Romance viennoise

David Vogel · Chapitre 10 sur 20

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Romance viennoise

Chapitre 9

9

 

La famille Kobler habitait un grand appartement aux nombreuses chambres luxueusement meublées. Ils étaient riches. M. Kobler, la cinquantaine, avec une barbe respectable et blanchissante, était un Juif de Moravie né à Vienne, il achetait et vendait des actions à la Bourse, s’occupait de wagons de marchandises que personne ne voyait jamais et qui n’existaient que sur le papier, dans des registres ou sur des listes. Il avait un bureau au nom des « Frères Kobler, Import-Export » (la firme s’appelait pompeusement « Frères Kobler » mais il était l’unique frère, les autres n’étaient pas nés). Il possédait quelque part une grande ferme où il n’allait jamais, une belle villa à Bad Ischl où ils séjournaient en été, quand ils n’allaient pas au bord de la mer à l’étranger. Kobler se préparait à recevoir le titre de « conseiller à la Cour », titre auquel il s’essayait avec un plaisir anticipé : « Monsieur le conseiller Heinrich Kobler, qu’en penses-tu, Emmie ? »

Sa femme Emmie était une chrétienne de basse extraction qui avait épousé Kobler parce que « les Juifs ont de l’argent ». Elle s’était toujours sentie supérieure à lui à cause de ses origines chrétiennes, mais à vrai dire ce n’était pas une méchante femme. Tous ses efforts convergeaient vers la sauvegarde de sa jeunesse passée à laquelle elle s’accrochait de toutes ses forces, avec ses gestes, son rire qui se voulait jeune mais sonnait faux et ridicule. Elle niait la fatigue, et si quelqu’un s’en plaignait devant elle : « Moi, je ne suis jamais fatiguée ! disait-elle. Dieu merci, je n’ai pas encore l’âge. » Et chacun pensait : « Vieille chiffe ! »

Et son mari, Heinrich Kobler, qui la voyait fripée et ridée le matin au saut du lit, sans le masque du maquillage et des vêtements à la mode, entretenait une petite maîtresse blonde qui lui coûtait quelques centaines de couronnes par mois et avec laquelle il passait trois après-midi par semaine. Les autres jours, il vivait en bonne entente avec sa femme qu’il aimait. À force de répéter « Mon Emmie qui est d’origine aristocratique », il avait fini par y croire. Par ailleurs, Kobler évitait la fréquentation des Juifs, cherchait la compagnie exclusive de ceux qui ne l’étaient pas et, parmi eux, de ceux qui avaient un titre. Titre qu’il prononçait ostensiblement, avec l’humilité, la gratitude et la fierté de faire partie des intimes. Il se montrait généreux à l’égard des institutions de charité chrétiennes, surtout celles auprès desquelles il pouvait acheter sa renommée. Mais ses amis proches comme ses obligés disaient de lui dans son dos : « Ce Juif méprisable. »

Mis à part Fridel, ils avaient un fils de douze ans, Johann Wolfgang en souvenir de Goethe, car Heinrich Kobler aimait la poésie classique et, en donnant à son fils le nom de Goethe, il exprimait à la fois son admiration pour le génie de la poésie et nourrissait l’espoir inavoué que le nom infléchirait peut-être le destin du fils. Mais loin de répondre aux aspirations secrètes du père, Johann Wolfgang Kobler était un adolescent d’une médiocrité assommante. Il n’excellait en rien, sauf peut-être avec son vilain nez, ses cheveux sans couleur, nez et cheveux hérités de sa mère et considérés comme un insigne privilège par le père, dont la famille était porteuse de cheveux noirs et d’un nez typiquement sémites. Johann Wolfgang grimpait laborieusement d’une classe à la suivante, avec un corps qui semblait précéder sa tête. Il ressemblait à un nageur qui avance péniblement et qu’une vague renvoie chaque fois en arrière, à son point de départ. À l’école, ses camarades de classe le surnommaient Wolf ; quant au fils cadet, il fréquentait des jeunes Juifs, deux sujets qui chagrinaient le père. Toutefois, à un moment favorable, il exprima sa réticence à demi-mot et par sous-entendus, sans pour autant formuler des arguments raisonnables.

