Romance viennoise

David Vogel · Chapitre 12 sur 20

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Romance viennoise

Chapitre 11

11

 

Après le repas, le café fut servi dans le fumoir oriental tout en longueur. Les lourdes tentures sombres étouffaient les sons et les rendaient immatériels, des poufs et sofas moelleux, des cendriers en cuivre et laiton, posés sur de minces supports, évoquaient des plantes exotiques. Dans un coin trônait un bouddha chinois aux bras croisés, au visage large et inhumain, au sourire moqueur, les yeux incrustés d’énormes émeraudes étincelantes. Ailleurs, quelques statuettes africaines exhibaient leurs formes simples et géniales, avec de grosses têtes et un corps filiforme, sorties de l’imagination d’artistes primitifs. D’étranges animaux imaginaires, mi-hommes mi-bêtes, et des masques africains grimaçants, figures de cauchemars sur les tentures précieuses qui tapissaient les murs. Une lumière tamisée et reposante flottait dans la pièce, on se sentait à des lieues de soi-même et de ses affaires privées. Une porte donnait sur une véranda surplombant un jardin planté d’arbres centenaires. Un parfum enivrant de lavande vous enveloppait, incitant à la rêverie et à l’apaisement, loin de toute passion. Rien ne filtrait du monde réel, au-delà du seuil.

Affalée sur un sofa, une jambe pliée sous elle, Mary Dean fumait. De temps en temps, elle rejetait en arrière sa tête blonde et soufflait vers le plafond une bouffée de sa cigarette. Le petit chien, Vladi, était roulé en boule à côté d’elle, pelote de laine blanche avec deux yeux noirs qui fixaient un point dans l’espace, plongés dans des pensées inconnues. Les invités étaient : Felix von Brunhoff, un parent de Mrs. Dean, officier de cavalerie au regard mélancolique, même lorsqu’il riait ; Herr Schtans au visage grave qui suivait la fumée de son cigare et ne participait pas à la conversation, se contentant de lâcher quelques mots avares, souvent de brefs proverbes incompréhensibles et des sentences creuses et sans portée ; et Frau Gisela, ou Gisela tout court, comme on l’appelait au tribunal, une brunette mince, aux gestes vifs, vêtue de noir (le suicide de son mari, Karl Fuchsthaler, six mois plus tôt, n’était pas considéré comme un grand malheur), qui éclatait de rire à la fin de chaque phrase, soit pour montrer ses belles dents, soit parce que le rire lui allait bien. Et comme il survenait à contretemps, il provoquait souvent un malaise et la conversation s’interrompait. C’était une femme riche, sans enfants, et elle avait tissé une toile invisible autour de Felix von Brunhoff. Incapable de rester un instant tranquille, elle se levait, allait et venait, s’arrêtait devant le bouddha ou une autre statue tout aussi familière, passait la main dans ses cheveux d’un geste coquet et lançait à la dérobée des regards à l’officier. Son agitation nerveuse troublait quelque peu la pénombre qui incitait à la réflexion et imprimait aux gestes une certaine modération et même un laisser-aller. Rost tira avec plaisir une bouffée de la cigarette parfumée offerte par Dean. Il regarda la cendre gris-bleu et chaude accrochée à la cigarette à moitié consumée.

Dean parlait de ces personnages étranges et courageux qui ne craignaient pas de vivre leur vie sans rien renier d’eux-mêmes, en accord avec leur nature propre, leurs penchants, en dépit du milieu dans lequel ils vivaient, un milieu qui ne supportait pas le moindre écart aux normes établies et qualifiait de bizarre, voire de fou, tout être différent.

Il parlait d’une voix basse, chaude, charmeuse, agréable à écouter. On y sentait un feu intérieur réprimé, et même une légère tristesse. Plus il le connaissait, plus Rost éprouvait du respect pour cet homme incapable de mesquinerie, qui ne serait jamais pauvre même s’il restait sans le sou. Il comprit que la fortune amassée par Dean n’était qu’un prétexte pour se prouver sa force, comme on s’impose un objectif, pour le sport, dans un jeu que l’on joue seul.

