Romance viennoise
Chapitre 10
10
Georg Stift cultivait sur son long visage une fine moustache clairsemée, couleur miel. Il fumait des havanes, de gros cigares courts. Georg Stift était un homme heureux. Dieu merci, ses affaires marchaient bien et le reste aussi. Gertrude et Erna, il n’avait pas à s’en plaindre ! Quant à la brève rencontre qui lui avait procuré quelques heures de plaisir – la femme maquillée de l’hôtel Ritz à Klagenfurt –, c’était une petite distraction inoffensive. Elle ne pouvait que renforcer le lien entre un homme et sa femme. N’avait-on pas déjà dit que, de temps en temps, il fallait aérer la vie de famille, pour qu’elle ne se dessèche pas. Georg Stift s’adossa confortablement et jouit une deuxième fois des détails de son escapade à Klagenfurt. Il exhala pendant un moment une fumée invisible dans l’espace du salon.
La tête entre les mains, Erna faisait semblant d’être plongée dans un livre posé sur la table. Par moments, elle jetait un regard à Rost et à sa mère qui, pour ne pas rester oisifs, papotaient sur un ton mondain et évoquaient un scandale public, cent fois rabâché par les journaux de la semaine. Leurs vraies relations restaient secrètes, enfermées dans une autre pièce de l’appartement, sans que le moindre signe les trahît. Georg Stift s’extirpa de la chambre du Ritz et des bras de la femme, et pensa du bien de Rost. Le jeune homme paraissait sympathique et semblait avoir une expérience de la vie bien au-delà de son âge.
« Qu’avez-vous l’intention d’étudier, monsieur Rost, si je puis me permettre la question ?
– Je ne l’ai pas décidé encore.
– J’ai étudié le droit durant cinq semestres, puis je suis tombé amoureux, n’est-ce pas, Trudi ? dit-il en souriant à sa femme. Et je n’ai pas voulu attendre. Mes ressources n’étaient pas inépuisables, et j’ai eu la chance d’avoir un bon poste. Je peux vous dire que je ne l’ai jamais regretté. J’espère que dans votre cas le problème des ressources est réglé.
– Il l’est.
– Et vous n’avez pas l’intention de tomber amoureux.
– Pourquoi supposez-vous que je ne tomberai pas amoureux ?
– Primo, parce qu’il n’y a qu’une seule Trudi au monde et qu’elle est déjà prise. Secundo, vous n’avez pas l’air de quelqu’un qui s’enflamme facilement. N’ai-je pas raison, ma chère Trudi ?
– Arrête avec ton humour insipide.
– Cette fois-ci, vous avez manqué le but, monsieur Stift, dit Rost, mi-grave, mi-ironique, en regardant le bout de la cigarette qui fumait entre ses doigts. Car je suis amoureux, mais pas de cette femme qui n’a pas sa pareille au monde. »
M. Stift éclata d’un rire bruyant et cynique.
« Je vous tire mon chapeau, cher monsieur, car l’honneur ne vous attend pas au bout du chemin.
– Moi aussi, je me tire mon chapeau.
– Car vous devez savoir que vous faites vos premiers pas dans la vie, et permettez à l’homme expérimenté que je suis de vous faire une petite remarque. Il y a des femmes perverses par nature et d’autres qui ne le sont pas. La chose dépend dans une grande mesure du mari. Il existe des hommes qui ne seront jamais trompés par leur femme. Jamais ! »
Il accompagna le dernier mot d’un geste de la main qui ne souffrait aucune contradiction.
« Quel dommage.
– C’est ainsi ! N’est-ce pas, Trudi ? »
Gertrude lança à son mari un bref regard de mépris qu’il ne vit pas. Elle lui répondit avec ennui :
« Tu as parfaitement raison. »
Erna ne faisait plus semblant de lire et captait ouvertement tout ce qui se disait, les expressions de visage et leur tension extrême. Quel jeu répugnant ! Quelle hypocrisie ! Toute sa colère était exclusivement dirigée contre sa mère, mais elle se contenait pour ne pas exploser et leur lancer au visage : Menteurs ! Charlatans ! Vous revêtez un masque d’hypocrisie ! Mais moi, je sais la vérité ! Je sais tout ! Elle ne pouvait pas s’empêcher de mépriser son père, un mépris semblable à celui de sa mère pour celui qui était trompé, vaincu, faible, pour ce père que jusqu’à cet instant-là elle avait aimé d’un amour simple, naturel, sans se poser de questions. Il avait toujours été là, c’était une certitude inébranlable, il l’avait entourée d’amour et de tendresse et elle le lui avait rendu. Il n’était ni supérieur aux autres pères, ni plus honorable. Il était son père et elle l’aimait. Et le voilà tout à coup ridicule, d’une froideur mesquine, d’une assurance stupide. L’espace était soudain vide autour d’Erna. Ses deux parents s’éloignaient devant elle, devenaient aussi étrangers que les personnages d’un film. Il n’y avait plus aucun pont entre elle et eux. Elle se retrouvait irrémédiablement seule. Et Rost, le seul à pouvoir la sauver, était de connivence avec eux et ne faisait pas attention à elle.
