Romance viennoise

David Vogel · Chapitre 3 sur 20

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Romance viennoise

Chapitre 2

2

 

 

Le printemps était déjà à son apogée. La ville et sa population semblaient apprêtées pour une occasion particulière. Les femmes étaient plus belles, plus coquettes dans leurs robes lilas et bleues. Les terrasses des cafés étaient peuplées de gens oisifs, maîtres de leur temps et de leurs actions du matin au soir, dans un entre-soi qui excluait les autres. Ils appartenaient pour la plupart à la même classe sociale, soucieux de leurs besoins frivoles, de leur confort et leur plaisir. Les autres travaillaient pour eux, ils étaient oisifs, souvent en proie à un ennui profond qui ne les quittait pas. Ils connaissaient déjà ce qui était permis et avaient goûté à ce qui est interdit. Et les voilà assis par un après-midi de printemps à la terrasse des cafés, des musiciens dédiaient à leur ennui des valses douceâtres et mélancoliques, tandis qu’ils cherchaient à combler leurs soirées vides d’excitations inédites.

Rost se rappela les derniers jours dans la rue de son enfance où, des premières lueurs de l’aube jusqu’au soir, s’étirait une longue file de charrettes de paysans chargées de betteraves pour la fabrique de sucre à l’autre bout de la ville. Des charrettes attelées à deux petits chevaux essoufflés, en sueur, le grincement de l’effort et les paysans qui marchaient de part et d’autre, lentement, soumis, fumant un tabac âcre, mastiquant du pain bis tartiné de saindoux ou des biscuits mous jaune verdâtre, safranés, le tout dégageait l’impression d’un labeur incessant, épuisant, de l’homme et de l’animal ensemble, un labeur qui n’avait ni début ni fin. Des garçons faisaient le guet de part et d’autre de la rue pour ramasser les betteraves orange foncé qui tombaient des charrettes. Certains étaient équipés de gaules à l’extrémité cloutée avec lesquelles ils partaient à la pêche à la betterave. Il leur arrivait d’être surpris en train de voler, alors ils prenaient la fuite à travers jardins, ruelles et passages, sous les cris des paysans qui ne parvenaient jamais à rattraper ces garnements au pied léger. Et les charrettes de betteraves se suivaient sans répit, jour après jour, à un rythme immuable, depuis les champs lointains jusqu’à la fabrique qui émettait son sifflement matin, midi et soir, ponctuait le temps pour les habitants de la ville qui n’avaient pas de montre, et le harnais s’enfonçait dans le poitrail et les côtes des chevaux, le frottement râpait le poil et laissait la peau nue.

Affamé, il marchait dans le centre-ville. Ces derniers temps, il habitait dans l’unique chambre d’une vieille de soixante-quinze ans, édentée et presque chauve. Il dormait sur le canapé, et la vieille sur un double lit en bois massif, aux dossiers arrondis comme des roues, où s’entassaient des piles de couvertures, et avec, entre deux fenêtres, un canari dans une cage. Une vague odeur de bois pourri, de café refroidi et de vieillesse flottait en permanence dans la chambre. On voyait par la fenêtre une grande place avec une pompe et un abreuvoir. Il s’y tenait un marché trois fois par semaine le matin, les femmes passaient avec des sacs pleins de légumes. Mais dans l’après-midi la place se vidait, des adolescents y jouaient au football et des pigeons picoraient des restes.

La vieille se préparait à aller dans une maison de retraite. Elle attendait son fils qui devait s’occuper de l’appartement et des meubles. Et pendant ce temps, elle exigeait jour et nuit la pension de Rost qui la menait en bateau en lui disant qu’il attendait incessamment l’argent que ses parents lui avaient envoyé par la poste. Elle lui offrait parfois un café insipide qu’elle préparait pour toute la semaine et lui racontait de sa bouche édentée des bribes d’histoires sans lien entre elles, sur la mort de son mari vingt ans plus tôt et son veuvage. Tout en parlant, elle lançait des regards fatigués au petit Jésus de bronze sur sa croix au-dessus du double lit, avec sa tête squelettique inclinée sur son épaule. Elle disait : « Bientôt, mon heure viendra aussi. Ces vieux os pourris ne méritent rien. Tout est déjà prêt. Ce sera un bel enterrement. »

Rost ne supportait pas l’odeur de mort et passait très peu de temps à la maison.

