Romance viennoise
Chapitre 17
17
Lorsque Rost se leva, il était déjà dix heures du matin. Dans l’entrebâillement des rideaux, le soleil dessinait des lignes obliques chaudes sur le plancher et le faux tapis persan aux motifs colorés. Il n’y avait aucun bruit dans les autres pièces. Erna était au lycée et Gertrude était sans doute sortie avec la domestique, faire des courses pour le repas de midi. C’était mieux ainsi. Une heure plus tôt, il avait vaguement entendu un grattement timide à sa porte, le bruit avait pénétré dans son demi-sommeil. Il n’avait pas bougé et fait semblant de dormir. Il savait qui grattait à sa porte. Ces derniers temps, Gertrude affichait une expression tragique qui l’agaçait. Il commençait à en avoir assez. Heureusement, les vacances approchaient, dans une semaine ou deux ils partiraient en villégiature et le problème se réglerait naturellement, sans crises ni scènes inutiles. Il fallait qu’il déménage, il ne pourrait pas continuer d’habiter dans l’appartement vide, et il éviterait ainsi drames et récriminations. Ensuite, il partirait les rejoindre en vacances, mais en toute liberté, et le mari de Gertrude serait obligé d’être plus souvent auprès d’elle.
Tout en pensant à ces projets, il acheva de faire sa toilette. À vrai dire, il avait un peu pitié d’elle : elle ne pouvait tout de même pas lui demander de lier sa vie à la sienne ! Et si elle s’était trop attachée à lui, était-ce la faute de Rost ? Une liaison faite pour être légère, joyeuse et éphémère, n’avait pas d’autre vocation. Et il n’avait pas l’intention de s’engager plus loin ni d’y investir son énergie. Pour lui, l’affaire était close.
Au moment où il s’apprêtait à sortir, il entendit la porte du couloir s’ouvrir et la voix de Gertrude. Il attendit dans sa chambre pour ne pas la croiser, mais quelques minutes plus tard, on grattait déjà à sa porte et, sans attendre de réponse, Gertrude entra chez lui avec son chapeau et son manteau ample.
« J’ai cru que je ne te retrouverais plus, dit-elle en se laissant tomber sur le canapé. Je me suis dépêchée. »
Debout devant la table, Rost l’observait.
Gertrude poussa un gros soupir et rougit. « Tu t’en vas de nouveau, lui dit-elle d’une voix plaintive. Et tu ne m’embrasses pas ?
– Que voulais-tu me dire ? Je n’ai pas encore pris mon petit déjeuner. »
Le ton était impatient mais Gertrude ne le remarqua pas. Elle ôta son chapeau de paille bordeaux et le posa à côté d’elle sur le canapé. Tout en passant la main dans ses cheveux bouclés, elle proposa à Rost de lui faire un café ou autre chose.
Rost ne lui répondit pas. La chambre était inondée du soleil qui entrait par les fenêtres ouvertes.
« Tu veux bien fermer un peu les rideaux ? Il fait trop chaud. Et le soleil abîme les meubles. »
Rost alla tirer les rideaux à contrecœur. Aussitôt, la présence de la femme devint plus tangible, comme si elle venait à peine d’entrer dans la pièce plongée à présent dans une demi-pénombre. Rost revint se poster près de la table. Une odeur indistincte de naphtaline flottait dans l’air.
« Je n’ai pas trop de temps, dit Gertrude, il faut que je prépare le déjeuner. Mais dans l’après-midi, Erna va chez son amie, Frida Kobler. » Comme Rost demeurait silencieux, elle ajouta d’une voix hésitante : « Tu es libre dans l’après-midi ? »
Non, pour tout l’or du monde, il ne serait pas libre dans l’après-midi.
« J’avais déjà deviné ta réponse », dit-elle d’une voix faussement enjouée et en continuant de lisser ses cheveux d’un geste distrait. « Tu me négliges ces derniers temps. Je dirais même que tu m’évites. » Et pour éveiller son désir, elle ajouta : « La domestique sort aussi, je lui ai accordé un congé. J’étais si contente à l’idée d’avoir un après-midi rien que pour nous deux.
– C’est impossible aujourd’hui, trancha Rost.
– Pas aujourd’hui, ni hier, ni demain, tu n’es jamais libre !
– Tu me fais une scène d’amour ?
