Romance viennoise

David Vogel · Chapitre 16 sur 20

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Romance viennoise

Chapitre 15

15

 

 

Micha l’anarchiste était étendu dans son lit d’hôpital. Il était maigre et pâle, ses longues jambes touchaient le bout du lit. Un faible sourire éclaira son visage à la vue de Rost. Il lui tendit une main fiévreuse et moite. « Je vais mieux, dit-il sans attendre que la question lui soit posée. Mais je crache sur la vie. »

Rost rapprocha une chaise et s’assit à son chevet. C’était une salle tout en longueur, avec deux rangées de lits, et des fenêtres symétriques de part et d’autre, dont les rideaux, côté soleil, étaient tirés. L’air était saturé d’odeurs de médicaments, de phénol et de maladie.

Micha prit un glaçon dans un récipient carré noir posé sur sa table de nuit et le mit dans sa bouche. Sa pomme d’Adam s’éleva et s’abaissa pendant que le glaçon franchissait sa gorge. Sa barbe de quelques jours et ses mèches de cheveux collées à son front en sueur faisaient penser à une ruine sur laquelle avaient poussé des herbes folles.

« Tu es au courant de l’attentat ? chuchota Rost.

– Oui. Dommage qu’il ait raté la cible. La prochaine fois, le boulot sera mieux fait.

– Parle moins fort.

– Je n’ai pas peur. Que peuvent-ils me faire ? Je ne mourrai pas cette fois-ci, je le sais. J’ai encore du temps devant moi. »

Le malade du lit voisin était chauve, avec une grosse moustache et des petits yeux. Il était occupé à sucer des quartiers d’orange que lui tendait une femme du peuple plantureuse, assise à son chevet.

« Crois-moi, je ne crains pas la mort, dit Micha. Mais pas ici et pas maintenant. Je ne ferai pas de vieux os, on s’en est déjà soucié. Et d’ailleurs pour quoi faire, tu peux me dire ? Vingt-huit, trente, tout au plus trente-cinq ans, n’est-ce pas assez ? Mais je ne partirai pas seul d’ici, je te le promets. »

D’un faible geste de la main, il rejeta en arrière une mèche de cheveux et, ce faisant, dénuda jusqu’au coude un bras maigre et poilu qui dépassait de la chemise d’hôpital en toile grossière.

Par la fenêtre, on voyait les malades et leurs familles se promener dans les allées du jardin, ou s’asseoir sur les bancs verts disposés ici et là. Une partie de la pelouse bien tondue était éclairée par le soleil qui pointait au-dessus du bâtiment. Les visiteurs chuchotaient avec les malades. Par moments, on entendait une toux sèche et creuse. Il régnait dans la salle une solennité oppressante et figée. On sentait que la mort n’était pas une fiction, mais qu’elle était toujours présente, impitoyable, embusquée derrière chaque pas. Non pas la mort sublime et instantanée des héros, chantée naïvement par les poètes, mais la mort vile, frauduleuse, laide, la mort nue, véritable, sans aucune poésie. Celle à laquelle on ne pouvait échapper, toujours prête à nuire, que l’on y pense ou non, celle qui donne à la vie une signification nouvelle, qui annule toutes les lois que s’imposent les humains.

« C’est une autre possibilité, dit Rost en conclusion à une suite de pensées silencieuses.

– Quant à toi, tu vois une vaste zone devant toi, jusqu’à quatre-vingts ans, ou quatre-vingt-dix et plus, hein ?

– Je n’y pense pas. C’est comme ça.

– Une vie paisible et modérée. Une portion de femme, une portion d’enfants, une poignée de bonheur, je crache dessus.

– Tu parles de moi ? dit Rost en souriant.