Un jour, devant la vitrine d’un magasin de vêtements, son regard se fixa sur un costume gris clair porté par un mannequin de cire au visage stupide. Le vêtement de Rost était déjà usé, il était temps de le changer.

« Lequel de ces costumes vous plaît ? » lui demanda quelqu’un à côté de lui. Rost se retourna. Un homme moustachu lui sourit.

« En quoi ça vous regarde ?

– Je ne voulais pas vous vexer. Je pense qu’un tel sujet ne mérite pas plus d’attention que dix à quinze minutes, entre le choix, l’essayage et le paiement.

– Très intelligent », persifla Rost en observant l’étranger.

L’homme paraissait sympathique et plutôt séduisant sans être pesant.

« Je suis quelqu’un de pragmatique, dit-il, si vous me le permettez.

– Et si on n’a pas d’argent ?

– Ah, l’argent ! Vous croyez que c’est l’essentiel pour acheter un costume. »

Rost se remit en marche. L’homme marcha à ses côtés. Le boulevard était plein de monde à cette heure-là de l’après-midi, peuplé de capitaines tirés à quatre épingles et de femmes élégantes. Des airs de valses doux et mélancoliques s’échappaient des cafés et se fondaient dans le bruit de la rue.

« Vous fumez ? demanda l’homme.

– Quand j’ai du tabac.

– Voulez-vous que nous nous installions ici ? » demanda-t-il en montrant un café chic devant lequel ils passaient.

 

Rost but un chocolat et mangea des gâteaux. « Puis-je commander un autre gâteau ? J’ai un peu faim. »

Assis en face de lui, l’étranger le regarda manger avec appétit. Il avait un visage intelligent, le front dur, carré, énergique et même peut-être un peu têtu. Sa chevelure épaisse, taillée en brosse au-dessus du front, grisonnait légèrement sur les tempes. Il avait la quarantaine. « Quant au costume », reprit l’étranger en hésitant. Rost finit de manger. Une certaine lassitude se répandit dans ses membres. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas mangé de telles quantités de nourriture.

« Quant au costume ?

– Vous pouvez l’avoir évidemment. Rien n’est plus simple ! Vous entrez, vous l’essayez et vous l’achetez. »

Rost l’observa attentivement. Quel homme étrange ! Soit il n’avait pas tous ses esprits, soit il avait de mauvaises intentions. Quoi qu’il en fût, mieux valait attendre la fin. Il n’était pas homme à reculer devant l’aventure. N’était-ce pas la raison de son départ vers le vaste monde ?

« La chose vous semble bizarre, dit l’homme comme s’il lisait dans ses pensées, parce que cela ne se fait pas. Reconnaissez-le. Mais c’est justement la raison ! Mes actions ne se mesurent pas à l’aune des habitudes. J’obéis à d’autres lois qui sont les miennes », et il tendit un paquet de cigarettes à Rost. « Vous n’avez rien à faire avec les sots, mon jeune ami. Cela se voit au premier coup d’œil. Vous voulez commencer une nouvelle vie. C’est facile et difficile à la fois, cela dépend du point de départ. Moi aussi un jour, je suis parti de rien, comme vous à votre âge. Comment pensez-vous commencer, si je puis me permettre de vous le demander ?

– Je ne sais pas encore. J’attends la bonne occasion.

– Bien. Disons qu’aujourd’hui vous changez votre apparence. À commencer par un costume pour finir par une belle chambre. Est-ce que cela vous semble une bonne occasion ?

– Je crois que oui.

