laide, une parmi d’autres. Elle buvait à petites gorgées prudentes, la main étalée sous son verre, pour recueillir d’éventuelles gouttes.

« D’une part c’est vrai, dit Anker sans s’adresser à personne, c’est ce que veut la nature. Sans détour, ni crédit. C’est le prix à payer, mais d’autre part…

– Qu’est-ce que tu racontes ? lui dit la jeune femme qui n’y comprenait rien.

– Rien, je ne m’adresse pas à toi. »

Il finit de boire son cognac et alluma une cigarette.

« Je ne te demande pas de raconter ta vie, lui dit-il au bout d’un moment. La réponse est prévisible, c’est toujours la même histoire, comme si on l’avait lue dans un livre et apprise par cœur : séduite par un officier, grossesse, abandon, pauvreté, chassée de chez ses parents, etc., etc. Tout ça est connu à satiété. Elles mentent toutes, comme elles mentent pour le reste, pour l’essentiel. Mais comme le mensonge est connu d’avance, il n’y a pas tricherie. On achète dès le départ de la fausse marchandise. Bon ! Seule une des deux parties est sincère, c’est le client. Pour lui, le mensonge n’est pas possible, ou alors l’affaire échoue. »

La chambre d’hôtel où les fit monter un garçon d’étage ensommeillé était carrée, avec des murs tapissés d’énormes fleurs roses sur fond vert. Elle sentait le savon et le maquillage bon marché.

Anker ouvrit sans se presser un battant de la fenêtre qui donnait sur un jardin obscur comme toutes les fenêtres alentour, sauf une dont les rideaux étaient tirés. La jeune femme ôta son chapeau et s’apprêta à se déshabiller, pendant qu’Anker, assis sur une chaise face à elle, suivait ses gestes avec une attention extrême, tout en fumant une cigarette en silence. À peine à deux pas de lui, elle lui paraissait lointaine et irréelle, comme si elle était dans un autre appartement et qu’il l’épiait par la fenêtre. Elle s’étendit sur le lit, nue par-dessus les couvertures, et lança un « Alors ? » à Anker qui restait immobile. Puis il se leva et s’assit à côté d’elle, sur le bord du lit.

« Tu ne veux pas fumer ? lui demanda-t-il en passant la main sur sa cuisse.

– Tu ne te couches pas ? le pressa la jeune femme. Déshabille-toi et viens t’étendre à côté de moi.

– Bon, je vais enlever mon manteau. Le restant, je ne sais pas encore. Peut-être pas aujourd’hui. Je ne suis pas prêt, je veux dire que je ne suis pas d’humeur à ça. »

Brusquement, la femme comprit la situation et se redressa sur le lit. Sa nudité semblait soudain inutile, pitoyable et impudique.

« Quoi ? siffla-t-elle entre ses dents avec fureur. Tu es une chiffe molle ! Tu n’es pas un homme ! Si tu ne veux pas coucher avec une femme, on se demande ce que tu veux ! Espèce de dégonflé !

– Ferme-la !

– Et si je ne la fermais pas, qu’est-ce que tu me ferais ? Je ne suis pas assez belle pour toi ? Trop bonne pour toi ! On se demande où tu as grandi. En tout cas, pas avec les gens d’ici. Fais ce que tu as à faire et fous le camp, vieux singe ! »

Anker se retourna lentement comme pour lui répondre et, d’un geste incontrôlé et involontaire, sa main se leva et assena une gifle retentissante sur la joue de la fille. Anker était le premier surpris par son acte. Pourtant, il n’éprouvait ni colère ni haine à son égard. Et lorsqu’il prit conscience de ce qu’il venait de faire, il en éprouva même une légère honte.

La main sur sa joue, la jeune fille pleurait en silence et sans larmes. Anker était debout devant le lit, dépenaillé, hagard. Il ne voyait pas son visage, mais son corps était parcouru de frissons. Puis elle se tourna doucement vers lui et le regarda avec des yeux humides, suppliants et serviles comme ceux d’un chien battu. Soudain, elle saisit la main d’Anker et la porta à ses lèvres. Puis elle murmura : « Il ne faut pas me frapper, il ne faut pas », et avec une ardeur brûlante, sans lui lâcher la main : « Tu ne veux pas, dis ? Tu ne veux vraiment pas ? »

Anker se laissa tomber sur le lit à côté d’elle et s’excusa presque : « Je n’ai pas fait exprès, je t’assure. Une sorcière au fond de moi a surgi et fait déborder le vase. » Embarrassé, il ôta ses lunettes pour en essuyer les verres. Son regard nu était mal assuré, sans point d’appui.