– Je parle en général. Je préfère les températures élevées, le moment de fusion, tu comprends ? Les longues agonies ne sont pas à mon goût. Moi, c’est pleins gaz et en avant ! Accrocher une tirelire pour y jeter de temps en temps un kilo de santé, économiser six mois de vie pour la vieillesse ? Très peu pour moi ! Une maison de retraite, je n’en ai pas besoin. Si tu me demandes mon avis, il faut les éliminer de ce monde. Je crois que la coutume existe dans une tribu sauvage, on donne aux vieux des vivres pour deux jours et on les envoie mourir dans la forêt. J’aime l’idée. La vieillesse est laide, elle est une altération de notre image. »

Tandis qu’il parlait, une légère rougeur colora ses larges joues, entre les poils de sa barbe. La conversation l’avait fatigué et Rost le lui fit remarquer. Micha avala un autre glaçon.

« Elle ne m’impressionne pas. La mort dépend toujours de la peur, tu comprends ? Elle va vers ceux qui ont peur d’elle. Moi, je n’ai pas peur. D’ici une semaine, je pourrai me lever.

– Si tu veux guérir, aller dans un village pour te reposer, on peut arranger ça.

– Pas maintenant. Je n’ai pas le temps de me comporter comme un malade. »

Une jeune fille entra dans la salle. Assis face à la porte, Rost devina aussitôt qu’elle venait pour Micha qui la lui présenta : Liouba. Vêtue avec une négligence étudiée, elle avait des cheveux noirs coupés court, une peau brune comme celle des tziganes et des dents étincelantes. Elle plissait ses yeux myopes en regardant les gens, et si elle avait été plus coquette, on aurait pu la trouver belle.

Rost lui céda sa place. Par politesse, il s’apprêta à les quitter mais tous deux protestèrent : non, il ne les dérangeait pas, d’autant plus que l’heure de la fin des visites était proche. Il resta debout et regarda par la fenêtre.

Les deux jeunes gens chuchotaient. Puis Liouba resta silencieuse et caressa le dos de la main de Micha mollement posée sur la couverture.

Il est perdu, se dit Rost en un éclair, on ne peut rien contre la nature. Et c’est ainsi que, sans chagrin, il accepta le sort de Micha. Personne au monde ne méritait qu’on le pleure, sauf par politesse ou convention. L’un cesse d’être et aussitôt naît quelque part son remplaçant. On ne peut pas trop s’attarder sur le sort d’un individu.

Pendant ce temps, une pancarte circula dans le jardin pour annoncer la fin des visites et Rost quitta l’hôpital en compagnie de Liouba. Ils s’engagèrent dans une rue animée, inondée de soleil et d’été, qui ne laissait aucune place aux maladies et aux pensées sombres. Il aspira goulûment dans ses poumons cette vie bouillonnante. Sa taille se redressa d’elle-même et son torse avança. Tout était à sa portée, fait pour lui, pour son plaisir, toute chose aspirait à être à portée de main pour qui savait la tendre. D’un signe de la tête, il rejeta en arrière sa mèche blonde.

« Et tu étudies… ?

– La chimie.

– Pourquoi ?

– Hein ?

– Je demande pourquoi.

– La femme ne vaut pas moins que l’homme.

– Et la preuve, c’est l’étude de la chimie ?

– Je peux réussir aussi bien qu’un homme.

– Dommage !

– Pourquoi ?

– Parce qu’il n’y aurait plus que des hommes dans le monde, ce serait ennuyeux.

– Tu préfères des poupées stupides, uniquement occupées à des choses frivoles ?

– Bien sûr.

– À partir d’aujourd’hui, il faudra que tu changes de goût. Ces temps sont révolus. Une nouvelle époque commence.

– J’espère que non. Qu’il restera encore quelques femmes véritables et que sur elles reposera le monde. »

Comme ils passaient devant un square, en face de l’université, ils y entrèrent. L’endroit était ensoleillé et des bébés s’amusaient sous la surveillance de gouvernantes ou de mamans.

Liouba dit :

« Durant des générations, vous nous avez enfermées dans des harems, des cuisines, des nurseries. Vous nous avez empêchées par tous les moyens de regarder d’un peu plus près vos occupations élevées et en quelque sorte viriles. Vous avez choisi de régler vos affaires entre vous, en excluant la moitié de l’humanité. Assez, maintenant ! Désormais, c’est le tour des femmes. Nous essaierons là où vous avez échoué et peut-être réussirons-nous. Vous verrez que nous ne valons pas moins que vous.

