Romance viennoise

David Vogel · Chapitre 4 sur 20

Pages du PDF

Romance viennoise

Chapitre 3

3

 

À l’heure dite, Rost s’assit à une table près de la vitre du café. Il regarda le mouvement de la foule et des voitures dans la rue animée, les trottoirs humides et brillants après la pluie qui semblait avoir cessé, car les stores étaient remontés. Rost était intrigué. Il était impatient de connaître l’homme étrange avec lequel il avait rendez-vous, sa personnalité, l’enchaînement des événements qui l’avaient conduit jusqu’à lui. Mais sa curiosité était distante comme s’il ne s’agissait pas de lui. Il était évidemment impatient de savoir la tournure que prendrait sa propre vie, était conscient du rôle de la volonté, mais aussi de la chance toujours imprévisible.

Peter Dean entra. Il aperçut Rost et lui sourit de loin, par-dessus les tables des clients. Puis il s’assit confortablement face à Rost. Il coupa à l’aide d’un canif le bout d’un gros cigare qu’il mit entre ses lèvres et alluma. L’odeur agréable se mêla à celle du café fumant.

Rost éprouva soudain de l’amitié pour l’homme assis en face de lui, avec ses petits yeux intelligents, en train de siroter son café entre deux bouffées de cigare. L’image de poteaux télégraphiques dans une nuit sombre brilla devant ses yeux. Puis il lui raconta brièvement la chambre qu’il avait louée, ne dit rien de sa relation intime avec la propriétaire que désormais il appelait Gertrude, sans ajout du nom de famille. Peter Dean l’écoutait en silence.

Dans l’alcôve formée par la fenêtre voisine, un couple se disputait à voix basse, avec une colère contenue. Rost ne voyait que le visage empourpré de la femme, embelli par l’émotion. Elle parlait vite, nerveusement, avalait la moitié des mots, écrasait les syllabes, pleine de venin et de fureur. Il n’en comprenait pas le sens. Son interlocuteur qui tournait le dos à Rost l’interrompait ici et là, d’un simple mot.

Dean lui demanda :

« Qu’est-ce qui vous intéresse en particulier ?

– Tout. Je suis curieux de tout.

– Vous voulez étudier ?

– Étudier quoi ?

– Je ne sais pas, les sciences ou autre chose.

– Je n’ai pas de préférence. Quant aux convenances, je m’en passe.

– Celui qui veut échapper aux lois de la société doit pouvoir imposer ses propres lois. Mon père n’était pas pauvre, mais il m’a dit : il appartient à chacun de se construire, petit chenapan ! Alors, je suis allé à la découverte du monde.

– Où ?

– Aux quatre coins du monde. D’abord en Amérique avec mon baccalauréat en poche, un billet de bateau et vingt pièces d’or.

– Sans votre père, seriez-vous parti ?

– Oui.

– Et ensuite ?

– Ensuite, je me suis fixé un but : cinq ans pour avoir mon premier million. J’ai fait la plonge dans un grand hôtel. Au bout de la quatrième année, j’avais mon million.

– Pas avec la plonge, j’imagine.

– Non… Le premier million est le plus dur. Les suivants viennent comme un troupeau de brebis derrière le berger. À votre âge, je me suis dit : l’être humain est sûrement fait pour s’ouvrir aux quatre vents, il faut juste connaître le mécanisme.

– Vous étiez pressé d’être riche ?

– Non, je voulais être libre et peut-être avoir du pouvoir. L’argent est une base importante. Se fixer un but est le refus de vivre au jour le jour.

– Alors que moi, je refuse de renoncer au moindre instant présent au profit d’un lendemain incertain.

– Bien sûr. On peut faire un voyage par amour du voyage et non pour arriver quelque part. Mais il faut tout de même acheter un billet.

– On peut voyager à pied aussi.