Dehors, il tombait une pluie fine et rafraîchissante, absorbée par les branches d’arbres. Par la porte du balcon, on entendait par moments un léger bruissement hésitant.

« L’armée commence à m’ennuyer, dit soudain Felix von Brunhoff en brisant son long silence. Elle ne m’attire plus.

– Mais l’uniforme vous va bien ! dit Gisela en se plantant devant lui comme si elle ne l’avait jamais vu. Je ne peux pas vous imaginer en tenue civile.

– Justement ! dit l’officier, sans lui prêter attention mais en s’adressant à un auditoire abstrait. Ma place n’est pas ici. Je n’ai pas d’inclination pour cela. »

Il parlait avec sagesse et modération.

« Si vous en êtes arrivé là, il ne vous reste plus qu’à vous retirer de cette affaire, lui dit Peter Dean.

– Bientôt, je vais poser ma démission.

– Alors, nous ne vous verrons plus aussi souvent, dit Mrs. Dean en écrasant son mégot sur le bord du cendrier.

– Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voyagerai à l’étranger. En Italie, en France, peut-être ailleurs. »

Il fit un geste pour friser sa moustache, une habitude que ses proches connaissaient et qui exprimait une ultime hésitation avant de se rendre.

Assis près du balcon, Rost contemplait distraitement les lignes obliques de la pluie qui rebondissait entre les arbres.

Il pensa à Gertrude, au coup d’œil désespéré et suppliant qu’elle lui avait lancé le matin même en le croisant dans le couloir, alors qu’il s’apprêtait à sortir. M. Georg Stift qu’il croisa aussi le salua avec détachement, sûr de lui, inattentif à l’état de sa femme. Quant à Rost, il avait fait semblant de ne rien voir. Pourquoi ? Parce que Gertrude, avec son corps dont il connaissait chaque pli, n’était pas sympathique, ni chère à son cœur ? Pourquoi son regard de femme avait-il ricoché sur lui comme sur une cuirasse ? Il avait même éprouvé un certain agacement. En fait, Rost était déçu. Il avait espéré voir Erna et était souvent sorti dans le couloir avec l’espoir de la croiser. Mais comme pour le contrarier, elle n’était jamais là.

Gisela Fuchsthaler vint s’asseoir à côté de lui, prête à tout moment à se lever. Elle avait déjà monté un petit plan. D’un geste rapide, elle se poudra le nez en se regardant dans un miroir placé dans son sac à main. L’odeur de rose de la houppe se répandit autour d’elle et déplut à Rost.

« Et vous, jeune homme, dit-elle en se tournant vers lui. Vous n’avez pas l’intention de voyager ?

– Je n’ai aucune intention de voyager », articula Rost avec insolence et mépris. Cette femme vive lui tapait sur les nerfs.

« Dommage, je connais quelqu’un que vous auriez pu accompagner. »

Rost lui lança un regard pénétrant et lui dit en détachant chaque mot : « Je ne suis pas un accompagnateur, ma très bonne dame. »

Elle eut une grimace involontaire qui se changea aussitôt en rire à pleine gorge.

« Je n’avais pas de mauvaises intentions, dit-elle.

– N’oubliez pas de visiter Florence, il y a à voir », dit M. Schtans.

Quand il disait « il y a à voir » à propos de quelqu’un ou quelque chose, il désignait un élément particulier qu’il était seul à avoir vu. Mis à part des biens immobiliers, il possédait une fabrique de machines en association avec son frère et sous sa direction. Son mode de vie était mystérieux, tout comme sa personnalité. Il mettait un soin extrême à donner aux conversations une tournure neutre et évitait qu’elles ne touchent à sa personne. Sa femme se trouvait dans un sanatorium pour malades mentaux, elle était atteinte de délires mystiques et se prenait pour la Vierge Marie enceinte du Messie. Quant à lui, c’était un hérétique impénitent qui ne reconnaissait ni le faux messie porté par sa femme stérile, ni le Sauveur natif de Nazareth. Toute question concernant sa vie privée restait toujours sans réponse. Quand cela se produisait, Herr Schtans posait sur son interlocuteur un regard tranquille, quelque peu étonné, comme si celui-ci avait prononcé une grosse bêtise. Puis, après un silence gêné qui mettait son interlocuteur dans l’embarras, il passait à un sujet qui n’avait aucun rapport avec la question et n’intéressait personne, comme par exemple : « J’ai appris de source sûre que Sa Majesté l’empereur rendra visite à l’empereur d’Allemagne… » Affirmation prononcée sur un ton supérieur qui rabaissait son interlocuteur encore plus que le silence qui l’avait précédée. Mis à part ces situations exceptionnelles, c’était un homme poli dont les manières conventionnelles servaient de barrière à toute intimité non souhaitée. Pourtant, ce n’était pas un homme sec, on sentait chez lui une force intérieure, un noyau solide, quelqu’un qui comptait.