– Bien, mais qui donnera naissance à des fils ? C’est une tâche que l’on ne peut pas confier aux pauvres hommes. Avec la meilleure volonté du monde, ils ne le pourraient pas, or il faut bien des garçons.

– Tu tournes la chose en ridicule. C’est ce que vous avez toujours fait, faute d’arguments valables. C’est plus facile, évidemment.

– Non, pas du tout ! Je veux savoir le plus sérieusement du monde, je n’ai pas d’imagination. »

Liouba avait une démarche rude, sans souplesse, comme celle d’un ouvrier. Rost l’avait remarqué et la soupçonnait de se forcer à adopter ce style artificiel. On la sentait incapable d’avoir des fils, la stérilité transparaissait dans tous ses gestes.

Comme elle se taisait, il reprit :

« Si les femmes se mêlent de la conduite du monde, des sciences, de la culture et de tout le reste, et qu’elles mettent au monde des enfants, comment feront-elles ? Et quand ? Entre deux grossesses ? Le temps manquera.

– On ne peut pas débattre de ces questions avec un homme comme toi, dit-elle en s’asseyant sur un banc libre.

– Pourquoi un homme comme moi ?

– Parce qu’on voit à des kilomètres que tu es un homme léger, un coureur de jupons.

– C’est exact, sauf que je ne considère pas cela comme de la légèreté. Je vais te dire une chose, mais ne te fâche pas, ajouta-t-il après avoir allumé une cigarette. D’après tes idées et tes positions, nous sommes tous les deux presque du même sexe, des égaux, et je peux te parler ouvertement. Il faut tout simplement que tu couches avec un garçon, comme tout le monde, tu comprends ? Ça te permettra d’éloigner de ton esprit toutes ces fausses idées. »

La jeune fille rougit sous son teint brun, et Rost le remarqua aussitôt. « Tu es grossier », lui dit-elle et ce fut tout.

Rost était content de l’avoir fait rougir.

« Excuse-moi, mais comme tu veux être l’égale des hommes en toute chose, je me suis permis de te parler sans détour, d’égal à égal.

– Je n’ai pas besoin de tes conseils. Je sais ce qui est bon pour moi. De toute façon, tu ne seras pas cet homme. »

Cette possibilité farfelue insinuée par son interlocutrice le mit physiquement mal à l’aise. « Dieu nous en garde ! Je ne parle pas de moi. Je ne prétends pas en être digne », et pour clore le débat, il se tourna vers une petite fille aux boucles dorées qui jouait avec une grande poupée qu’elle cajolait comme si elle pleurait, et lui demanda comment elle s’appelait.

Elle s’appelait Lena et la poupée, Karla, répondit sans la moindre timidité la petite.

Rost caressa ses boucles blondes entourées d’un ruban bleu et se tourna vers Liouba : « Tu aimes les bébés ? » Mais la jeune fille éprouvait de l’aversion pour cet homme prétentieux. Tout ce qu’il disait portait atteinte à son existence, à ses opinions, à la vie qu’elle s’était tracée. Elle le détestait pour cela.

Elle eut envie de le taquiner, de le griffer et lui dit soudain :

« Tu parles sur le ton d’un professeur d’université. Tu te crois sûrement le plus intelligent au monde.

– Oui, dit Rost avec un sourire moqueur, tu as raison.

– Eh bien, tu as tort. Tu n’es encore qu’un adolescent à peine sorti de l’enfance. »

Elle a envie de se chamailler, nota Rost avec plaisir, mais elle n’y parviendra pas, pas avec moi. Il regarda l’église qui se dressait de l’autre côté du jardin, le soleil faisait sur les murs blancs des taches dorées éblouissantes.

« Micha est condamné, tu le sais, lui dit-il au bout d’un moment. Je lui ai proposé d’aller se reposer quelque part après avoir quitté l’hôpital. Je peux lui arranger ça, mais il a refusé. Si tu as une quelconque influence sur lui…

– Personne ne peut influencer Micha. S’il a refusé, c’est qu’il a ses raisons.

