Romance viennoise
Chapitre 8
8
Fridel Kobler n’était pas l’amie intime d’Erna. Son amie de cœur était plutôt Gretel Milner qui séjournait depuis trois mois dans un sanatorium. Erna traitait Fridel avec un certain mépris. Pourtant, cette dernière cherchait toujours sa compagnie et lorsque Gretty Milner partit, ce fut pour Fridel l’occasion d’être plus proche d’Erna qui se laissa faire. Fridel était sa voisine de classe au lycée. Son cartable était toujours plein de chocolats et de sucreries et sa bouche, toujours occupée à mâcher. Avec les rides en moins, elle ressemblait déjà à sa mère, Mme Emmie Kobler, une femme lourde et gauche, la cinquantaine, qui s’échinait à dissimuler sous une épaisse couche de poudre les plis autour de ses yeux de veau.
En sortant du lycée, Erna invita Fridel à venir chez elle après le déjeuner. Fridel n’habitait pas loin. Les deux adolescentes rentraient ensemble jusqu’à la place Karl. Aux beaux jours, elles s’attardaient un quart d’heure dans le square vidé de ses nourrices à l’heure de midi. C’était le moment où, assis sur des bancs, les ouvriers mangeaient leur casse-croûte apporté dans des mouchoirs par leurs femmes. La plupart d’entre eux étaient des carreleurs ou des égoutiers des environs. Ce jour-là, Erna refusa d’aller dans le jardin inondé de soleil, elle quitta son amie et s’empressa de rentrer chez elle. Pendant le repas, elle parla peu. Elle était assise face à sa mère et lui lançait des regards furtifs. Le visage de Gertrude était calme et distant, sa bouche, charnue, mûre et assouvie. La salle à manger spacieuse sentait la côtelette et la salade, l’air était quelque peu assoupi. Sur le parquet ciré et sur une partie du tapis moelleux se dessinaient les contours déformés de la fenêtre ensoleillée.
« La salade est toute fraîche, prends-en encore un peu.
– Non, j’en ai trop, dit Erna.
– Demain, nous irons t’acheter un chapeau neuf. »
Mitzi entra avec le plat de résistance, des nouilles à la crème et aux raisins.
« J’ai invité Fridel Kobler. Nous irons nous promener.
– Où ?
– Je ne sais pas. Au parc.
– Mets plutôt ta robe bleue, celle-ci n’est pas assez propre. »
Aussitôt après le repas, Erna se retira dans sa chambre. Elle essaya de faire ses devoirs, de lire un livre, mais elle avait du mal à se concentrer. La page lui restait étrangère et insaisissable. Alors elle s’apprêta à faire sa toilette et à se coiffer. Vêtue d’un jupon vert tendre, elle brossa distraitement ses cheveux, le geste lent, sans regarder le miroir. Soudain, poussée par une force intérieure, elle accéléra ses mouvements. Elle fit une rapide natte de ses cheveux qu’elle retint avec des barrettes et s’assit à sa table. Elle tira de son cartable un bloc de papier uni et commença à écrire attentivement, avec des lettres bien rondes : « Je ne vous connais pas. Je ne veux pas vous connaître. Vous avez fait irruption dans ma chambre, et vous voilà assis au pied de mon lit, en train de sourire. Pourquoi souriez-vous ainsi sans la moindre honte ? Votre vue m’est insupportable. Je ne vous aime pas. Je ne vous aimerai jamais. Effacez de votre visage ce sale sourire hypocrite. Je vais vous tuer. Je vous rendrai froid, dur et laid. Je vous tuerai. Je vous embrasserai. Je vous tuerai. Je mordrai. Je vous enfermerai dans ce tiroir et vous ressortirai à ma guise, vous serez à moi. À moi, à moi, à moi ! Pas à vous. Ni à elle. Alors peut-être je vous aimerai une toute petite fois et je vous jetterai. Parce que je n’aurai plus besoin de vous. Sortez d’ici, lentement, s’il vous plaît. Je vous en prie. Quittez cette chambre. Vous avez le droit de me donner un petit baiser, ici. Et