Erna arriva chez les Kobler après dîner. Comme tous les soirs, sauf le jeudi où ils recevaient, les parents étaient sortis. Les jeunes gens l’accueillirent avec des cris de joie. Ils étaient assis au salon et Karl Greiner jouait du piano. Sans cesser de jouer, il lui tendit la main droite et tourna la tête vers elle. C’était une mélodie de Schubert. Après avoir fini de jouer, il pivota sur son tabouret, se tourna vers les autres et allongea le bras vers une corbeille de fruits posée sur une desserte. Il prit une pomme et se mit à la croquer distraitement tout en lançant un regard insolent à Erna, assise tout près. Elle s’apprêta à tourner la tête, puis se ravisa et posa sur lui des yeux moqueurs. Il n’est pas sincère, pensa-t-elle.

« Alors comme ça, tu aimes les pommes ?

– Oui, j’aime les pommes.

– Mes compliments.

– Merci.

– Et mis à part les pommes, tu es promis à un grand avenir, c’est Fridel qui me l’a dit.

– Oui, je suis promis à un grand avenir.

– Je n’aime pas les grands avenirs ! dit Erna avec une grimace involontaire. Je préfère ceux qui ont un présent. »

Karl Greiner recula sur son tabouret et approcha soudain son visage de celui d’Erna.

« Voilà, c’est exactement avec cette expression que je veux te peindre.

– Me peindre ? Toi ? Tu ne pourras pas !

– Et pourquoi donc ?

– Parce que je ne le veux pas.

– Bon, nous verrons ça plus tard. »

Et avec arrogance, il croisa les jambes et alluma une cigarette.

Sur le canapé, Fridel riait et s’amusait avec Willy Martin et sa sœur Suzy. À côté d’eux était assis un garçon taiseux et embarrassé, il avait été présenté à Erna comme Fritz Anker. On eût dit qu’il se faisait tout petit pour se faire oublier. De temps en temps, il esquissait un sourire timide et solitaire, déconnecté de la conversation ambiante. Il était très myope, avec des verres de lunettes très épais. Par moments, embarrassé, il se redressait sans raison particulière, puis retombait au fond du canapé bas. Ses gestes étaient maladroits, tâtonnants, vieux et fatigués. Tout en lui était terne et brouillé, mou et ordinaire, même son âge était indéfinissable. Il pouvait avoir aussi bien dix-huit ans que la trentaine. Il n’avait ni barbe ni moustache, rien ne poussait dans cette région et son visage était vieux, parcheminé. Il fit une place à Erna qui vint s’asseoir à côté de lui.

« Tu t’ennuies ? lui demanda-t-elle.

– M’ennuyer ? Non, à vrai dire, je ne m’ennuie pas. »

Il sourit et laissa voir de grandes dents jaunes, irrégulières. Puis il ajouta :

« Mais on peut presque affirmer que mademoiselle Erna n’est pas… comment dire, n’est pas tout à fait présente… elle est préoccupée par quelque chose.

– Préoccupée ?

– Oui, on peut le dire.

– Je pense que tu te trompes.

– C’est possible. Je me trompe souvent.

– Alors mieux vaut s’abstenir de faire des remarques.

– Bien sûr. La plupart du temps je me tais de crainte de dire une bêtise, mais je finis par la dire et, une fois dite, elle paraît plus énorme qu’en pensée.

– Et les gens, tu crois qu’ils disent toujours des choses intelligentes ?

– En tout cas, plus que moi.

– C’est faux. En plus, ils manquent de modestie. »

Le regard d’Erna fut soudain attiré par ses mains qui étaient très fines et étonnamment belles, avec des doigts longs, peut-être un peu efféminés. Se sentant regardées, les mains s’agacèrent. Les doigts se mirent à pianoter sur les cuisses. C’étaient des mains qu’il suffisait de voir une fois pour les graver dans sa mémoire, tout comme sa personne particulièrement disgracieuse.

« Tes mains… je pense que de telles mains sont incapables de faire du mal.

– Moi… je suis très laid.

– Oui… » Elle lui lança un rapide coup d’œil comme pour s’assurer de la véracité de l’affirmation. « Je veux dire qu’après tout, tu n’es pas si laid. Tu es seulement différent. »

Willy Martin sortit un paquet de cigarettes et les adolescentes s’exercèrent à fumer avec des fous rires et des grimaces. Fridel proposa à Erna d’essayer mais au bout de deux trois bouffées, elle fut prise d’une quinte de toux, éteignit la cigarette et tout le monde rit de ses facéties. Puis ils jouèrent à des jeux de société et, comme gage, Erna eut à embrasser Karl Greiner. Vêtu d’un pyjama jaune, Johann Wolfgang participait aux rires de la bande par la fente de la porte entrouverte, jusqu’au moment où Fridel l’aperçut et l’envoya se coucher. Il obéit à contrecœur. Willy Martin, avec sa nuque courte et puissante de taureau, se pencha à l’oreille de Karl Greiner et tous deux lui lancèrent un regard dévergondé.