– Et dans trois jours, jeudi prochain, venez ici. À la même heure qu’aujourd’hui. »

Il se présenta comme Peter Dean, puis appela le garçon et paya l’addition. Quand ils sortirent du café, le soleil était déjà au-dessus des immeubles. Ils entrèrent dans les magasins. Peter Dean ne regardait pas à la dépense. Il acheta ce qu’il fallait, de la meilleure qualité, avec le goût averti d’un homme du monde, sans oublier d’acheter aussi une belle valise. Puis il remit à Rost un billet de cent couronnes et le quitta. « Trouvez une belle chambre et rendez-vous comme promis jeudi prochain au café. »

Rost prit le tram et se rendit avec sa valise pleine chez la vieille au canari et au petit Jésus squelettique. Le lendemain matin, il annonça qu’il n’avait pas l’intention d’attendre le départ de sa logeuse à la maison de retraite. La vieille en fut désolée, elle s’était habituée à lui, dit-elle, et même s’il ne pouvait pas la payer dans l’immédiat, elle était prête à attendre. Peu importait le retard. Rost lui répondit : « Au revoir, Frau Messerschmidt, je m’en vais changer de peau ! »

Il se dirigea vers un quartier tranquille du centre-ville, avec ses immeubles respectables, protégés et silencieux. Des habitations bourgeoises, cossues, dont les montants de porte ne comportaient pas les annonces habituelles de « chambres à louer » si nombreuses dans les quartiers pauvres. Il longea des rues assoupies où le tumulte de la grande ville était assourdi et lointain. Après la visite d’une ou deux chambres qui ne lui convenaient pas, il sonna au deuxième étage d’un immeuble. La plaque en laiton portait le nom de Georg Stift. Une femme d’environ trente-cinq ans, plutôt jolie, lui ouvrit la porte. « C’était la chambre de mon beau-frère, dit-elle comme pour s’excuser. Il est parti étudier à Heidelberg. »

C’était une pièce spacieuse, meublée avec goût, aérée par la brise d’un après-midi d’été. Les deux fenêtres donnaient sur la rue tranquille et étaient garnies d’épais rideaux bordeaux. La logeuse suivait les mouvements de Rost avec un sourire charmant. Hongroise ou italienne, se dit Rost. Il loua la chambre.

Frau Stift lui dit : « Faites comme chez vous. Si vous avez envie de jouer du piano, vous pouvez disposer à votre guise de celui du salon. »

Dans l’après-midi, Rost emménagea dans la chambre. Après quelques petites emplettes et le loyer mensuel de la chambre, il lui restait une vingtaine de couronnes. Il sortit vers le soir et la ville lui parut différente. Elle semblait plus ouverte, la vie y était moins confinée que dans la basse ville où tout se concentrait sur un seul point, un seul endroit où se nourrir, si bien que tout le reste devenait immatériel. Autour de lui, les choses s’imposaient au regard. Une angoisse diffuse se dissipa, son œil se libéra, devint plus perspicace, le cœur plus léger. Le soir s’étendait peu à peu sur les rues. Les rideaux de fer des vitrines s’abaissaient. Les lettres colorées des publicités au néon clignotaient. Des trams pleins d’employés et de commis de magasins partaient du centre vers les faubourgs. Rost marchait sans se presser dans sa nouvelle peau, prêt à s’ouvrir au soir à travers tous ses pores. L’eau du canal s’assombrissait pour y accueillir la nuit.

À l’Ahdout, les tables étaient déjà mises pour le soir. Reb Hayim Schtock passait de salle en salle avec sa démarche lente et honorable, les mains dans le dos, Malvina derrière le bar servait de l’eau-de-vie et des bocks de bière. Deux serveurs avec leur kippa noire aplatie comme un ravaudage sur la mèche de cheveux, et veste blanche presque propre, s’occupaient des premiers clients et criaient avec un accent hongrois en direction des cuisines : « Un cou farci, une côte de bœuf, de la purée ! » et à Malvina : « Du vin blanc à l’eau pétillante ! » et à la cantonade : « Attention, de la sauce ! »

Dans le salon de thé, séparé de la salle par une cloison en verre opaque à hauteur d’homme, toute une compagnie était réunie autour d’une table : Yasha d’Odessa avec Fritzi la grosse, Arnold Kroyn le grand ténor, Markus Schwartz le dramaturge, Berl le puceau qui tirait sa subsistance de son doigt écrasé, Micha l’anarchiste qui contrait ses interlocuteurs par un « Je crache sur tout », et un individu noueux, osseux, borgne, dont l’unique œil sain était petit, noir et perçant comme une pique. Rost le voyait pour la première fois.