Vladi s’arracha aux méandres de ses rêveries et se redressa. Puis il sauta par-dessus le canapé et s’approcha à pas de velours de Dean, prêt à sauter sur ses genoux, mais celui-ci le chassa : « Va-t’en d’ici ! »

« Viens, mon toutou, viens chez moi », s’apitoya Frau Gisela, mais Vladi ne répondit pas à son invitation. Il s’allongea sur le tapis, aux pieds de ses maîtres, tache blanche sur le tapis aux couleurs foncées. Son cerveau de chien était sans doute occupé par des pensées tristes.

Grande, mince et sculpturale, Mary Dean se dirigea vers ses invités et s’arrêta un instant entre Felix von Brunhoff et son mari. Un sourire passa sur son visage délicat. Elle admirait son mari, savait le critiquer aussi, et au bout de quinze ans de vie commune elle continuait de le trouver plus intéressant que les autres hommes.

L’officier lui lançait ici et là des regards admiratifs. Mary Dean se baissa et prit Vladi dans ses bras. Elle lui caressa le dos de sa main délicate, pendant que le chien lui léchait énergiquement la paume de sa langue étroite et longue comme un ruban. Puis elle s’assit sur un tabouret capitonné et écouta les notes étouffées du piano qui se répandaient comme une grêle dans le salon voisin. C’était une valse de Chopin exécutée par sa fille, Martha, qui jouait merveilleusement.

Frau Gisela s’apprêtait à s’agiter aux quatre coins, comme mue par un fouet invisible. La musique délicate, imprégnée de tristesse, adoucissait la monotonie de la pluie qu’elle rendait irréelle. Elle entraînait l’auditeur vers un paysage de rêve, avec une montagne, des collines, une prairie offerte à une autre pluie, une maison isolée adossée au flanc de la montagne. Et de ce paysage émergeait un étrange été rougeâtre, allez savoir pourquoi, des cavaliers galopaient sur leurs chevaux à la bouche écumante, à la crinière dressée, et Frau Gisela s’envolait parmi eux en agitant ses grandes ailes comme un énorme oiseau noir. Le piano cessa brusquement, mais les sons continuèrent de se bousculer dans l’espace, abstraits, immatériels, présents et absents à la fois.

« Elle joue bien », dit l’officier d’une voix rêveuse. C’était un grand mélomane qui adorait la musique et jouait du piano en virtuose. Devant ses yeux brilla soudain un champ de blé mûr, avec un seul cavalier, lui-même.

Mary Dean, la mère, répondit comme un écho lointain : « Oui, elle joue bien. » Et peu à peu, la journée pluvieuse revint dans le salon oriental, tout rapetissa, reprit sa forme habituelle, anodine.

Seule Mary Dean, se dit Felix von Brunhoff, ne perdait rien de sa splendeur, même dans la grisaille de ce jour ordinaire. Seule elle, qu’elle fût présente ou non, restait proche de lui. Felix von Brunhoff quitterait l’uniforme et partirait en voyage. Sa décision était prise. Mais à quoi bon ? Il n’y avait rien à faire, il ne pourrait pas arracher Mary de son cœur. Même s’il disparaissait ou mourait subitement, cela n’y changerait rien, il le savait. C’était ainsi. C’est pourquoi Dean, le mari, méritait l’amour. D’ailleurs, il le respectait infiniment. Pourtant, s’il avait fallu l’éliminer, il n’aurait pas hésité. C’était un coup du destin. Il partirait, c’était sûr. Il penserait à elle dans les trains, dans les grandes villes étrangères, elle serait à ses côtés dans les chambres d’hôtel. Et partout il se prosternerait devant elle et baiserait le bout de sa chaussure bleue. Sa démission prendrait du temps, alors qu’il aurait voulu disparaître sur-le-champ, à la seconde même.