« Alors, tu veux me dessiner ? dit Erna à Greiner sur un ton effronté et provocateur.

– Et t’embrasser.

– Ah !

– Surtout t’embrasser.

– Tu peux rêver.

– C’est ce que tu crois ?

– Oui, c’est ce que je crois. Va-t’en et réfléchis.

– J’ai le temps d’attendre, dit Greiner en riant avec assurance.

– En attendant, tu as intérêt à changer de tête.

– Non, j’attendrai avec la même tête.

– Arrêtez de vous chamailler, les enfants », les apaisa Fridel.

Pendant tout ce temps, Suzy Martin n’avait pas quitté Greiner de ses yeux proéminents de poisson, qui ressortaient sur un visage froid et ennuyeux. Elle n’était ni belle ni laide, n’avait pas le moindre charme ni personnalité, il suffisait de la regarder pour perdre goût à la vie, qui paraissait étriquée, sans valeur ni saveur. C’était un être sans surprise, qui vous noyait dans son inertie.

Erna se tourna vers Fritz Anker, à côté d’elle, il était plongé dans ses pensées, un léger sourire figé aux lèvres. Soudain, elle pensa à sa maison, à sa mère, à Rost, et eut un pincement au cœur. Il faisait nuit là-bas et personne ne les dérangeait. Elle éprouva une aversion profonde, surtout pour sa mère. Loin de la maison, ce qui se passait entre eux lui paraissait encore plus affreux, comme si sa présence leur imposait une limite, un frein, un regard qui les surveillait. Elle eut une envie irrépressible de rentrer vite chez elle, mais resta immobile. Cela n’y changerait rien. La joie du groupe, les rires lui parvenaient aux oreilles par intermittence, comme à travers un écran, les mots et les phrases étaient déconnectés de leur sens. Elle se sentait triste, sans énergie. La vie se dressait devant elle comme une haute muraille infranchissable. Elle était encore très jeune et ignorait que derrière la muraille il n’y avait rien, que c’était le néant absolu, et que l’essentiel de la vie était dans la quête.

« Greiner est ton ami ? chuchota-t-elle à l’oreille de Fritz Anker.

– Mon ami ? Pas vraiment. Je n’ai pas d’amis.

– Que penses-tu de lui ?

– Je ne sais pas. C’est un personnage surprenant, il m’impressionne, peut-être parce que je ne suis pas comme lui.

– C’est quelqu’un de vain, de creux.

– Oui, c’est vrai. Il sera heureux, satisfait, irréprochable. Il n’est pas suffisamment intelligent pour être malheureux.

– N’est-ce pas le contraire ?

– Il est gentil parce qu’il ne sait pas penser à mal. Il est d’une charmante médiocrité, agréable à vivre, et il réussira dans la vie à cause de cette banalité même. Il brille par son absence d’esprit. »

Erna se redressa.

« Tu sais danser ? demanda-t-elle à Anker.

– Non, répondit-il avec un sourire timide.

– Viens, je vais t’apprendre.

– Non, je crois que je préfère… Ce sera ridicule.

– Quel empoté ! Fridel, joue-nous quelque chose ! Une valse ! »

Elle fit un signe à Karl Greiner et commença à tournoyer avec lui.

« Tu es belle, Erna, lui chuchota ce dernier tout en dansant.

– Mais tu ne m’intéresses pas.

– Pourquoi ? Tu veux me faire croire que ce singe de Fritz Anker est plus sincère que moi ? Mieux vaut m’embrasser, moi, plutôt que lui.

– Occupe-toi de danser ! Ne te mêle pas du reste. »

Elle s’arracha à ses bras et courut vers Fritz Anker qu’elle embrassa furtivement sur la bouche. Il en fut bouleversé, puis elle se laissa tomber sur le sofa, à côté de lui. Un sourire méchant tordit les lèvres de Greiner.

« Donnez-moi une poire, monsieur Greiner. »

Il la lui tendit sans rien dire.

« Merci, c’est gentil de ta part », dit-elle d’un air moqueur.

Fridel se retourna tout en jouant et lança à la ronde : « Personne ne danse ? », puis s’arrêta au milieu d’un accord qui continua de résonner aux oreilles.