– Dommage », dit Rost en baissant les bras.

Il salua la jeune fille et partit. Dans sa ville natale, quand les jeunes filles quittaient le lycée, elles se coupaient les cheveux et fumaient des cigarettes. Les unes suivaient des cours dans leur pays ou à l’étranger, portaient un pince-nez sur un vilain nez, partaient en excursion dans les Alpes avec des garçons, rabâchaient Marx, Nietzsche et les autres, faisaient du thé sur un réchaud à alcool dans leur chambrette, attendaient tous les mois l’argent de papa ; d’autres voulaient changer le monde, croyaient en la lutte des classes et le « retour au peuple » ; d’autres encore s’ennuyaient chez leurs parents en escomptant un destin d’exception, elles lisaient et s’ennuyaient, jouaient du piano et s’ennuyaient, détestaient leurs parents conservateurs et s’ennuyaient et finissaient par conclure que ce n’était pas la peine… Puis elles trouvaient une issue dans les cours ou dans le « peuple ».

Durant leurs études, elles étaient belles, avec des cheveux longs, des joues rouges et des sourires qu’elles adressaient à des officiers bien repassés. Parfois, elles condescendaient à faire un tour de toboggan avec lesdits officiers, buvaient une liqueur, dansaient au son de l’harmonica ; quelques-unes s’adonnaient à l’« amour libre », puis se rendaient dans une ville proche pour se faire opérer d’une « occlusion intestinale ». Des drames secrets éclataient dans les maisons, la mère pleurait, le père tapait du poing sur la table et la fille se révoltait : « Le monde a changé ! Vous appartenez à l’ancienne génération ! Nous en savons plus que vous ! » Tout cela se passait en cachette et toute la ville devinait la vérité.

Rost prit la Heringstrasse où circulaient dans les deux sens trams et fiacres dans la joyeuse animation d’un jour d’été tiède. Il espérait croiser Erna et marchait vers le parc, quand il croisa devant la porte Jan le borgne qui se dirigeait vers lui. Comme il ne pouvait plus l’éviter, ils avancèrent l’un vers l’autre.

Jan fit une grimace de dégoût.

« J’ai un compte à régler avec toi, lui dit-il en le fixant de son œil unique.

– Tu te trompes. Nous n’avons plus de comptes à régler, dit Rost en guettant les gestes de son ennemi.

– Si tu as perdu la mémoire, je peux te la rafraîchir.

– Je n’ai pas perdu la mémoire et je te préviens, tu as intérêt à dégager. »

Jan était plus petit que Rost, mais trapu et large d’épaules. Il avait la trentaine.

« Tu vois, dit-il en changeant de ton, je ne veux pas faire la guerre mais la paix. Tu me plais.

– Alors ?

– Allons prendre un verre ensemble. C’est moi qui invite pour changer. »

Rost devina une arrière-pensée. D’ailleurs, il n’irait jamais boire avec Jan.

« Je n’ai pas envie, dit-il sur un ton catégorique.

– Alors, tu rejettes la main tendue. Bon, on se reverra.

– On ne se reverra pas, dit Rost en détachant chaque mot. Si tu as quelque chose à me dire, c’est le moment ou jamais.

– Je te le dirai dans un coin obscur.

– Tu es un lâche.

– On verra bien, siffla Jan entre ses dents, tandis que son œil unique lançait des éclairs.

– En tout cas, il n’y aura pas d’autre rencontre », dit Rost en s’éloignant d’un pas décidé.

Toute son attention était concentrée sur son dos, mais personne ne le suivait. Le borgne semblait s’être calmé cette fois-ci. Mais lorsqu’il franchit la porte du parc, au lieu de s’engager dans la grande allée, il prit à droite vers une contre-allée. Mieux valait être prudent, Jan était capable de le surprendre par-derrière. Après avoir fait quelques pas, il regarda à travers le grillage la vaste place devant l’entrée du parc. De loin, il distingua, parmi les passants, Jan avec sa casquette qui marchait dans la direction opposée et, rassuré, il revint sur la grande allée.