maintenant, sortez. Si vous pensez que je suis belle, dites-le-moi avant de partir. Je commence au bout de mes orteils et m’achève au sommet du crâne, ne l’oubliez pas. Tout cela, c’est Erna Stift. Moi. Si vous étiez gentil, je vous porterais sur moi, mais je ne le ferai pas. Vous êtes blondinet et vous riez la nuit. Je ne vous aimerai jamais, même pas pour un sou. Je vous aime. Si je l’avais voulu, je serais venue poser ma tête sur vos cuisses et je serais restée une semaine sans manger. Nous aurions navigué ainsi et nous serions arrivés dans un monde où vous seriez mon amant. Je vous aurais dit du matin au soir que je vous aimerais jusqu’à l’éternité. La nuit aussi, quand je dors, le jour aussi, quand je mange ou je joue du piano. J’aurais pu dessiner sans cesse les traits de votre visage. Remplir quatre mille cahiers avec les lettres de votre nom. Quatre ou cinq lettres. Et sourire amicalement au monde par amour pour vous. Et être belle pour chacun par amour pour vous. Mais je ne connais pas les traits de votre visage. J’ignore votre nom. Et peut-être que je ne vous aime pas. Je pourrais pleurer parce que je vous aime ou que je ne vous aime pas. Si je vous aimais vraiment, j’aimerais même mon professeur d’histoire qui louche et a un sourire méchant qui tord la moitié de sa bouche. Pour vous, je ferais même mes devoirs, ou je ne les ferais pas du tout. Mais je ne vous vois pas et si je vous voyais, je ne saurais pas que c’est vous. Peut-être n’aurais-je pas de preuve que c’est vous, alors je serais très intimidée, puis méchante, puis encore plus intimidée. Si vous vous moquez de moi, je serai triste. Je vous détesterai et je pleurerai. Si je vous trouve là-bas aujourd’hui, je saurai que vous pensez à moi. Vous êtes unique dans cette ville, unique. Erna. »
Elle déchira les feuillets en petits morceaux et en fit un tas sur le bureau devant elle. Puis elle resta assise, immobile, un sourire distrait sur le visage. Au bout d’un moment, elle ramassa les bouts de papier et se leva pour aller les jeter dans la poubelle de la cuisine.
Sa mère longea le couloir, habillée et prête à sortir.
« Ouf ! soupira Fridel en se laissant tomber dans un fauteuil. Il fait chaud aujourd’hui. » Erna dissimula dans la paume de sa main la lettre déchirée dont elle essaya vainement de faire une boule. Elle n’avait pas entendu Fridel entrer. Celle-ci dit :
« J’ai croisé ta mère dans l’escalier.
– Ah bon, elle est sortie ? » dit Erna en jetant un coup d’œil à son amie qui était rouge, essoufflée, sa poitrine se soulevait.
Brusquement, Fridel se leva et embrassa Erna sur la bouche. « Sais-tu que tu es belle, ma chérie ? » Erna lui en fut reconnaissante en silence. Debout à côté d’elle, Fridel la regardait avec admiration.
« Tu ne vois pas Willy aujourd’hui ?
– Si. Il viendra dîner chez nous avec sa sœur Suzy et Karl Greiner, l’étudiant aux Beaux-Arts. Tu veux venir ?
– Non, je ne peux pas. Il aurait fallu que je prévienne ma mère, mais elle ne rentrera qu’à l’heure du dîner. »
Erna se leva et, par la porte entrouverte, elle demanda à Mitzi de préparer du café. Puis elle se coiffa et s’habilla. Les jambes croisées, Fridel s’était laissée retomber dans le fauteuil et regardait placidement son amie.
« Karl Greiner s’intéresse à toi.
– Ce vilain singe ?
– Tu exagères, Erna. Il n’est pas du tout vilain. C’est même un garçon sympathique et on dit qu’il est très doué. Il va faire le portrait de ma mère. »
Les deux adolescentes passèrent dans la salle à manger où Mitzi leur avait servi du café, des petits pains, du beurre et de la confiture. Fridel s’empiffrait comme si elle n’avait pas mangé de la semaine.