Il était onze heures et demie, la compagnie se leva pour partir. Fridel se joignit à Erna pour les accompagner un bout de chemin. Dehors, il faisait une fraîcheur agréable, la place Karl était déserte, silencieuse, comme dans un rêve. L’église se dressait sur le côté, grise et sévère, avec ses murs et ses croix argentées dans la clarté de la lune. Il se dégageait de la place une nostalgie diffuse, les maisons qui l’entouraient étaient obscures, et les arbres du parc, au milieu, étaient immobiles et frileux. Il en émanait une impression de protection fidèle et immuable. Erna cheminait à côté de Fritz Anker, qui affichait un sourire hésitant, mal assuré. Elle était sur le point d’éclater en sanglots, sans raison, pas même par tristesse.

Les efforts de Fritz pour passer inaperçu et ne pas attirer l’attention sur lui avaient toujours un effet contraire, mais malheureusement il ne pouvait rien y changer. Il se sentait mal dans sa peau, comme s’il était atteint d’une maladie chronique. Il détestait son corps long, maladroit, ses yeux myopes, son visage glabre, ses lunettes. Il admirait les jeunes Tarzan vaniteux, à la démarche souple, au parler libre et effronté, même s’il n’était pas dupe. Mais les jeunes filles couraient après les jeunes gens de cette espèce et non après Fritz Anker, étudiant en philosophie et histoire de la littérature, fils unique de parents riches, et disposant de tout l’argent qu’il souhaitait. L’argent pouvait acheter et rattraper bien des choses. Mais Fritz ne voulait pas acheter, il voulait un cadeau généreux, un amour gratuit, car malgré sa laideur il vivait de tout son être et n’était pas prêt à échanger sa vie avec celle d’un autre. En revanche, il était prêt à sacrifier la philosophie et les sujets élevés pour un peu d’amour simple, concret, humain. Il n’avait besoin de rien d’autre. Ni même de l’immense fortune que son père lui laisserait.

Et si Erna l’avait embrassé, était-il sot pour croire que le baiser ne lui était pas destiné, qu’il était dirigé contre quelqu’un ? Peut-être contre Karl Greiner, ou même un autre. Que n’aurait-il pas donné pour croire que ce baiser s’adressait à lui, sans la moindre arrière-pensée. Pourtant, Erna était une jeune fille merveilleuse !

« Dommage que je ne puisse pas t’aimer, lui dit-elle soudain.

– Ça ne m’étonne pas, quelqu’un comme moi…

– Plutôt toi que mille autres, mais je ne peux pas. »

Il n’avait jamais pensé à cette éventualité.

« Je voudrais que nous restions amis, tu veux bien ?

– Volontiers.

– Tu peux même être un peu amoureux de moi. C’est une chose agréable. Mais en toute discrétion, sans le montrer, n’est-ce pas ?

– C’est déjà fait.

– Parfait. »

En rentrant avec Fridel, elles croisèrent près de la porte les parents de cette dernière. Erna leur fit une révérence de jeune adolescente. Heinrich Kobler retira d’entre ses lèvres la cigarette parfumée, au bout d’un fume-cigarette d’ambre, et dit sur un ton paternel :

« Ah, bonsoir Fräulein Erna, bien ! Et à la maison, tout va bien ? Bien ! »

Elles ne s’attardèrent pas auprès des parents et regagnèrent la chambre de Fridel.

« Tu étais très belle ce soir, dit Fridel, tandis qu’elles se déshabillaient. Tu n’as pas remarqué que Karl te dévorait des yeux ?

– Non.

– J’aurais aimé être aussi belle que toi. »

Fridel lui donna son lit et installa un lit de fortune sur le canapé. Puis, sans trop attendre, elle alla s’étendre à côté d’Erna.

« Au fait, lui chuchota-t-elle dans l’obscurité, avec une pointe de coquetterie dans la voix, mon père a une maîtresse.

– Comment le sais-tu ?

– Je l’ai vu en sa compagnie, de mes propres yeux ! Une belle jeune femme. Ils sortaient d’un café, je les ai suivis et je sais où elle habite.

– Et ta mère ne le sait pas ?

– Jamais de la vie ! Elle lui arracherait les yeux. Apparemment, les hommes sont tous les mêmes. Ils trompent tous leur femme. Et ton père ? demanda Fridel.

– Je ne sais pas.– Sans doute lui aussi.

– Il aime ma mère.

– Le mien aussi, mais ça ne l’empêche pas.

– Et ta mère ?