Il était quatre heures et demie. Rost flânait en regardant les nombreux promeneurs et ceux qui étaient assis sur les bancs. Dans le kiosque du parc, un orchestre accordait ses instruments pour le concert de l’après-midi. Non, si elle avait eu l’intention de venir, elle serait déjà là.

Comme il n’avait plus envie de rester dans le parc, il sortit par une autre porte qui donnait sur la Heringstrasse, du côté des musées, et se dirigea, quelque peu déçu, vers l’Opéra. Il avait espéré la rencontrer, mais la journée s’étendait devant lui, soudain vide et il se sentait désœuvré. Pourtant, il faisait chaud et beau, les rangées de marronniers de part et d’autre de la rue étaient en pleine floraison, ils dégageaient des bouffées de fraîcheur revigorante comme dans une forêt, et quand on levait la tête vers la voûte, on ne voyait pas le moindre bout de ciel bleu. Quelque chose manquait au paysage. Une demi-heure plus tôt, tout était à la bonne place, mais c’était fini.

L’éclat naturel des choses ne suffisait pas à les embellir. Il fallait une présence extérieure pour leur prêter une dimension supplémentaire, une étincelle de son propre éclat. Et la créature en question n’était pas venue, n’avait pas jugé nécessaire de venir. Rost était déçu, il n’avait envie de rien. C’était un sentiment nouveau, mais il n’en tint pas compte, le chassa aussitôt et esquissa un sourire. Tant que ça ? se dit-il. Tu es bien empêtré, mon vieux.

C’est alors qu’elle fit son apparition. Au même moment, il se trouvait non loin du café chic, en face de l’Opéra. Elle se dirigeait vers le parc en compagnie de Fridel Kobler. Qui donc avait besoin de Fridel Kobler, il n’avait pas le choix…

Le visage d’Erna rayonna à sa vue. Après l’avoir salué, elle dit avec joie, ou malaise :

« Vous surgissez toujours là où on ne vous attend pas.

– Vous auriez préféré me voir couché par terre, transpercé ? dit Rost en riant.

– Oh, non !

– Transpercé comment ? demanda Fridel.

– Avec un couteau.

– N’écoute pas ses élucubrations, tu es un peu naïve.

– Il y a trois quarts d’heure, j’ai failli être transpercé. J’étais à deux doigts de la mort, dit Rost entre le sérieux et la plaisanterie.

– Il veut se rendre intéressant », lui lança Erna.

Plantés au milieu du trottoir, ils bloquaient le passage. Rost proposa d’aller au café le plus proche. Après une hésitation, Erna accepta. Ils s’assirent près du mur, au coin de la terrasse qui occupait toute la façade, protégés du regard des passants par la rangée de tables devant eux. Vêtue d’un manteau d’été couleur crème et d’un chapeau de paille à bord large, Erna était de toute beauté. Les traits fins de son visage semblaient balancer entre l’adolescence et la maturité, un mélange de femme et d’enfant qui la rendait encore plus séduisante. Ses lèvres charnues et rouges étaient déjà barrées d’un trait d’obstination capricieuse qui ferait chavirer plus d’un cœur.

Rost l’observa à la dérobée pendant qu’elle prenait des petites gorgées de chocolat chaud et la jeune fille rougit. En quelques mois, nota Rost, elle avait changé et n’était plus la petite lycéenne. Quelle différence entre elle et Fridel Kobler avec ses traits grossiers, son nez long et charnu et ses yeux de veau inexpressif. En fait, elle n’était pas vraiment laide, elle avait de beaux cheveux blond-châtain, mais il lui manquait quelque chose, la touche essentielle, indéfinissable, qui ne tenait à rien et donnait sens à l’ensemble. Comme quand une œuvre d’art, pourtant parfaitement exécutée et dans les bonnes proportions, vous laisse de glace. Il lui manquait ce frémissement de l’âme qui faisait tout.