Dans un emportement inexplicable, Georg Stift continua la discussion au lieu de changer de sujet :
« C’est pourquoi je dis qu’il vaut mieux prendre rapidement une autre direction, car vous voyez bien qu’ici, vos efforts sont vains. Vous perdez votre temps.
– Mais ce sont des choses sur lesquelles la raison n’a pas de prise, dit Rost sur un ton hypocrite. Il est question de sentiments, nous en sommes captifs et incapables de nous dominer.
– Vous êtes plein de compassion, mon ami, c’est tout ce que je peux vous dire.
– Il n’y a donc aucun espoir ? insista Rost.
– De l’espoir ? Vous voyez ce mur de l’autre côté de la rue ? dit Stift en montrant la fenêtre au rideau écarté. C’est comme si vous vouliez y faire une brèche avec vos ongles ! C’est la même chose. »
Gertrude sonna la domestique pour qu’elle serve le moka et des gourmandises. Le samedi soir avançait. Georg Stift but son moka à gorgées bruyantes. Sa bonne humeur redoubla à l’idée de l’échec certain du jeune homme, et il proposa de sortir tous ensemble dans un des meilleurs cafés musicaux de la ville. C’est en vain qu’Erna essaya de s’esquiver en prétextant la fatigue. Il venait de rentrer à la maison après un mois d’absence, elle ne lui refuserait tout de même pas le plaisir de passer une soirée agréable en famille, d’autant plus que le lendemain était dimanche et qu’elle pourrait faire la grasse matinée. De plus, elle était presque une jeune fille, « n’est-ce pas monsieur Rost ? ». Ce dernier acquiesça, elle n’était plus en âge d’aller se coucher avec les poules. Pour une fois, elle pouvait changer ses habitudes et accompagner ses parents au café. Quant à Gertrude, elle s’empressa d’accueillir la proposition de son mari et alla s’habiller. Elle sentait déjà le goût étrange du moment où elle se retrouverait seule avec lui, et mieux valait le retarder, raccourcir la nuit, à défaut de l’effacer.
Une pluie fine et tiède comme de la poussière tombait dans la rue. Les réverbères étaient embués et la lumière, diffuse et hachée. Erna remonta chercher un parapluie et les autres l’attendirent devant la porte. Le trottoir avait noirci. Par moments, une brise légère portait un parfum lointain de bouleaux.
Erna resta un peu en arrière avec Rost, tandis que ses parents marchaient quelques pas devant. Elle attendit le moment opportun pour lui chuchoter :
« Vous n’avez pas la moindre honte.
– Pourquoi dites-vous cela ?
– Vous le savez très bien.
– Non, je ne sais rien.
– Et vous êtes lâche de surcroît.
– C’est possible.
– Mon cher monsieur Rost, il faudra que vous songiez à vous chercher une autre chambre.
– Non, je n’en ai pas l’intention, ma chambre me convient parfaitement.
– Mais vous dérangez. N’avez-vous pas remarqué que vous dérangiez ?
– Je dois dire que non.
– Eh bien, je vous en informe. Qu’allez-vous faire ?
– Rien.
– Quel sans-gêne éhonté !
– La décision, en la matière, appartient à votre mère.
– Mais on vous dit clairement que vous êtes indésirable, s’énerva l’adolescente. Oui, parfaitement indésirable ! N’avez-vous aucun amour-propre ?
– Écoutez, mademoiselle Erna », dit gravement Rost.
Il lui prit la main, qui était brûlante et fébrile, mais Erna la retira aussitôt. « Inutile de vous énerver, je suis un peu différent de l’image que vous vous faites de moi. Vous verrez à l’avenir, nous pourrons être de bons amis. » Là-dessus ils arrivèrent à destination et Rost dit : « Bien. Nous reprendrons notre conversation plus tard. »
Le grand café était plein de monde, ils se frayèrent un chemin entre les tables et finirent par trouver un coin tranquille. Sur l’estrade, un chef d’orchestre lourdaud tourna vers le public une calvitie luisante. Sans faire de gestes, il tira de ses musiciens les sons agités et confus d’une célèbre opérette. Et lorsqu’il pivota sur lui-même pour saluer et répondre aux applaudissements, on ne vit plus de lui qu’une paire de grosses moustaches et un monocle. D’humeur badine, Georg Stift invita Rost à commander un sherry brandy. Il était seul à parler, Rost lui faisait des réponses polies et Gertrude parlait peu. Stift traitait Rost avec la sollicitude que l’on manifeste à un malade incurable. Il semblait lui être reconnaissant de son insuccès qui mettait en valeur sa propre réussite et son bonheur. Mais Rost pensait à part lui : Quel sot !