« Il dit que tu es très belle, reprit Fridel la bouche pleine. Et si tu venais tout de même dîner chez nous ? Tu pourrais dormir à la maison, nous n’avons pas classe le lendemain.
– Je ne sais pas, ça dépend de ma mère. On verra. »
Elles sortirent. Erna se dirigea vers le jardin public, à travers des rues printanières qui paraissaient plus belles et plus propres que d’habitude. Elle n’écoutait pas le bavardage incessant de Fridel. Une seule idée lui trottait dans la tête : s’il est là-bas, ce sera un signe. Il y était.
En fait, au début il n’y était pas. Le cœur battant, le long de l’allée où il était assis la veille, elle passa en revue tous les promeneurs assis sur des chaises, ou debout. Il ne se trouvait pas parmi eux. La déception fut si forte que ses genoux flanchèrent, son souffle se bloqua. Elle s’arrêta pour respirer. Le jardin plein de monde lui parut soudain désert. Il n’y avait plus personne. Au bout de l’allée, elle revint sur ses pas dans l’espoir secret de n’avoir pas bien regardé. Il y avait tant de monde ! Et quand elles arrivèrent devant le kiosque, il surgit au milieu de la foule. Erna rougit de la tête aux pieds.
Souriant, il se dirigea vers elles d’un pas assuré. « Quel plaisir inattendu », dit-il en tendant la main à Erna. Puis il se présenta avec une grande politesse à Fridel. Muette d’émotion, Erna ne pouvait pas dire un mot. Elle se sentit rougir, s’en voulut, et rougit de plus belle. Excitée, elle lui lança :
« Vous êtes encore là ! Vous n’avez aucune autre occupation ! Vous êtes un vrai oisif.
– Mais mademoiselle aussi est ici. Déplaçons-nous, nous bloquons la circulation dans l’allée. »
Au bout de quelques pas, il proposa de s’asseoir sur des chaises qui venaient de se libérer. La conversation traînait, gâchée par le silence obstiné d’Erna. Ils parlaient de la pluie et du beau temps, des acteurs de théâtre célèbres. Fridel questionna Rost sur son pays natal.
« On dit que les Russes sont de grands barbares.
– Oui, des mangeurs d’hommes, plaisanta Rost. Prenons le tsar, il ne se nourrit que de côtelettes humaines. Chaque village de la sainte Russie doit fournir chaque jour, à tour de rôle, un tendre adolescent à la table du roi et à sa cour.
– Uniquement des garçons ? demanda naïvement Fridel.
– Et des vierges. Un jour un garçon, un jour une vierge, en alternance. Les dimanches et jours de fête, deux par jour, un garçon et une vierge. »
Soudain Erna éclata de rire. « Vous nous racontez des histoires ! » dirent les deux filles en riant. Prise de logorrhée, Erna raconta le lycée, décrivit à grands traits caricaturaux ses professeurs et les élèves. Ses descriptions vives et cinglantes soulignaient le côté grotesque des choses, les dotaient d’une forme, et on pouvait presque faire des portraits à partir de ses seules descriptions.
« Je crois que vous avez des dons artistiques, dit Rost. Aimeriez-vous être une artiste ?
– Je ne sais pas, je n’y ai pas pensé.
– En tout cas, je ne sens pas en vous l’étoffe d’une mère de famille bourgeoise. Croître et se multiplier dans un cloaque d’ennui, dans la fadeur de l’habitude dénuée de toute joie. »
Au même instant, Vita Karsten passa, au bras d’un homme au visage jeune et aux cheveux blancs. Elle répondit au salut de Rost avec un sourire plein de sous-entendus, comme s’ils partageaient un secret.
« Mais c’est Vita Karsten, la danseuse ! s’écria Fridel. Vous la connaissez personnellement ?
– Bien sûr ! Nous nous sommes rencontrés, il y a quelque temps. »
Erna la suivit longuement du regard, mesura son port fier, sa démarche souple et légère, son abandon calculé et trompeur. Elle éprouva une hostilité soudaine et inexpliquée à l’égard de cette femme.
« Vous vous prenez pour un génie, dit-elle.
– En tout cas, pas pour le dernier des idiots, lui répondit Rost en riant.