« J’adore aller au café, annonça Fridel après avoir fini de boire son soda grenadine. Mon père n’est pas très sévère, mais ma mère me l’interdit. Elle dit que les jeunes filles n’ont rien à faire au café. Elle a sûrement peur des tentations, pourtant je ne suis plus une enfant, j’ai seize ans et demi !

– Et il n’est plus interdit de vous tenter ? dit Rost en riant.

– Ce n’est pas ce que je voulais dire », s’exclama Fridel en rougissant.

Erna regardait d’un air distrait les gens passer devant la terrasse. Elle avait tant attendu cette heure-là. Toute la journée au lycée, elle n’avait pensé qu’à le voir. Enivrée par cette idée, elle n’écoutait pas les cours ni les professeurs qui finirent par lui demander si elle n’était pas malade. À la maison, elle avait sauté son déjeuner sous prétexte de maux de ventre. Puis elle avait attendu, l’oreille aux aguets. À cette heure-là, il ne rentrait pas toujours à la maison. Mais elle l’avait tout de même attendu. Et quand Fridel était venue la chercher, elle n’avait accepté que dans l’espoir de le rencontrer au parc. Or voilà qu’elle était assise en face de lui le plus naturellement du monde, mais n’avait pas la force de le regarder ou de dire un mot. Elle baignait dans un bonheur pur qui ne laissait de place à aucun autre souhait. Sans doute avait-elle oublié la présence de Fridel et même celle de Rost. En fait, elle le sentait en elle, sans conscience, ni concepts ni images, imprimé dans tout son corps, comme le sang qui coulait dans ses veines. Elle aurait pu rester assise ainsi jusqu’au bout de sa vie. La conversation entre Rost et Fridel lui parvenait de loin, celles des tables voisines aussi, dont elle n’entendait que le son et pas les mots. La vie était si belle, si belle, et elle ne le savait pas. Belle, juteuse, et triste aussi, à en pleurer, à la folie.

« Pourquoi tu ne dis rien, Erna ? » lui demanda Fridel en l’arrachant à sa rêverie. Erna se contenta de les regarder. Puis elle esquissa à l’adresse de Rost un sourire léger et pur qui se figea sur ses lèvres. Il est assis devant toi en chair et en os, se dit-elle. Il te suffit de tendre la main pour le toucher, et pourtant il te manque comme s’il était loin de toi, dans une autre ville.

« Comment savoir à quoi rêvent les jeunes filles ? dit Rost.

– Vous auriez voulu savoir ?

– Oh, oui.

– Je vous le dirai peut-être un jour, dit Erna en riant.

– Quand vous serez vieille ?

– Bien sûr, quand je serai vieille.

– D’ici là, vous aurez oublié. Mieux vaut le dire tout de suite.

– D’ailleurs, je ne serai pas vieille, je ne veux pas l’être. Je resterai toujours jeune. Et après…

– Il faut avoir une belle vie, une vie intéressante, dit Fridel. Pour la revivre une deuxième fois à la vieillesse, avoir du plaisir à s’en souvenir. Sinon, la vieillesse sera un poids stérile. »

Rost lui lança un regard étonné. Comment savait-elle ces choses-là ? À la voir, il ne la croyait pas capable de dire de telles phrases.

« Où avez-vous lu ça ?

– Je le sais par moi-même. Ce n’est pas difficile de le savoir.

– Je ne sais pas si on peut choisir, dit Erna. J’imagine que la plupart des gens sont aliénés, ils n’ont pas choisi la vie qu’ils mènent. Vous ne croyez pas ?

– C’est vrai, rares sont ceux qui peuvent vivre selon leurs souhaits.

– D’ailleurs, je me demande, dit Erna en s’adressant à Rost, quels buts un jeune homme comme vous s’est fixés dans la vie, à quoi vous aspirez. Vous n’étudiez pas, vous n’avez pas d’occupation, vous ne faites rien. Ma question n’est pas indiscrète, ça m’intéresse vraiment de le savoir.