Il se leva. Ceux qui étaient restés continuaient de bavarder, et Felix von Brunhoff ne captait que des bribes de conversations décousues dont le sens lui échappait. Des mots étrangers, détachés, étouffés, comme s’ils venaient de loin et n’avaient aucun rapport avec lui, comme si la langue lui était incompréhensible. Même la pièce lui paraissait étrangère, avec ses meubles et ses statues, le bouddha dans un coin, ce décor familier qu’il aurait pu dessiner sans se tromper sur la couleur, la forme et l’emplacement de chaque objet. Et les gens qu’il connaissait aussi lui étaient devenus étrangers, comme s’il n’existait aucun lien entre eux et lui. Felix von Brunhoff, l’officier déterminé, dont un seul regard faisait trembler ses soldats quand il dirigeait ses troupes ou les passait en revue à cheval tel un dieu grec, était à cet instant-là désespérément seul, aussi seul que face à la mort. Debout devant le balcon, il regarda sans voir la pluie fine, l’ennui gris qui en émanait et se dit qu’il n’appartenait pas à tout cela. Le lendemain, il savait que pendant le passage en revue, il se vengerait sur ses troupes avec une cruauté gratuite, ferait pleuvoir des châtiments sur des garçons innocents venus des régions du nord et du sud de l’Autriche, et se mépriserait sans parvenir à se dominer. C’était un défaut qui détonnait avec sa personnalité. Il n’était pas cruel ou tyrannique par faiblesse. Bien au contraire. Plus on est fort, plus est grand le chagrin. Le chagrin de l’homme se mesure à la force de sa souffrance.

Debout, bien droit devant la porte du balcon, dans son uniforme repassé qui moulait sa belle silhouette virile, il paraissait pourtant quelque peu accablé. Personne ne le remarqua, à l’exception de Mary Dean qui devina le cours de ses pensées. Elle eut un élan de compassion pour cet homme qui lui manifestait sa sympathie. S’il n’y avait pas eu entre eux cet amour silencieux et obstiné, elle aurait pu en faire son ami. Une amitié pure, intellectuelle et spirituelle entre les deux sexes n’était-elle pas possible ? Sans doute était-ce la nature qui le voulait ainsi.

Elle en vint à penser à Gisela tout en caressant distraitement le dos de Vladi. C’était une belle femme avec un tempérament de feu, Gisela. Elle lui lança un regard en coin : elle se tenait debout, à côté de Herr Schtans, sur qui elle déversait un flot de paroles rondes, lisses et mesquines. Et Mary se dit que ses efforts étaient vains, que Felix ne se laisserait pas prendre dans ses rets. Cette certitude lui procura une satisfaction dont elle n’élucida pas la raison.

Comme pour chasser un mauvais rêve, l’officier passa la main sur son front carré qui exprimait le courage et la détermination. Ses cheveux châtains étaient soigneusement peignés et rabattus sur le côté, avec une raie droite et grisonnante. Il regarda Rost avec étonnement, comme s’il venait seulement de l’apercevoir. Son maintien exprimait une raideur et une lourdeur qui n’avaient rien de militaire.

Son uniforme paraissait déplacé. Rost le perçut ainsi, peut-être parce que l’officier avait exprimé son intention de quitter l’armée et que son corps était à moitié paralysé.

L’officier lança à son tour un regard mélancolique à Rost et, après un instant d’hésitation, tira une chaise et s’assit près de lui, avec l’intention évidente d’entamer la conversation. Rost tourna vers lui un visage bienveillant.

« Vous êtes encore très jeune, monsieur, n’est-ce pas ? À l’orée de votre vie. J’aimerais savoir comment un jeune homme comme vous imagine sa vie. Et ne voyez surtout pas dans ma question une curiosité malsaine. » L’officier avait une subite envie de parler avec un jeune de l’âge de Rost, peut-être pour s’acquitter d’une dette à l’égard de tous ceux qui supportaient son amertume, sa dureté, sa sévérité souvent injustifiée.