La compagnie avait déjà vidé quelques verres d’eau-de-vie et on était d’humeur joyeuse.

« Voilà Heno ! dit Yasha d’Odessa de sa voix de baryton. Ça fait une éternité !

– Voyez-moi ce dandy ! s’écria la grosse Fritzi. Tu as dévalisé une banque ?

– Tire une chaise ! dit Yasha en chef de bande. Qu’est-ce que tu veux boire ?

– Je paie la tournée. Alfred, de la gnole pour tous ! Et un bout de hareng, de la meilleure qualité !

– Je vous ai bien dit qu’il avait dévalisé une banque ! »

Markus Schwartz passa la main dans sa mèche de cheveux. Son foulard voletait au vent comme un oiseau noir exotique.

« D’ici deux semaines, tout sera décidé, dit-il en s’adressant à Berl Kanfer et à Micha l’anarchiste. Quand La Roue de la fortune montera sur les planches. Je vous régalerai de champagne ! On fera la noce !

– Ne me raconte pas d’histoires ! » l’interrompit Micha l’anarchiste.

Le borgne buvait en silence et surveillait tout. Son regard s’attarda sur Rost assis en face de lui. Il l’examina d’un air curieux qui mit ce dernier mal à l’aise.

L’homme avait fait son apparition à l’Ahdout depuis quelques semaines. Personne ne savait d’où il venait, qui il était ni ce qu’il faisait. On l’appelait Jan, mais on ignorait son vrai nom. Il se taisait la plupart du temps et ne se mêlait à aucune conversation. Quand il trouvait des partenaires, il jouait aux dominos ou aux cartes dans une arrière-salle spéciale dont la porte donnait sur le couloir, et la fenêtre sur la cour. Il gagnait presque toujours. On sentait une rivalité larvée entre lui et Yasha d’Odessa qui attendait la bonne occasion pour lui briser les os. Mais Jan lui échappait sans cesse et ne répondait pas à ses provocations. Il faisait semblant de ne pas l’entendre et paraissait s’amuser en toute innocence avec un couteau qu’il avait tiré de sa poche.

Le restaurant s’emplit de bruits de couverts, de bavardages, de rires et d’appels. À l’extérieur, par les fenêtres ouvertes, on entendait des enfants qui jouaient, les aboiements de chiens qui se battaient, le son rouillé d’un harmonica lointain. Assise face à Rost, Fritzi la grosse le mangeait des yeux. Ce dernier fit semblant de ne rien remarquer.

« Quand vas-tu te marier, petit Rost ?

– Bientôt, lui répondit-il en riant.

– Une brune ?

– Bien sûr. Une brune comme toi. »

Fritzi était blonde comme les pelures d’oignon.

« Il faudrait marier d’abord Berl le puceau, dit Yasha. Il ne peut plus attendre.

– Il ne veut pas de brune, dit Fritzi en riant. C’est Reizel ou rien. »

Embarrassé, Berl sourit sans rien dire.

« Jan, espèce de peste éborgnée, chante-nous une chanson ! plaisanta Yasha en provoquant des rires autour de lui. Notre ténor a oublié sa voix à la maison. »

Jan lui décocha un regard perçant de son œil unique et se tut. Ils burent un verre, puis Yasha proposa de jouer au vingt-et-un. Ils allèrent dans la salle de jeu et fermèrent la fenêtre. Jan sortit de sa poche un jeu de cartes usées.