– Je vous le dirai un jour, lui répondit Rost sur le même ton. C’est le genre de question que m’aurait posé ma tante si j’avais eu une tante.

– Quoi qu’il en soit, dit Erna avec une grimace involontaire, vous êtes ce qu’on appelle une personnalité douteuse.

– C’est exactement cela, dit Rost en éclatant de rire, une personnalité douteuse. Mais vous, ajouta-t-il, vous n’êtes pas une personnalité douteuse. Vous êtes une belle jeune fille sympathique.

– C’est ce que je pense aussi », dit Fridel, pendant qu’Erna lançait un regard reconnaissant à Rost.

Une brise légère rejeta en arrière la mèche de Rost. Le soleil éclairait en diagonale la porte de l’Opéra et au-dessous, entre les colonnes majestueuses, des ombres se pressaient déjà, annonciatrices du soir. Fridel se leva pour partir. Elle avait une leçon de piano de six à sept heures.

Rost demeura un long moment silencieux, suivant des yeux la fumée de sa cigarette dont le vent s’emparait presque entre ses lèvres pour la disperser.

« Tout à l’heure, je vous ai cherchée dans le parc. J’ai cru que vous y seriez.

– Et moi… » dit Erna, qui n’acheva pas sa phrase.

Rost proposa une promenade en calèche, mais Erna était occupée. Il était déjà tard pour elle, il fallait qu’elle rentre dîner à la maison. Alors ils se donnèrent rendez-vous pour le lendemain.

Erna avait été agréable ce jour-là, sans agressivité, et Rost avait éprouvé du plaisir en sa compagnie. Le courant qui passait d’elle à lui le remplissait de bonheur. Il avait soudain la certitude intime que la jeune fille élancée, capricieuse, bouillante et imprévisible, n’était pas indifférente à son charme. Il lui adressa un regard plein de tendresse, elle le saisit aussitôt et lui envoya un sourire enjôleur, comme si elle lisait dans ses pensées. Tous deux surpris par ce sentiment nouveau que la moindre parole risquait de troubler, ils se turent. La vie autour d’eux s’interrompit, comme s’ils s’en étaient éloignés de quelques pas et que la rumeur et l’agitation incessantes ne leur parvenaient qu’à travers un écran inconsistant.

Un tram s’arrêta à la station proche, des voyageurs en descendirent à la hâte, d’autres montèrent, puis il redémarra dans un cliquetis sonnant et grinçant. Tout cela était bizarre et irréel. Un homme moustachu avec une verrue à côté du nez était assis à la table voisine, il parlait fort avec un jeune homme aux yeux pâles et au nez répugnant, le regard captait ces images sans en avoir conscience.

Rost osa lui caresser le dos de la main mollement posée sur la table, et Erna le laissa faire. Puis ce fut l’heure de partir. Ils firent un détour par des petites rues sombres, à peine éclairées par le soleil couchant, et qui sentaient déjà les préparatifs du dîner. Des enfants aux joues rouges s’empressaient de finir leurs jeux, des servantes en tablier blanc sortaient des tavernes et traversaient la rue avec des bocks de bière débordant de mousse. Après une journée de labeur, la tranquillité du soir s’étendait sur les rues de la ville. Ils marchaient lentement, sans parler, sur les trottoirs étroits. Au coin de la rue où ils habitaient, Rost la quitta et revint sur ses pas.

Après avoir dîné dans un restaurant qu’il fréquentait parfois, il rentra chez lui. Il voulait prendre son courrier et repartir aussitôt, puis téléphoner à Dean pour lui proposer de passer la soirée en sa compagnie. Mais aucune lettre ne l’attendait et il prit le temps de s’asseoir dans son fauteuil. L’appartement était silencieux, sans doute la famille était-elle sortie par cette belle soirée tiède. À peine quelques minutes s’étaient-elles écoulées que Gertrude frappait discrètement à la porte et entrait. Elle se jeta dans ses bras en poussant un gémissement et, sans dire un seul mot, le couvrit de baisers sur le visage et dans le cou. Une fois calmée un peu, elle se plaignit : « Je n’en peux plus. Je ne sais pas ce qu’il adviendra de moi. Je n’ai plus de forces. »

Rost n’avait pas allumé la lumière. La pénombre était à peine éclairée par les fenêtres d’en face qui dessinaient sur le mur des losanges dont la pointe traînait sur le parquet. Rost ne voyait pas le visage agité de Gertrude.