– Pourquoi une scène ? s’agaça Gertrude. J’étais heureuse à l’idée de cet après-midi et je n’ai plus de raison de l’être. »
Elle sortit un mouchoir de son sac et épongea son visage sec. Les yeux brillants, elle le regarda un instant en silence.
« Et dans deux semaines, nous partons en vacances. Je ne sais pas comment je vais faire.
– Ce qui veut dire que je dois me chercher une chambre, dit Rost qui ne suivait pas sa pensée.
– Tu pourrais venir avec nous. On louerait un grand appartement, l’endroit est très beau, dit-elle, le regard suppliant.
– Je pourrais venir une ou deux semaines, mais pas pour toute la durée des vacances. »
Il y eut un silence. Gertrude baissa la tête, plongée dans ses pensées. Elle caressa machinalement son sac à main. Rost s’impatientait. Il fallait mettre fin à cette scène assommante. Il n’aimait plus cette femme, c’était évident. Elle lui était devenue étrangère.
Gertrude se redressa, traversa lentement la pièce et se planta devant lui. Elle était un peu plus petite que Rost.
« J’ai tout perdu ces derniers mois, chuchota-t-elle avec une émotion contenue. J’ai soudain découvert que j’avais les mains vides. Tout m’est étranger. Rien ne m’attache à lui, rien ne m’attire, je continue de vaquer à mes occupations habituelles. Rien n’a changé en apparence mais je fais tout par habitude. Je ne sais pas où tout cela me conduira. Je t’ouvre mon cœur comme si je me parlais, dit-elle en reprenant son souffle. Il y a des moments dans la vie où tout orgueil est vain. Le chagrin est là dans toute sa nudité. Et toi ? Tu n’as rien à me dire ? Tu te tais ?
– Je ne peux pas t’aider. »
Ce n’était pas la phrase que Gertrude attendait, il le savait. Elle espérait d’autres mots qu’il ne pouvait pas dire, du moins pas en ce moment et pas à elle. Mieux valait mentir peut-être, remettre la décision à plus tard et laisser le problème se régler tout seul, avec le temps. Il se tenait debout, s’imaginant déjà dehors, loin de cette femme et de son chagrin qui commençait à lui peser.
Gertrude se laissa tomber d’un air las dans le fauteuil le plus proche. « C’est vrai qu’il n’y a pas de quoi t’accuser. Ni toi ni un autre. » Elle se couvrit le visage des deux mains.
Tout cela tournait au ridicule. Dans l’espoir trompeur de couper court à cette situation embarrassante et peut-être par pitié, il fit un pas vers Gertrude et posa la main sur son épaule, comme pour la réveiller. Elle eut un mouvement de recul et rejeta sa main. Les yeux pleins de larmes, elle lui lança un regard hostile.
« Mais qu’est-ce qui se passe ? s’écria Rost, à bout de patience. Après tout, qu’est-ce qui se passe ?
– Je n’en peux plus.
– Ce n’est pas un si grand malheur, essaya de la consoler Rost. Tu as un mari et une fille, tu es en bonne santé, tu es belle, tu vis les meilleures années de ta vie, dans des conditions matérielles excellentes, et tu as même un amant, où est le drame ?
– Je n’ai rien, répéta obstinément Gertrude. Je n’ai rien. Je n’ai ni besoin d’un mari, ni d’une fille. Et je n’ai pas encore… Un mot de toi et je quitterais tout sur-le-champ ! Un mot, une allusion à ton désir et je quitte tout pour te suivre où tu voudras. Un seul mot.
– Assez ! l’interrompit Rost sur un ton catégorique. Qu’est-ce que tu racontes ? »
Il lui lança un regard surpris où pointa l’idée que peut-être elle devenait folle. Toute cette histoire était si bizarre qu’il avait du mal à croire qu’il en faisait partie. Et comme s’il venait seulement de découvrir le ridicule de la situation, il éclata d’un rire sonore. Gertrude sursauta.
« Pour toi, tout cela n’est qu’une plaisanterie !
– Je vais prendre mon petit déjeuner. Au revoir ! » dit-il, et il quitta la chambre.