« J’avoue que je n’y ai pas encore pensé, dit Rost pour esquiver la question. En tout cas, je ne veux pas faire de projets, mais agir selon mes désirs… »

L’officier fuma un long moment en silence. « Je crois, dit-il, que tout homme se choisit un point dans la vie, un îlot, et se fixe un but.

– Non, je n’ai rien de tel. »

Frau Gisela recommença à tourner comme un vautour autour de l’officier qui esquissa une grimace involontaire.

« Voulez-vous aller au café avec moi ? »

Une pluie fine et presque imperceptible tombait à présent sur la mince couche de poussière. Une odeur d’herbe mouillée qui sentait déjà l’automne montait de la porte du balcon entrouverte. Rost se souvint du jardin de sa ville natale, non loin de la maison de ses parents. C’était un grand parc forestier, entouré d’une haute grille de fer peinte en vert, d’où s’échappaient toujours des aboiements rauques et brefs d’un chien invisible qui accueillaient le passant comme un jet de pierres. Souvent dans sa jeunesse, il avait eu envie de lui tendre un piège, il lui lançait des morceaux de viande où il cachait une aiguille ou de la mort-aux-rats, parce que ses aboiements rauques résonnaient dans la rue tranquille et troublaient la somnolence des jours d’été nonchalants et ensoleillés. Mais en vain ! Rien n’atteignait le chien et il continue sûrement d’aboyer, se dit Rost en souriant.

La rue se trouvait à l’extrémité de la ville et on y croisait souvent les uhlans qui habitaient la caserne proche, ça sentait presque toujours le chou aigre et pourri, les soldats s’y promenaient au bras des servantes du voisinage ou bien seuls, en route vers le bordel de Motke Kulik, tout près. Les adolescents savaient où ils allaient. Parfois ils les suivaient de loin, puis se postaient en face de la maison à trois étages, où les soldats disparaissaient derrière les sombres fenêtres cachées par des rideaux. On y entendait des rires sensuels, des notes de piano et des chants d’ivrognes. Par moments, la porte s’ouvrait bruyamment, et Motke Kulik, un homme trapu d’une force exceptionnelle, avec une tête ronde, sans cou, posée sur des épaules larges, jetait dehors un ivrogne à la vitesse de l’éclair, l’homme dessinait un grand arc et retombait par terre avec un bruit sourd et restait immobile comme un gros sac. Motke était le héros du quartier, couvert par la police, il battait avec la force aveugle d’une machine. Quelques années plus tard, il fut poignardé par des émeutiers, pour en avoir tué une douzaine lors de pogromes.

De temps en temps, une fenêtre s’ouvrait à un des étages, une jeune femme en décolleté et bras nus penchait la tête vers la rue, regardait à droite et à gauche comme pour chercher quelqu’un, lançait un mégot allumé et refermait la fenêtre. « Les filles de la pension », comme on les appelait dans le quartier, sentaient un parfum bon marché qui persistait sur leur passage, une odeur étrangère et désagréable qui ne se mêlait pas à celle, légère, de l’été et qui faisait faire la grimace aux dames convenables.

Les images se bousculaient pêle-mêle dans la mémoire de Rost, tout en étant claires et distinctes comme sur un écran géant. Avec son air grave et ses yeux tristes, l’officier aurait sûrement soupiré après les belles filles juives. Mais à l’heure de l’action, avec la même rigidité qui émanait de son corps, il aurait ordonné à ses soldats sans la moindre hésitation de tirer sur les parents, les frères et les jeunes filles elles-mêmes.

Rost promit à Dean de lui téléphoner d’ici trois jours et il partit avec l’officier. La pluie avait cessé. L’air était humide et froid et le ciel, gris. Les trottoirs luisaient. L’officier marchait à ses côtés. Il arrêta un fiacre qui passait et lui ordonna de les conduire au café de la Heringstrasse.