– Ça dépend des goûts. On ne peut pas aller très loin et, en plus, on se fatigue. »

Dean but un peu d’eau dans l’un des verres posés sur le plateau en nickel. « Le temps imparti à l’homme est limité et la plupart du temps il le gaspille distraitement pour ne pas se retrouver devant un vide total, avec pour horizon la certitude désespérée de la mort. »

Il pleuvait de nouveau. Sur l’asphalte, les gouttes semblaient tomber à l’envers, de bas en haut. Les chevaux des fiacres brillaient sous la pluie. Dean reprit : « L’homme est toujours seul, dans son chagrin, son ennui, sa joie, d’où sa boulimie solitaire qui le porte vers toute chose, y compris vers la mort. Le fondement de l’homme est la peur et tous ses efforts tendent à en détourner son esprit, à se cacher. »

Le café était plein. Les serveurs en veston blanc s’affairaient avec des plateaux portant verres d’eau, boissons, gâteaux, journaux. La musique se déversait de la salle voisine surélevée de cinq marches, elle était légère, nostalgique, en décalage avec le temps maussade et pluvieux. Le couple qui se disputait se leva et partit.

« Vous êtes un homme expérimenté. Croyez-vous qu’il faille avoir un but dans la vie ? » demanda Rost. Il pensait qu’il ne fallait pas en attendre monts et merveilles, que la vie se révélait pas à pas et qu’elle était intéressante. Si on lui avait demandé à quoi il aspirait de toutes ses forces, lui qui avait dix-huit ans, il eût été bien en peine de répondre. Il avait une énorme soif de vivre et une curiosité non moins grande, c’était tout.

« Qu’il en soit conscient ou non, l’homme aspire toujours à un but, lui répondit Dean. Chacun selon sa force et son courage. Surmonter des épreuves trempe le caractère, mais c’est temporaire et passager, rien de plus. Satisfaire ses appétits corporels apporte aussi une certaine satisfaction. Plus primaire, plus animale, tout comme l’amour qui y est associé. Je pense que la plupart des hommes d’action agissent parce qu’ils ont besoin d’agir, pour échapper à l’ennui et au vide engendrés par l’oisiveté. Le but n’est qu’un prétexte. Il existe une autre catégorie d’êtres humains, ils sont de nature passive, se contentent de regarder et se laissent guider par le hasard. Mais vous-même, comment pensez-vous gagner votre vie ? »

Rost, qui était de nature ardente et prêt à se donner totalement à ce qu’il aimait, avait aussi en lui une part de lucidité, un point lumineux dans une chambre sombre, qui éclairait ses actes et ses expériences au moment même où il les vivait.

« Je ne fais pas de projets à l’avance et je n’aspire à aucun but, répondit Rost.

– Pourquoi êtes-vous parti à la découverte du monde ?

– Par curiosité. Je veux connaître la vie, les gens, moi-même.

– C’est un but comme un autre.

– Je veux vivre aussi. Explorer tous les coins cachés. Je crois que j’appartiens à la catégorie de gens actifs. Ce n’est ni bien ni mal, mais juste un constat.

– Comment réglez-vous les détails matériels ?

– L’argent n’est pas un obstacle. Je ne crois pas que ce soit difficile d’en avoir quand il le faut, soit en travaillant, soit…

– Quoi ?

– Cela dépend de la personnalité. Je suis sûr de moi.

– Et pour vous, tous les moyens se valent ?

– Il y a des gens auxquels les lois habituelles ne s’appliquent pas. Elles ne sont pas faites pour eux. Vous l’avez dit vous-même.

– C’est facile à dire. Mais agir ainsi est une autre paire de manches !

– Je sens cette force en moi. »

Dean l’observa à la dérobée, puis son regard se perdit à l’horizon, vingt ans en arrière, vers ses propres choix. Faire la plonge n’avait pas été un travail facile, surtout quand le sang bouillonnait dans les veines, pressé de se lancer à la conquête du monde. Puis il y avait eu les longs voyages jusqu’aux confins du Canada et du Mexique, des rencontres nocturnes avec toutes sortes de créatures douteuses qui n’appartenaient à aucun groupe, à aucune nation, des créatures sans origines, sans traces. Et c’était là que se situait le cœur de l’épreuve humaine, là qu’il pouvait mesurer sa force et son courage. Il fallait aussi un peu de jugeote pour s’orienter dans l’enchevêtrement des indicateurs de police et des trafiquants d’opium et de haschisch.