– Gardez votre génie pour vous ! Il ne m’intéresse pas.
– Je ne voulais pas vous vexer.
– On dit que c’est une femme intéressante, cette Vita Karsten, dit Fridel Kobler qui savait tout ce qui se disait sur les uns et les autres.
– Allez nous chercher du chocolat, monsieur Rost. Mon amie Fridel raffole du chocolat.
– Avec plaisir. »
Une fois que Rost se fut éloigné, Fridel commenta :
« Il est sympathique.
– Il est très antipathique.
– N’exagère pas, Erna. Pour toi, tout le monde est antipathique. »
Rost revint avec deux tablettes de chocolat Gala Peter. Fridel s’empara aussitôt d’une tablette qu’elle défit et commença à grignoter méthodiquement. Rien ne l’intéressait plus. Erna tenait à la main sa tablette, comme une chose qui ne serait pas destinée à la consommation. Son regard était fixe, passait au-dessus des têtes des promeneurs, vers les parterres de fleurs derrière eux, déjà envahis par l’ombre. Seule une petite portion était encore éclairée par le soleil. La journée était si vite passée. En bruit de fond, des vagues de musique se mêlaient aux trams brinquebalants et à la rumeur de la ville. Rost fumait en silence à ses côtés. Une fumée âcre et odorante dilatait ses narines par bouffées. Elle l’aspirait comme un parfum précieux. Si elle était plus âgée, il ne se moquerait pas d’elle. Mais elle ne voulait pas de son ironie ! Et Fridel était stupide. Pourquoi lui avait-elle demandé de l’accompagner ? Craignait-elle de rester seule avec lui ? Non ! Elle n’avait pas peur de lui.
Fridel se leva, il fallait qu’elle rentre tôt pour accueillir ses amis. Elle insista pour qu’Erna essaie de venir, au dîner ou après dîner. Sa mère le lui permettrait sûrement et on s’amuserait !
Une fois l’adolescente partie, Erna demeura un moment plongée dans ses pensées. Le monde extérieur semblait s’être évaporé, elle était seule dans l’espace, et autour d’elle flottait une douce tristesse, c’était le crépuscule, elle le sentait à peine, et un homme, peut-être lui, se trouvait à côté d’elle. Ou plutôt non, pas à côté mais en elle, et une joie soudaine l’envahit, elle commença à gambader sur le sentier obscur, pieds nus, les cheveux dénoués, il la poursuivit avec un rire sonore, tenta de l’attraper, elle était brûlante, moite, essayait d’échapper à la passion.
Erna leva les yeux. Oui, tout était inchangé. Il était resté à sa place et lui souriait affectueusement. Il dégageait une espèce de chaleur, un sentiment de protection. Brusquement, elle se sentit très proche de lui.
« Est-ce que la vie est très triste ? »
Rost ne lui répondit pas aussitôt. Son regard se posa sur elle, sur ses yeux qui étaient proches et lointains à la fois, hors d’atteinte.
« Oui, elle l’est et elle ne l’est pas. Ça dépend des gens et de leur état d’âme.
– Quand on est très joyeux, on peut devenir triste, infiniment triste. J’imagine qu’il est agréable d’être libre, de faire ce que l’on désire. Quand je serai grande…
– Quand vous serez grande ?
– Le monde est vaste et les sens toujours inassouvis ! Et j’aimerais être très belle.
– Vous êtes très belle.
– Vraiment ?
– Bien sûr. Vous ne croyez tout de même pas que vous êtes laide !
– Si, parfois je le pense et alors je deviens triste et me dis que mieux vaut s’enfermer dans un monastère.
– Vous, dans un monastère ! » s’exclama Rost dans un éclat de rire.
Erna rit aussi.
« Non. Je ne pense pas à un monastère. L’idée vient de me traverser à l’instant. À vrai dire, je n’ai aucune inclination pour la vie monacale. »
L’heure était venue de rentrer chez elle. Rost arrêta un fiacre dans la Heringstrasse. Il la déposa place Karl et retourna au centre-ville. Erna suivit des yeux le fiacre qui s’éloignait.
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