Étendue sur le dos, encore effrayée et la respiration désordonnée, la fille caressait ses jolis petits seins ronds. Par-delà sa honte, Anker éprouvait une certaine satisfaction à avoir manifesté un fond animal intact et sain, à avoir réagi impulsivement, sans hésiter ni douter. Grâce à cette étrangère qui vivait dans les bas-fonds et que les gens bien-pensants condamnaient, il se découvrait sous un jour nouveau. Il lui en était reconnaissant et se dit que leurs âmes étaient proches et semblables, qu’ils vivaient de gré ou de force en marge de la société, révoltés, tous les deux libres et marginaux.

Ce n’était pas la première fois qu’il passait la nuit en compagnie d’une de ces femmes et qu’il ressentait obscurément ce qui le reliait à elles. Par-delà une certaine répugnance à leur égard, c’était la première fois qu’il formulait clairement ce lien. Il éprouva de la compassion, pour lui-même, pour cette jeune fille nue qui attendait un mot gentil, un mot d’amour de quelqu’un, fût-ce de lui qui n’avait rien d’autre qu’un peu d’argent pour satisfaire un bonheur trompeur et illusoire. Alors il se pencha vers elle et l’embrassa sur la bouche.

La fille noua ses bras autour de son cou, se colla à lui et chuchota des mots d’amour brûlants d’une passion servile et maladroite, des mots pitoyables dans leur nudité, et qui pourtant exprimaient un sentiment vrai. C’était une même solitude radicale jusqu’à la folie, un même regard englobant qui voyait le dérèglement des choses dans leur nudité extrême, sans la feuille de vigne. Soudain, Anker comprit qu’il n’était pas seul, qu’un autre être se trouvait avec lui dans la chambre. « Tu ne peux pas comprendre, lui dit-il. Et ce n’est peut-être pas la peine, c’est mieux ainsi. À partir de ce point, il n’y a qu’une issue, unique et particulière. »

La jeune femme se redressa et s’assit sur le lit. « Peut-être veux-tu que je parte, parce que tu ne…

– Non, pourquoi ? Nous avons le temps. À deux, la nuit est plus peuplée. Au contraire, je te trouve sympathique, très sympathique. » Il alluma une cigarette. « Sais-tu, il y a un écrivain qui a inventé, disons, une espèce d’appareil pour mesurer la part de virilité chez la femme et celle de féminité chez l’homme, rien que ça. Il y a tant de grammes de féminité chez l’homme, presque rien ! Car selon son opinion, il va de soi que la femme est une créature inférieure, atteinte d’une quantité de défauts, et qui ne sera jamais un génie. Génie ! Et après avoir inventé cette chose, il a mis fin à ses jours. Voilà ! En tout cas, une chose est vraie : homme ou femme, ne sommes-nous pas des créatures pitoyables, dignes de compassion dans toutes les situations ? Le génie, l’invention, à quoi servent-ils, que nous apportent-ils ? Avec ou sans eux, il n’y a pas d’issue. Quant à mettre fin à ses jours, c’est une autre affaire ! Il faut y réfléchir ! Mais pour d’autres raisons. Imagine un homme atteint de cancer, qui souffre mille morts et sait que son mal est incurable, que lui importe le génie, ou de savoir qu’il existe un Spinoza dans le monde, ou Kant et Goethe, ou quiconque ? Aura-t-il moins mal pour cela ? Échappera-t-il à la mort ? Tout cela n’est que distraction, manière d’échapper au vide, à la peur insupportable de faire face au néant qui est l’essentiel, le but ultime. Voilà. »

Pendant tout ce temps, il avait parlé sans faux pathos, d’une voix basse qui pénétrait au fond du cœur, empreinte d’un chagrin réprimé et sans espoir. Il semblait avoir oublié la réalité de la femme nue à ses côtés. Puis il se tut, et le silence régna dans la chambre et dans la ville.

Au bout d’un moment, la jeune fille dit : « Ce que tu dis est triste et ta voix aussi, surtout ta voix. Pourquoi es-tu si triste ? » Soudain frissonnante, elle tendit la main vers la chaise où elle avait posé ses vêtements, prit son jupon et l’enfila par la tête. « À t’entendre parler, on a envie de pleurer, d’être inconsolable.

– Et toi, comment tu t’appelles ? »

Elle s’appelait Gretel, mais ses amies l’avaient surnommée « la nonne » parce qu’elle n’était pas d’humeur joyeuse.

« Une enfance difficile, j’imagine. Et après, la grande ville cruelle, la pauvreté, la faim, un homme séduisant, puis un autre, ainsi de suite.