Soudain, en repensant à cette époque-là, il éprouva une douleur, le souvenir lointain de quelques cicatrices douloureuses sur son corps. La nuit où il s’était battu avec un marin irlandais, ils s’étaient roulés par terre sur le quai d’un port, écumant de rage, tour à tour l’un au-dessus, l’autre au-dessous, et il avait senti par deux fois la pointe glacée d’un couteau dont le souvenir s’était imprimé en lui, et ce n’était pas la douleur que sur le moment il n’avait pas ressentie, mais le froid du métal. Puis, quand les derniers soubresauts du corps sous la pression de ses mains s’étaient apaisés, il était resté pétrifié, immobile, et s’était arraché à ce corps étranger, dont la transformation soudaine le révulsait. Alors, exténué, il avait éprouvé la douleur des coups de couteau, le sang qui coulait des blessures. Pour sauver sa peau, il fallait qu’il s’éloigne aussitôt de ce corps mort, mais une puissance démoniaque l’avait poussé à gratter une allumette et à regarder le visage immobile du mort dont l’œil droit curieusement resté ouvert laissait voir le blanc briller, tandis qu’un bout de langue dépassait de sa bouche. Avec ses dernières forces et malgré le dégoût qui le submergeait, il l’avait traîné jusqu’au bord du quai et l’avait poussé dans les eaux noires et grasses.

L’épisode avait laissé en lui l’écho persistant du bruit de l’eau qui s’était refermée sur le mort. Faible et abattu, il était resté un instant au bord du quai, entre les bateaux amarrés et assoupis, devant les gros navires immobiles comme les gigantesques stèles noires d’un vaste cimetière, il avait écouté le sourd mugissement des vagues et s’était soudain senti si seul, si désespéré, qu’il avait pensé au suicide. L’idée avait soufflé sur lui d’en bas, de l’endroit où l’eau avait englouti le marin, elle lui avait fait oublier ses douleurs, le danger de s’attarder là-bas et il avait eu des remords. Il n’avait pas trouvé en lui l’énergie de partir, de quitter ce corps mort qui se trouvait encore tout près de lui, à fleur d’eau, invisible à ses pieds. Il lui semblait que s’il s’éloignait, il emporterait avec lui cette solitude comme une blessure qui ne cicatriserait jamais.

Un lien secret et fort le clouait à cet endroit et au cadavre englouti. Il se tenait debout, penché en avant et regardait, fasciné, les eaux noires mais ne voyait rien. Soudain une longue plainte s’échappa d’un des navires et le fit frissonner. Il eut froid en pleine nuit d’été et commença à s’éloigner en courant, malgré sa faiblesse après s’être battu et avoir perdu du sang. Il ne reprit ses esprits qu’après avoir quitté le port et s’être engagé dans le dédale de rues.

Cette sensation l’envahissait à nouveau chaque fois qu’il se souvenait de l’épisode du port, mais elle finit par s’estomper avec le temps. Non pas qu’il éprouvât des remords, mais des liens invisibles l’enchaînaient au lieu où il avait supprimé la vie de son prochain dont le manque était la source même de ce sentiment de solitude, d’une vie pauvre et rétrécie.

Une prostituée pansa ses blessures avec des lambeaux de sa chemise, dans une chambre pauvrement meublée. Elle le soigna avec le dévouement d’une sœur et dissipa un tant soit peu sa solitude et ses douleurs. Puis il passa deux mois à l’hôpital jusqu’à sa guérison. Il cessa alors de se mêler à ces individus, désira rencontrer d’autres milieux et s’en donna les moyens.

Il se fit engager dans une société d’exploitation de puits de pétrole et, par des manœuvres douteuses, détourna à son profit une part importante des actions de la société. Quelque temps après, il fit monter le cours des actions et les vendit. C’est alors que, saisi d’un dégoût insurmontable, il disparut. Durant un an et demi, il parcourut le monde, observa les hommes dans divers pays, s’empêtra dans des aventures sans lendemain, revint enfin à New York et se retira de la plupart de ses affaires. Il conserva uniquement un portefeuille d’actions sûres et déposa son argent dans des banques américaines et européennes. Il avait à l’époque trente-deux ans et il se maria.