Le même jour, à quatre heures de l’après-midi, il rencontra comme prévu Erna. Mais d’abord il chercha une chambre et en visita une qui lui convenait presque, non loin de là où il habitait. Il promit de donner une réponse le lendemain. Puis il se dirigea vers le jardin de la place Karl où il avait rendez-vous. Quelques minutes plus tard, il vit Erna venir vers lui. Son visage de lycéenne tourmentée et capricieuse rayonna à la vue de Rost qui l’attendait à l’ombre d’un vieux marronnier aux branches touffues. La hâte ou l’émotion la laissa un instant sans voix. Elle se figea, un sourire sur les lèvres et le regarda avec des yeux brillants comme des braises. Rost se taisait aussi. Il prit sa main fine entre les siennes et la regarda, surpris, comme s’il la voyait pour la première fois. Son chapeau blanc à large bord ombrait son visage allongé, aux traits fins, à la peau claire. Sa bouche rebelle, obstinée, charnue, attirait l’attention au premier regard. C’était une bouche mûre, expérimentée, qui promettait des plaisirs inédits et contrastait avec son visage d’adolescente. Il était impossible de ne pas remarquer cette bouche étrange et envoûtante.
« Je suis ravi, je suis vraiment ravi. » Rost éprouvait une joie de vivre irrésistible qui le remplissait tout entier. « Comme tu es belle, ma petite Erna ! On ne se lasse pas de te regarder. »
Erna rougit comme un coquelicot.
Ils marchèrent ensemble dans le parc, entre les parterres de fleurs, le gazon bien entretenu, les enfants aux joues colorées par les jeux, en train de construire dans le sable des châteaux prêts à s’écrouler, les nourrices penchées sur un ouvrage ou un livre, entre des vieux et des vieilles qui profitaient peut-être d’un ultime été et en tiraient un plaisir brouillé par des sens émoussés d’avoir servi. Ils marchaient en silence, les doigts entrecroisés, inondés d’un bonheur profond, inexprimé, qui accélérait les battements de leur cœur. Le moindre mot se teintait d’un sens particulier, simple et innocent. La journée estivale était d’une beauté inégalée, à couper le souffle. Un soleil orange pesait sur la ville, alourdissait les gestes, les rendait mous, maladroits et somnolents. Mais entre les deux amoureux, tout était clair, profond et transparent. De minces fils invisibles tendus entre les deux frémissaient dans la chaleur du jour. Ils voyaient tout ce qui se passait autour d’eux, en étaient à la fois conscients et inconscients. Les yeux grands ouverts, les sens aiguisés, ils captaient le moindre mouvement et dans le même temps ils étaient sourds et aveugles. Longtemps plus tard, le souvenir de cette heure unique remonterait peut-être à la surface, un détail le réveillerait, l’ombre d’une odeur, un son étouffé capté par leurs sens engourdis, et ce détail entraînerait à sa suite, arracherait à la confusion, au parfum de blés mûrs et de foins mêlés aux pétales des coquelicots, leur état d’âme de cet instant lointain.
Une idée se fit jour alors dans l’esprit de Rost : voilà l’essentiel. Tout valait la peine pour cet instant unique. Même cinquante ans de tourments. Même une vie entière pour cet instant unique.
Ils se retrouvèrent devant la sortie et Rost proposa d’aller dans un café, ils avaient tous les deux soif. La rue était agitée. Le va-et-vient incessant des trams qui brinquebalaient dans les deux sens, le grincement de wagons tirés par des chevaux de trait, des fiacres et d’élégantes calèches, des passants pressés. Une odeur de crotte fraîche, de poussière séchée et de goudron flottait dans l’air. Les magasins de sucreries exhalaient un parfum insipide de vanille. Les vendeurs de journaux criaient à tue-tête les gros titres du soir. Les marchands de glaces poussaient leurs voiturettes étincelantes et attiraient le chaland en répétant de leur grosse voix : « Mangez mes glaces, mes bonnes glaces ! »
Ils s’installèrent à la terrasse ombragée d’un café, dans une ruelle. Erna buvait à petites gorgées de l’eau gazeuse fraîche au sirop de mûres, dans un verre long et étroit. Par moments, elle lançait à Rost des regards insistants.
« Tu n’étais pas avec Fridel Kobler ?
– Si… Ma mère est bizarre ces derniers temps, dit-elle après une pause. Elle est continuellement énervée, surtout contre moi. En tout cas, c’est mon impression.
– J’ai cherché une chambre aujourd’hui, répondit Rost en changeant de sujet. J’en ai trouvé une qui pourrait me convenir.