– À la maison, dit Gretel, j’ai eu un beau-père. J’avais dix ans à peine. Un jour, il est revenu de la taverne complètement ivre. Ma mère n’était pas à la maison. Il m’a regardée avec un mauvais sourire. J’étais occupée à coudre une robe pour une poupée cassée que j’avais trouvée. Il m’a attrapée et m’a jetée sur le canapé. J’ai cru qu’il allait me taper, comme il avait l’habitude de le faire presque pour son plaisir, mais il ne m’a pas battue. L’odeur d’alcool de son haleine m’a coupé le souffle, il m’a fait mal. J’ai beaucoup pleuré. Puis il m’a dit : “Maintenant, tu te tais ! Si tu dis un seul mot, je te coupe la langue.” Il était capable de le faire. À partir de ce jour-là, j’ai fait ce qu’il voulait chaque fois qu’il me le demandait. Avec le temps, j’ai commencé à éprouver du plaisir, d’autant plus que je n’avais plus mal. C’était comme un jeu. Je l’ai fait aussi avec des jeunes, mes amis. Mais mon beau-père, je ne pouvais pas le supporter. Il ne se cachait même plus de ma mère. Elle le savait et ne protestait pas. Il la terrorisait. Une fois, il l’a battue au sang. Et il n’éprouvait plus la moindre honte. Il me jetait sur le divan devant elle, et ma mère continuait son travail sans faire attention à nous. Mais après, elle me coinçait dans un coin, me frappait et me traitait de traînée, d’ordure. Un jour, il l’a surprise avec Yohann le boiteux et l’a tellement frappée qu’elle a passé deux semaines au lit. Mais il a eu son châtiment. Un soir où il était ivre, il s’est disputé avec Poldi le forgeron qui lui a réglé son compte. Parce que Poldi n’était pas un enfant de chœur. Il l’a transformé en bouillie. On l’a ramené à la maison en mille morceaux, méconnaissable, et trois jours plus tard il a rendu l’âme. Ma mère l’a pleuré sans repentir, moi je n’ai eu aucun chagrin, bien au contraire. À l’époque, j’avais déjà quatorze ans. »

Elle demanda une cigarette à Anker et reprit son récit : « Je ne suis pas restée longtemps à la maison. Mon beau-père était menuisier, il dépensait tout son argent dans les tavernes, mais il en restait tout de même pour tenir la maison. Une fois qu’il est mort, nous sommes restées sans ressources. Alors, je suis partie. »

Anker consulta sa montre. Il était deux heures moins le quart. On entendit une voix de femme dans la pièce voisine : « Je ne veux pas comme ça ! Nous ne l’avons pas marchandé, il faut ajouter une couronne. » Puis le silence se fit de nouveau.

Il a ajouté une couronne, se dit Anker en rêvassant, parce qu’il y tient et que ça vaut une couronne. Et il revint à Gretel qui avait raconté son histoire sans amertume, résignée, comme si tout cela était naturel. À vingt ans, elle avait déjà épuisé une vie entière.

Il se tourna vers elle. Elle était assise avec une chemise rose qui lui arrivait au-dessous du nombril, ses belles cuisses longues, à la peau blanche de vraie blonde, étaient allongées sur une couverture piquée en satin vert, assortie à la tapisserie des murs. Soudain, dans un geste impulsif que ne lui dictait pas la pitié, il se pencha et lui embrassa les cuisses, l’une après l’autre. Comme pour demander pardon au nom de tous les humains pour l’offense subie, pour leur bassesse et leur perversité. Même s’il n’en était pas responsable, ni d’ailleurs quiconque, il ne se faisait pas d’illusions sur la part de responsabilité que lui-même et les autres devaient endosser…

« Tu es un type bizarre, dit Gretel, tu ne ressembles pas aux autres hommes. » Elle prit une de ses mains et la caressa avec douceur. « Tu as des mains merveilleuses ! dit-elle, admirative. Je n’en ai jamais vu d’aussi belles. »

Anker eut un léger sourire. Il y a quelque temps, une autre femme avait admiré ses mains, mais qui était-ce ? Ah, oui ! C’était la petite Erna, Erna Stift. Son souvenir lui réchauffa le cœur. Quelle jeune fille merveilleuse. Oh, s’il lui avait été permis de l’aimer ! Mais elle ne lui était pas destinée. Il pensa à Rost et l’idée d’une liaison possible avec Erna lui traversa l’esprit en un éclair. Si c’était le cas, elle souffrirait parce qu’il n’était pas homme à rester longtemps attaché à une femme. Et il en éprouva du chagrin.