« Non, le borgne, dit Yasha. On va en prendre d’autres. »

On envoya Berl Kanfer chez le serveur, il revint quelques minutes plus tard avec des cartes neuves. Ils jouèrent à quatre : Jan, le ténor, Yasha et Rost. Assis derrière eux, les autres regardaient. Jan commença par perdre. Il distribua les cartes en silence. Par moments, il lançait un regard mauvais à Rost devant lequel les piles de monnaie s’accumulaient.

« Il reste combien à la banque, compta Rost, dix-sept, vingt et un, le tout ! Carte ! » Jan lui donna dix. « Assez ! » Il prit une carte, c’était un huit, il empila. Il avait vingt-trois, mais Rost ne faisait que quatorze avec ses trois cartes, par conséquent il gagna. Il ramassa les piles de monnaie et les glissa dans sa poche.

« Tu ne joues plus ? » lui demanda Jan.

Non, il ne voulait plus jouer. Peut-être une autre fois. Il salua la compagnie et partit. Il venait de gagner une quarantaine de couronnes.

Rost marchait lentement dans la nuit, le long de rues faiblement éclairées, et se disait qu’il était bien facile de gagner de l’argent et qu’une fois dans la poche il perdait toute valeur ! Il y a quelques jours à peine, il était sans le sou et son seul espoir était le café froid de la vieille Frau Messerschmidt qui dégageait une odeur de mort et de déclin, et voilà qu’il avait une chambre luxueuse dans la maison d’une jeune et belle femme, de beaux habits et, dans sa poche, quelque menue monnaie.

Après avoir traversé le pont au-dessus du canal dont les eaux sombres renvoyaient le reflet tremblotant des becs de gaz comme des traînées de graisse jaune, et s’être dirigé vers une des rues du centre-ville, Rost entendit derrière lui des pas rapides. Aussitôt après, quelqu’un le saisit par le bras. Il se retourna et vit Jan avec sa vilaine tête osseuse et son œil fermé enfoncé dans son orbite.

Il rejeta avec dégoût la main qui s’était posée sur lui.

« Qu’y a-t-il ?

– J’ai perdu une trentaine de couronnes.

– C’est possible.

– Tu vas me rendre tout de suite cet argent, dit Jan tranquillement.

– Est-ce que tu rends l’argent de ceux qui ont perdu face à toi ?

– Non.

– Et tu crois que je vais te le rendre ?

– J’en suis sûr.

– Tu te trompes. »

Ils se trouvaient au coin d’une rue, devant une librairie dont les vitrines éclairées par un lampadaire exposaient de grands livres. Sur la gauche se trouvait une petite rue mal éclairée.

« Tu vois cet œil ? dit Jan en montrant le trou vide sur son visage. Quiconque jette de la poudre aux yeux se retrouve mort. Transpercé. »

Rost voulut s’en aller.

« Attends, mon ami ! Nous n’avons pas fini », fit Jan en lui saisissant le bras de sa main osseuse comme des tenailles.

– Lâche-moi.

– Rends-moi l’argent, espèce de chien.

– Lâche-moi et je te le rendrai ! »

Brusquement, Rost colla son poing de toutes ses forces sur l’œil valide de Jan. Il eut à peine le temps de l’entendre gémir en couvrant son visage de ses deux mains. Rost prit la fuite et tourna dans la ruelle mal éclairée, il courut pendant dix minutes en zigzaguant d’une rue à l’autre, puis il ralentit. Il n’y avait personne derrière lui.

Il a eu une bonne leçon ! se dit-il en reprenant son souffle. Arrivé à proximité de la Schottentor, il se dirigea vers le Ring et décida de rentrer à pied. C’était une soirée de printemps tiède et parfumée comme un vin capiteux. Sa main droite gardait la mémoire confuse du choc avec les os de Jan. Il éprouvait une légère répulsion au souvenir du corps à corps avec cet homme peu sympathique. Ni le coup de poing ni la course à travers les rues n’avaient calmé son ardeur décuplée par cet événement. Il avait besoin de se dépenser encore pour se détendre.