« Et si vous aviez de l’argent, beaucoup d’argent ?

– Je le dépenserais.

– Mais il y a des sommes qu’on ne peut pas dépenser, on ne peut que les jeter.

– On peut les distribuer aux nécessiteux.

– Vous croyez que ça vaut le coup ?

– Vous ne les aimez pas.

– Je les connais. Ils sont faibles ou méchants ou les deux à la fois.

– Surtout malheureux peut-être.

– Oui, mais je ne suis pas quelqu’un de compatissant. Il n’y a qu’un moyen : les dominer, sinon ce sont eux qui vous dominent. Et la fin est la même pour tous. Nous sommes seuls devant la mort. D’une solitude absolue. »

Rost sourit.

« Vous ne les aimez pas et pourtant vous espérez en eux.

– Sans eux, je me serais sans doute terriblement ennuyé. »

Dean s’adossa au fauteuil garni d’un velours bleu fleuri et tira sur sa cigarette parfumée dont la moitié s’était déjà consumée, regardant tantôt la salle, tantôt la rue pluvieuse, tantôt Rost qu’il observait à la dérobée. Il lui trouvait une ressemblance avec lui-même, une espèce de proximité malgré leurs personnalités différentes. Il avait envie de revivre ses choix, de suivre leur évolution sous une forme et dans des conditions différentes.

Quelques jours plus tôt, quand il avait adressé la parole à Rost devant la vitrine du magasin, c’était sans intention particulière, mais plutôt poussé par une force inconnue. Et dès les premiers mots échangés, il avait éprouvé pour lui une sympathie qui avait augmenté au fil des jours. Sans aucun doute, ce jeune homme était doué d’une force intérieure, il ne se laisserait pas entraîner dans des idées ou des actes qui n’étaient pas les siens.

« Voulez-vous dîner avec moi ce soir ?

– Je n’y vois pas d’inconvénient.

– Alors, je passe un coup de fil à la maison et nous partons. »

Dean se leva pour aller téléphoner et quelques minutes plus tard ils quittèrent le café. Entretemps, la pluie avait cessé, mais les trottoirs brillaient encore et des petites flaques d’eau s’étaient formées dans les creux. Il était sept heures moins vingt. De lourds nuages avaient déjà obscurci le ciel gris, sombre et bas qui pesait sur les toits. Avec leurs blouses tachées de suie et les longues mèches de bambou au bout desquelles brûlait une flamme, les allumeurs de réverbères éclairaient les becs de gaz en zigzaguant de part et d’autre de la rue. Ils remontèrent lentement la Krantenstrasse, s’engagèrent dans la Heringstrasse, passèrent devant l’Opéra et entrèrent dans un célèbre restaurant dont la vaste salle était déjà occupée par quelques convives, pour la plupart des officiers supérieurs en compagnie de femmes habillées avec prétention. Dean salua de loin quelques-uns d’entre eux et Rost remarqua qu’il était salué en retour avec respect. Il en déduisit que Dean était une personnalité respectable. De son côté, Dean observa à la dérobée son invité qui se comportait avec l’aisance d’un habitué de ce genre d’endroit, alors qu’il n’y avait sûrement jamais mis les pieds. Non, il ne s’était pas trompé, Rost était sûrement un de ces êtres à l’intelligence vive, de ceux qui mesurent d’un coup d’œil une situation nouvelle et s’y adaptent. Comme les grands acteurs capables de jouer tous les rôles en restant toujours maîtres de la situation.