Les nerfs d’Anker étaient affaiblis par l’émotion et l’heure tardive qui déformait les choses, les sortait de leur contexte, les exagérait jusqu’à en faire des catastrophes. Et comme pour la protéger, il commença à caresser son dos par-dessus la chemise, lentement, de haut en bas, jusqu’à ce qu’un léger frisson la parcourût. Puis il remonta ses jambes, s’allongea sur le lit et attira Gretel contre lui.

Accoudée, son visage contre le sien, elle l’observa un instant et dans ses yeux humides poignit de la gratitude. « Tu es capable d’être très affectueux », chuchota-t-elle, excitée, et elle colla avec passion son corps contre le sien. Après, sa tête posée sur le bras d’Anker, elle somnola, détendue, avec un sourire repu. Les traits de son visage creusés par la vie se détendirent, apaisés, reflétant soudain l’innocence d’un bébé.

Anker retira lentement son bras de dessous sa tête. Elle ouvrit un instant des yeux somnolents, puis les referma, les lèvres mollement entrouvertes. Anker sentait une lassitude chaude et agréable se répandre dans ses membres, mais il n’avait pas sommeil. Doucement, il se redressa et s’assit.

Il contempla la jeune femme nue à ses côtés, ses jambes légèrement écartées, couchée sans honte sur le dos, aussi vraie que la nature, sans perversité, capable de jouir sans faire de comptes, respirant à l’unisson avec lui de tous les pores de son dos relâché comme un animal assouvi.

Il éprouva un pincement de jalousie mêlé à un bien-être qui n’était pas celui de la chair repue, mais un bien-être spirituel suscité par l’union de leurs deux corps. À peine deux heures plus tôt, leurs existences étaient étrangères l’une à l’autre, irréelles. Et voilà qu’elle avait fait irruption dans sa vie et il fallait que désormais, fût-ce inconsciemment, il compte avec elle jusqu’à la fin de ses jours.

Rien ne se perdait dans le monde, même le contact le plus fugace avec quelqu’un se gravait profondément dans l’âme et ne s’effaçait pas. Et cette femme étrangère, qu’il le voulût ou non, aurait à jamais une place dans sa vie, idée qui non seulement ne le gênait pas mais lui procurait une espèce de tranquillité. La nuit n’était plus aussi cauchemardesque. Il pouvait rentrer chez lui sans appréhension. Mais il demeura assis, immobile.

La respiration de la fille endormie était régulière et paisible. Le vide apparent de l’heure tardive débordait d’une vie secrète, ardente, pétillante. Il suffisait d’allumer la lumière et tout ce fourmillement incessant, en soi et hors de soi, serait mis à nu, surpris par cette activité de l’ombre qui ne s’arrêtait jamais. Cela faisait longtemps qu’Anker n’avait éprouvé une sensation de vie aussi pleine. La nuit lui parut lisse et caressante comme un velours sombre. Après tout, cela valait la peine peut-être. De tels moments adoucissaient la sévérité du destin. Non, se dit-il, il ne rentrerait pas encore chez lui.

Il s’allongea de nouveau auprès de la jeune endormie. Au loin, un brusque sifflement troua la nuit, un unique sifflement qui explosa et s’éteignit sans se répéter. La nuit se ressouda, plus dense encore qu’auparavant. Aussitôt, Anker plongea dans un trou sans fond.

Il ne savait pas s’il avait dormi. Il aurait juré qu’il venait seulement de fermer les yeux. Qu’il avait à peine perdu conscience. Mais à mesure qu’il émergeait, il entendit tout près de lui un bruissement réprimé, presque irréel et abstrait. Les yeux fermés, il tendit l’oreille et se concentra, immobile. Tout était silencieux. Ses sens l’avaient peut-être trompé. Non, pas de doute. Il y avait une présence étrangère.

Il entrouvrit prudemment les yeux. En face de lui se dessina la fenêtre qui commençait à bleuir. Sans bouger, il tourna les yeux vers la droite. Tout près du lit, à côté de la chaise sur laquelle il avait posé son manteau, Gretel encore nue fouillait dans son portefeuille. C’était donc ça !

Il continua de regarder sans bouger. Tout cela lui parut ridicule et enfantin comme s’il n’était pas concerné mais curieux de savoir comment l’affaire se terminerait. Gretel sortit du portefeuille une liasse de billets de cent couronnes, coinça le portefeuille entre ses cuisses et s’apprêta à les compter. Anker fit de même. Il y avait huit billets. Elle les recompta, prit deux billets, les mit entre ses lèvres et s’apprêta à remettre le restant à sa place.

« Tu n’as besoin que de deux billets ? » lui lança Anker d’une voix tranquille.