Il commença par aborder un policier pour lui demander la direction d’une rue dont il n’avait pas besoin. Le policier lui indiqua le chemin avec politesse et précision, mais Rost n’écouta pas ses explications. Puis il entra dans un café et mangea une côte de veau froide accompagnée d’une bière. Une jeune femme très maquillée, assise seule à une table proche, le regarda avec insistance et lui sourit d’un air engageant. Rost ne lui répondit pas, il paya et sortit. La rue où il habitait n’était pas loin. Il reprit le Ring, traversa le jardin de la place Karl où de jeunes couples flirtaient sur des bancs ombragés et contourna l’église dont la forme se dessinait dans le ciel gris. Devant la porte de sa maison, il croisa sa logeuse, Mme Stift, accompagnée d’une jeune fille élancée d’environ seize ans. Elle la présenta en souriant :

« Ma fille, Erna.

– Votre fille ? s’étonna Rost. Je croyais que c’était votre sœur.

– Comme vous le voyez, je ne suis plus très jeune, dit Mme Stift avec coquetterie.

– Non, je ne le vois pas. »

On entendit un cliquetis de clés de l’intérieur et le portier ouvrit le portail. Ils montèrent ensemble au deuxième étage. Une fois la lumière allumée dans le couloir, Rost lança un coup d’œil à Erna qui ne le gratifia pas du moindre regard. Elle avait de superbes yeux bleus et des cheveux noirs comme le jais. Rost leur souhaita une bonne nuit et se retira dans sa chambre. Il nota qu’au lieu de lui répondre, Erna avait fait une grimace de mépris.

Il était près de onze heures. Rost n’était pas encore fatigué. Il fit les cent pas dans la chambre, inspecta ses meubles et des photographies montrant des femmes du e XIX siècle et un capitaine de hussards moustachu. Puis il s’approcha de la fenêtre et regarda la rue déserte où coulait secrètement la nuit de printemps. La rumeur de la ville paraissait lointaine, ouatée, irréelle. Dans l’immeuble d’en face, les lumières de deux fenêtres s’éteignirent. « Ah, il faut se coucher ! » se dit Rost, plutôt déçu. Au même moment, on frappa à sa porte. C’était Mme Stift, elle s’arrêta sur le seuil, enveloppée dans un peignoir orange qui moulait son joli corps. « Je voulais vous demander si vous n’aviez besoin de rien d’autre. La domestique dort déjà. » Un joli sourire déconnecté de ce qu’elle disait éclairait son visage.

Rost était troublé. « Besoin de quelque chose… euh… »

Souriante, Mme Stift s’attardait devant la porte. Elle était chaussée de mules à talons hauts et serra les pans de son peignoir autour de son corps.

Rost lui avança un fauteuil près de la table. « Prenez la peine de vous asseoir », lui dit-il. Elle entra et s’installa sur le canapé.

« Je vous dérange ? Vous vouliez vous coucher peut-être ?

– Non, je vous en prie ! Le plaisir est pour moi, je n’ai pas du tout sommeil !

– Sauf exception, quand mon mari est à la maison, nous nous couchons toujours à onze heures. Il aime l’ordre.

– Où est-il en ce moment, si je puis me permettre ?

– Il est parti pour trois semaines à Klagenfurt, pour ses affaires. Asseyez-vous, ne restez pas debout. »

Rost approcha une chaise du canapé et s’assit en face d’elle.

« J’aime m’attarder la nuit », dit Mme Stift en souriant. Elle arrangea d’un air faussement distrait son peignoir autour de ses hanches. Rost entrevit à la dérobée l’éclat d’un dos nu sous le déshabillé. Il sentit un frisson parcourir sa colonne vertébrale, hésita, voulut parler, dire une chose stupide, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge, il sentit une boule dure l’étrangler. Mme Stift lui lança un regard brûlant tout en continuant de lui sourire. Soudain, il faisait très chaud dans la pièce, mais Rost claquait des dents. Le silence devint pesant. Rien ne bougeait. Brusquement, Rost s’arracha à sa place, à son immobilité, se redressa, fit quelques pas vers le milieu de la chambre, se ravisa et revint s’asseoir. Il murmura d’une voix étranglée : « Bien sûr ! », un mot orphelin, mollement suspendu en l’air, hors contexte. Puis il se surprit en train de sourire et se mit en colère contre lui-même.