Assis face à l’officier, Rost buvait à petites gorgées le chocolat chaud et lui lançait des regards furtifs. Par une journée pluvieuse comme celle-ci, le café était plein de gens endimanchés, de calvities honorables, de haut gradés militaires, de femmes belles et moins belles. Fiacres et automobiles luxueuses s’arrêtaient devant la porte à tentures et déposaient de nouveaux clients. La plupart des visages exprimaient une indifférence feinte ou véritable. Chacun paraissait satisfait d’être au monde et dans ce café à cet instant-là, enveloppé par les volutes de fumée de cigarettes et le parfum des femmes.

Felix von Brunhoff entama la conversation :

« Ceux qui croient ont en quelque sorte une vie de réserve, des biens inaliénables. Et même s’ils se font des illusions, cela revient au même. Mais les autres, ceux qui n’ont que ça ? dit-il en balayant la salle d’un grand geste.

– N’est-ce pas suffisant ? dit Rost. Que faut-il d’autre ? La vie est belle ainsi, sans se poser trop de questions sur l’au-delà. Mais vous êtes encore jeune, Herr von Brunhoff, ajouta Rost après une pause.

– Je ne suis pas encore vieux, répondit-il distraitement et presque en écho. Voyez-vous, il arrive que l’on s’engage durant huit ou dix ans sur un chemin que l’on n’a même pas choisi, où les événements et la tradition familiale vous ont entraîné, où vous vous êtes laissé entraîner. Soudain, vous découvrez que ce chemin est erroné et ne mène nulle part. Et ce n’est pas tout. À l’instant où on découvre son erreur, le temps perdu, on ne connaît pas d’autre chemin. Si on avait pu choisir, on aurait peut-être su, mais on ne sait pas. »

Pendant tout ce temps, l’officier semblait se parler à lui-même plutôt qu’à Rost. Il lui tendit son paquet de cigarettes et en prit une aussi.

Rost regarda la moustache terne et clairsemée de son interlocuteur et une bouffée d’ennui l’envahit. À quoi servait toute cette conversation ? Un moulin à paroles stupide. Il tourna la tête vers la salle et parcourut les visages du café. Quelques tables plus loin, il aperçut un groupe de quatre personnes : deux couples, l’un âgé, l’autre jeune. Les parents et leurs enfants, se dit Rost. Il les observa plus attentivement. Le plus âgé des hommes, de profil, une boule claire et bien luisante, avait une couronne de cheveux parsemée de fils blancs, un nez retroussé, obstiné, bulbeux, posé sur une moustache fournie, aux extrémités pointues. Son visage gras et rond, dont les favoris descendaient jusqu’aux mâchoires, était plongé dans un journal. Un père de famille, originaire de Bohême ou de Hongrie, se dit Rost pour s’amuser un peu. Lorsque ces hommes déclarent une chose, c’est pour la vie, il ne faut pas les contredire ! À côté de lui, la femme, entre quarante et cinquante ans, semblait vouloir arrêter le temps à l’aide de poudres et de maquillages, de robes et de chapeaux dernier cri. Elle feuilletait une revue illustrée, soucieuse d’accrocher à son visage un sourire coquet et immuable. La jeune femme, sans doute leur fille, lui ressemblait. Cheveux châtains, yeux noisette, elle n’était pas laide mais inexpressive. Une jeune femme plutôt jolie et banale. Nerveuse ou ennuyée, elle buvait des gorgées d’eau dans un verre posé sur le plateau en nickel. Et dans les longs intervalles entre chaque gorgée, elle disait quelques mots au jeune homme à côté d’elle, son fiancé ou promis, qui lui répondait avec empressement. Il portait un pince-nez en or, sur un nez de futur savant, une moustache naissante, et de grandes oreilles rougissantes et décollées, comme d’énormes coquillages.

Sentant le regard de Rost sur elle, la jeune femme lui lança un coup d’œil surpris, se détourna, puis l’observa de nouveau.

Elle s’ennuie, c’est évident, se dit Rost, avec un sourire satisfait que la jeune fille prit pour elle et lui rendit à la dérobée. Le jeune homme finit par intercepter le manège, ajusta son pince-nez en direction de Rost, prêt à se battre comme un coq.