– Tu veux dire, si elle a un amant ? Je n’en sais rien. »

Pendant longtemps, elles papotèrent et gloussèrent à voix basse dans l’obscurité. Fridel enlaça Erna qui ne s’y opposa pas, ses mains saisirent ses seins, les enveloppèrent et les caressèrent. Une vague de chaleur envahit Erna, son sang bouillonnait, on entendait les battements de son cœur. Elles se couvrirent de baisers fiévreux sur leurs corps brûlants. Celui de Fridel se collait de plus en plus au corps tendre et lisse d’Erna.

« Ma douce, mon unique ! Comme je t’aime », chuchota Fridel, et brusquement elle lui demanda : « Dis-moi, c’est bon d’enlacer un amant ?

– Je n’ai pas essayé, je n’en ai pas.

– Moi, oui, et c’est la même chose, tu comprends ? Mais je te préfère mille fois à un garçon. »

Les deux adolescentes vacillèrent dans la nuit, comme au fond d’un abîme profond, deux petites vies bouillonnantes et mêlées. Le silence planait au-dessus d’elles, les couvrait comme une chose palpable, frappait par vagues la chambre obscure, dont quelques meubles aux formes confuses flottaient dans l’espace, et se mêlait au bruit étouffé de l’extérieur. Les deux jeunes filles se révélaient l’une à l’autre et chacune à elle-même. Elles avaient franchi les limites de leur existence familière pour se tendre à l’infini, devenir une force abstraite, aveugle, étrangère, une force secrète qui pousse sans cesse la nature à être, elles étaient devenues la nature. Leurs deux corps emmêlés. Y avait-il des choses ou des actes interdits ? Qui pouvait se targuer d’autoriser ou d’interdire ? Toute chose relevait de la nature et rien n’existait hors d’elle.

Erna ne sentait pas le contact de son corps sur les draps, mais un léger espace la séparait du lit comme si elle flottait un peu au-dessus. Le souvenir de la maison pesait comme une douleur sourde qui, une fois Fridel endormie, remonta à la surface et devint réelle. Erna essaya d’imaginer ce qui se passait entre eux au même instant et, au cœur de la nuit, dans l’état d’exaltation et de confusion des sens où elle était plongée, tout lui parut aussi menaçant et inquiétant qu’un cauchemar. Leur double trahison était dirigée contre elle et contre personne d’autre.

Soudain, elle eut une bouffée de chaleur, rejeta sa couverture. À tâtons, elle quitta le lit et écarta prudemment le rideau épais. La petite rue, faiblement éclairée par des réverbères, était déserte. Un chat surgi de nulle part s’approcha de la lumière, tourna la tête de part et d’autre comme s’il cherchait quelqu’un, puis traversa la rue en diagonale et s’éloigna à pas feutrés. Tout lui paraissait nimbé d’irréalité. Il faisait un peu frais. Un frisson parcourut son dos, mais elle n’y prêta pas attention. Appuyée au rebord de la fenêtre, elle fixa le vide, les yeux pleins de larmes. Un bruit de pas confus résonna dans la rue proche, Erna les écouta distraitement, une partie d’elle-même les suivit jusqu’à ce qu’ils s’éloignent et s’éteignent.

Elle lui écrirait une lettre pour lui dire : « Tout l’univers ne vaut rien, il devient inexistant là où commence ton existence. Je suis petite et je ne le suis pas du tout. Je couvrirai tes paupières de baisers le matin, et le lobe de tes oreilles et le bout de ton nez. Nous boirons ensemble du chocolat chaud devant la ville étalée à nos pieds. Nous l’aimerons ensemble, la ville. Nous aimerons ensemble l’hiver et l’été et l’automne, et seule moi, j’aimerai ma mère. Tout parlera de ton amour pour moi, les murs, les objets, le dehors, et si tu pars, ce ne sera que pour m’imaginer encore plus belle, plus désirable, pour goûter à la douceur du retour, et si je te boude un peu, ce sera pour le plaisir des retrouvailles. » Non, elle ne lui écrirait pas. Pas un mot. En ce moment, ils étaient sûrement au lit ensemble, leurs corps mêlés, il l’embrassait et ils riaient. Elle ne le désirait pas. Elle dirait à Karl Greiner, à cet être ignoble, qu’il pourrait faire son portrait et l’embrasser. Il était spécialiste des baisers, il l’avait dit lui-même. Elle eut un rire étrange qui la surprit et la fit frissonner. Elle tendit l’oreille de crainte d’avoir réveillé quelqu’un. Non. Tout était silencieux, encore plus silencieux qu’auparavant.

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