Dean choisit une table près du mur, d’où on avait une vue sur toute la salle. Des serveurs raides et solennels dans leur veste blanche servaient les clients avec des gestes d’une élégance apprise, ou bien se tenaient prêts avec l’humilité de ceux qui reconnaissent un maître. Le directeur chauve et en smoking s’inclinait humblement devant tout nouveau visage. Des bouquets de roses et d’œillets dans des vases ventrus en porcelaine agrémentaient les tables couvertes de nappes blanches. La salle se remplissait à vue d’œil. Une femme blonde, gracieuse, la trentaine, et d’une élégance raffinée, fit son entrée et se dirigea droit vers leur table. Elle était suivie d’un tout petit chien qui ressemblait à une peluche et trottinait à pas rapides. La boule de laine avait une truffe humide et des yeux noirs intelligents. On eût dit qu’au moindre souffle sa fourrure s’éparpillerait aux quatre vents, ne laissant que le nez et les yeux, suspendus dans le vide tout près du plancher.

« Voilà ma femme », s’exclama Dean en se levant pour aller à sa rencontre. Puis il les présenta : « Mon jeune ami, monsieur Michaël Rost. » Rost s’inclina et baisa la main gantée aux doigts découverts. Elle s’assit, appela son chien, « Viens ici, Vladi ! » et, le soulevant par la peau du cou, l’assit sur une chaise à côté d’elle. Sa voix était claire, caressante, traversée d’un frémissement affectueux.

« Tu as pris la calèche pour venir ? lui demanda Dean.

– Oui, Franz attend. J’ai cru que tu aurais peut-être besoin de lui.

– Et toi ?

– Moi, je vais à l’Opéra. Voir Lohengrin.

– Toute seule ?

– Avec Félix. Tu ne veux pas te joindre à nous ? lui proposa-t-elle d’une voix pleine d’amour.

– Pas ce soir. Je n’en ai pas envie. »

Et avec des gestes gracieux et aériens, elle retira de leur carapace rouge la chair blanche d’écrevisses que Dean avait commandées en entrée. Rost lui lançait des regards par en dessous. Un parfum de violette émanait d’elle et il se dit : quelle belle journée annonciatrice du printemps, tout en bleu et doré… Il éprouva soudain une joie irraisonnée qui éclaira son visage. Il était jeune, le monde était jeune et beau comme lui, dehors il pleuvait, mais même la pluie était belle et ne serrait pas le cœur. Il caressa Vladi, assis sur son postérieur, qui contemplait le dessus de la table avec une sérénité de philosophe.

Il prit une gorgée de champagne glacé. Le breuvage pétilla dans sa bouche et devint une chose abstraite, spirituelle, aérienne, qui réchauffa ses membres. Alors il éprouva de la joie et de l’amitié pour Peter Dean et sa femme qui aimait sûrement son mari. Et au fil des sentiments qui alternaient, il se souvint de la nuit passée dans les bras de Gertrude, une nuit noire qui serpentait en vagues de feu. La passion qu’il éprouvait pour une femme mûre lui donnait de l’assurance, une raison d’être et un surcroît de désir.

C’est alors seulement que Rost prit conscience de l’attente agréable et indéfinie de son corps à l’idée de la nuit à venir. Il sentait encore contre lui la présence légère et agréable du contact de sa peau. La température du corps de Gertrude s’était imprimée sur lui, pour y susciter un plaisir d’autant plus cher que, se sachant désiré par elle, il se sentait désirable.

La salle était déjà pleine. Souples et discrets, les serveurs passaient entre les tables, aussi habiles que des jongleurs. À l’autre bout, on entendait par vagues lumineuses les sonorités nostalgiques des violons tsiganes, d’une passion légère et contenue. Les mélodies reflétaient la sauvagerie des plaines de la Puszta, elles déchaînaient les passions, puissantes comme la mort, tantôt brutales, tantôt d’une douceur enfantine, démunies, suppliantes, caressantes, avides de liberté. Elles exprimaient la poursuite désespérée d’un bonheur fugace qui s’échappait et s’éloignait à mesure qu’on le poursuivait, qui fondait entre les doigts à l’instant où l’on croyait le tenir.

Lorsqu’ils eurent fini de boire le moka, il était déjà neuf heures et demie. La femme de Dean se leva pour partir et prit Vladi dans ses bras. Elle adressa à Rost un léger sourire d’adieu. Dean se leva pour l’accompagner jusqu’à la porte et revint aussitôt.