« Que s’est-il passé ? lui demanda-t-il avec un certain détachement.

– Rien. À mon grand regret, il ne s’est rien passé.

– Alors pourquoi cette émotion ?

– Mais tu ne comprends pas, chuchota Gertrude, l’haleine brûlante contre son visage. Tu ne comprends pas que je t’aime ?

– Ce n’est pas nouveau. En quoi est-ce tragique ? »

Le ton était glacial, distant, mais Gertrude ne le remarqua pas tant elle était agitée. Elle prit la main de Rost entre les siennes, contre sa poitrine, et chuchota comme pour elle-même : « Erna et lui, ils sont sortis il n’y a pas longtemps. Et j’ai attendu, sans savoir si ce n’était pas en vain, comme cela m’arrive tout le temps, à chaque instant de la journée. Peut-être ne faut-il jamais dire de telles choses à un homme, cela ne donne rien de bon, mais je ne peux pas me taire. Tu n’es jamais là, je ne te vois jamais. Je n’en peux plus, il faut en finir. » Elle se jeta de nouveau sur lui, l’embrassa, le mordit, avec une telle passion qu’elle semblait vouloir le tuer. Puis elle reprit :

« Je veux entendre un seul mot de toi. Tu m’aimes ? Un seul mot.

– Bien sûr », dit Rost en allumant une cigarette.

Non, se dit-il, tout cela était un peu exagéré. Et il ajouta à voix haute :

« Il faut faire attention, ils peuvent revenir à tout moment.

– Ça m’est égal, ça m’est complètement égal. J’ai besoin de savoir, dis-moi, pourquoi on ne te voit plus ?

– Comment donc ? J’habite ici, je suis là tous les jours.

– Tu habites ici, mais tu n’es jamais là. Et je n’en peux plus, répéta-t-elle dans un chuchotement encore plus obstiné, comme si elle voulait se libérer du chagrin qui la rongeait.

– Au début, tu étais différente, dit Rost sur un ton de léger reproche. Tu étais gaie, libre. Je ne comprends pas. Tu as tellement changé.

– Je n’ai pas changé. Que faire ? Je t’aime trop. Il ne faut pas aimer tant. C’est une faute d’aimer tant. Je ne sais pas si je pourrais supporter que… je ne sais pas. Il arrivera un malheur. »

Soudain, il ne la supportait plus. Son amour qui frisait le ridicule la rendait pitoyable. Et pour l’amadouer un peu, il caressa sa nuque couverte d’un duvet et son dos enveloppé dans un peignoir en soie. Puis il se leva et alluma la lumière dont l’éclat les éblouit.

« Pourquoi ? dit Gertrude, les yeux mouillés par les larmes.

– Il faut que je parte. J’ai rendez-vous avec un ami.

– Tu pars de nouveau », dit-elle d’une voix pleine de chagrin.

Planté devant la glace de l’armoire, Rost se recoiffa. Une partie de la pièce avec ses meubles se reflétait dans le miroir, sauf le canapé sur lequel Gertrude était assise. Il traîna un peu comme s’il hésitait à la quitter. Puis il glissa son peigne dans sa poche et se retourna.

Gertrude restait assise, repliée sur elle-même, la tête inclinée sur sa poitrine blanche qui pointait entre les pans de son peignoir. Au même instant, ils entendirent des pas et des paroles résonner dans le couloir.

Gertrude se leva aussitôt, effrayée. « Quand ? » eut-elle le temps de lui lancer avant de se glisser hors de la pièce sans attendre sa réponse. Il attendit que Georg Stift et Erna passent du couloir au salon pour quitter la chambre à son tour.

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