Rost commença à y trouver de l’intérêt. Il se leva sans hâte et se dirigea vers leur table au grand étonnement de la jeune fille. « Puis-je vous emprunter un instant un de ces illustrés ? »

« Je ne l’ai pas encore feuilleté, répondit la mère à la place de la fille. Revenez d’ici un quart d’heure, s’il vous plaît. »

Rost s’inclina poliment, adressa un sourire entendu à la jeune fille et retourna à sa place, le regard du jeune homme planté comme un dard dans son dos. Il se rassit et croisa les jambes, comblé d’aise.

Felix von Brunhoff s’arracha à ses pensées sombres, essaya d’entraîner Rost à boire un verre avec lui et, quand ce dernier refusa, il commanda trois verres d’affilée d’une liqueur verte qu’il avala sans reprendre son souffle.

« C’est une journée sombre et pesante, dit-il pour se justifier. Il y a des gens sensibles comme des baromètres aux variations du climat. Ce n’est pas mon cas, sauf aujourd’hui. »

En invitant Rost au café, il avait espéré non pas lui parler de ce qui le tourmentait, mais se décharger un peu du poids qui l’oppressait. Et il découvrait que c’était impossible et qu’il n’avait pas le moindre espoir. Alors il fut submergé par une colère aveugle contre lui-même, contre le jeune homme devant lui, contre un être inconnu. Son visage rougit sous l’effet de l’émotion. Ah, s’il avait pu se battre avec quelqu’un, échanger des coups de poing, et même en recevoir, dompter un cheval sauvage, vaincre une force énorme ! Lui, Felix von Brunhoff, était vexé de s’être ouvert à ce jeune homme qu’il connaissait à peine, un personnage suspect qu’il avait rencontré chez Peter Dean, ce qui n’était pas une garantie. Un homme qui croisait n’importe qui sur son chemin. Il vit comme dans un brouillard des gens se moquer de lui dans son dos, comme s’il avait révélé un secret à Rost. « Vous croyez que vous m’intéressez, hein ? » siffla-t-il d’un air méchant.

Rost s’étonna. Son visage exprimait l’ironie :

« Oui, je crois que je vous intéresse. » Et il ajouta : « pourquoi buvez-vous ?

– Ça ne vous regarde pas.

– Il me semble que vous méprisez un peu l’uniforme impérial. »

Il le dit sur un ton modéré, en dissimulant la moquerie sous-jacente. L’ennui ? Il ne le sentait plus, une idée faisait en lui son chemin, cet homme n’est pas mou comme je l’ai cru. Continuons de souffler sur les braises…

« Vous voulez me faire la morale ? Pour qui vous prenez-vous ?

– Moi ? Un instant ! »

Il se leva et se fraya un passage jusqu’à la table des deux couples. L’illustré était désormais libre. La jeune femme le tendit à Rost avec un sourire engageant, comme une vieille connaissance.

« Me voilà à votre disposition, monsieur l’officier, lui dit-il après être revenu et s’être assis. Voulez-vous que je me présente à vous ?

– Vous êtes sans vergogne ! dit l’officier, bouillant de rage.

– C’est fort possible », dit Rost en riant.

Il feuilleta la revue d’un air indifférent, tout en lançant des coups d’œil vers la table de la jeune fille. Pendant ce temps, le père s’était extirpé de son journal, il tirait des bouffées d’un énorme cigare, son regard figé tourné vers la salle. Rost consulta sa montre.

« Vous partez déjà ? Je croyais que nous allions dîner et passer la soirée ensemble.

– Dans cet état d’esprit ?

– Ne me prenez pas pour quelqu’un de méchant. C’est juste mon humeur d’aujourd’hui. Je vous assure, ce n’est pas dirigé contre vous.

– Désolé, il faut que je parte. Mais nous pouvons nous revoir une autre fois. »

L’officier voulut dire quelque chose mais y renonça. C’était inutile. Il fit signe au serveur pour redemander à boire. Il continuerait ainsi, s’écroulerait et finirait la soirée avec une prostituée, le souvenir de débauche le travaillerait le lendemain jusqu’à la nausée et le rendrait irritable et mauvais, par pur mépris de soi.

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