– Quoi ? s’écria Erna, déçue. Tu as vraiment l’intention de quitter l’appartement ?… Oui, c’est mieux ainsi », ajouta-t-elle aussitôt.
Un regret fugitif s’afficha sur son visage. La maison de ses parents lui parut soudain vide, sans intérêt.
« Vous partirez bientôt en vacances.
– Tu ne viendras pas nous voir ?
– Je viendrai.
– En fait, c’est égal, dit Erna sur un ton de reproche.
– Qu’est-ce qui est égal ?
– Rien. »
Puis elle se tut. Elle ressentait une douleur secrète et inexpliquée, un malaise. De l’autre côté de la rue, des ouvriers réparaient la chaussée. Ils disposaient des blocs sur la terre meuble, puis stabilisaient les pierres avec des coups de maillet brefs et énergiques. Certains avaient le torse nu, bronzé et poilu. Ils portaient de larges pantalons en velours côtelé. Erna les observa un moment. Elle paraissait distraite par une idée, plongée dans un état de léthargie et de détachement agréable, accompagné d’une douleur diffuse.
Le soleil déclina sans qu’ils le remarquent, il passa sous le store de la terrasse et dessina des taches sur le bord de la table couverte d’une nappe en toile cirée marbrée de gris.
Comme si elle s’arrachait à un rêve lointain, Erna leva la tête et regarda longuement Rost, avec un sourire enfantin sur son visage détendu. À la vue de cette jeune vie bouillonnante qui se déversait sur lui, Rost sentit son cœur se soulever de joie.
« Je pourrais te répéter jour après jour, à la folie, combien tu es belle et mignonne. Ma petite Erna, lui chuchota-t-il en se penchant sur son visage. Sans la certitude de ton existence, rien n’a plus de sens. Ni le soleil, ni l’été, rien n’existe sans toi. Tu comprends ? Rien n’a de goût, rien ne fait envie. Les jours et les années passés jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à ce moment avec toi, me paraissent vides. Ma vie commence avec toi. »
Erna posa la main sur le dos de celle de Rost et la caressa, les yeux baissés. Le soleil se posait à présent sur elle, sur le creux de son bras nu, jusqu’au bord des manches courtes de sa robe d’été bleue, mais elle ne sentait rien.
« Bientôt, dit-elle sans lever les yeux, je me sentirai très importante, comme un ministre et même plus.
– Tu es très importante ! Tu es la plus importante !
– Pourtant, il m’arrive encore de me sentir comme une enfant, comme un petit poisson stupide.
– Ton corps est plein d’intelligence ! Ces bras, ces jambes, tes cheveux, ton nez, tes yeux, tout est plein d’intelligence, je veux apprivoiser l’intelligence de ton joli corps. Il n’y a pas une forme unique d’intelligence au monde, il y en a de toutes sortes, et la sottise présumée des jeunes comporte plus d’intelligence que les divagations de tous les philosophes réunis ! Toi et moi, nous sommes très intelligents parce que nous sommes jeunes et pleins de vie jusqu’au bout des ongles. »
Ils se levèrent et se dirigèrent vers le jardin public tout proche en évitant les rues principales, de crainte de faire des rencontres indésirables. C’étaient des rues tranquilles, entourées de murs, assoupies sous la chaleur, où s’amusaient quelques enfants à l’écart de l’agitation urbaine. Par une fenêtre ouverte surgirent les têtes d’une vieille d’un autre temps et de son chat. Des sons affolés de piano se déversaient d’un étage supérieur. Une autre rue était déserte à l’exception d’un fiacre arrêté devant un portail, avec son cocher somnolent et le cheval qui agitait sa courte queue pour chasser les mouches. Puis ils traversèrent la Heringstrasse vaste et animée et se retrouvèrent devant une des entrées du jardin public. Ils empruntèrent des avenues peu fréquentées et marchèrent en silence, de crainte de troubler leur bonheur par un mot ou un geste. Les buissons serrés et les grands arbres aux branches touffues dégageaient une fraîcheur bienfaisante. Il y avait peu de monde, à peine quelques promeneurs et des couples qui cherchaient la quiétude. Par moments, on entendait les sons lointains et irréels de l’orchestre du parc, balayés par une main mystérieuse qui les faisait apparaître et disparaître. Alors il restait dans l’air un bout de mélodie qui n’avait rien de triste mais qui pinçait le cœur et amplifiait l’été, le bonheur et la jeunesse. Rost regarda Erna qui marchait à côté de lui, son chapeau à la main, une mèche folle d’un noir bleuté sur sa joue pâle à peine colorée de rose.