« Vous êtes sûrement de Hongrie, dit-il d’une voix haut perchée.

– Pourquoi de Hongrie ?

– Comme ça. Une supposition.

– Mes parents sont de Trieste », dit-elle en s’appuyant au dossier.

Rost ne quittait pas des yeux sa bouche charnue, son cou et sa poitrine dégagés, en forme de triangle aigu.

« Comme vous êtes jeune ! ajouta-t-elle.

– Pas tellement. J’ai dix-neuf ans. »

Il se vieillit d’un an, de crainte qu’elle ne le trouve trop jeune et le dédaigne.

« Asseyez-vous ici, sur le canapé », lui dit-elle brusquement.

Rost lui obéit. Elle approcha son visage tout près du sien et le regarda dans les yeux. « Mon grand enfant ! » lui murmura-t-elle d’une voix rauque et, brûlante de passion, elle colla ses lèvres charnues, humides, enflammées, sur celles du jeune homme. Le baiser dura une éternité et laissa Rost à bout de forces.

Mme Stift se retrouva soudain nue, son peignoir avait glissé au pied du canapé. Elle se dressa devant lui, grande et nue, avec sa chair d’une blancheur éblouissante. Rost tomba à genoux et enfouit son visage dans ce feu blanc. À cet instant-là, il aurait pu beugler comme un bélier égorgé, tuer quelqu’un ou se tuer lui-même. Il se hissa le long de ce corps tressaillant, couvrit de baisers la saillie du ventre, prit dans sa bouche ses tétons et souhaita mourir ainsi. Mais Gertrude Stift lui pencha la tête en arrière et murmura, bouche contre bouche : « Déshabille-toi, chéri, mon grand enfant ! » Elle s’approcha de la fenêtre ouverte et tira l’épais rideau. Puis elle s’étendit sur le lit. Rost se déshabilla maladroitement et lança ses vêtements sur le tapis, puis s’avança, nu et magnifique, vers la femme qui l’attendait.

« Laisse-moi te regarder, mon amour, lui chuchota-t-elle, embrasée. Tu es beau comme un dieu ! » et elle l’attira vers elle. Un corps de femme tendre, chaud et frémissant se colla tout contre lui, réduisant le monde – depuis sa création jusqu’à la fin des temps – à cette seule présence et aux seules lois de la vie et de la mort. Ils se caressèrent, se griffèrent et se mordirent, se piétinèrent comme s’ils voulaient s’anéantir en se fondant l’un dans l’autre, jusqu’au moment où leurs corps enflammés s’entrelacèrent dans un ultime soubresaut semblable à celui de la mort. Puis ils se caressèrent de nouveau, le visage rayonnant. Une douce fatigue se répandit dans leurs membres, ils se sourirent, leurs yeux repus de la vision de leurs jeunes corps.

Gertrude promena ses doigts sur son corps musclé et long. « Comme c’est étrange, dit-elle, il y a deux jours à peine, nous ne nous connaissions même pas. Ton existence au monde m’était inconnue, comme tu ignorais la mienne, et voilà que nous nous aimons tellement. J’ai l’impression de vivre un rêve. » Elle l’enlaça et pressa contre lui ses seins ronds et frémissants comme des créatures douées d’une vie indépendante. « L’unique bonheur, la quintessence de la vie, est un péché ? Celui qui l’a pensé était fou, sot et niais ! Un péché ? La seule chose qui nous reste au monde, un péché ? C’est une vision si étriquée et stérile ! J’assume un tel péché avec joie et je veux bien le payer de ma vie. »

Une horloge lointaine sonna trois coups réguliers, la nuit était tiède, elle coulait sans bruit dans la rue endormie. L’ampoule suspendue au plafond diffusait une douce lueur orangée sur les deux corps brûlants, taches blanches sur le lit, avec l’édredon rouge qui couvrait à peine leurs pieds et retombait par terre.