Gretel sursauta. De peur, elle fit tomber sur la chaise le portefeuille qui fit un bruit sourd et les billets, y compris les deux qu’elle serrait entre ses lèvres, s’éparpillèrent dans la pièce. Elle esquissa d’abord un geste instinctif pour se baisser et les ramasser, mais elle ne le fit pas. Les yeux baissés, elle resta immobile, désorientée, nue et pitoyable, dans l’attente d’une sentence.

Anker aussi attendait, plutôt amusé par l’histoire. Peu à peu, le silence devint de plus en plus explosif et insupportable.

Sans lever les yeux et tout en grattant obstinément un morceau de peau près de son nombril, Gretel bégaya :

« Je ne voulais pas… vraiment… c’est la première fois que… c’est vrai… ce n’est pas mon genre… mon manteau d’été est trop vieux, je voulais juste… » Et elle lui lança un regard hésitant.

« Ramasse les billets et donne-les-moi ! » lui ordonna Anker.

Effrayée, Gretel obéit aussitôt et ramassa un par un les billets qu’elle lui tendit. Il les compta, les plia en deux et les fourra dans la poche de son pantalon.

« Tu aurais dû me demander, je n’aurais sans doute pas refusé.

– Je n’y ai pas pensé, répondit Gretel, encouragée. L’idée m’en est venue il y a quelques minutes, quand je me suis réveillée et que je t’ai vu endormi. Non, ce n’est pas vrai. En fait j’étais curieuse, je voulais voir ce que tu avais dans tes poches, c’est tout, et devant la quantité de billets, je n’ai pas pu me retenir. Mais ne crois pas que ce soit dans mes habitudes, je te jure que c’est la première fois !

– Bien ! Effaçons tout cela et n’en parlons plus. »

Gretel se tenait à distance, ne sachant trop quoi faire. Et elle regrettait un peu les deux billets, quelle malchance !

« Viens t’asseoir à côté de moi », dit Anker en lui faisant de la place. Une fois assise, il l’entoura de ses bras et l’attira à lui. Un sein rond et ferme se trouva contre son visage. Il sentit l’odeur puissante de sa chair qui troublait et embrasait ses sens. Il colla sa joue contre le sein frais et resta un moment ainsi. C’était bon de sentir les pulsations d’un corps tout contre soi, d’écouter sa respiration régulière, les battements de son cœur.

Dehors, l’obscurité pâlissait. Une brise d’été matinale entra par la fenêtre ouverte, légère et pure. La lampe électrique paraissait de plus en plus terne et pauvre. Avec le matin à peine éclos et la réalité de ce corps vivant, respirant, frémissant entre ses bras, toutes les pensées tortueuses disparaissaient sans laisser de trace. Il n’y avait plus au monde que ce matin frais et bruissant qui entrait par vagues, et cette femme lisse et ardente qui le brûlait avec son haleine chaude. Quant à Fritz Anker, seule une petite partie de lui-même, où se concentraient tous ses sens, brillait encore quelque part.

Puis tout se mêla : le matin, la femme et lui, tout s’unit et se fondit en une chose frémissante. La conscience s’éteignit. Dans la chambre immobile, il ne resta plus que leurs deux respirations pesantes, bouillantes, saccadées, qui éclaboussaient l’espace. Après, ils demeurèrent étendus l’un à côté de l’autre, inconscients, les membres fourmillant d’une lassitude repue.

Gretel déposa un baiser sur le dos de la main d’Anker.

« Veux-tu que nous nous revoyions ? lui dit-elle. Ce n’est pas pour l’argent, je t’assure, je ne veux pas de ton argent.

– Nous nous reverrons sans doute. »

Anker allongea le bras vers le bouton électrique au-dessus du montant du lit et éteignit la lumière. Il faisait déjà jour. Il fuma un certain temps en silence et suivit des yeux les bouffées de fumée bleu-gris qui s’élevaient droit vers le plafond crépi de blanc, piqueté de chiures de mouches, et se dispersaient dans l’espace, entraînées vers l’extérieur par une brise imperceptible. Il était quatre heures du matin. On entendit une fenêtre s’ouvrir, des roues grincer lourdement, s’approcher, passer, s’éloigner, lentement absorbées par un silence épais. Brusquement, Anker fut pris d’une hâte fébrile. Il sauta hors du lit comme s’il avait un rendez-vous important, enfila sa veste et se recoiffa. Puis il tendit les deux billets à la jeune femme.

« Pour ton manteau d’été, c’est largement suffisant, n’est-ce pas ! »

Il lui dit au revoir et quitta vite la chambre.

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