Puis ils trouvèrent un banc et s’assirent. Il était à l’ombre et devant, dans une allée, se dessinaient les branches d’un arbre taché de soleil. Rost choisit un moment où personne ne passait et l’embrassa furtivement sur la bouche et dans le cou.
« Non, chéri, protesta doucement Erna en rougissant. Quelqu’un peut nous voir.
– Qu’il nous voie ! Nous n’avons rien volé. De quoi serions-nous coupables ?
– Je ne sais pas. Maman ne serait pas contente, dit Erna en souriant.
– Maman ! Pour elle, tu n’es encore qu’un bébé de six ans.
– Je n’ai que seize ans, dit Erna. Mais je me sens souvent comme une femme mûre. Je sens que je peux aimer, que j’ai le droit d’aimer comme une femme, que je n’ai à demander la permission de personne d’autre que moi-même ! »
Elle prononça ces derniers mots avec assurance et, comme pour renforcer ses dires, elle saisit Rost sans la moindre retenue et l’embrassa fougueusement sur la bouche, les yeux, les cheveux, lui mordit la lèvre jusqu’au sang et ne le lâcha que lorsqu’il se dégagea doucement de ses bras.
« Ma parole, tu veux me manger tout cru ! »
Ils se regardèrent et soudain éclatèrent d’un rire libérateur qui dura un moment.
Deux jeunes gens que Rost reconnut aussitôt apparurent à l’horizon. « Au diable, jura-t-il. On ne peut pas se cacher dans cette ville. » Et à Erna : « Nous sommes cuits. »
C’était Fritz Anker, accompagné de Shur que Rost présenta à Erna.
« On vous dérange ? dit Shur.
– J’ai oublié de dire au gardien de verrouiller les grilles », dit Rost en se forçant à plaisanter.
Anker, debout, lança des regards embarrassés en direction d’Erna.
« Quand on cherche la solitude, mieux vaut aller ailleurs, dit Shur. Moi, je n’en ai pas besoin. Au contraire, je suis ravi de vous avoir rencontrés. Surtout en compagnie d’une si belle jeune fille ! » ajouta-t-il avec un grand sourire adressé à Erna.
Il s’assit à côté de la jeune fille qui invita Anker à s’asseoir aussi : « Tu ne veux pas t’asseoir ? Viens te joindre à nous. » Mais Anker n’en avait pas envie. Appuyé sur sa canne, voûté comme d’habitude, il fixait le monde à travers ses grosses lunettes et regrettait de s’être approché d’eux. Ses nerfs à vif lui disaient qu’il avait fait une erreur. Il ne fallait pas les déranger. Mais il ne pouvait pas détacher son regard d’Erna. Quel éclat de bonheur dans ses yeux ! Il le nota sans jalousie mais avec un pincement au cœur qui souligna sa solitude extrême. « Allons nous promener, proposa-t-il involontairement, et après nous dînerons en plein air. »
Mais Erna devait rentrer à la maison à sept heures tapantes.
« Dommage que tu sois obligée de nous quitter si vite, dit Shur. Nous aurons peut-être plus de chance la prochaine fois. »
Et ils partirent. « Ce pauvre Anker, dit Erna. Je ne sais pas, j’ai de la peine pour lui. Un jeune homme qui fait l’effet d’un vieillard. Il n’est pas doué pour la vie. »
Quand ils quittèrent le parc, la Heringstrasse était déjà pleine de monde, les gens rentraient à la maison après une journée de travail. Rost remarqua les regards de convoitise que les hommes lançaient à Erna, il en éprouva un sentiment d’aise. Il était léger, riche, voué à un destin supérieur. Fort aussi, doué d’une force exceptionnelle, à la fois physique et spirituelle.
Le soleil éclairait les étages supérieurs d’une lueur rougeâtre, tandis que les rues étaient plongées dans une ombre opaque. Les murs et la chaussée, brûlants dans la journée, libéraient à présent la chaleur emmagasinée et seule la place Karl, ouverte aux quatre vents, dégageait de la fraîcheur. Au coin de leur rue, au moment où ils s’apprêtaient à se quitter, Gertrude surgit devant Rost et Erna comme si elle sortait de terre.