« La calèche reviendra très vite. Si vous n’avez rien de mieux à faire, vous pourrez m’accompagner à la maison. » Il appela le garçon et paya l’addition. « Voyez-vous, faire la plonge ne convient pas à tout le monde. Et ce n’est pas la seule possibilité. »

Ici et là entre les nuages, on entrevoyait des étoiles humides. L’air était lavé et frais. Deux rangées de lumières couraient le long de la Heringstrasse. Un bouquet de clarté annonçait le luxueux hôtel Bristol, plus loin le Continental, et sur la gauche les lumières disparaissaient dans l’obscurité des jardins entourant la citadelle. Une brise légère chassa au-dessus de leurs têtes des nuages cotonneux.

« Je déposerai à la banque dix mille couronnes à votre nom, lui annonça Dean. Je vous attribue cette somme pour une année, mais il va de soi que vous pouvez en disposer à votre guise. »

Franz qui avait reconnu son maître de loin arrêta la calèche devant la porte du restaurant. Il se dressa sur son siège, en livrée, la moustache fournie et frisée, le visage d’un sérieux impénétrable.

« Je ne sais pas si je suis capable d’être reconnaissant.

– N’en parlons pas ! l’interrompit Peter Dean d’un geste de la main. Dans la plupart des cas, c’est le donateur qui doit des remerciements. Demain avant midi, tout sera réglé. » Les deux chevaux gris tournèrent fièrement la tête vers Dean et grattèrent l’asphalte de leurs sabots. Il flatta de la main le cou de l’un d’eux. Dans son uniforme bleu aux boutons dorés, le portier du restaurant se précipita et leur ouvrit l’élégante portière de la calèche, la referma une fois qu’ils furent montés et sentit dans la paume de sa main la couronne glissée par Dean. Il donna rendez-vous à Rost le lendemain à la banque.

Le trajet ne dura pas longtemps. La calèche se balança doucement sur ses roues jusqu’à la place Schwartzenberg, puis tourna dans une rue tranquille et chic, bordée de part et d’autre d’anciens palais cachés au fond de jardins paisibles qui les dissimulaient à la vue. Un silence antique et mystérieux émanait des hautes grilles de fer rouillées. Par moments, les sabots des chevaux lançaient des étincelles dans l’obscurité. Leur trot régulier faisait un tic-tac monotone comme s’il n’y avait qu’un seul cheval et plongeait les passagers repus dans une agréable torpeur. Enfoncés dans les sièges capitonnés, les deux hommes ne parlaient pas.

Des bribes de pensées et d’images défilaient dans l’esprit de Rost, certaines fugitives, d’autres non. Il se revit descendant du train par un matin d’hiver froid et sombre à la gare du Nord, sans un sou mais de bonne humeur. Il s’était attardé quelques instants dans la Nordbahnstrasse animée, pleine des grincements de lourdes charrettes, du va-et-vient des trams, des passants affairés, et s’était arrêté pour regarder autour de lui avant de se diriger vers le centre-ville. C’était comme si toute cette animation était en quelque sorte à ses ordres et reliée à lui par des fils secrets. Puis il s’était dirigé sans crainte vers la métropole étrangère.

Il revit sa mère aussi. À cette heure-là, elle se préparait sans doute à dormir. Il vit sa chambre à coucher familière et les vieux lits en bois. Elle devait penser à lui, à son cher fils. Des pensées détachées, irréelles, le cœur lourd, parce qu’elle ignorait tout de son cadre de vie et ne pouvait le rattacher à rien. Il ressentit une vague de tendresse pour sa mère, vit ses gestes comme dans une vision, comment elle enlevait ses jupons, défaisait ses cheveux, les coiffait, en faisait une natte dorée, puis se mettait au lit avec un livre qu’elle lisait toujours avant de s’endormir, et l’image du fils parti surgissait de chaque ligne, jusqu’au moment où elle ne distinguait plus les lettres. Tel était le destin des mères, le monde leur enlevait leurs fils.

« Vous jouez aux cartes ? demanda Dean en l’arrachant à ses rêves.

– Parfois.

– Nous voilà arrivés. »

OceanofPDF.com