« Raconte-moi ta vie, mon amour, raconte ton enfance. J’aime ta mère sans l’avoir connue, parce qu’elle t’a mise au monde, mon amour, et j’aime ton père.

– Mon père est enseignant. Il a un front clair et des yeux intelligents. Il sait beaucoup, mais le montre peu. Ma mère est grande, blonde et belle. Ma jeune sœur lui ressemble. Elle n’a pas encore de cheveux blancs et est amoureuse de mon père comme au premier jour. »

Il décrivit à son amante le grand fleuve qui traversait sa petite ville : l’hiver venu, il se couvrait de glace et les jeunes gens patinaient dessus, la neige atteignait un mètre de haut et les paysans chaussaient tous des bottes, hommes, femmes et enfants.

« Pourquoi as-tu quitté ta maison ?

– Je voulais découvrir le monde et les gens. »

Ils restaient couchés, s’aimaient de nouveau, se fatiguaient et s’endormaient un moment, puis se réveillaient, et ainsi jusqu’à l’aube qui bleuit les fenêtres. Gertrude Stift se redressa.

« Il faut que je te quitte. Je voudrais tellement rester avec toi, mais la vie nous dicte sa loi. Repose-toi et reprends des forces, mon amour, jusqu’à ce soir ! » Elle l’embrassa sur la bouche, s’enveloppa dans son peignoir et quitta discrètement la chambre. Rost plongea dans un sommeil profond où s’agitait Jan le borgne, pleurant, suppliant et menaçant de son œil unique comme un grand couteau, se transformant soudain en Gertrude Stift, toute nue, coiffée d’un étrange chapeau dont la longue plume lui chatouillait la poitrine, la bouche, et lui arrachait des rires sauvages.

Ce fut un de ces rires qui le réveilla. Sa montre indiquait midi et demi. Le soleil filtrait à peine à travers les rideaux épais et la chambre était plongée dans la pénombre. Rost se souvint de la nuit passée qui lui parut aussi irréelle qu’exagérée. Un sourire désinvolte se dessina sur son visage. Il fit un saut vers ses vêtements qui formaient un tas sur le plancher et s’habilla rapidement. Puis il écarta les rideaux et la chambre fut inondée d’une clarté chaude, juteuse et pleine de vie. Il entendit tout près une fine voix de femme chanter une chanson joyeuse et, plus loin, la rumeur de la ville. Comme il était bon de vivre, de respirer l’air par une journée aussi belle. Rost se sentit jeune, sain, libre, prêt à se lancer à la conquête du monde. Rien ne pouvait lui résister. Tout était proche, à portée de main, prêt à se laisser conquérir.

Dans le couloir, il tomba sur Erna Stift qu’il salua d’un grand sourire. L’adolescente marmonna quelque chose et voulut s’en aller. « Vous ne répondez pas quand on vous salue ? » lui lança-t-il, amusé. Erna s’arrêta et tourna la tête vers lui.

« Quel toupet !

– Si vous pensez que c’est du toupet, je ne vous saluerai plus.

– Je ne vous connais pas. Qui êtes-vous donc !

– Moi ? Nigaud von Rost de Kreltein, madame…

– Quel idiot ! » lui lança Erna et elle s’enfuit dans sa chambre.

Rost éclata d’un rire bruyant. La porte du salon s’entrouvrit et Gertrude Stift passa la tête.

« Pourquoi ris-tu comme ça ?

– Je me suis souvenu d’une blague. »

Elle lui fit un clin d’œil, il s’approcha d’elle, elle lui tendit ses lèvres, chuchota : « À ce soir, mon amour ! » et referma la porte.

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