« D’où venez-vous ? demanda-t-elle avec une fausse désinvolture.
– J’ai rencontré Erna et je l’ai accompagnée, répondit Rost en dissimulant sa confusion sous un air détaché.
– Vous la croyez incapable de trouver son chemin toute seule ? Elle n’est plus un bébé.
– C’est ce que je pense aussi, dit Rost sur un ton de plaisanterie à peine voilée.
– Tu étais chez Fridel ? demanda-t-elle à Erna.
– Oui, bien sûr, pourquoi tu me poses la question ? Tu sais bien que j’étais chez elle.
– Oui, mais je croyais que le chemin ne passait pas par ici.
– Tu crois qu’il faut toujours suivre le même trajet ? D’ailleurs, il n’est pas encore sept heures, ajouta très vite Erna.
– Bon, dit Gertrude. Monte à la maison, je viens dans un instant. »
Erna ne bougea pas de sa place.
« Qu’est-ce que tu attends ? se fâcha Gertrude. Je t’ai dit que je revenais dans un instant. Il faut que j’achète une ou deux choses.
– Je viens avec toi.
– Qui te le demande ? Je n’ai pas envie que tu viennes avec moi, compris ?
– Ne te fâche pas, maman, dit Erna pour l’apaiser. Je m’en vais. Je croyais que ça te ferait plaisir, mais puisque tu ne veux pas… »
Elle salua Rost de la tête et partit.
« Alors ? dit Gertrude en indiquant d’un geste sa fille qui s’éloignait.
– Alors quoi ? fit Rost en feignant de ne pas comprendre.
– Ne joue pas l’innocent, tu sais très bien de quoi je parle.
– Non, je ne sais pas, dit Rost en s’apprêtant à partir.
– Peu importe, dit Gertrude. Je ne le permettrai pas, note-le une fois pour toutes. Elle n’a que seize ans.
– Personne ne dit le contraire.
– L’heure n’est plus à la plaisanterie ! Tu sais que je t’aime.
– Alors ?
– Je ne laisserai personne te prendre à moi, tu m’entends, personne !
– Personne n’a essayé de le faire.
– Tu vois Erna trop souvent. Je ne veux pas que tu la voies.
– C’est un hasard.
– Un hasard qui se répète trop souvent pour être vraiment le hasard.
– Tu te rends ridicule. Le fait que nous ayons une liaison ne m’empêche pas de faire quelques pas avec Erna quand je la rencontre. Je n’y vois aucun mal.
– Là n’est pas la question ! J’ai l’impression que tu tournes autour d’elle.
– Tu te trompes.
– En tout cas, je ne laisserai pas faire et je ne reculerai devant rien. »
Ils étaient près du jardin et Rost s’adossa aux grilles de fer peintes en noir.
Mieux vaut en finir avec cette aventure avant qu’elle ne se complique, se dit Rost. Malgré cette rencontre désagréable, sa joie intérieure le remplissait tout entier. Il était dans un état de jubilation qui l’inclinait à l’indulgence à l’égard de Gertrude et du monde entier. Le clocher de l’église sonna sept coups distincts comme une sentence inéluctable. Immobile devant lui, Gertrude se taisait, dans l’attente de quelque chose. Rost remarqua pour la première fois un pli profond au coin de sa bouche et quelques rides, presque imperceptibles, autour de ses yeux. Soudain, elle lui parut pitoyable, digne de compassion, même si extérieurement ces légers signes de vieillesse n’entamaient pas son visage ferme et rond, son regard jeune et ardent. Ses lèvres pleines s’entrouvrirent comme pour dire quelque chose, mais aucun son n’en sortit. Et son regard semblait le traverser vers un point très éloigné.
Rost attendait. Il cueillit une feuille d’une branche qui dépassait de la grille et l’examina distraitement. Brusquement, dans un accès d’impatience, il se demanda ce qu’il faisait là, devant elle. Toute cette scène était insupportable, insupportable ! Il fit un geste pour la saluer et partir.
Gertrude réfléchit et lui tendit la main en silence. Puis elle s’éloigna en vitesse, sans tourner la tête.
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