Il commençait à s’ennuyer avec la famille et s’il n’y avait pas eu la musique qui les dispensait de la corvée de conversation, il se serait déjà retiré sous un prétexte quelconque. Par moments, il interceptait un regard lascif de Gertrude. Alors qu’il parcourait la salle des yeux, il aperçut Peter Dean, attablé un peu plus loin en compagnie d’un inconnu. Il se leva pour aller le saluer.
Dean lui fit bon accueil et lui présenta l’inconnu, un homme au visage sévère et figé, qui s’appelait Schtans. Il l’invita à se joindre à eux, mais Rost déclina, il se trouvait en compagnie de ses logeurs, leur dit-il. Dean le plaisanta aussitôt : « Vous commencez bien vite à faire l’expérience de la famille.
– Oui, lui répondit Rost en riant, c’est pour bientôt.
– Franz vous sera reconnaissant. J’avais l’intention de l’envoyer demain matin chez vous, pour vous inviter à déjeuner à la maison. Puisque je vous ai rencontré, il est dispensé de cette corvée… Comment passez-vous vos journées ?
– Pas mal, à chaque jour son charme.
– Vous n’avez pas l’air de vous ennuyer.
– Non, sûrement pas. Je suis trop curieux de la vie.
– À votre âge, le monde est vaste et varié », dit Schtans qui se mêla enfin à la conversation. Il avait une voix grave et assurée qui ne laissait aucune place à la contestation. « Au fil des années, il rétrécit et ses couleurs s’assombrissent. Chacun y projette ses rêveries. »
L’orchestre entama une czardas endiablée, Rost se leva et les quitta.
« Dean, l’Américain avec qui vous venez de parler, dit Georg Stift à Rost, est un millionnaire. Un des hommes les plus riches de ce pays ! Vous avez de la chance de le compter parmi vos amis, je ne me fais pas de souci pour vous ! »
Rost ne lui répondit pas. Il jeta un coup d’œil à Erna dont les doigts tapotaient distraitement la table, le regard dans le vague. Quelle tempérament de feu ! Elle n’avait rien du flegme de son père, mais tenait plutôt de sa mère. Elle fera des ravages autour d’elle !
Il eut un élan de tendresse pour la jeune fille en proie aux tourments de la jeunesse que son cœur agité ignorait encore. Soudain, son visage s’éclaira et un sourire tranquille se dessina sur ses lèvres. Toute trace d’ennui disparut et il éprouva même une certaine sympathie pour Georg Stift qui fumait son havane et fredonnait avec un plaisir évident, d’une voix sourde et nasillarde. Il prit machinalement le petit verre posé devant lui et but le restant de sherry brandy. Le breuvage frais et sirupeux, qui recelait en concentré tout un monde caché, peuplé de personnages bizarres, arrachés à la réalité informe et quotidienne et transportés dans une autre réalité, plus intense et peut-être plus vraie, opéra sur Rost comme un charme et lui inspira une certitude : la jeune fille lui était destinée, elle serait à lui.
« L’orchestre n’est pas trop mauvais, dit-il en s’adressant à Georg Stift.
– En effet », lui répondit Stift.
Il était presque minuit, Stift fit signe au garçon. La pluie avait cessé. Entre les lambeaux de nuages, on apercevait quelques étoiles ruisselantes. Autour du parc, les branches d’arbres secouaient leurs dernières gouttes de l’autre côté du grillage. Stift fredonnait une mélodie jouée par l’orchestre. Il portait encore avec lui l’odeur du café qui ne se mêlait pas aux senteurs de la nuit. Gertrude, qui marchait à côté de Rost, profita d’un instant pour lui chuchoter : « Je suis très triste. Tu ne sais pas comme je suis triste. » Rost ne dit rien. Il prit sa main à la dérobée et la serra. Pendant tout le trajet, personne ne parla. La nuit était belle et Rost les quitta devant la porte pour prolonger un peu sa marche.
Gertrude eut le sentiment que quelque chose avait disparu. Elle en éprouva du chagrin, comme s’il l’avait quittée pour toujours, se sentit défaillir et monta les marches à grand-peine. Le pas ferme et assuré de Rost qui s’éloignait continua de résonner sans pitié dans son cœur. Elle était seule, désespérément seule.
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